‹ La Misère au temps de la Fronde et saint Vincent de Paul (volume 3)Chapitre 86 sur 420 · LA FRONDE EN ANJOU · texte numérisé non relu

LA FRONDE EN ANJOU

tent de ce qu'on lui avait arbitrairement enlevé l'élection de^es magisîrals municipaux, s'unit aussi aux Parisiens. En Anjou, ce fut encore ce sentiment des libertés municipales, attaquées constamment par la royauté depuis un siècle, qui poussa la province à la résistance. Deux camps partageaient la ville d'Angers : l'un, composé des gens du présidial et auquel se rattachait la haute bourgeoisie, tenait pour le roi, tandis que le parti des Loricards (nom d'un quartier), formé surtout des marchands, des artisans et des bateliers, marchait avec Paris. Les nouvelles que la princesse de Guémenée, l'une des brillantes héroïnes de la Fronde, donna del'insurreclion parisienne en revenant dans ses terres, déterminèrent l'explosion. Aux cris de A bas Mazarin! Angers se soulève, des barricades s'élèvent dans toutes les rues, les bourgeois refourbissent leurs vieilles armures de la Ligue. Le gouverneur, le duc de Maillé-Brézé, beau-père de Condé, tenant pour la cour, on appelle un des seigneurs voisins, La Trèmoille, qui venait de soulever le Poitou. La Trèmoille prend le titre de gouverneur général des provinces de l'Ouest, arrive à Angers (mars 1649); mais l'absence du Parlement etd'un grand chef aristocratique ôta au mouvement de ces provinces toute gravité. Poitiers, grâce à son maire Richeteau et à son évèque Chateignier de la Roche-Posay, ne donna que de légers signes d'émotion populaire.

Pendant que le feu de l'insurrection grondait dans toufes les provinces, éclatait dans quelques-unes, un mouvement formidable se préparait au Midi, et devait bienlôt inspirer des craintes aussi sérieuses que celui de la capitale. Déjà le 19 août 1648, Du Bcrnet, conseiller au Parlement de Bùrd{>aux,dans une lettre à Mazarin, demandait le soulagemenl de la province, en motivant Tétatdes esprits

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el la misère générale, par suite d'une disette qui affligeait tout le 3Iidi, lorsque le vieux duc d'Epernon, aussi avare que riche, séduit par une gratification de douze cents livres, accorda à quelques négociants de Bordeaux la liberté d'exporter du grain pour l'Espagne, encore plus désolée que la Gaienne. Acelte époque de non-circulation des grains, l'enlèvement de quelques sacs amenait renchérissement du blé, l'appauvrissement d'un pays. Une pareille conduite était un défi à l'émeute : aussi, lorsque la nouvelle se répandit dans la ville, le peuple furieux se porta eu foule sur les quais et s'opposa h l'embarquement du blé; d'Epernon dut venir en personne, suivi de ses gardes et des gentilshommes de sa maison ; sa présence imposa « aux sept ou huit cents mutins armés; » mais à son tour il dut se retirer devant les femmes de la halle et les pauvres en haillons, lui criant que le peuple mourait de faim et qu'on ne souffrirait pas le transport des grains. Beauroche, écuyer du duc, ayant voulu prendre la parole, faillit perdre la vie. Le lendemain les mêmes scènes se renouvelèrent: aussi d'Epernon écrivait-il à Mazarin que si l'émeute était dissipée, il n'en conservait pas moins des craintes sérieuses; il demandait « les réparations du Ghâleau-Trompctte et une garnison suffisante pour étouffer la sédition en sa naissance, représentant de quelle conséquence serait le soulèvement d'une ville telle que Bordeaux, comme il se communiquerait aisément aux provinces voisines, et les pertes qu'il pourrait causer à l'État. »

Le Parlement, de son côté, s'adressa au roi, et la cour, assez occupée des barricades de Paris pour ne pas se jeter d'autres atfaires sur les br^is, révoqua l'autorisation accordée par d'Epernon.

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Pendant quoique lenips, le duc changea même de conduite, et, voulant se rendre populaire aux dépens du Parlement, demanda la décharge des droits que payait chaque tonneau qui descendait par la rivière de la Garonne, « craignant qu'après la Saint-Martin le Parlement n'en défendît la levée pour se faire valoir aux peuples. Je considère, ajoute-t-il, le temps et hi disposition générale des esprits, et juge plus à propos de céder quelque chose que d'émouvoir, en se roidissant, des séditions et des révoltes qui nous pourraient jeter en des confusions étranges. »

S'il eût persisté dans ces sages mesures, d'Épernon eût peut-être évité la guerre; mais bientôt il aima mieux en appeler à la force : il représenta que le seul moyen d'assurer la paix à Bordeaux, c'était de construire une citadelle à Libourne, au moyen de laquelle il serait maître de la Dordogne, comme il l'étail déjà de la Garonne par le château de Cadillac, et, en cas de révolte, couperait les vivres à Tinsurrection. Anne lui accorda facilement cette autorisation; en même temps d'Épernon assigna comme (juartiers d'hiver aux troupes qui revenaient de Catalogne les villes do la Réole, Bazas, Saint-Emilion, Cadillac et les gros villages de l'Entre-deux-Mers, violant ainsi les privilèges de Bordeaux, dont les troupes ne pouvaient approcher à une distance moindre de dix lieues.

Une pareille conduite, surtout avec la coïncidence des événements de Paris, devait exciter de nouvelles émotions. Du Bernet les confirme dans une lettre au cardinal : « Toutes les fois que les courriers viennent de Paris, lui écrit-il le 28 janvier 1649, les esprits s'allument, et étant ainsi excités, il n'y a pas de moyen de les calmer. >» Mais d'Épernon, enhardi par le succès, part pour Ca-

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dillac, pendant qu'il l'ail avancer vers Liboume des ti'OLipes qui se signalèrent bientôt par des excès tels que les populations « aimaient mieux abandonner leurs maisons et leurs propriétés que de recevoir chez eux des pillards pour qui rien n'était sacré. »

Lecaractcreirrésoluet timide de d'Épernon le taisait reculer pi'esque aussitôt qu'il avançait, quitte à revenir sur ses pas plus tard par des voies souterraines. Les troubles de Paris l'inquiétaient, l'éloignement du ministre hors de la capitale lui semblait d'un mauvais augure pour sa propre autorité. Aussi, le 14 mars, lui écrivait-il : « il faut se résoudre à faire un accommodement avec Paiis, pour puis après rétablir l'autorité par d'autres voies ou se résoudre à souffrir un soulèvement entier de la France; cet accommodement sei-a plus avantageux pour le service de S. M. et pour vos intérêts qu'une guerre civile ; » et cependant lui-môme y marchait à grands pas, en arrêtant un huissier du Parlement chargé de lui porter des remontrances. En effet, dans une assemblée considérable et tumultueuse à l'hôtel de ville, à la suite de cet acte de violence, l'union de la ville avec la Compagnie fut votée presque à l'unanimité, et pendant plus de cinq heures le greffier écrivit les noms des adhérents.

Une lettre inédite de M. Dubourg, conseiller dévoué de Mazarin, retrace parfaitement la situation de la ville :

« 6 avril. — J'ai trouva un peuple ému et le bourgeois de cette ville en armes, un conseil de guerre établi et des gens qui cherchent un chef pour les commander; j'entends d'abord publier un arrÊt du Parlement qui éloigne les gens de guerre, qui permet au son de la cloche de leur courre sus, qui allume le feu de la désobéissance et de la rébellion dans la province, qui anime les esprits mutins, qui conseille les révoltes et autorise les violences et les meurtres desquels ils devraient être euxmêmes les juges et les vengeurs. L'approche des gens de guerre est le

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