DU PROTESTANTISME
pn-sence de cette indifférence regrettable ou de cette pénurie de documents, l'historien est-il autorisé à accuser de stérilité la bienfaisance protestante? Nous ne le croyons pas encore; outre la discipline, arrêtée au premier synode national des églises réformées en France, tenu à Paris le 28 mai 1559 (art. 25); outre un règlement du 10 décembre 1561, que le professeur Ch. Schmidt, de Strasbourg, lauréat de l'Académie dans le beau concours sur la question de l'Influence de la charité, a publié sous ce titre : Police et ordre gardez en la distribution des de-
rs aumonez aux pauvres de l'église de Paris en la ville de Paris^; outre les beaux noms historiques des Wilberforce, des Howard, des Oberlin, des Elisabeth Fry, des Niglliingale, et ceux des contemporains qu'il est facile à tout le monde de nommer, comme les Delessert et autres, 'l'historien consciencieux trouve des motifs qui doivent suspendre, jusqu'à plus ample enquête de la part des prolestants, l'arrêt sévère que quelques écrivains se sont trop hâtés peut-être de prononcer*.
Les motifs qui peuvent expliquer la pénurie des documents historiques sur la bienfaisance protestante, sont : 1" leur manque d'organisation civile et politique; la difliculté de se réunir en grand nombre, de centraliser leurs actes, leur direction, surtout depuis la prise de la Ro-
1. Bulletin de la Société, décembre 1852. — Ce bulletin parle aussi d'associations religieuses de femmes protestantes sous les noms de Dames de la Rochelle et de Sœurs de Sedan, qui, dit-il, auraient précédé de soixante ans environ les Sœurs de la charité de saint Vincent de l'aul; mais comme il n'apporte aucune pièce à l'appui, nous les attendons pour mettre ces deux institutions à l'avoir du protestantisme.
2. M. de Carné, Revue des Deux-Mondes; M. de Melun, Annales de la '-harité (livraison du 29 février 1852); M. Villeneuve-Bargemont, dan» ioii Économie politique chrétienne, et Chateaubriand, Génie du chritiianisme.
â38 TOLÉRANCE RELIGIEUSE.
chelle, en 1628; la destruction des actes et registres publics qui les concernent depuis la révocation de l'édit de Nantes 5 2° la religion réformée tendant, par sa nature et son origine, à mettre directement l'homme en rapport avec Dieu, sans appeler aussi souvent que dans le catholicisme l'intervention du prêtre, l'effet nécessaire d'un principe semblable devait populariser les œuvres de charité individuelle, faire naître dans chaque protestant le désir de pratiquer l'aumône par lui-même, afin d'accomplir le devoir dans toute son intégrité, et par conséquent laisser peu de traces de cette charité.
Quoi qu'il en soit de ces conjectures, une lettre de saint Vincent de Paul, empruntée aux archives de la Mission, prouve que la situation désolée des protestants les oblige à implorer les aumônes catholiques, et que le gouverneur de Sedan, l'honnête et tolérant Fabert, appuie leur demande auprès de M. Vincent.
« 26 avril 1651, â M. Coglûe, missionnaire à Sedan. — Attendant que je puisse communiquer vos lettres aux dames qui assistent les peuples des frontières réunies et savoir d'elles si vous pouvez étendre votre distribution sur les huguenots comme sur les catholiques, je vous dirai que leur première intention a été d'assister seulement ceux qui ne peuvent travailler (malades, languissants, pauvres orphelins ou vieilles gens) ni chercher leur vie, et qui seraient en danger de mourir de faim si on ne les assistait pas. Dès que quelqu'un a assez de forces pour s'occuper, on lui achète quelques outils conformes à sa profession , et on ne lui donne plus rien... Je setm bien aise que ces dames en ordonnent selon que vous le proposez, pour la satisfaction de monsieur le gouverneur, pour lequel je suis plein d'estime, de révérence et de re« connaissance. »
Malheureusement nous n'avons rien trouvé sur la décision des dames de charité*; il est probable qu'elles se
1 . Qu'on ne croie pas qu'il s'agisse ici d'une fin de non-recevoir; dans les 2,000 lettres environ de son fondateur que la Mission possède à Paris,
DE SAINT VINCENt DE PAUL. i%9
i( iidireiU aux désirs de leur guide spirituel. Cette lettre, il laifuelle sa date donne une grande importance, comme iiniisle verrons bientôt, montre qu'un changement s'était
ré dans la direction de l'assistance publique, et que, i> > mains de M. de Bernières et des jansénistes, l'œuvre ' ' it passée dans celles de Vincent de Paul et de ses con-
gations. Comment avait eu lieu ce changement, c'est ce que nous allons tâcher de faire comprendre.
La polilique à outrance que professait Anne d'Autriche routre la capitale révoltée, la rigueur implacable avec l;i [uelle Condé exécutait ses menaces dictées par la colère, les malheurs qui en résultaient pour les pauvres Tarisiens affamés et pillés, devaient nécessairement provcKiuer l'intervention conciliante de Vincent de Paul. Un billet révèle cette diplomatie charitable :
« Madame, Paris s'est merveilleusement réjoui quand il a su quo r incomparable bonté du roi et celle de Votre Majesté voulaient que iaiis empêchement on y apportât du blé ; mais cette joie se trouve suivie i un peu de tristesse, en ce que les gens de guerre ne laissent pas de .1 liir à troupes enlever les blés, comme je l'ai vu, mais courent sur les u upriétaires qui osent en approcher pour faire leur moisson. Je supplie
s avons rencontré souvent la môme recommandation de suivre les
iités des donateurs, et cela quand l'affaire n'avait aucune impor-
e. Nous profitons de cette occasion pour faire amende honorable du
: oche d'intolérance que, sur un texte mal compris, nous avions adressé
iicent de Paul dans notre travail de la Revue de Paris; une étude
icoup plus sérieuse de l'époque, une sorte de connaissance plus intime
- liât, que la lecture de toutes ses lettres inédites nous a donnée, tout
-~ a convaincu que Vincent, en présence du malheur, ne demandait
tuifiis à quelle religion on appartenait. Aussi ne mettons-nous aucun
uiour-propre à déclarer que nos critiques de 1866 nous paraissent
Il 18G1 plus spécieuses que solides, que nous les rétractons sans aucune
rrière-pensée ni faux-fuyant, par le seul motif du respect que l'on doit
la vérité. Nous avons trouvé dans les archives de la Mission une lettre
ai ne laisse aucun doute sur la haute tolérance du saint, mais nous
irons point obtenu l'autorisation de la reproduire, et nous ne croyons
pouvoir prendre la liberté d'en indiquer le sujet.