REMONTRANCE DE TALON
le respect monarchique n'a jamais été mis en doute, un fonctionnaire, un « des gens du roi, » comme on disait alors des membres du parquet, obligé par sa charge de requérir l'enregistrement de nouveaux impôts ruineux pour le pays, satisfaisait au moins au cri de sa conscience en adressant d'abord la remontrance suivante à la reine :
« Il y a dix ans que la campagne est ruinée; les paysans réduits à coucher sur la paille, leurs meubles vendus pour le payement des impositions auxquelles ils ne peuvent satisfaire, et que des millions d'âmes innocentes sont obligées de vivre de pain de son et d'avoine, et n'espérer d'autre protection que celle de leur impuissance. Ces malheureux ne possèdent aucuns biens en propriété que leurs âmes, parce qu'elles n'ont pu être vendues à l'encan. Les habitants des villes, après avoir payé la subsistance et le quartier d'hiver, les étapes et les emprunts, acquitté le droit royal et la confirmation, sont encore imposés aux aisés... Tout le royaume est languissant, affaibli par la fréquence des levées extraordinaires des deniers qui sont le sang du peuple et le nerf de l'État, et produisent une maladie d'inanition, dans laquelle les remèdes sont aussi peu supportables que le mal et de laquelle ne se pourra remettre de longtemps, quand môme elle jouirait bientôt du calme de la paix. Faites, madame, quelque sorte de réflexion sur cette misère publique. Ce soir, dans la solitude de votre oratoire, considérez la calamité des provinces, dans lesquelle l'espérance de la paix, l'honneur des batailles gagnées, la gloire des provinces conquises, ne peuvent nourrir ceux qui n'ont point de pain *. »
A toutes ces plaintes, si vives, si expressives, faut-il en ajouter encore une qui ne peut pas non plus être suspectée d'exagération, celle de Mathieu Mole, premier président au parlement? On sait que sa modération conciliante au milieu des démêlés de la cour et du parlement le fit plus d'une fois soupçonner et accuser par ses collègues de complaisance et de docilité intéressées, et cette accusation,
1. Omer Talon, Mémoires (lit de justice du 15 janvier 1648), p. 212, édition Michaud. Les archives impériales possèdent cette remontrance d'Omer Talon sous le n° K 117, n» 32 bis, avec d'assez importantes variantes, mais les plaintes ne perdent rien de leur énergie.