CHAPITRE I
Artiites et écrivainsj interprètes de la première moitié du xvn« siècle.
Pendant que nous imprimions notre première édition, M. V. Fourncl publiait dans le Correspondant (25 novembre 1861) une étude sur Callot et son œuvre, où, par une singulière coïncidence, il arrive aux mûmes conclusions que
nous « Une fois au moins dans sa vie, ce graveur, d'une
pointe admirable...., a clé soulevé par le patriotisme jusqu'à l'éloquence, et derrière la main qui tenait le crayon on a senti battre le cœur du citoyen.... Faut-il ne voir là-dedans qu'une fantaisie qui ne sait pas s'arrêter à temps et tombe dans l'exagération en cherchant l'énergie? Callot n'a-t-il pas dépassé les bornes dans l'ûpre et généreux emportement de son indignation ? On le voudrait, mais l'histoire confirme dans leurs moindres détails les révélations de cet impitoyable
burin Ainsi l'histoire sert de commentaire à l'œuvre de
Callot, et cette œuvre à son tour confirme et complète les détails de l'histoire. »
Les mêmes calamités en Allemagne donnaient aussi naissance à une interprétation indignée; M. Ch. Blanc l'a, de son côté, finement remarqué dans sa Galerie des •peintres, à propos du peintre de bat.ailles et de paysages, Pierre Snaycrs(né en
1593, mort en 1602) « Les péripéties de la guerre de
Trente an» trouvèrent dans Snayers un témoin toujours bien informé.... On peut lire diins Imagier lu liste des tableaux que lui itispire cette douloureuse période de l'Iiisloire au xvii« siècle. Ce sont des embuscades, des convois surpris...., ce t^ont surtout des maraudeurs pillant les chaumières des paysans ; car le soldat mal payé vivait alors sur le pays et alTamait b s provinces qu'il avait la prétention de délivrer »
La littérature, celle autre expression de la société, est îoiil entière sous la n-éoïc préoccupation. On ferait aisément une bibliothèque des écrivains qui, en deiiois de l'histoire, ont (l( ploré les malheurs de cette époque. En Allemagne, nommoiile rénovateur de la poésie, le chef de l'école silésienue, Marliii Opitz, dont le poënie le plus célèbre se rapporle à cetle Indique guerre de Trente ans : Consolations pendant les malheitis de la guerre, poëme en quatre chants. En France, les alUisions abondent à tout propos, dans les petits comme dans le» grands poètes ; citons seulement quelques vers intimes d'un poète peu connu, Montreuil :
Toute la France a beau se plaindre, et désirer Que la guerre finisse et qu'on quitte les armes, En l'état misérable où m'ont réduit vos charmes, Il ne faut que cela pour me désespérer.
En retardant la paix, c'est ma mort qu'on retarde. Cette ville (Paris) à mes yeux n'aura plus rien de doux; Votre père importun n'ira rlus à la garde, Et moi, belle Philis, je n'irai plus chez vous.
Qu'on pille dans les champs les maisons de ma mère Et que tous les fermiers ne lui payent plus rien, Que m'importe cela? Philis, laissons-les faire, Pourvu que vous m'aimiez, je n'ai que trop de bien.
Qu'on prenne nos convois, qu'on manque de farine, Que le pain, hors de prix, augmente chaque jour, Ce n'est pas mon souci, je crais peu .'a famine. Je sais bien que mon sort est de mourir d'amour.
L'excellente anthologie française publiée par M. Eug. u^*pet, et à laquelle M. Sainte-Beuve a mis une importante préface, les Poètes français, 4 vol. in-4'', seule fournirait de nombreux exemples semblables. Le Prologue de la Toison d'or de P. Corneille fait également une triste peinture de l'état do la France jusqu'à la paix des Pyrénées.
Un livre surtout trahit bien ce sentiment général; c'est un livre peu connu et qui utérite peu de l'être davantage : déclamatoire, sans talent, partial et dénaturant souvent les faits historiques en faveur de la maison d'Autriche; mais il indique bien la note générale de l'époqiic, les sentiments de
tous. C'est là toute sa valeur ; il a pour titre : « Abrégé de l'histoire de ce siècle de fer, contenant les misères et calamités des derniers temps, » fait, vers la lin de l'été 1650, par J. N. de Parival, Leyde, 1654, in-S». Il est dédié à l'archiduc Léopold tiuillaume, lils de l'empereur Ferdinand II.
Ouvrez-le au hasard, vous ne trouverez que récits d'horreurs dans tous les Etats de l'Europe, malédictions contre tous et en particulier contre la France.
« J'appelle ce siècle, le siècle de fer, à cause que tous les maux et prodiges sont arrivés en gros qui n'ont été aux siècles précédents qu'en détail. Si les désordres furent grands en quelque coin, ils le sont en celui-ci partout.... siècle rempli d'abominations et de massacres causés par les ambitions, haines, jalousies et partialités.... siècle de fer qui brise et dompte toutes choses.... mer de calamités et de misères où nous voyons aujourd'hui les pauvres chrétiens engoufirés. Notre siècle est le plus funeste et le plus martial qui ait jamais été ; c'est un siècle de carnage et non de paix. Misérable condition de ce misérable siècle, l'égout de tous les autres, et tout corrompu par l'infection de tant de carnages ! Ceux qui ont ensemencé les terres sont assommés pour récompense ou meurent de faim avec leurs pauvres enfants durant la rigueur de l'hiver, pour laisser la récolte à leurs assassins.... Quand verrons-nous la fin de tous ces malheurs? Hélas ! ce ne sera possible qu'avec celle de cet univers. »
Arrivé à l'an t6oO, l'auteur s'écrie : « Je pensais m'arrèlcr tout court dans la moitié de ce siècle, espérant que ce grand Dieu, fléchi par tant de sang répandu, arrêterait son fléau et jetterait sa verge au feu; mais, hélas! ce n'est pas encore fait, et il semble que ceux qui ont contribué à la désolation de l'Empire (la France dans la guerre de Trente ans) doivent sentir dans leurs Étals les funestes effets de sa juste colère. Us ont dansé en Allemagne, le bal va se tenir chez eux. »
Les récits de ce livre oçvt prouvé qu'artistes et écrivains n'ont malheureusement pas défiguré ou calomnié leur époque,