EN NORMANDIE
sel *. La cour de Saint-Germain s'alarme en voyant tarir cette source importante de ses revenus et défend de continuer ces ventes sous « peine de la vie , rasement des maisons et abattement des arbres à hauteur de trois pieds; » mais c'est en vain; les greniers demeurent ouverts en permanence, et le peuple y court en foule.
Riche de toutes ces ressources, le parti du duc veut lever des troupes et empêcher le roi de pouvoir en faire autant; un édit ordonne que tout village ou bourg déclos fournira autant d'hommes armés d'épées et de mousquets qu'il paye de fois 500 livres d'imposition, punissant la désobéissance de 50 livres de surtaxe par chaque homme non fourni, et récompensant le zèle par une diminution de 50 livres pour chaque soldat envoyé en armes à l'armée normande. De tous côtés, d'ailleurs, arrivèrent les adhésions : une lettre d'Harcourt à Mazarin, du 11 février, signale les progrès de l'insurrection, et la Normandie se trouva définitivement engagée dans la Fronde. Elle n'y prit cependant qu'une partie indirecte, mais qui ne fut pas moins funeste à la cour, et contribua à la longue durée de la révolte. La Normandie fidèle fournissait au roi dans Rouen un centre de résistance, un siège de gouvernement où il eût trouvé soldats et revenus, et d'où il pouvait d'un seul coup écraser Paris rebelle; c'était au plus, et dans de meilleures conditions, la campagne de Henri IV à recommencer. Frondeuse, au contraire, cette province enhardissait la capitale par son adhésion et par ses promesses, et en même temps affaiblissait l'armée royale qu'elle forçait à se diviser.
L'exemple de Rouen fut contagieux : Amiens, mécon-
1. Journal de ce qui s'est passé au Parlement de Rouen. Ms., Arch. Imp., KK, fo 103 ; Floquet, Histoire du Parlement de Normandie,
lie LA FRONDE EN ANJOU.
tent de ce qu'on lui avait arbitrairement enlevé l'élection de ses magistrats municipaux, s'unit aussi aux Parisiens. En Anjou, ce fut encore ce sentiment des libertés municipales, attaquées constamment parla royauté depuis un siècle, qui poussa la province à la résistance. Deux camps partageaient la ville d'Angers : l'un, composé des gens du présidial et auquel se rattachait la haute bourgeoisie, tenait pour le roi, tandis que le parti des Loricards (nom d'un quartier), formé surtout des marchands, des artisans et des bateliers, marchait avec Paris. Les nouvelles que la princesse de Guémenée, l'une des brillantes héroïnes de la Fronde, donna de l'insurrection parisienne en revenant dans ses terres, déterminèrent l'explosion. Aux cris de A bas Mazarin I Angers se soulève, des barricades s'élèvent dans toutes les rues, les bourgeois refourbissent leurs vieilles armures de la Ligue. Le gouverneur, le duc de Maillé-Brézé, beau-père de Gondé, tenant pour la cour, on appelle un des seigneurs voisins, La Trémoille, qui venait de soulever le Poitou. La Trémoille prend le titre de gouverneur général des provinces de l'Ouest, arrive à Angers (mars 1649) ; mais l'absence du Parlement et d'un grand chef aristocratique ôta au mouvement de ces provinces toute gravité. Poitiers, grâce à son maire Richeteau et à son évêque Ghateignier de la Roche-Posay, ne donna que de légers signes d'émotion populaire.
Pendant que le feu de l'insurrection grondait dans toutes les provinces, éclatait dans quelques-unes, un mouvement formidable se préparait au Midi, et devait bientôt inspirer des craintes aussi sérieuses que celui de la capitale. Déjà le 19 août 1648, Du Bernet, conseiller au Parlement de Bordeaux, dans une lettre à Mazarin, demandait le soulagement de la province, en motivant l'étatdes esprits
et la misère générale, par suite d'une disette qui affligeait tout le Midi, lorsque le vieux duc d'Épernon, aussi avare que riche, séduit par une gratification de douze cents livres, accorda à quelques négociants de Bordeaux la liberté d'exporter du grain pour l'Espagne, encore plus désolée que la Guienne. A cette époque de non-circulation des grains, l'enlèvement de quelques sacs amenait renchérissement du blé, l'appauvrissement d'un pays. Une pareille conduite était un défi à l'émeute : aussi, lorsque la nouvelle se répandit dans la ville, le peuple furieux se porta en foule sur les ^uais et s'opposa à l'embarquement du blé; d'Épernon dut venir en personne, suivi de ses gardes et des gentilshommes de sa maison ; sa présence imposa « aux sept ou huit cents mutins armés; » mais à son tour il dut se retirer devant les femmes de la halle et les pauvres en haillons, lui criant que le peuple mourait de faim et qu'on ne souffrirait pas le transport des grains. Beauroche, écuyer du duc, ayant voulu prendre la parole, faillit perdre la vie. Le lendemain les mômes scènes se renouvelèrent: aussi d'Epernon écrivait-il à Mazarin que si l'émeute était dissipée, il n'en conservait pas moins des craintes sérieuses; il demandait « les réparations du Château-Trompette et une garnison suffisante pour étouffer la sédition en sa naissance, représentant de quelle conséquence serait le soulèvement d'une ville telle que Bordeaux, comme il se Communiquerait aisément aux provinces voisines, et les pertes qu'il pourrait causer à l'État. »
Le Parlement, de son côté, s'adressa au roi, et la cour, assez occupée des barricades de Paris pour ne pas se jeter d'autres anaires sur les bras, révoqua l'autorisation accordée par d'Épernon.
Pendant quelque temps, le duc changea môme de conduite, et, voulant se rendre populaire aux dépens du Parlement, demanda la décharge des droits que payait chaque tonneau qui descendait par la rivière de la Garonne, « craignant qu'après la Saint-Martin le Parlement n'en défendît la levée pour se faire valoir aux peuples. Je considère, ajoute-t-il, le temps et la disposition générale des esprits, et juge plus à propos de céder quelque chose que d'émouvoir, en se roidissant, des séditions et des révoltes qui nous pourraient jeter en des confusions étranges. »
S'il eût persisté dans ces sages mesures, d'Épernon eût peut-être évité la guerre ; mais bientôt il aima mieux en appeler à la force : il représenta que le seul moyen d'assurer la paix à Bordeaux, c'était de construire une citadelle à Libourne, au moyen de laquelle il serait maître de la Dordogne, comme il l'étaiL déjà de la Garonne par le château de Cadillac, et, en cas de révolte, couperait les vivres à l'insurrection. Anne lui accorda facilement cette autorisation; en même temps d'Épernon assigna comme quartiers d'hiver aux troupes qui revenaient de Catalogne ies villes de la Réole, Bazas, Saint-Emilion, Cadillac et les gros villages de l'Entre- deux-Mers, violant ainsi les privilèges de Bordeaux, dont les troupes ne pouvaient approcher à une distance moindre de dix lieues.
Une pareille conduite, surtout avec la coïncidence des événements de Paris, devait exciter de nouvelles émotions. Du Bernet les confirme dans une lettre au cardinal : « Toutes les fois que les courriers viennent de Paris, lui écrit-il le 28 janvier 1649, les esprits s'allument, et étant ainsi excités, il n'y a pas de moyen de les calmer. » Mais d'Épernon, enhardi par le succès, part pour Ga-
dillac, pendant qu'il fait avancer vers Libourne des troupes qui se signalèrent bientôt par des excès tels que Il s populations « aimaient mieux abandonner leurs maisons et leurs propriétés que de recevoir chez eux des pillards pour qui rien n'était sacré. »
Le caractère irrésolu et timide de d'Épernon le faisait reculer presque aussitôt qu'il avançait, quitte à revenir sur ses pas plus tard par des voies souterraines. Les troubles de Paris l'inquiétaient, l'éloignement du ministre hors de la capitale lui semblait d'un mauvais augure pour sa propre autorité. Aussi, le 14 mars, lui écrivait-il : « il faut se résoudre à faire un accommodement avec Paris, pour puis après rétablir l'autorité par d'autres voies ou se résoudre à souffrir un soulèvement entier de la France ; cet accommodement sera plus avantageux pour le çervice deS.M.et pour vos intérêts qu'une guerre civile; » et cependant lui-même y marchait à grands pas, en arrêtant un huissier du Parlement chargé de lui porter des remontrances. En effet, dans une assemblée considérable et tumultueuse à l'hôtel de ville, à la suite de cet acte de violence, l'union de la ville avec la Compagnie fut votée presque à l'unanimité, et pendant plus de cinq heures le greffier écrivit les noms des adhérents.
Une lettre inédite de M. Dubourg, conseiller dévoué de Mazarin, retrace parfaitement la situation de la ville :
« 6 avril. — J'ai trouvé un peuple ému et le bourgeois de cette vilk en armes, un conseil de guerre établi et des gens qui cherchent un che. pour les commander; j'entends d'abord publier un arrêt du Parlement qui éloigne les gens de guerre, qui permet au son de la cloche de leur courre sUs, qui allume le feu de la désobéissance et de la rébellion dans la province, qui anime les esprite mutins, qui conseille les révoltes et autorise les violences et les meurtres desquels ils devraient être euxmêmes les juges et les vengeurs. L'approche des gens de guerre est le