CARACTEUE BOUFFON
seul prétexte qu'ilis prennent aujourd'hui pour colorer par une espèce de défense leur entreprise... Je vois avec des larmes de sang que l'on continue toujours dans le même dessein, et qu'au milieu de la solennité des fêtes de Pâques où nous sommes, on ne laisse de faire des assemblées du Parlement, de presser tous les préparatifs de guerre, de chercher des fonds pour le payement des soldats et l'entretenement d'une armée. Le Parlement a commencé à se taxer lui-même à la somme de 300 livres pour chaque officier, et va ensuite exhortant tous les autres corps à vouloir contribuer à tous les frais à proportion de leur puissance et de leurs facultés; ils font mine de toucher à l'argent du roi... Voilà au vrai, monseigneur, l'état déplorable où nous sommes qui m'afflige et me désespère i. »
Paris, se sentant si bien soutenu, se livre à la joie: ce n'est pas une guerre civile, c'est un vrai carnaval; les armes sont le burin et la plume, qui ne lancent que caricatures, épigramuies ou pamphlets \ Une gravure des premiers jours (8 janvier) représente la Fronde sous ce titre : le Salut de la France dans les armes de Paris. C'est un vaisseau aux voiles fleurdelisées en pleine mer, rempli des principaux chefs de la Fronde ; dans la mer, d'un côté, Mazarin, accompagné de ses monopoleurs, s'efforçant de renverser la barque par des vents contraires à sa prospérité; de l'autre, le maréchal d'Ancre (reconnaissable à l'ancre qu'il tient pour harponner le vaisseau) s'efforce aussi de la faire sombrer, et fait signe à Mazarin de lui prêter main-forte pour accomplir son dessein. La cour y répondait par la figure pileuse de Jean-Robert, enrôlé
1. Ms., Arch. imp. KK, 1217; l'abbé Q'Re'ûly, Hinfoire de Bordeaux.
2. Voir les Recueils de mazarinades aux ijibliothèque impériale, Sainte-Geneviève, de l'Arsenal, M.'izarine, ceux des villes de Chartres et d'Amiens, la Bibliothèque historique du Père Lelong, et surtout, ce qui en donnera une idée aussi nette, sans fatigue, les trois volumes de la Bibliographie des mazarinades, publiée par M. Moreau pour la Société d'histoire de France ; un Choix de mazarinades, deux volumes du même auteur et pour la même Société, et divers Courriers de la Fronde édités toujours par M. Moreau (bibl. Jannel), etc., et le cabinet des estampes de la Bibl. imp., collection Fontette.
à ta guerre de Par^s, ou le Capitaine Picard composant à lui seul sa compagnie, et s'olTorçant d'êlre martial sous son large feutre insolemment posé, avec ses grands veux érarquillés et sa stature d'estafier; ou bien Beaufort couvert de plumes comme un coq, ou le bourgeois de PariS; monsieur On, grand flâneur, bavard infatigable. éternel gobe-mouches, à oreilles immenses et profondes, toujours occupé de nouvelles politiques, l'œil collé sur une longue-vue, cliercliantà voir ce qui se passe au loin, même en satisfaisant les besoins les plus bas. Les pamphlets ne sont pas plus sérieux : le bouffon, la forfanterie dominent. Un colonel de la milice de Paris, qui a pris pour épigraphe ces mots de la Ligue : « Un Dieu, une foi, un roi, une loi; » s'écrie : « Nous avons ordonné à tous nos soldats de porter des bottines afln que le sang de ceux que nous tuerons (qui fera des ruisseaux) n'entre point dans nos souliers. »
Quelques pièces cependant, sous cette ironie, laissent déjà deviner les maux du pays : « 0 la douce guerre, ô
la bonne guerre pour la g etlefdou! ô la triste guerre
pour le bourgeois renfermé dans sa ville comme captif! ùla rude guerre pour le marchand rencontré dans la campagne t et derechef: 0 la cruelle guerre pour les bœufs, vaches et moutons, de plus de six lieues à la ronde! »
La guerre, en effet, avait éclaté. Coudé, comprenant bientôt qu'il ne s'emparerait pas de Paris, résolu de le vaincre par la famine et la privation de son pain mollet de Gone.se, avait tenté le blocus : à cet effet il s'était rendu maître de Lagny, de Corbeil, de Saint-Cioud, de Charenton; la prise de ce village fut la seule affaire sérieuse de cotte guerre de « pots de chambre et de cailloux, » comme l'appelait M. le prince. Son armée, trop faible
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pour investir complètement la i)lace, ne pouvait empôclier l'entrée des vivres que les paysans des environs apportaient en venanls'y réfugier; les prix se maintenaient modérés (deux sous la livre le pain blanc, un sou celui des pauvres, c'est-à-dire huit sous et quatre sous de notre monnaie). Cependant la lassitude gagnait tout le monde; le commerce n'allait plus; des millions avaient été dévorés par les seigneurs et les nobles amazones. Condé, qui avait peu brillé dans cette guerre, nouvelle pour lui, inclinait à la paix; la cour, de son côté, s'effrayait de l'extension de la révolte, qui peu à peu gagnait partout. Les meilleurs généraux, Turenne entre autres, penchaient ou se déclaraient pour la Fronde; l'Espagne, heureuse de nos troubles, faisait des propositions magnifiques de secours aux révoltés ; elle offrait 18,000 hommes et déclarait reconnaître le Parlement pour arl)itre de la paix. Heureusement la magistrature étaitfrançaise avant tout, et l'aversion que, à son honneur, elle témoigna toujours contre l'étranger, litécboiier ce projet dangereux. Enfin, la mort de Charles P' sur l'ôchafaud (9 février), en effrayant la cour et le Parlement, disposa tout le monde à un accommodement : le Parlement, reconnaissant que le peuple était trompé par la noblesse qui, sous prétexte de bien l)ublic, ne cherchait qu'à « perpétuer le désordre pour bouleverser l'Etat, » chargea Mole d'ouvrir les conférences.
Une émeute où l'intrépide président conrut les plus grands dangers le poussa encore à terminer cette lutte; aussi, moins d'un mois après le commencement des pourparlers, et sans avoir réellement rien obtenu dans ces discussions confuses, Mole, outre-passant les pouvoirs (ju'il avait reçus, signait, le 11 mai's, le traité de Rueil.