DU SYSTEME CADASTRAL
contribution sans dislinction de qualité et uniquement sur la juste estimation du bieci de chacun; 2° il mettait le gouvernement, d'après les renseignements résultant môme du travail pour le cadastre, en état de fixer une juste égalité de contribution à la taille^ au sou la livre, entre toutes les provinces; 3* il facilitait la seconde répartition de la quote-part de chaque Généralité sur toutes les Élections; 4* il mettait fin aux frais qui se payaient sous prétexte des assemblées et des voyages dans les provinces pour procéder aux assiette et département delà taille; 5» les préposés au département des tailles dans les Élections et les répartiteurs dans les communes n'auraient plus la liberté de charger ou de décharger les contribuables selon leur bon plaisir; 6* les recensements seraient faits sans autres frais que ceux de la recherche générale ; 7«* tous les bénéfices pourraient être estimés par les opérations du cadastre , d'après un mode juste et nouveau, et les inégalités entre les impositions du clergé auraient cessé par ce moyen.
On comprend que de semblables bienfaits aient été vivement souhaités par la bourgeoisie et par le peuple *. Dès la fin du xvi* siècle, des jurisconsultes distingués avaient élevé la voix en faveur du Tiers-État; on ne les avait pas écoutés. Aux derniers États-Généraux de 1614, on avait encore demandé dans les cahiers du Tiers l'établissement de la taille réelle^ c'est-à-dire celle qui s'imposait sans acception de personnes sur tous les immeubles; à l'assemblée des Notables, en 1627, nouvelle tentative par M. Chevalier, premier présidentdela Cour
1. M. Jules Caillet, dans soa excellente Histoire de l'administration de Richelieu (2 vol. in-12, Didier), a parfaitement exposé tous les efforts tentés pendant cette période.
â30 CLAUDE BROSSE
des Aides; nouvel échec : la proposition est repoussée comme dangereuse.
Une province persévéra dans cette lutte courageuse pour obtenir l'égalité civile; ce fut déjà celle qui par sa ferme contenance un siècle et demi plus tard, à l'assemblée de Vizille, devait avoir une si grande influence sur les premiers jours delà Révolution de 1789; nous avons nommé le Dauphiné *. Le chef était un syndic du Tiers, Claude Brosse, l'avocat des pauvres communautés villageoises, comme il s'appelait; il eut pour compagnons les jurisconsultes Claude de Lagrange, Rambaud, Amat, Bernard, Vincent et Guérin, conseiller à la Cour des Aides de Grenoble, et ci-devant député comme Brosse en 1614. Mais le « Gracchus dauphinois » les domine tous : c'est, il semble, une des plus hautes figures de l'époque. Député du Tiers aux États de 1614, il ne cessa dés lors de lutter pendant vingt années. Ce fut un combat de chaque jour; à chaque bataille, Brosse avançait d'un pas, mais au prix des plus grands dangers, puisque par arrêt du parlement il fut condamné à la prison et au bannissement perpétuel; il est vrai que, en 1631, cet anôt fut cassé. En 163i, son courage, sa persévérance et l'éloquente énergie de ses mémoires, remportèrent la grande victoire pour laquelle il combattait depuis le commencement du siècle. Le dernier jour de mai 1634 , intervint un arrêt du conseil d'État du roi sur une requête demandant tque toutes les terres possédées par les gens du Tiers lors de la révision générale des
1. La première trace sérieuse que nous ayons trouvée pour rétablissement du cadastre est une requête du tiers-état présentée au Parlement, le 9 novembre 1593, avec les conclusions du sieur de La Croix- Ctievrières, avocat général au parlement de Grenoble.
ET LE CADASTRE EN DAUPHINÉ. b31
feux, en J461 , seront encadastrées et déclarées taillables à perpétuité, nonobstant toutes transactions, arrêts et prétendus privilèges ; en outre, les deux premiers ordres et tous les officiers de la province seront tenus à contribuer au payement des sommes qui s'imposent pour rentretènement des garnisons, passages, séjours, logements et foules de gens de guerre et autres charges dont le brevet de la taille est composé, outre et par-dessus le taillon ancien et don gratuit du clergé, à cause de tous les biens qu'ils possèdent, tant ecclésiastiques, nobles que roturiers. » Louis dit le Juste ne put ratifier une demande aussi légitime; il ordonna que les terres possédées à titre quelconque par les ecclésiastiques ou les nobles avant 1559, seraient exemptes de toute taille, mais que les biens roturiers acquis par les deux premiers ordres depuis 1628, seraient encadastrés pour être et demeurer taillables àperpétuité. C'était enfin un premier triomphe; il fut fort contesté, si on en juge d'après de nombreux arrêts (9 janvier 1636, 23 mai 1637, 6 avril 1639) et surtout d'après le dernier règlement fait par le roi, le 24 décembre 1639, encore plus favorable au clergé et à la noblesse que l'édit de 1634, puisque les terres roturières acquises par les deux ordres depuis 1635 seront seules soumises à la taille. Révision générale des feux était ordonnée, afin d'établir les impositions nouvelles sur une base solide; mais, comme presque toujours, on éluda l'ordonnance; elle ne commença à être exécutée sérieusement que sous Colbertenl669, etne fut terminée qu'en 1705 *.
1. Nous devons communication de la plupart de ces pièces à l'obligeance du savant bibliothécaire de Grenoble, M. Gariel, l'auteur des Delphinalia. M. Gariel a réuni avec peine un assez grand nombre de
Cette lutte difficile et glorieuse, qui a échappé à tous nos historiens môme les plus sincèrement dévoués à la cause du peuple, les Sismondi, les Michelet, les Henri Martin, les Duruy, les Lavallée, et aux économistes, avait cependant frappé les contemporains; nous en trouverons un écho affaibli dans la correspondance de Fabert, lorsqu'il entreprit de doter du cadastre la Champagne, et à la suite, si c'était possible, la France entière.
La conduite de Fabert, dans cette circonstance , nous inspire, nous l'avouerons, une sympathique admiration. Parvenu par sa fortune, son mariage, ses honneurs, à une position élevée, ayantpris rang désormais parmi les privilégiés », Fabert pouvait se tenir tranquille, faire sa cour, se pousserenavanl,adonnerlapicoréeàsagloriette»,comme disait le prévôt des marchands de Paris sous Charles VII, Michel de Lallier;mais comme lui il préféra « administrer
documents sur cette lutte, et il compte en publier un jour le curieux historique, faire connaître le Barnave et le Meunier du XV11« siècle, peu apprécié encore ; les historiens anciens écrivant sous la pression du clergé et de la noblesse n'ont que peu parlé de l'homme courageux que ces deux ordres « persécutèrent à outrance, » dit M. Gariel. — M. J. Caillet et M. Chapuys-Montlaville seuls l'ont un peu entrevu. En attendant ce savant travail, disons que M. Ch. Laurens vient de publier sur ce sujet un opuscule tout récent : le Procès des tailles (1537-1639); Claude Brosse^ Anthoine Rambaudy in-8°, 68 p. 1868.
1. Au mois de mai 1650, au moment où Fabert allait être si utile à Mazarin, le ministre exilé et en disgrâce apparente avait fait ériger, pour son dévoué ami, en marquisat une terre située dans le bailliage de la Montagne, au duché de Bourg'igne. M. Chevreul fils a communiqué à la Société d'Histoire de France le titre original des lettres-patentes signées par Louis XIV au profit d'Abraham de Fabert. « La création est faite au nom de la reine régente, eu récompense des grands et recommandables services rendus par Fabert à la couronne en plusieurs charges qu'il a exercées depuis l'&ge de 18 ans, durant trente-six années de guerre, tant en France qu'en pays étrangers. » Bulletin de la Société d'Histoire de France, 1853, page 131.
au mieux les intérêts du povre et menu peuple, » à une époque où il n'y avait que des donneurs d'avis, comme Tonti, c'est-à-dire des gens qui enseignaient à tondre de près le troupeau, à la condition d'avoir une part au marclié. En 1656, Mazarin étant ministre et Nicolas Fouquet surintendant des finances, au lendemain de la Fronde, le nom de réformateur est mal porté; nous sommes loin encore du moment où la vieille machine étant pour tous visiblement usée, chacun voudra y mettre la main, la soutenir et chercher un remède. Plus tard, les systèmes de gouvernement seront à la mode : Fénelon, Vauban, Boisguillebert, le second Dauphin, Boulainvilliers, Saint-Simon, Racine, Chevreuse, Beauvilliers, etc., seront atteints de ce mal contagieux; de son temps, Fabert est seul. C'est à nos yeux ce qui l'élève au-dessus des contemporains.
Une série de lettres, trouvées par nous aux Archives de l'Empire, nous a révélé ce projet inconnu et glorieux du maréchal.
Mémoire de Fabert présenté à Son Éminence (le cardinal Mazarin), par M, de Termes, en même temps qu'une carte de Champagne, faite par M. Téruel.
« Il est cogneu à Son Eminence que la ruine du peuple procède de ce que l'argent qu'il paye continuellement est diverti pour la plus grande partie, et que la moindre va seulement au roi.
a Que cette uioindre partie ne pouvant suft^re aux dépenses nécessaires, qu'il faut faire d'autres impositions qui, étant sujettes aux mêmes accidents, mettent le peuple dans l'impossibilité d'y satisfaire et la nécessité d'abandonner leur demeure ou de désobéir, et ce dernier est appuyé des seigneurs des villages pour conserver leur bien ; et resprit de révolte passe ainsi du menu peuple aux autres dont les grands profitent dans leurs mauvais desseins.
« Il semble qu'on peut éviter ce mal-là, en perfectionnant l'ouvrage que Son Eminence a si heureusement et glorieusement commencé par
l'établissement des quartiers d'biver ^ conime ils sont k présent, par le moyen desquels le peuple ne paye pas un sol de ce qui lui est ordonné qu'il ne soit employé en choses nécessaires et au bien de l'État. Mais comme la corruption est extrême parmi les officiers établis pour les tailles, ils ont trouvé moyen de continuer leurs vols, donnant des mémoires faux de la force des lieux, prenant argent de ceux qu'ils ont fait taxer bas, et cela avec tant d'insolence qu'ils ne le nient pas; quelques-uns d'eux ayant dit à des personnes qui sont dans le service et de condition que leurs villages étaient à des taxes plus haut que d'autres, parce qu'ils n'avaient soin que de ceux qui les considéraient, ayant égard qu'ils n'avaient plus de gages.
« Cette manière d'agir des élus met les Élections de Reims, de Rethel et de Sainte-Menehnuld en danger de ne pouvoir payer ce qui leur est imposé pour le quartier d'hiver; car les villages bons deviennent insolvables par l'excès de leur taxe, et les mauvais, bien loin de se remettre, seront bientôt déserts. Tout le pays sera aussi inculte, les gens de guerre prenant les chevaux de labour ; étant certain qu'en ruinant cette année les villages surchargés ainsi par les élus, que la prochaine année les autres seront ruinés par la charge trop grande qu'ils auront à porter<, ou il faudra réduire la taille à moins de la moitié, qui serait une grande perte au roi.
« Pour éviter cela, il semble nécessaire de prendre une autre voie que celle des élus pour faire la répartition de la taille : laquelle ne peut être que d'employer un homme de bien et habile à connaître la force de chaque lieu par la grandtur du territoire et nombre des habitants avec les circonstances sur ces deux choses qui seront nécessaires, et l'on mettrait ensuite, si l'on voulait, ces deux susdites choses sur le billet qu'on baille aux gens de guerre, sinon l'on le tiendrait secret; mais moji avis serait que tout se fit à découvert pour la satisfaction générale des peuples. J'ai communiqué ma pensée à M. Yoysiu 3, comme il paraît par la réponse ci-jointe qu'il y a faite.
1. Fabert avait organisé des quartiers d'hiverpourles troupes avec un grand soin, évitant d'envoyer des garnisons trop considérables pour les ressources d'une localité et en même temps procurant au soldat des endroits convenables et suffisamment pourvus pour y vivre. Par des inspections fréquentes et des notes demandées chaque mois à l'habitant sur le compte du soldat, Fabert était parvenu à y faire régner uu ordre admirable; les villages abandonnés se repeuplaient peu à peu.
3. Par suite de la loi de solidarité ou de tolidité, comme on disait alors.
i, Daniel Voysin, beau-frère de l'avocat général Talon, successivement maître des requêtes en 1646, conseiller au Grand-Conseil, intendant en Auvergne, puis eu Champagne k l'époque de Fabert, enfin prévât des marchands de Paris en 1662. Les lettres de Colbert et surtout
« Pour l'exécution, je ne connais personne capable de cet emploi que M. Téruel, qui va porter à Son Eminenoe la carte de Champagne qu'il a faite, à laquelle, pour la rendre parfaite, il faudrait ajouter la force des villages et en faire un extrait à un coin, sur lequel Son Eminence Terrait l'état de la province et pourrait d'elle-même ordonner toutes choses. Comme l'on ne peut pas mettre sur le papier les pensées qu« Ton a pour un dessein plus grand en effet qu'il paraît d'abord, j'ai dit mes visions à M. Téruel pour les communiquer à Son Eminence.
« Je ne doute nullement que, si Son Eminence se résout à faire pratiquer cette proposiiion, le peuple n'en soit tellement soulagé en cette frontière, qu'aux autres Elections l'on ne demande qu'il en soit fait ainsi; et cela établi dans la Champagne, le peuple le requérant, il sera bien aisé de l'établir ailleurs sans autre contrainte. Et cela est proprement le CADASTRE quo feu Son Eminence le cardinal de Richelieu avait tant souhaité d'établir dans les lieux de la taille, ainsi qu'il est en Dauphiné; mais l'on n'osa jamais le proposer^. Présentement, il sera reçu comme une grâce pour Ater les surcharges que donnent les élus ou pour affranchir les paysans de ce qu'ils en exigent: un village taxé à une place a baillé à un élu 600 livres, et il y a des lieux taxés a 4,000 livres qui ne sauraient payer le quart, cela fait à dessein d'aller se cotiser envers les élus pour les quartiers d'hiver à venir.
« Comme il est certain que les provinces payent beaucoup sur les
les réponses de Mazarin montrent que le ministre en faisait grand cas. (P. Clément, t. [«', p. 418, etc.) Nous n'avons pas trouvé la lettre de Voysin.
1. Les deux personnes qui conuaissent le mieux Richelieu et que nous avons consultées au sujet de cette phrase n'ont rien pu nous fournir de précis: l'un, M. Avenel, dit qne Richelieu, trop occupé par les six pieds carres de la chambre du roi, ou plutôt par les intrigues de l'antichambre royale, songea peu à l'intérieur du royaume, aux réformes administratives et financières. C'est aussi l'avis de M. Doniol, dans son Histoire des classes rurales; l'autre, notre ami, M. J. Caillet, semble hésiter. Après avoir dit, t. l^r, p. 290, De l'administration en France sous Richelieu, que : « Après la prise de La Rochelle, le ministre aurait voulu imposer à tout le royaume la même forme d'administration, » il écrit p. 421 : « Il ne pouvait entrer dans la pensée de Richelieu de modifier d'une manière fondamentale l'assietfe des impositions dans le royaume ; mais des remises de tailles assez fréquentes, des ordonnances souvent renouvelées, et dont quelques-unes très-considérables, comme celle de 1634, attestent que son gouvernement ne resta pas aussi insensible que le prétendent certains historiens aux souffrances de la nation. » En l'absence de preuves positives, nous penchons vers l'opinion de M. Caillet, et nous croyons volontiers aux bonnes inteiitions du ministre que Fabert aura peut-être connues par son ami intime, Chavigny, confident des pensées les plus secrètes de Richelieu.
53fi MÉMOIRE DE FABERT
ordres du roi, il est certain aussi que le roi aura plus d'avautages en empêchant les vols et les partis qui se font sur cela, que de vouloir augmenter sa recette par de nouvelles impositions dont, pour un sol qui en revient au roi, les partisans en tirent plus de cent et ruinent le pays. Et si le roi reçoit ce que la France paye et que le peuple le paye également, chacun selon ses facultés, 8a Mujesié aura de quoi soutenir la dépense de la guerre, le peuple ne sera point foulé, et Son Eminence, sur la fin d'une longue guerre étrangère et ensuite d'une civile dont toutes les parties du royaume ont été agitées *, fera voir à toutes les nations qu'il n'appartient qu'à son génie de trouver des moyens pour continuer les horribles frais à quoi l'Etat est engagé pour soi et ses alliés, et en même temps faire sentir au peuple du soulagement; cela fera admirer sa conduite et bénir des peuples dont il tient la fortune en sa main.
« J'estime que Son Eminence, lisant ceci, me fera bien l'honneur de croire que je l'écris sans aucune pensée que celle que doit avoir pour sa gloire un homme aussi attaché à son service que je suis, et elle se souviendra, s'il lui plaît, qu'elle m'a commandé de ne lui rien cacher de ce que je croirais à propos pour rendre plus parfait l'établissement des quartiers d'hiver.
« Fabert*.
« Fait k Sedan le 9 décembre 1656. >
Moins d'un mois après, une seconde lettre; Fabert qui, dans sa jeunesse, avait été maître de forges, connaît le proverbe : II faut battre le fer pendant qu'il est chaud.
3 janvier 1657.
« Ayant pour le service de Votre Eminence et pour la gloire de son gouvernement la passion que j'ai, je ne puis m'empécher de lui faire savoir les pensées qui me viennent pour soulager le peuple et lui donner moyen de payer ce qu'il faut pour la guerre ; mais mes lumières étant courtes, je ne saurais être beaucoup utile. Je vous suis obligé,
1. La fia de la Guerre de Trente ans contre la maison d'Autriche et contre l'Espagne, puis la Fronde.
2. Nous n'avons malheureusement pas encore trouvé les réponses de Mazaria. Aux archives du ministère des affaires étrangères, M. Drouyn de Lhuys a bien voulu, à notre demande, ordonner des recherches, mais elles n'ont produit aucun résultai. Peut-être M. Chéruel, chargé de la Correspondance de Mnzarin pour la collection des Documents inédits de l'Histoire de France, sera-t-il plus heureui en cherchant lui-même; nous le souhaitons vivement.
Monseigneur, que vous veuillez recevoir cela avec la bonté que vous me témoignez. Puisque Votre Éminence approuve le mémoire que M. Téruel lui a porté, il faut travailler par deçà à le mettre en effet, à quoi il est nécessaire qu'il ne paraisse point que j'y sois employé. Tous les principaux de cette frontière sont de mes amis, avec lesquels, par un simple entretien, je serai plus utile que je ne pourrais l'être s'ils me voyaient des ordres du roi en main. M. Vojsin, qui doit avoir la seule autorité en cette affaire, pourrait aussi en prendre de l'ombrftge; il désire savoir la force des villages, lui seul leur imposant la taxe de la taille; ainsi, en cette affaire, il s'y trouvera moins de difficulté qu'on n'a dit à Votre Eminence; mais il faut qu'elle écrive à M. Voysin, k M. de Graudpré, et profiter du mécontentement que chacun dit avoir de la répartition qui vient d'dlre faite sur les avis des élus. •
Quelle modestie dans ces deux leltresl « Tai dit mes visions à M. Téruel; mes lumières sont courtes, je ne saurais être beaucoup utile. » Et en même temps quel désintéressement, quel sincère amour du bien public! Accepter de ne paraître pas pour assurer le succès de la mesure qu'il croit utile, n'est pas un acte bien commun; c'est probablement ce désintéressement qui a diminué la juste réputation de Fabert, et l'a empêché de recueillir la gloire de son excellent projet. On a aussi sans doute remarqué cette saine appréciation du principe le plus important des sociétés modernes, la publicité des actes du pouvoir; toutes les garanties d'un bon gouvernement sont impliquées dans ces mots de Fabert , « mon avis serait que tout se fît à découvert pour la satisfaction générale des peuples. » Pour nous, Fabert est de la race de ces grands patriotes de l'ancien régime, Vauban, Catinat, Colbert, L'Hôpital, Turgot, Malesherbes, Boisguillebert, Fénelon, qui désirent sincèrement la grandeur de leur patrie et le bonheur du genre humain, et qui auraient aussi bien que Montesquieu pu écrire cette noble pensée: € J^ai toujours senti une joie secrète lorsqu'on a fait quel' que règlement qui allait au bien commun, » ou cette autre :
« N'est-ce pas un beau dessein que de travailler à laisser après nous les hommes plus heureux que nous ne lavons été^ »
Le projet de Fabort est mis à l'épreuve et réussit partout merveilleusement, comme nous l'apprend une lettre du 29 avril 16S7.
«Je remets à M. de Termes k parler h Votre Eminence du succès de la Tisite de M. Téruel dans les Eleclions de Reims, de Rethel et de Sainte-Menehould, de la nécessité qu'il y a de continuer cela dans les Autres Elections et lieux non taillables de la Champagne, et peut-être dans les autres Généralités du royaume, de la demande que fait le gouverneur de La Capelle (Picardie) que le sieur Téruel y aille faire comme il a fait ailleurs. »
Cependant, de son côté, Fabert poursuit l'organisation de ses quartiers d'hiver dans la Champagne; il place l'élite des garnisons à Rocroy, à Stenay et autres places de la frontière, plus exposées aux attaques des Espagnols ou des troupes de Condé, alors en rébellion ouverte coU' tre le roi, et répartit les cavaliers dans les villages suivant le nombre des habitants, l'étendue du territoire et les biens des paysans; il oblige ceux-ci de répondre du cavalier et des chevaux, les taxe pour chaque maître à quinze sous par jour pour sa nourriture et celle du cheval, à un lit et place au feu de l'hôte, mais aussi défend rigoureusement au cavalier de rien exiger de plus. Ces mesures réussirent si bien que, dans la Généralité de Châlons, on ne perdit pas un seul cavalier dans les hivers de 1657 et 1688. Le cardinal enchanté lui demande (mai 1657) d'appliquer son système en Bourgogne et dans d'autres provinces; mais Fabert, qui voulait enfin obtenir son bâton de maréchal, lui répond un mot qui rappelle par la formeune parole célèbre de Jeanne d'Arc:
t Monseigneur, j'ai conduit les troupes à table, il est juste que je les mène au combat.» Il espérait, après avoir heureusement réussi au siège de Stenay, être chargé du commandement en chef de celui de Montmédy, qui fut donné au maréchal de La Ferté.
Tèruel non plus n'était pas resté oisif: une lettre de Fabert, à la date du 24 mars 1658, montre au bout d'un an d'importants résuliats; mais cependant aussi, on le sent, les obstacles surgissent menaçants de tous côtés. Le découragement perce un peu, et l'on doit prévoir que celte juste répartition des charges ne pourra tenir contre les coalitions des intérêts froissés.
« M. Téruel a fait un travail fort utile pour connaître la force des Elections qu'il vient de visiter. Il croit que l'an qui vient l'on peut, en suivant son projet, soulager le peuple de Champagne et augmenter la taille de 300,000 livres, et de 500,000 l'année 1660 ; mais pour cela, il faut b M. Voysin les choses qu'il a demandées et auxquelles on s'oppose» je ne sais pas pourquoi, et au sieur Téruel une commission pour con« natlre la force des villages et en faire rapport à l'Intendant qui demande cela. Si l'on ne peut avoir les choses nécessaires à bien servir le roi, je crains que M. Voysin ne demande à retourner chez lui; M. Téruel ne fera pas de même, car il n'a pas de bien ; mais si Voire Emiuence ne lui donne chose qui vaille autant que les deux charges qu'il a perdues, il tombera sur mes bras, puisqu'il n'a été cassé, étant troisième capitaine en tous les deux régiments *, que pour son absence, laquelle j'ai causée, le nommant & Votre Emiuence pour l'emploi qu'elle lui t» donné. »
Comme l'homme de cœur apparaît dans ce tendre intérêt témoigné par Fabert au capitaine Téruel, qui l'a
1. On donnait ainsi un second régiment à un officier pour lai tenir lieu de pension; le même fait se retrouve pour Vauban, qui était à la fois capitaine dans le régiment de La Ferté et dans celui de Nancy. Cette sorte de cumul, si nuisible pour le ser\'ice, était alors fort en usage, et, dix ou douze ans plus tard, lorsque l'œil sévère de Louvois y découvrit le premier un désordre, ce ne fut pas sans causer autour de lui quelque surprise. {Jeunesse de Vaubcm, par M. C. Roussel.
aidé dans cet essai de cadactre! Il est bientôt rassuré par une lettre de Mazarin (30 mars 1658) , qui dit de Téruel : t C'est un ange du ciel, tant il a de lumières et de bonnes intentions. » Si Mazarin abandonne l'établissement du cadastre, il s'occupera des auteurs, et Fabert n'aura pas à se reprocher d'avoir nui, même involontairement, comme il l'écrit avec amertume et chagrin « à un des rares gens de bien et intelligents » qu'il a rencontrés dans cette époque de concussion et de pillage organisé.
10 avril 1658... «J'ai bleu de la joie, Monseigneur, que le travail de Téruel ait donué de la satisfaction à Votre Emiiience; c'est un homme qui a toutes les qualités qu'il faut pour se bien acquitter de ce que Votre Eminence lui commande de faire. Plût à Dieu en pouvoir donner encore quelques autres à Votre Eminence capables comme lui; mais, Monseigneur, il n'est pas bien aisé de trouver des gens de bien et intelligents : je me suis déjà donné l'bonneur de vous mander là-dessus ce que je crois que l'on peut faire ; mais je n'ai pas dit que je crains que bien des gens ne s'opposent à cet ouvrage. Je rends très-humblement grâce à Votre Eminence de l'établissement qu'elle veut avoir la bonté de donner au sieur Téruel; j'avoue que j'ai été sensiblement touché d'avoir été la cause de la perle de ses charges, qui étaient tout le bien qu'il avait en ce monde. Il m'écrit qu'il espère ravoir sa compagnie en Podwitz; mais il servira bien plus utilement aux choses auxquelles Votre Eminence le destine.»
Téruel fut-il rétabli dans sa position? on peut en douter d'après une lettre de Fabert (25 février 1660).
« M. Voysin m'écrit qu'il a ordre de rétablir au régiment de Podnritz un appelé Biet, cassé par le colonel, qui voulait conserver le sieur Téruel par l'estime qu'il en fait; cependant, Monseigneur, ce vieil et brave soldat s'en va quitter la place k un homme de peu, si Votre Eminence n'a la bonté de l'empêcher. M. de Turenne est fâché qu'il ait quitté l'armée, mais cela a été Votre Eminence qui le lui a commandé, et c'est moi qui ie lui ai proposé pour chose plus utile que ce qu'il y eût fait. Je serais affligé au dernier point si j'étais auteur de son malheur, et je •upplie très-humblement Votre Eminence de l'empêcher. »
Cette lettre est la dernière de Fabert que nous ayons
rencontrée sur cette question. Silence de sinistre augure! L'essai de cadastre a succombé * Heureux sera
Kahert si encore il n'a pas à s'accuser d'être l'auteur
involontaire de l'infortune du pauvre Téruel Il y a
quelque chose de triste dans la fin de celte honorabit? tentative, qui donne une fois de plus en spectacle la défaite de l'homme loyal voulant faire cesser une injustice séculaire. Désappointement amer pour l'historien, sien même temps l'histoire ne nous montrait dans l'intendant de Mazarin, Colbert, un autre homme de bien recueillant la pensée de Fabert, venant plus tard, comme ministre, remplacer celui qui est tombé , et assurer, en définitive, le triomphe du droit 'I
1. Ces essais de tontine et de cadastre peuvent être rattachés indirectement à tout un mouvement économique qui signale les premières années du xvue siècle, mouvement trop peu remarqué ; nous croyons avoir été le premier ou un des premiers à le signaler. (Revue des Provinces, t. 9, p. 330. 1863.) L'habile directeur de V Économiste français, M. Jules Duval, l'a pris comme sujet de savants mémoires qu'il lit en ce moment même à l'Académie des sciences morales et politiques et qui paraîtront plus tard dans les Séances cl travaux de l'Académie s-ous ce litre : Un Économiste inconnu du xviie siècle. — Traité d'économie politique par Antoine de Montchrétien. Il est h souhaiter que M. Jules Duval, à la suite de ces lectures, publie une nou- Telle édition de ce premier père de l'Économie politique, dont les œuvres sont aujourd'hui à peu près introuvables. C'est la préface toute naturelle de la grande collection des ÈcoDomistes de la librairie Guillaumin. C'est du reste, nous le savons, son intention.
2. L'application sérieuse du cadastre doit être toutefois reportée à 1« Révoluti<m française, qui lut, comme on l'a dit, « uue irruption de justice dans l'aucienne société. »