CALLOT REPRÉSENTE
rite! Callot, qui passe généralement pour un fantaisiste, est, à nos yeux, un grand réaliste: il avait buriné les malheurs de son temps bien avant qu'on songeât a les écrire, et encore aujourd'hui, si nous voulions illustrer le travail qui nous occupe, c'est à Callot que nous nous adresserions. Tous ses contemporains retrouvaient dans ces petites gravures les calamités qu'ils avaient eues sous les yeux, qui souvent môme les avaient frappés. CiUot n'est pas seulement un graveur lorrain, comme l'a trop cru son habile biographe, M. Meaume, c'est un artiste sorti, pour ainsi dire, des entrailles de la société; que la société a reconnu, adopté, parce qu'il était en pleine communion, identité de pensées avec elle: de là cette étonnante réputation que le temps et la comparaison avec d'autres talents supérieurs n'ont pu entamer. Callot est un de ces hommes qui s'élèvent au-dessus d'un provincialisme étroit pour appartenir à leur siècle, mieux encore, à l'humanité.
Les Bohémiens ne sont pas seulement l'histoire fantaisiste de ces vagabonds à la suite desquels le jeune Callot, obéissant à sa passion pour les arts, malgré la volonté de son père, alla en Italie; c'est l'histoire, la vie de trente mille familles protestantes qu'en 1627 l'empereur Ferdinand chassait de l'Allemagne, après sa victoire de la Montagne-Blanche, et qui, jetées dans l'Europe entière, ont rendu pour tous leur nom synonyme de vie nomade., vagabonde, vie de hasard : les Bohémiens et la vie de Bohême.
La Lorraine conquise par les Français a mis ce spec« tacle sous les yeux de l'artiste ; plus tard ce sera le tour des populations entières de la France pendant la Fronde. C'est le sort qui, à l'époque de Callot, attend peut-être
UN COTÉ DU XVlIe SIÈCLE. 7
tout le monde au milieu des chances de cette longue et orageuse guerre de Trente ans. Grands ou petits, chacun se sent un peu bohémien, en a la vie, les allures. C'était le genre d'existence de tous ces fameux capitaines aile» mandset de leurs officiers, les Wallenstein, les Mansfeld, les Brunswick, les Tilly, les Bernard de Saxe-Weimar, les Jean de Werth; ce sera la vie du souverain de Callot, le duc Charles de Lorraine; un^jour ce sera celle de Condô : tout le monde court « les bonnes aventures » du grand chemin. Sous les vêtements de ces bandits bien armés, bien équipés, chaussés de guêtres à la mousquetaire, drapés dans leurs manteaux, fièrement campés sur leurs maigres haridelles, on reconnaîtrait peut-être un de ces sept cent cinquante-cinq seigneurs dépouillés de leurs biens et chassés de Bohême par un vainqueur fanatique et cruel; dans ces femmes à la grande mante, au chapeau orné de plumes, dont la maternité adoucit la physionomie et lui donne un air de mélancolie résignée, ne retrouverait-on pas ces châtelaines que le droit du plus fort a faites coureuses d'aventures? Callot, dans son pays même, avait eu de fréquents exemples de ces bouleversements de fortune qui conduisaient à la vie de Bohême : plusieurs seigneurs lorrains étaient venus mendier aux genoux des micsionnaires de saint Vincent de Paul ; leurs femmes et leurs filles vendaient leur honneur pour un morceau de pain, si l'aumône tardait trop. La misère leur a déjà donné les vices qu'elle apporte trop souvent avec soi ; victimes de la violence et de l'injustice, ils les feront à leur tour subir à d'autres. En voyant leurs mines creuses, la figure épuisée des femmes, les enfants mourant de faim, véritables fantômes habillés, on ne s'étonne plus de trouver le pil-