‹ La misère doréeChapitre 3 sur 12 · LES AMANTS ET LES MARIS · texte numérisé non relu

LES AMANTS ET LES MARIS

L’INCENDIB

L’abbé Savinien, qui s'était attardé dans les environs de Paris, se trouvait vers le soir sur les hauteurs de Montmartre.

Il avait visité quelques familles sauvées de la misère par ses bienfaits, sauvées de l’ignorance par ses conseils, du vice par sa parole évangélique. Le missionnaire revenait satisfait de son excursion.

Arrivé sur un tertre d’où on découvrait l’étendue de la ville éclairée par la lueur de la lune, il fut arrêté un instant par la grandeur imposante de cette perspective.

L’immense nappe de la cité baignait dans une pâle et vague atmosphère. Au-dessus, les monuments pointaient à d’inégales distances. Les dômes des Invalides, du Panthéon, de l’Institut, la flèche de la Sainte-Chapelle, la colonne de la Bastille, mieux éclairés dans leur hauteur, jetaient des reflets lumineux. Il semblait que la religion, la bienfaisance, l'intelligence humaine, toutee qui est immortel, portât uno étoile au front. Au-dessous, les masses d’habitations, privées de ces lumières, se perdaient sous le voile dos ombres.

—Du moins, disait-il, moi, pauvre isolé dans le monde, je redoublerai de zèle à ma tâche. Je le sens en présence de cet horizon de murailles qui renferment tant decruelles souffrances, de cette ville immense, où on pout toujours se dire : à l'heure qui sonne, un homme meurt de misère, un autre se tue de désespoir, un autre immole son âme dans le crime.

Je suis prêtre, c’est-à-dire fait pour aller chercher tout ce que les autres fuient, pour pénétrer dans les lazarets de la peste ou du vice.

Je suis seul au monde. Le mystère de ma naissance, loin de me séparer de la société humaine, doit m’y rattacher davantage. Dans les conditions ordinaires, je ne pourrais voir ma famille que dans les conditions ordinaires, je ne pourrais voir mes parents que dans ceux qui m'auraient donné la vie, je ne compterais que sous un seul toit mes sœurs et mes frères. Mais je ne sais où je suis né, et cette ignorance étend pour moi les droits du sang ; il n’est ni fortune ni rang qui viennent les restreindre. Enfant illégitime et caché à ma naissance, qui sait si la noble dame que j’aide à mourir en paix ne m’a pas donné le jour, qui sait si la mendiante à laquelle je donne mon dernier argent au coin de la rue n’est pas ma mère... Belle jeune femme à qui j’ai sauvé la vie, vous êtes peut-être ma sœur I... jeune ouvrier que j’ai recueilli entre les horreurs du bagne et colles de la folie, tu es peut-être mon frère 1 ... Grâce soit rendue au ciel pour cette ignorance qui laisse ma famille dans mon imagination et mon amour dans l’infini.

Retourne donc vers les pauvres, tes amis, tes parents, prêtre missionnaire, qui a voulu accomplir ton voyage apostolique dans Paris.

A ces mots Savinien releva son bâton tombé de ses mains, et prit le sentier qui descendait du tertre de verdure pour suivre sa route.

Au bout de quelque temps, un phénomène saisissant frappa sa vue.

En face de lui, à peu près au centre de la ville, s’élevait une colonne de lumière rouge, qui avait pour socle une large masse noire qu’elle semait de ses étincelles, et pour fronton un nuage du ciel qu’elle teignait de sa lueur pourprée.

C’était un incendie.

Il sembla à Savinien voir là un reflet de sa pensée. Au moment où il songeait aux calamités toujours présentes dans

la grande cité, on eût dit que le malheur eût soulevé le voile de ténèbres, pour se montrer soudain sous sa forme la plus effrayante et qui se projette le plus loin.

Savinien descendit précipitamment les hauteurs de Montmartre, les rues qui leur succèdent, et marcha tout d’une haleine jusqu'à ce qu’il fût arrivé sur le lieu du sinistre.

Le feu s’était déclaré dans une des maisons do la rue des Saints-Pères voisines du quai.

Il avait déjà fait d’immenses progrès. Les premières étincelles s’étaient allumées dans un atelier d’ébénisterie situé dans la cour, du côté de l’escalier de service; le feu avait bientôt gagné le pied do cet escalier; et, la charpente lui offrant un favorable aliment, il s’était élevé avec rapidité en gagnant tous les étages et mon tant jusqu’aux combles.

En ce moment, l’intensité et le tumulte de l’incendie étaient au comble.

Les sapeurs-pompiers de la rue du Vieu.x-Colombier étaient arrivés. Ils travaillaient à grands coups de hache sur la toiture; on les voyait partout, se détachant en noir sur fond rouge, et, comme des chauves-souris attachées aux murailles, se suspendant au sommet des cheminées, aux rebords des toits, aux appuis des fenêtres. D’autres arrivaient encore en roulant de nouvelles pompes.

Les autorités de l’arrondissement étaient à leur poste ; les gardes municipaux, les sergents de ville, la troupe, veillaient à maintenir l’ordre, à conserver l’organisation de la chaîne.

Mais il s’était rapidement amassé autour du bâtiment embrasé une foule telle que celle qu’amène un tel spectacle ; et parfois la force publique pliait sous les empiétements do la masse populaire ; elle était refoulée par le mouvement impétueux d’une multitude écervelée, tapageuse, aussi difficile à maîtriser que le courant de la flamme.

Les spectateurs accompagnaient de leurs cris chaque nouveau progrès de l’incendie.

On voyait déjà à travers les fenêtres courir cette lueur sinistre annonçant que le feu s’csl répandu dans l’intérieur du bâtiment, où il se montre en maître.

Les habitants de la maison avaient eu pourtant, à ce qu’on espérait, le temps de se mettre en sûreté.

Une foule de travailleurs étaient à la chaîne, dont l'un des bouts se trouvait sous la pluie de cendres et d’étincelles,

tandis que l'autre allait tremper dans la rivière. Tous ces gens étaient sortis do leurs maisons en toute hâte , à demi vêtus, ipour venir porter secours; c'était dans tous les rangs une agitation continuelle, un mélange étourdissant de rires et de querelles. La foule des spectateurs s’y mêlait pour venir de tous côtés augmenter le tumulte.

Les gamins, qui étaient là sur leur terrain , pullulaient, comme s’ils fussent sortis de dessous terre ; ici et là, partout, on les voyait, comme des mouches taquines qui bourdonnent, qui piquent, et qui sont trops petites pour qu’on puisse les atteindre.

Dans la chaîne qui traversait le quai et descendait par les escaliers de la berge jusqu’au bord de l’eau, la foule occupée à charrier des seaux d’eau, et travaillant jusqu’à se mettre en nage, n’en était pas moins babillarde, rieuse, querelleuse.

Tous les costumes la bigarraient; il y avait la population des maisons voisines, depuis les mansardes jusqu’au portier; puis les commis de magasins, les gens du port et toutes les vaillantes femmes du quartier.

Tout le monde était là, un pied chaussé et l’autre nu, coiffé comme lorsqu’on vient d’arracher son bonnet de nuit, babillé de la seule pièce du vêtement qui fût tombé sous la main.

—Le feu diminue-t-il?... est-on maître du feu? demandaiton sans cesse.

— Oui, cela s’apaise.

— Non, les flammes montent toujours plus haut.

— Seigneur Dieu ! regardez donc les pompiers... La toiture s’est effondrée, et ils sont encore sur les poutres enflammées pour jeter de l’eau dans la fournaise.

—On les voit comme des ombres toutes noires, avec le casque et la hache qui brillent, passer au milieu des flammes... le vrai portrait des diables d’enfer.

— AhI miséricorde I quel bruit t... un mur s’est écroulé.

—La flamme sort par tourbillon et l’eau tombe par torrents... Comme ça ressemble bien à l’incendie des Quatre Eléments, à la Gatté !

— C’est-à-dire que c’est l’incendie de la pièce qui ressemble. . .

— A rien du tout! interrompit un commis de nouveautés... Moi je trouve qu’on se croirait à l’Opéra-Comique; on n’entend

parler que de flammes et de chaîne, comme dans les vers de M. Scribe.

— U n’y manque que Yamour pour faire la rime, dit une lingère.

—U est toujours près de vous, belle Olympe, reprit le commis.

— Je ne sais pas, dit une fleuriste qui était à la chaîne de l’autre côté du commis, et regardait Olympe de travers, je ne sais pas comment on a le cœur de rire devant de semblables malheurs I... quand il y aura là tant de gens ruinés et peutêtre brûlés I

— Eh I ma chère : dit la lingère, quand je pleurerais... est-ce que mes pauvres larmes pourraient éteindre ce feu-là, voyons?

Puis un moment après, regardant le costume pittoresque de la fleuriste, et voulant lui rendre sa critique:

— Et moi, je ne sais pas, dit Olympe, comment on aime à sortir, quand on a si peu de goût pour s'habiller : un mantelet de soie sur une chemise de toile rousse, ça ne va pas du tout.

— Pardi, répondit-elle, est-ce qu’on a le temps de lire le journal des modes pour s'habiller, quand les flammes vont peut-être venir vous prendre au lit I

— Non, on n’a pas le temps, dit un portier prenant parti pour la fleuriste. Chacun place sa feuille de vigne à peu près, et comme il peut.

Mademoiselle Olympe, qui était près de lui, s’impatienta.

— Alors, ton casque-à-mèche est de trop, dit-elle en faisant tomber d’un revers de main le couvre-chef du portier dans le seau d'eau qui passait, et qui s’en alla aussitôt dans le courant de la chaîne.

— Mademoiselle, vous êtes une insolente, une méchante, une intrigante...

— Holàl holàl... vois-tu ton bonnet qui voyage... il est déjà tout là-haut I...

— Sapristi I... mon bonnet!...

— Ne crie pas tant, portier, dit le commis. Ton bonnet, il va to revenir. . . s’il sait nager.

— Ah ! c’est comme ça que tu l’entends, méchant Calicot 1

— Je crois que tu m’insultes, vieux Casque-à-Mèche.

Et là-dessus, portier et commis, laissant tomber les seaux (l’eau, échangèrent des coups de pied, des coups de poing à qui mieux mieux.

— Ab I miséricorde I... ils m’onl noyé tous les pieds ! criait la lingèro.

—Ils m’ont mouillé jusqu’à la chemise I criait la fleuriste, qui n’avait que ça.

— Ce n’est pas déjà si agréable d’être changée en porteur d’eau I en Auvergnat! pour souffrir encore do sa marchandise.

— Ma foi non, je n’en veux plus... Au diable la chaîne I

— 11 faut que ça finisse... A la garde ! à la garde I

Un sergent de ville accourut en demandant ce qui se passait...

— Il se passe, dit la fleuriste, qu’on nage ici dans l’eau !... on en a jusqu’à la cheville.

Mais l’agent de sûreté désignait la batterie.

— Ah ! ça, dit la lingère, c’est Calicot et Casque-à-Mèche qui se démolissent.

Le sergent appela la troupe et voulut faire arrêter les combattants ; leurs voisins les défendirent. Ce fut là un pêle-mêle pendant lequel tous les seaux furent renversés-, la chaîne interrompue. On se démenait au milieu d’une mare d’eau, on se colletait dans un déshabillé dont chaque atteinte diminuait encore l’absolu nécessaire ; on criait, on s’injuriait, ou sa battait enfin comme si on eût su pourquoi.

La raison et la baïonnette ne pouvaient arriver à rien contre 1e tumulte ; les sergents de ville y perdaient leur tricorne ; le bruit allait toujours en augmentant ; et alors le bâ- ' timent pouvait bien brûler jusqu'à la base, sans qu’on s’on occupât dans cette partie de la foule.

COüRAQB BT BONHBÜE

C'était aux abords du bâtiment incendié que se déployaient les secours les plus énergiques de l’intelligence et du courage, que se montrait le dévouement dont ou trouve toujours des preuves dans les grandes calamités.

Le feu, maître de tout un corps de logis, avait pénétré de là dans l’étendue de divers étages, où on ne pouvait le poursuivre ; la flamme grondait en roulant dans ces défilés de murailles, en faisant fendre la pierre de taille, craquer les charpentes sur son passage, puis elle allait s’échapper en torrents de pourpre et de fumée par les plus larges issues.

Le bâtiment ne pouvant plus être sauvé, on s’occupait de préserver du fléau les maisons voisines. Du côté le plus rapproché du quai, où le vent poussait 1a flamme, on travaillait activement à saper les murailles et à faire la part du feu.

C'était en cet endroit que s’était arrêté l’abbé Savinien au bout de sa course précipitée.

La bâche à la main, il se félicitait de la force physique que la nature lui avait donnée, puisqu’il est des moments où elle peut devenir aussi secourable, et il employait la vigueur de son bras à saper la pierre, comme le plus simple des manœuvres qui se trouvaient là.

Etienne, qui au premier bruit du feu était accouru de l’hôtel des Missions, avait été amené par le hasard de ce même côté, et travaillait auprès de son maître... de son maître en dévouement et en courage.

Dans tout l’hôtel livré à l’incendie, on se hâtait aussi d'enlever le plus possible de meubles et d’objets précieux.

La plupart des habitants de cette maison, qui dans la nuit s’étaient enfuis à demi nus, avaient abandonné ce qu’ils possédaient à la sollicitude publique, et s’étaient hâtés d'aller chercher quelque autre asile à l’abri du feu. ,

C’était dans la vaste cour, du côté opposé à celui où le sinistre s’était déclaré, qu'on déménageait les meubles de l’hôtel par les issues intérieures. La foule et le tumulte grossissaient sans cesse en cet endroit.

Dans cette multitude, se faisait remarquer madame Nicole, qui commandait et agissait à la fois.

Partout où il y avait des secours courageux à porter, cette femme, si fortement trempée pour la charité, était naturellement portée au premier rang, et, par son mérite seul, élevée au commandement.

Elle dirigeait en ce moment son armée de travailleurs sous le feu du bâtiment.

Une foule de manœuvres improvisées montaient dans les appartements de l'iiôtel, tandis que le grand escalier tenait encore, et, à chaque voyage, enlevaient au fléau des tentures, des bronzes, des glaces et des meubles de prix.

Zéphyriiie faisait ranger tous ces objets dans la partie de la cour la mieux abritée des étincelles, tout en s'amusant un peu à regarder et admirer les belles choses que le hasard mettait sous ses yeux.

Mais en même temps elle encourageait les travailleurs du geste et de la voix.

Le torrent de flammes grossissait toujours, et le danger commençait à faire trembler les plus braves.

— Allons, monsieur Grandjean, disait Zéphyrine à son fidèle adorateur, vous êtes commissionnaire, c’est votre affaire que les déménagements.

— Je suis commissionnaire, répondait-il, mais je ne suis pas soldat, et vous voulez m’envoyer au feu I

— Vous disiez que vous vous y jetteriez pour moi.

— Fichtra, je n’ai jamais dit cela.

— Allons donc, est-ce que vous n’étes pas Français, pour aller toujours en avant I

L’Auvergnat se rendait à cette raison décisive, et allait en avant par les portes ou les fenêtres.

Parmi les riches captures que ces braves faisaient au péril de leur vie, on vit le sergent Plumel passer sur un plafond enflammé, descendre par la brèche d'un mur, gagner des chai'pentes brûlantes, de là sauter dans la cour, et venir offrir à Zéphyrine un bouquet de roses qu’il avait pris dans un vase de salon, avec la même grâce galante qu'il aurait déployée au bal de la barrière.

— Bravo ! bravo ! s’écria le public, juste appréciateur de cette attention fine; il va penser là-dedans à faire son service de chevalier galant!... c'est beau! c’est admirable I

— Car il n’y fait pas bon, dans celte place*là, n’est-ce pas sergent? ajouta l’assistance.

U n individu, à cheval sur une fenêtre, d’où il faisait glisser on secrétaire à son compagnon placé au-dessous, répondit à la place de Plumel ;

— Non! il n’y fait pas bon... Savez- vous ce que nous avons ici ? Nous avons mille degrés doux dixièmes au thermomètre de l’ingénieur Chevalier.

—Vrai I dit-on en applaudissant gatment.

— Alors, vous avez bonne patience d’y rester.

— ^Et, pour votre récompense, vous goûterez à ce vin que vous et votre camarade avez sauvé de la cave.

— Non pas, dit la mère Nicole, qui avait l’oreille à tout, ce vin est à ses maîtres... mais je promets qu’il y en aura sur le comptoir une bonne goutte pour les braves.

— Bien parlé, la mère, reprit le jovial compagnon ; faut respecter la propriété en bouteille.

—Et ne pas se récompenser soi-même, dit la mère Nicole.

— Il n’y a ici, ajouta le même individu, qu’un fieffé gredin, qui se promène par le logis, qui entre partout sans demander la clef, e t prend ce qui est à sa convenance.

— Et qui donc, s’il vous plaît?

— Le feu, pardiél... tous les autres travaillent pour l’honneur et la conscience.

Différentes voix approuvèrent le brave homme et le félicitèrent, car, depuis le commencement de l’incendie, lui et son camarade étaient restés fermes aux postes les plus périlleux et avaient travaillé à outrance.

Bientôt après, le feu, vaincu à l’extérieur par le jeu des pompes, et s’évanouissant en noire vapeur, rentra par des courants furieux dans le centre du bâtiment, où U ne fut plus possible de pénétrer ni de combattre le ravage.

Peu à peu les assistants se retiraient du cratère embrasé d’où se détachaient des brandons, des barres de fer rouge, e dont la chaleur commençait à traverser les grands murs pour répandre une atmosphère étouffante au dehors.

On chargeait sur des voitures amenées pour cet usage les fragments de mobiliers enlevés à l’hôtel.

Dans cette opération, on s’aperçut que les secrétaires, les bureaux, les armoires descendus par les deux zélés camarades, étaient tous enfoncé^ par derrière, et tous également vides d'argent et de billots de banque. Cette uniformité dans l’absence de toute espèce de valeurs fit penser qu'il y avait eu là d'autres gredins que le feu, qui entraient partout sans demander la clef, et prenaient ce qui était à leur convenance.

A celte pensée, les poings fermés se levaient de tous côtés, on brandissait des bâtons, on ramassait des pierres... On aurait bien voulu remercier les deux compagnons de tâche autrement que par le canon payé sur le comptoir.

Mais ils étaient devenus complètement invisibles!

En effet, ces deux honnêtes garçons étaient Ïripart-Boniface et un des siens, qui étaient déjà bien loin, et faisaient sonner leurs goussets d’un air do triomphe.

Mais on cessa tout à coup d’y songer.

Un bruit immense, un craquement épouvantable avait re-

tenti, la toiture s’était effondrée, le bâtiment n’était pins cou* ronné que de flammes.

Les grandes lames de feu, qui montaient rapides pour s’élancer vers les nues et renaître à la base, flottaient en larges ondulations sous le vent. Dans ce mouvement gigantesque, on croyait voir se balancer le haut des murailles.

Ces murs extérieurs restaient presque seuls debout dans une grande partie du bâtiment, et montraient, par les ouvertures de leurs fenêtres tombées en éclat, le centre immense du brasier. On eût dit de colossales et sombres fantômes lançant le feu par l’orbite de leurs yeux rouges.

Sous les reflets de ce foyer, tous les objets d’alentour se teignaient d’une pourpre ardente; les nuages étaient empreints de cette sombre lumière ; le sol semblait couvert de cendre rouge.

Les éclats du feu, le craquement des charpentes, la chute des pierres, les cris delà foule formaient un tumulte d’enfer.

Pourtant un instant, au milieu de ce fracas épouvantable, on crut distinguer des cris humains dans ce bâtiment dont on croyait tous les habitants sauvés de l’incendie.

On écouta encore, et les cris devinrent si perçants, qu’on ne put plus les méconnaître.

Mais, dans la vaste étendue de ce chaos de feu, les yeux ne savaient où chercher une victime; la voix de détresse se mêlait à tant de bruits qu’on ne savait de quel point elle partait.

Tout à coup une muraille qui ne portait pas d’ouverture du côté de la cour s’écroula.

On découvrit alors un tableau d’une impression qu’il est impossible de rendre.

Une chambre, atteinte la dernière au milieu de ces décombres, conservait encore l’empreinte de la vie. Elle était élégante, bien rangée et ornée de tous ses décors; seulement des flots de fumée, mêlés d’étincelles, commençaient à pénétrer par de nombreuses crevasses de muraille.

Dans cette chambre, une femme courait avec l’égarement de la folie ; ses vêtements étaient à peine attachés ; ses cheveux flottaient sur ses épaules; ses poings étaient ensanglantés. On voyait que cherchant à se sauver, et, trouvant 1 escalier embrasé sous ses pas, elle avait frappé les murailles de ses mains crispées, comme si elle eût pu s’y frayer un passage.

An fond delà chambre, était un élégant petit Ht à demi entouré de rideaux de mousseline et de soie bleue.

Après la chute de la muraille, cette femme, qu’on n’apercevait qu’à travers un voile de fumée, courait encore d’un pas insensé en jetant ces cris déchirants qui avaient percé le tumulte de l’incendie.

Avant qu’on eût eu le temps de lui parler, de lui faire entendre qu’on allait venir à son secours, elle s’avança sur le bord du mur, posa le pied sur une brèche, dont la pierre roula sous le poids de son corps... et la malheureuse femme vint tomber, sanglante et inanimée, sur le pavé de la cour.

La mère Nicole courut vers elle, au milieu des brandons, des gerbes de feu qui pleuvaient à cette place.

Mais alors on la voit qui s’arrête tout à coup... Cette mère des malheureux, au lieu de se pencher vers la victime et de la secourir, reste immobile, l'œil attaché sur le fond de cette chambre ouverte.

— Voyez I voyez! s’écrie-t-elle avec un accent d’indicible terreur, dans cette chambre il y a un lit... et dans ce lit un enfant... un enfant qui va périr I

Des accents de pitié répondent à ces paroles, mais cependant personne ne fait un pas en avant.

— Une échelle ! dit Nicole d'une voix inspirée, une échelle I je veux monter là-haut !

On s’écrie de tous côtés :

— Y pensez- vous, mère Nicole 1... Bon Dieu... Mais vous ne feriez pas plus pour votre fille !

— Allons dom! dit la courageuse femme du peuple, est-ce que tous les enfants, pour nous autres, ne sont pas nos enfants I

— Mais on ne peut pas monter contre un mur qui fend de tous côtés.

— La chambre est déjà remplie de masses de fuméel

— Les pierres pleuvent là-dedans comme la grêle !

— C’est vouloir se tuer.

— C’est avoir perdu la raison, que de donner sa vie pour rien.

— Si vous montez dans celte chambre, mère Nicole, vous n'en redescendrez pas I

Cependant, il y a eu dans les simples mots de Nicole tant d'imposante autorité qu’au milieu de ces observations, de ces

sinistres avertissements, on vient de lai apporter l’échelle demandée.

Zéphyrine est pâle comme la mort, mais elle connaît sa mère et ne dit pas un mol pour la retenir.

Nicole saisit î'échclle, la place résolùment contre le mur et mesure son chemin. Ses yeux se reportent ensuite sur le fond de la chambre, pour savoir si le feu lui laissera le temps d’arriver à ce lit d’enfant.

Chacun suit son regard.

— Oui, dit-on, on aperçoit là un enfant quand le vent chasse la fumée.

—Mon Dieu! mon Dieu! comme le feu gagne. . Dans une minute, il va atteindre à ses rideaux.

— Pauvre innocent I... çafait pitié... moiaussi... si je n’avais pas peur... j'irais bien à son secours.

— Mais on ne peut y atteindre. ..ils périront tous deux, Nicole et l’enfant, voilà tout ce qui va arriver.

Cependant la vaillante femme gravit précipitamment les degrés.

Une affreuse secousse de la muraille ébranle son fragile soutien ; elle s’y cramponne plus fortement; un rideau de flamme passe devant sa vue, elle monte toujours ; un amas de cendre tombe sur sa tête, elle monte toujours, et va droit à son but.

Elle s’est élancée dans la chambre.

Là, elle disparaît un moment dans l’horrible atmosphère de l’incendie, épaissie de tourbillons de fumée, de gerbes de rouges étincelles.

Tout s’émeutdevant ce terrible danger... quelques secondes, qui sont des siècles, s'écoulent... on n’entend que le bruit du fléau qui gronde... on ne croit plus revoir jamais la malheureuse femme I...

Mais Nicole reparaît au hautde l’échelle, tenant l’enfant dans ses bras.

Ses vêtements sont couverts de cendre et roussis par la flamme, ses cheveux sont brûlés, sa flgure est ardente de chaleur.., mais, en même temps, elle est presque calme... elle descend, sublime et paisible, dans cet héroïsme du cœur, qui a autant de simplicité que de grandeur.

Elle traverse la cour avecson cher fardeau, et va, à quelque distance de l’incendie, chercher pour lui un sûr abri.

Arrivée dans la rue de Lille, la mère Nicole déposa l’enfant sur un banc et se laissa tomber elle-même à ses côtés.

Un grand nombre de spectateurs s’empressèrent de suivre l’héroïne de l’incendie, et l'entourèrent de félicitations et d’applaudissements.

La victime arrachée du feu par Nicole était une jolie petite fille de trois à quatre ans, enveloppée de linges fins, de dentelles et d'une petite couverture de soie bleue.

Elle regardait avec étonnement ce qui l’entourait; elle avait les yeux fixes et les lèvres serrées, mais ne paraissait pas éprouver d’autre émotion qu’une extrême surprise mêlée d’un peu de terreur.

Tout le monde entourait l’enfant, et la regardait avec une sorte d’admiration, comme si elle fût sortie de la tombe.

Pendant cela, Zéphyrino, agenouillée devant sa mère, lavait avec de l eau fraîche ses mains couvertes de brûlures.

Cependant, aussitôt après l’éboulement du pan de muraille et la chute de la pauvre femme qui avait voulu en descendre, d’autres personnes s’étaient empressées de secourir cette victime du désastre. Après avoir reconnu qu’elle respirait encore, on l’avait éloignée du théûtre du feu, et remise aux soins d’un médecin appelé en toute hâte.

Ces divers incidents n’avaient duré que quelques minutes.

La police présente sur les lieux du sinistre venait donc seulement d'être instruite de ce qui s’était passé.

Le chef de service de sûreté arriva aussitôt auprès de la digne mère Nicole, qu’un rassemblement considérable entourait toujours.

11 ordonna qu’on fit venir la concierge de l’hôtel incendié, pour qu’elle donnât des renseignements sur la femme blessée et l’enfant échappée au désastre.

Cette femme en arrivant s’écria I

— Seigneur, c’est la petite Ninal la fille deM. deLauréal I

— Et ses parents, où sont-ils? demanda l’agent de police.

— Elle n’a que son père, qui est à la campagne depuis huit jours.

— Dans quel endroit peut-on lui écrire ?

— Nous n’en savons rien... Il n’avait donné son adresse qu’à la gouvernante de sa fille.

Et c’était précisément cette femme, restée seule près de l’enfant, qui venait d’être si grièvement atteinte dans les décombres.

L'agent de police manda aussitôt le médecin appelé près d’elle.

Celui-ci annonça que l’état de la victime de l’incendie n’était pas mortel, mais que la chute, sans déterminer des lésions graves, avait assez paralysé les organes pour que la malade fût hors d’état de prononcer une parole.

Dès lors, en l’absence de tout autre domicile, on fit transporter cette femme à l’hospice.

Les autres informations données par le concierge apprirent que M. de Lauréal était depuis peu de temps dans l’hôtel, qu’il vivait fort retiré, qu’on ne lui connaissait ni parents, ni relations intimes par lesquelles on pût connaître sa résidence actuelle.

Il restait donc à découvrir un asile pour sa fille.

Mais madame Nicole avait déjà repris la force de se relever.

Meurtrie, haletante, ayant peine à se soutenir, mais portant sur ses traits l’air le plus radieux qu’on lui eût vu de sa vie, elle dit au fonctionnaire public :

— J’espère, monsieur, que vous ne chercherez pas d’autre maison que la mienne pour y déposer cette bambine-là jusqu’au retour de son père... Je l’ai bien assez gagnée, pour qu’elle m’appartienne.

— Assurément, madame Nicole répondit l’agent de police, après son père, c’est à vous qu’appartient cette enfant, puisque vous lui avez donné une seconde fois la vie. Je suis charmé qu’il vous plaise de l’emmener ; car, pendant les jours qu’elle doit rester orpheline, elle sera chez la plus honnête et la plus digue femme du quartier.

D ailleurs la petite fille avait déjà élu son domicile sur le bras de Zéphyrine, contre laquelle elle se pressait comme pour fuir le tableau qui l’effrajait tant.

Une note qui indiquait la résidence de l’enfant fut envoyée chez le commissaire de police de la section, M. de Lauréal devant avoir la pensée de s’adresser là lorsqu’après avoir reçu la nouvelle du sinistre il rechercherait les traces de sa fille, il ne resterait pas longtemps dans les douloureuses inquiétudes que cet événement devait lui causer.

Les choses ainsi arrangées, madame Nicole reprit le chemin de sa maison, appuyée sur le bras de Grandjean et précédée de Zéphyrine, qui emportait triomphalement la fortune de la demeure. ^

De l'autre c&té du > bâtiment, l’abbé Savinien avait aussi courageusement travaillé à combattre le fléau.

Il resta le dernier sur le théâtre de l’incendie, et il apprit bientôt l’acte de courage sublime qui avait signalé cette soirée. Ce missionnaire, qui connaisait madame Nicole parles bienfaits qu’elle avait répandus sur la famille Poncelet, admira encore le généreux courage de cette femme. Il fut en même temps très frappé du nom de l’enfant sauvée par elle : et il se promit d’aller visiter bientôt la maison hospitalière.

Tout était fini : la foule s’était écoulée ; l’hôtel de la rue des Saints-Pères achevait silencieusement de se consumer, au milieu de son cercle officiel de sergents de ville et de gendarmes.

LES LIENS BBISËS

Rien n’était charmant à voir comme Zéphyrine dans sa maison, faisant à la fois l’office de fille dévouée près de sa mère meurtrie et blessée, et de mère près de la petite hôtesse de la demeure.

Les brûlures de madame Nicole étaient déjà soignées et pansées, et la bonne mère reposait dans son lit. L’enfant avait demandé à manger en entrant au logis, comme si rien ne se fût passé, et qu’elle dût souper à sa convenance, et déjà une bonne soupe au lait se préparait pour elle sur le feu.

Nina, cette fille de trois ou quatre ans, appartenant àM. de Lauréal, était d’une constitution délicate et frêle; elle avait une mignonne figure déjà grave et presque sévère ; ses sourcils se fronçaient parfois ; ses traits, à peine formés, prenaient une expression de tristesse, comme si elle eût déjà vécu.

Tandis que son souper chauffait, madame Nicole la prit sur son lit et l’interrogea sur ses parents. Nina resta silencieuse comme tous les enfants dépaysés; seulement, au nom de sa mère, plusieurs fois répété, sa figure exprima une sorte de terreur... Pour son père, au contraire, lorsque malheureusement on l’y eut fait songer, elle l’appela à maintes reprises avec tendresse, en pleurant et en cherchant à descendre du lit pour aller le rejoindre.

Pleurs d’enfants, roséedu matin; ceux do Nina s’évaporèrent devant le lait sucré et parfumé d’eau de fleurs d’orange que lui présenta Zéphyrine.

Ce repos terminé, mademoiselle Nicole prit Nina, embrassa

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sa mère, et monta dans sa petite chambre, où elle déposa l’enfant dans son lit.

La mansarde de Zépbyrine était toute charmante d’ordre et de propreté ; on aurait pu dire qu’elle était jeune comme celle qui l'habitait. Comme dans la vie qui commence, il n'y avait rien encore ; un lit, deux chaises et une petite table composaient tout le mobilier ; mais tout cela garni de fleurs, de petites images, semblait présager de beaux jours à venir; comme dans la jeunesse, il y avait un parfum d'espérance.

La chambrette, placée bien au-dessus des toits, n’avait aucune vue sur la rue, mais cela ne lui portait pas dommage, car elle s'ouvrait sur le ciel ; si ses lambris étaient visités par tous les vents, elle avait aussi de première main la vue du soleil et des étoiles.

Zépbyrine, après avoir couché sa petite fille adoptive et l’avoir vue s'endormir, ne songea pas à se reposer ; les événements de la nuit l'avaient agitée, et elle ne se sentait nulle envie de sommeiller.

Ensuite, elle rélléchit que le lendemain il faudrait sortir l’enfant, lui faire prendre l’air, et que mademoiselle de Lauréal no pouvait aller se promener avec sa couverture de soie bleue.

Elle pensa à lui bâtir une robe en toute hâte; mais la petite personne ne pouvait porter qu’une toilette élégante. Zépbyrine sacrifia donc pour elle la jupe de sa plus belle robe, une robe de mousseline de laine lilas qu'elle n’avait portée que deux ou trois fois au bal.

Elle alluma à l’instant sa lampe et se mit à travailler.

La jeune fille avait si souvent fait de petits vêtements pour les enfants des pauvres qu’une robe à fabriquer en quelques heures ne l’inquiétait pas. Ensuite le reste du costume pourrait être acheté tout fait.

Zépbyrine avait tout ce qu'il lui fallait sous la main , l’ordre le plus parfait régnait dans sa petite chambre.

Cette rectitude dans les moindres arrangements, cette netteté, répandue sur les objets les moins importants, peignaient la paix constante de l’âme qui habitait cet intérieur. ^ la passion, avec ses battements do cœur et ses troubles, eût jamais passé là, on n’eût pas songé h si bien épousseter les petits cadres de bois noir et les bons hommes de porcelaine; on eût oublié d'arro.ser les marguerites-reines, si fraîches et si vivaces, qui garnissaient la fenêtre, et l’oubli les eût tuées.

La jeune fille avait sur sa table à ouvrage les re^stres dans lesquels elle tenait les 'comptes de la maison et les cahiers de chansons dans iesquelselle puisait la poésie de son existence. Ces derniers étaient fort nombreux ; Zéphyrine était l’une des meilleures pratiques des chanteurs des rues.

En ce moment, comme elle le faisait toujours, elle posait une minute 1 aiguille pour écrire une dépense oubliée à sa ligne de compte, elle levait les yeux de dessus sa couture pour repasser un couplet de romance incomplet dans sa mémoire ; elle s’occupait de trois choses à la fois.

Âu milieu du silence de la nuit et de ses travaux attentifs, elle entendit de faibles gémissements venir de dessous les rideaux qui enveloppaient la petite Nina.

Elle courut au lit de l’enfant et la trouva moitié levée, pâle et les traits contractés.

La petite fille, les mains jointes, ayant une expression de visage sombre et absorbée, qui contrastait étrangement avec ses traits enfantins, se mit à dire lentement.

—Toujours dormir... toujours dormir... mourir.

Zéphyrine pensa que les scènes de la nuit l’avaient troublée ou qu’elle avait fait quelque mauvais rêve ; elle la prit dans ses bras, ouvrit la fenêtre, et lui fit respirer l’air suave d’une nuit d'été.

La contraction des traits et les mouvements nerveux qui agitaient ce pauvre petit être ne cessaient pas.

Toutes les distractions dont Zéphyrinepouvait disposer furent mises en usage pour charmer l'enfant. Elle tâcha de lui faire regarder les belles étoiles formant le chariot de David, que le jour naissant commençait à chasser; puis les marguerites de la fenêtre, de couleurs si belles et si variées ; puis les diableries tracées en noir sur l’abat-jour vert de sa lampe.. Astres, fieurs et diables perdaient leur temps.

La petite fille détournait la tête et répétait obstinément :

— Toujours dormir... mourir!

Zéphyrine s’impatienta.

— Est-ce que tu vas nous jouer une scène de mélodrame, toi , dit-elle. Je ne m’attendais pas à cela de ta parti... 'Voyons, que veux-tu dire avec ton air lugubre qui ne te va pas du tout... Si cela continue, nous allons nous fâcher ensemble I

La remontrance ne fit aucun efifot, et Zéphyrine reprit plus haut :

— Encore?... toujours dormir... mourir ... — Qa’est-ce que tu nous chantes t... Mais Zéphyrine n'est pas patiente, vois-tu, elle vent que tu dormes tout de suite, et que tu lui laisses tranquillement coudre ta robe pour demain.

Après cela elle voulut reporter Nina sous ses rideaux.

Mais l'enfant s'agita comme en repoussant le lit avec terreur et elle se cramponna au cou de la jeune fille en versant d'abondantes larmes.

Celle-ci s’attendrit. Douée de tous les instincts maternels, elle coucha l'enfant sur ses genoux, après être retournée s'asseoir à sa place, et elle se mit à chanter doucement en la berçant dans ses bras. Elle défila ainsi une demi-douzaine de romances; elle dit les exploits des soldats de la grande armée, les adieux des amants malheureux, toujours d’une voix un peu trop gaie pour le sujet, mais douce et pénétrante.

Cela réussit mieux ; la divine harmonie Gt sentir sa puissance, et Nina s’endormit sur les lauriers d'un grenadier.

Zéphyrine reporta l’enfant dans son lit, et elle put se remettre à travailler jusqu’au coup de l’angélus.

Cette journée qui venait de poindre se passa paisiblement dans la demeure hospitalière. Madame Nicole, déjà à peu près remise de ses fatigues et de ses blessures, put se livrer à occupations accoutumées; la jeune hôtesse du logis fut d’une assez passable humeur.

A l’heure où on fermait d’ordinaire le restaurant de la place Saint-Sulpice, madame Nicole et sa Glle parèrent Nina de ses nouveaux atours et la menèrent promener au Luxem> bourg.

Une semaine se passa ainsi.

L'enfant était entièrement remise aux soins de Zéphyrine, que sa mère voyait en souriant prendre un air affairé auprès de la petite fille, l’habiller et la déshabiller sans cesse, la caresser et la faire jouer avec cet empressement que mettent toutes les jeunes ûlles à préluder à leur rôle de mère.

Personne du dehors ne se présenta.

Quoique madame Nicole eût bien le soin de dire à la portière de sa maison, quand elle sortait, que si quelqu’un la demandait on la trouverait au Luxembourg, dans la partie de la pépinière, on ne vint point encore réclamer la petite exilée de l’incendie.

Seulement, un jour, la concierge de l’hôtel de la rue des

Saints-Pèros, étant venue visiter sa jeune locataire, raconta à madame Nicole que, depuis deux jours, elle remarquait une femme élégamment vêtue, mais la ligure couverte d’un voile épais, qui venait passer et repasser devant le théâtre de l'incendie, maintenant entouré par une balustrade et toujours gardé par des municipaux, puis parcourir tour à tour toutes les rue adjacentes en regardant autour d’elle d’un œil inquiet.

Mais la concierge ajoutait que la tristesse et le grand air de celte dame lui imposaient, sans qu’elle sût pourquoi, et que, comme elle ne demandait rien à personne, elle n’avait osé lui rien dire.

Madame Nicole, par le peu de réponses qu’elle avait pu obtenir de Nina, pensait que sa mère était morte. Elle ne présuma donc pas que la personne signalée pût être attirée vers le lieu du sinistre par l’inquiétude où elle se trouvait de l’enfant qui en avaitété éloignée, etelle ne se préoccupa point de cette circonstance.

Dans cet intervalle de temps, vint aussi l’abbé Savinien, accompagné du docteur Alambert.

Emilie de Lauréat, tel était le nom donné par le docteur à cette jeune femme rencontrée par un jour d’hiver, assise sur un banc des Tuileries, dans l’ombre des grands arbres.

Savinien on le sait avait entendu la voix de cette femme la nuit de son arrivée sur le bord du canal Bourdon.

Il l’avait une autre fois aperçue dans une affreuse taverne de campagne.

Il l’avait vue dans tout l’éclat de sa beauté au jardin des Tuileries.

Et toujours près do Charles Daumont, dans son désespoirou sa joie, et comme fatalement enchaînée à lui.

’V'oulant savoir le rapport qui pouvait exister entre cette femme et l’enfant, portant le même nom, qui avait été retiré des flammes, il avait fait part de cet événement au docteur Alambert.

Celui-ci lui avait appris que celte enfant était la fille d’Emilie de Lauréal ; et, dans l’intérêt qu'il lui portait, il venait avec lui visiter cette pauvre petite créature, qui, âgée de quatre années à peine, avait déj à deux fois traversé de graves dangers.

L’abbé Savinien témoigna à madame Nicole et à sa fille l’estime que leur digne conduite lui inspirait. Le docteur examina la petite Nina avecaueatleiitionloutepleinedesollicilude.

Zéphyrine lui ayant parlé de la crise nerveuse qu'elle avait éprouvée la première nuit de son arrivée à la maison, et qui s’etait depuis deux ou trois fois renouvelée, le docteur prescrivit quelques boissons calmantes, mais sanscacher cependant que le tempsseul pouvaitguérir cette affection, qui était la suite d'une maladie grave.

Quelque temps s’écoula encore sans que rien vint déranger la vie si pure et si douce de la maison hospitalière, ni troubler Zéphyrine dans l’agréable habitude qu’elle commençait à prendre des attributions de mère.

Une après-midi, madame Nicole, sa fille et la petite Nina passaient comme de coutume leurs deux heures de récréation a la pépinière du Luxembourg.

Elles étaient assises du côté du couchant, sur un banc circulaire, placé en face d’un tapis de gazon, que surmontent seuls deux magnifiques platanes, au tronc garni de riche lierre.

Le temps était à l’orage, il tombait déjà de larges gouttes de pluie, et il ne re.stait que très-peu de monde dans le jardin.

Sans s’occuper du nuage menaçant, madame Nicole se reposait do ce repos si saint et d'un aspect si respectable au milieu d’une vie de rudes labeurs ; Zéphyrine travaillait activement à une broderie .. Nina remplissait de sable une brouette de deux sous qu'elle roulait gravement dans l’allée.

L’abbé Savinien et le docteur Alamberl ayant voulu renouveler leur visite à la fille de M. de Lauréal, et sachant qu’ils la rencontreraient à cette heurc-là dans le jardin avec ses deux bonnes mères, vinrent l'y voir un instant.

Après de douces caresses à l’enfant, et quelques nouvelles prescriptions du docteur, tous deux s’éloignèrent.

Madame Nicole avait de nouveau croisé les bras, en aspirant les vives senteurs du réséda et du chèvre-fouille, Zéphyrine était retournée à son aiguille, et Nina à sa brouette.

Mais à peine l’abbé et M. Alambert eurent-ils fait quelques pas qu’ils se retournèrent, saisis par un cri étouffé mais profond et pénétrant, qui venait de se faire entendre derrière eux.

Ils restèrent fixés à leur place, étant assez cachés par les masses d’arbustes qui s’élevaient au détour de l'allée, pour qu’on ne pût les apercevoir.

Il se passa là une scène presque insignifiante au regard, mais remplie au fond des âmes de passions si orageuses, d’émotions si poignantes, qu’il faudrait la science du plus

profond philosophe pour en analyser et en décrire tous les mouvements.

La personne dont l’exclamation venait de révéler un saisissement extrême était une femme d une taille haute et svelte , d’un port élevé et imposant, d’une démarche pleine de rnoblosse, portant l’expression aristocratique dans tout son charme, comme dans toute son instinctive fierté.

Son voile de dentelle, qu’elle avait rejeté en arrière sur son chapeau de paille d’Italie, découvrait une figure d’une admirable beauté, dont en ce moment les grands yeux noirs étincelaient, les joues se coloraient d’un rouge vif, les lèvres fines s’humectaient sous la violence de l'émotion intérieure.

Sa mise distinguée, la soie qui la drapait, les dentelles de son grand châle qui tombaient sur les volants de sa robe de damas, tous les accessoires de son opulent négligé, semblaient faire partie d’ elle-même, et il en ressortait cette harmonie dans la beauté et la grandeur qui impose, charme et captive.

C’était inadame Emilie de Lauréal.

Emilie, par des renseignements qu’elle avait la possibilité d’obtenir, connaissait l’hôtel qu’habitaient son mari et sa fille, ainsi que l’absence momentanée de ce dernier.

Lorque le bruit du désastre de celte maison était parvenu jusqu’à elle, elle avait tremblé pour son enfant. Elle était venue errer tous les jours autour du théâtre de l'incendie, et dans les endroits où elle espérait apercevoir sa fille ou eu entendre p irler, mais sans oser interroger personne, dans la position fausse où elle se trouvait.

Elle venait de découvrir son enfant dans ce jardin.

Elle se précipita vers la petite Nina, l’enleva de l’allée où elle jouait, et la serra contre son sein avec une violence presque effrayante.

Puis elle posa l’enfant debout sur le banc pour mieux la contempler ; elle baisa mille fois sa petite tête brune, pressée entre ses mains. On voyait que ces caresses étaient comme une source bienfaisante depuis longtemps refusée à ses lèvres et où elle venait avec amour se désaltérer.

Madame Nicole, qui la considérait, comprit bien alors que la mère de Nina n'était pas morte, et que c’était elle qui la ' couvrait de ces baisers bafgiiés de larmes brûlantes.

Dans le bonheur d’Emilie il y avait plus que le bonheur do

voir sa fille après les craintes que lui avait causées l’incendie, il y avait celui de la revoir après une longue séparation.

Mais tout à coup, en la contemplant, elle f^ut frappée des traces laissées sur les traits de l'enfant par la maladie dont celle-ci avait été atteinte depuis qu’elle en était séparée.

A cette vue, une expression de douleur terrible éclata sur ses traits, elle se pressa le front avec une sorte d’effroi , de vertige... C’était un mélange de désespoir et de tendresse, d’une expression impossible à rendre.

Puis elle prit de nouveau sa fille dans ses bras et baisa avec ardeur son front contracté, ses joues pâlies, comme si elle eût voulu y rendre, avec toute la sève de son sein de mère, la vie qui en était disparue.

Dans son absorption, ou plutôt dans son délire, Emilie ne s'apercevait pas même que sa fille se retirait d’elle avec une sorte de répulsion craintive, silencieuse, en tendant les bras vers les deux femmes assises sur le banc.

Ce mouvement fit seulement remarquer à madame de Lauréal ' qu’elle avait des témoins de ses folles tendresses, et que ces deux personnes qui la considéraient étaient sans doute celles qui avaient recueilli sa fille après l’incendie.

Elle s’excusa près d’elles d'une voix tremblante, mais avec une grâce parfaite.

— Madame, dit-elle à madame Nicole, c’est vous sûrement qui avez donné asile à mon enfant après le désastre de la maison qu’elle habitait... De tels services ne se paient que par l’affection... je vous prierai de recevoir toujours celle de ma fille.

La malheureuse femme ne songeait même plus que son enfant n’était plus à elle.

— Je vais l’emmener, ajouta-t-elle d’un accent fiévreux, précipité, mais je pense que vous serez assez bonne pour venir la voir chez moi, et vous assurer de son amitié comme de ma reconnaissance.

Madame Nicole et Zéphyrine, qui étaient restécssilencieuses, avaient la même pensée au fond de l’âme.

Elle ne savaient pas si elles devaient consentir à ce départ de l’enfant remise entre leurs mains. Mais cet air d’élévation, de noblesse, de madame de Lauréal, et surtout son excessive tendresse maternelle, imposaient à des personnes d’une nature assez délicate elles-mêmes pour les comprendre.

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n lear eût été impossible d’ailleurs de motiver un refus.

— Madame, dit d’un ton de déférence madame Nicole, qui s’était levée, puisque vous daignez nous engager à aller renouveler connaissance avec notre enfant de quelques jours, veuillez nous dire dans quel endroit nous devons nous présenter pour avoir le plaisir de la revoir.

Emilie se troubla.

Elle n’avait point d’asile honorable à pouvoir désigner, et cette pensée ne s’élait pas présentée à son esprit... Il fallait pourtant répondre... Elle balbutiait, elle disait qu’elle allait prendre ses tablettes... écrire l’adresse... mais elle ne le faisait pas.

En même temps, elle serrait toujours plus fortement sa fille sur son cœur, comme pour protester contre tout obstacle, et se jurer à elle-même qu’elle ne s’en séparerait plus...

Mais un coup aussi prompt que celui de la foudre allait tomber sur elle.

Un homme qui venait de descendre l’escalier de la terrasse et arrivait précipitamment s'arrêta tout à coup en face d’Emilie.

Cet homme était M. de Lauréal.

Il ne fit qu’arrêter sur elle un regard qui tombait froid, perçant, de dessous ses sourcils crispés.

Mais ce regard était comme un coup de foudre qui séparait Emilie de son enfant.

L’audace la plus grande, la passion la plus effrénée^ n’auraient pu y résister.

Emilie frissonna, devint pâle comme la mort, et, détournant la tête, elle laissa glisser sa fille jusqu’à terre, mais peu à peu, et comme n’exécutant qu’à la dernière extrémité l’ordre qui l’éloignait do son enfant.

Puis, autant elle avait mis de lenteur dans ce mouvement, autant elle mit de précipitation à jeter sa tête dans ses mains et à s’enfuir dans le jardin. ''

Mais elle laissa derrière elle une longue vibration de tris- * tesse et un trouble profond .

Ce fut Nina qui vint rompre l’embarras de ce moment.

L’heure du bonheur et d’amour de la petite fille était arrivée.

A la première vue de son père, elle s’était élancée à son cou, elle l’embrassait, riait, pleurait, l’appelait mille fois de

SM dMT Don d« père, bituit mains de oontentanent, ci rempâs^t le tMiilage de l'allée de ses gazooillemenla jcnmi.

Le jogemeot de Salomon s’ était reoonve'.é sous one antre forme : entre Ses deas êtres qui se dispotaient sa possession, la petite fille ava:t choisi son père.

M. de Laoréal répondit à ses caresses. Une tanne vint détendre ses nerfs contractés de haine, de donleor, et adoucir de tendresse sa beüe et imposai te figure.

D adressa eosnite mille actions de grâces à la courageose femiDe qu avait sauvé son enfant, et dont il pressait aveceffa- BM les mains cicatrisées dans on généreux dévouemenL.

— lia fifle ne vous oubliera jamai', madame, dit-il ensuite à madame Nicole. Je vais remmHntr à la campagne, où j'étais aDé cboi^ un logement, lorsque le feu a dévoré l'habitation que j'avais ici, mais à mon retour je vous amènerai Nina.

D tndit une longue bourse pleine d'or à madame Nicole, en se bâtant d afOrmer que ce n’était pas pour elle.

— Vous savez si dignement répandre des bienfaits, madame, «fit-il , (pie je ne penx mieux faire que de placer entre vos mains l'argent destiné à secourir les malheureux, en retour de ce que la Providence a fait pour moi. Quant à vous, madame, vous ne pouvez recevoir que le plaisir de la bienb.sance.

D fit ensuite à Zéphyrine mille remerciments affectueux et dans lesquels il y avait autant de charmante simplicité que de noblesse parfaite.

M. de Laureal à son relonr snbit. après la nourelie apprise par les journaux de l'incendie de rhôiel de la rue des Saints- Peres. s’cta t hâté, comme on l’avait pensé, d’aller prendre des informations prés du commissaire de police, D venait ainsi d'apprendre le salut de sa fille et les dignes mains entre lesquelles die était tombée.

0 alla rejoindre avec son enfant la voiture qui l'attendait à la grille du Luxembourg, accompagné de madame Nicole et de Zéphyrine qui ne voulaient donner le baiser d'adieu à leur tbere petite Nina qu'au dernier instant de son départ.

En revenant vers sa maison, madame Nicole réfléchissait tout haut. — Hum ! disait-elle, il eût peut-être mieux valu pouvoir rendre l'enfant à cette pauvre mère!

— Non, dit Zépbyrine, la petite a montré sa préférence pour son père.

— C’est vrai!

— Et l’amour des enfants, vois-tu, c’est juste la mesure de ce que valent les parents... C’est pourquoi je t’aime tant, bonne mère.

ÉMILIB

— Ne me dites rien, docteuri s’écria l’abbé Savinien lorsqu’il fut resté seul avec M. Alambert dans cotte allée du Luxembourg, ne cherchez pas à m’expliquer ce qui s’est passé là, sous nos yeux. J'ai tout vu, tout compris...

— Nous étions , sans le vouloir, spectateurs d’une scène cruelle, dit le docteur.

— Oui, madame de Lauréal, séparée de son mari, laisse un amour un regret éternel dans la maison qu’elle a quittée... elle adore toujours sa fille... Elle a cru un instant pouvoir la reprendre... et son mari lui a fait sentir, dans un silence, dans un regard atterrant, qu’elle n’était plus digne de la posséder.

— C’e.-it cela, en effet.

—Malheureuse femme I Ah! docteur, les chaînes brisées sont les plus lourdes...

— ^Vous venez de voir M. de Lauréal ; son extérieur, sa taille, sa figure, sont d’une remarquable beauté.

— Oui, d’une pureté de lignes admirable.

— Eh bien, son esprit, son cœur, son caractère, tout son être moral est d’une beauté aussi régulière, aussi parfaite; son intelligence est vaste, élevée ; sa bonté, qui se montre largement dans les occasions importantes, se répand en humeur égaie et douce dans la vie journalière; sa conduite a toujours été de la loyauté et de la délicatesse la plus parfaite. Pour ses défauts...

—Je les attends.

—Il n'en a qu'un ; c’est de n’étre pas de notre monde, c’est de nous être tombé ici-bas de je ne sais quelle planète, peuplée d'êtres tout admirables... et dans sa modestie naïve il croit tous les êtres de notre monde semblables à lui... Il a bien entendu parler de voleurs, de méchants, mais il croit que ce sont des hommes à figures hideuses qu’on trouve au coin des

bois; il a entendu parler de femmes oubliant leurs devoirs, mais il croit que ce sont les créatures éhontées, que signalent leur mise et leur regard hardi... Pauvre bon monsieur de Lauréal, dans un salon où ne sont ni filles, ni voleurs de profession, il se croit avec les plus honnêtes gens du monde I

— Quel coup terrible quand il s’est vu trompé 1

—Vous comprenez de quel ciel il est tombé 1

— Et c’est un tel homme que sa femme a pu abandonner I

—Et pour qui... bon Dieul

— ^Pour qui?... parlez, docteur.

— Elle n’en sait rien elle -môme... personne n’en sait rien.... Charles Daumont est l’Inconnu personnifié, le Secret incarné et vivant.

Le nuage orageux qui, un moment avant, s’abaissait sur le jardin, avait changé de route; le temps s’était rasséréné. Le docteur et l'abbé étaient arrivés, en cheminant lentement, devant le tapis vert bordé de fleurs, sur lequel domine Velléda sous sa couronne de verveine.

Ils s’assirent sur le banc qui est à la droite de la belle druidesse.

— Il y a six ans seulement que M. et madame de Lauréal sont mariés, dit le docteur. Je vous ai dit, et vous avez pu voir au premier regard quel homme est M. de Lauréal. Pour sa femme, c’est une nature qui dans sa premièrejeunosse semblait froide et indolente, parce qu'elle ne pouvait se prendre aux petits intérêts de la vie journalière, et que le foyer d’amour ardent, exclusif, qui couvait dans son sein, lui inspirait déjà des idees, des sentiments trop exaltés pour qu’elle les laissât apercevoir.

— Comment, demanda Savinien , ces belles facultés aimantes ne se sont-elles pas portées sur l’homme si parfait auquel elle était unie?

— Hélas I mon cher abbé, ce fut un mariage deconvenance... Emilie ne vit jamais M. de Lauréal que sous les traits d’un prétendant, puis d’un époux. La corbeille de mariage, en ne faisant songer qu’à la fortune, éteignit les premiers souffles do l’amour. La journée de noces, avec son éclatante publicité, le glaça tout à fait; le lendemain le changea en statue de pierre... On le mit au pied de l’escalier.

Quelque temps après son mariage, on demandait à celte jeune femme, qui avait un mari modèle, un des plus beaux

bôtels du faubourg Saiat-Germain, une fortune magnifique, une liberté parfaite unie à la considération dans le monde, on lui demandait si elle était heureuse.

Elle se passa la main sur le front, et ne trouva point de réponse. Elle n’avait jamais pensé à apprécier les biens qui lui étaient donnés, et ne savait point que son sort fût digne d’envie.

Le temps n’est pas éloigné où elle pourra cruellement juger de ce qu’elle a perdu.

La naissance de la petite Nina vint lui donner quelque temps de bonheur vrai.

Mais, dans le grand monde, les femmes sont trop éloignées de leurs enfants pour que le sentiment maternel puisse rem- . piir leur existence. Elles ne connaissent guère leur fille que lorsqu’elle peut leur devenir une compagne, une amie.

Une autre passion... l'amour, hélas!... l’amour unique, idolâtre, sans raison d’être» ne provenant que de Ini-mème, et rappelant la fatalité antique , l'amour vint remplir l’àme d’Emilie.

—Vous vous êtes trouvé initié à cette partie de la vie de madame de Lauréat, docteur? demanda l’abbé.

— Non , pas à cette époque, répondit M. Âlambert. Mais cette jeune femme a été, il y a quelque temp.s, dans le plus grand danger ; je me trouvai près d’elle, elle était mourante, et, dans ces moments où on ne ment pas, elle m’a tout confié.

— Je ne vous demanderais pas la confidence de tels secrets, docteur, dit Savinien, mais le hasard me les a fait comualtre.

— D’ailleurs, dit M. Alambert, il y a dans la vie d’Emilie la vie d’un bien grand nombrede femmes! et, c’est au moraliste, au prêtre, auquel il appartient de la connaître, que je vais la révéler.

Ils restèrent un moment en silence.

La belle tête de l’abbé Savinien s'inclinait sous un poids de tristesse, car ses peines, ses regrets, à lui, c’étaientles peines et les fautes des autres.

Le docteur avait toujours la physionomie fine, pénétrante et impassible du savant observateur.

Il reprit :

— Les commencements de la liaison de madame de Lauréat avec l’amant qui l’a perdue sont si étrange que moi , vieux routier des passions humaines, moi qui ai vu tant de choses

invisibles et entendu tant de secrets dans le silence, je ne sais trop comment me rappeler cette liaison et vous la dire.

Charles Daumont... on ne sait si c’est là son vrai nom on nn nom d’emprunt... Charles Daumont était acteur à l’Odéon. Madame de Lauréal le vit et éprouva à sa vue une impression extraordinaire.

Ce jour-Ià, il remplissait le rôle d’un Français à la conr d’Angleterre. Loi seul portait le simple costume noir, au milieu d’acteurs chargés de mascarades -, lui seul n’avait pas de fard, au milieu de ces visages badigeonnés. Ce n’était pas un acteur qui paraissait, c’était un homme, et un homme paré de tout le prestige que l’art et la poésie peuvent répandre. 11 dominait tout sur la scène par le rôle qu’on lui avait donné, il entraînait tout dans la salle par la puissance de son talent et de ses séductions personnelles.

Emilie, jeune, enthousiaste, n’ayant rien vu autour d’elle que dans les limites dos vertus et des sentiments ordinaires, se passionna pour ce personnage, auquel l’art de l’auteur avait donné la beauté de caractère et l’héroïsme idéal.

Sans s’en apercevoir, elle fit passer l'acteur tout entier dans son rôle et l’adora.

Mais ce n’était là encore qu’une des séductions qu’il exerçait sur elle.

Dans son rôle, Charles était amoureux , et c’était réellement le premier homme auquel Emilie entendit parler d’amour.

Jusque-là, au théâtre, elle n'avait vu que des acteurs, dans le monde, aucun homme n’avait osé faire vibrer de telles paroles à son oreille... L’amour que peignait Charles ne s’adressait pas à elle, mais, n’importe, elle en recueillait tout le bonheur ; les accents de cette voix exprimaient tout ce qu'il y avait de passion dans le sein d’Emilie, prononçaient tout haut ces expressions tendres et brûlantes, condamnées en elle au silence... Dans un souffle de ses lèvres, il y avait tout l’amour qu’elle avait rêvé !

Ensuite... vous connaissez Charles Daumont, mon cher abbé... Sa figure n’a rien de la beauté qu’on définit, qu’on admire comme celle d’uii demi-dieu de marbre, mais elle porte au dernier point la beauté qui pénètre, qui séduit, qui enivre. Ses poses, ses gestes, ses mouvements, dans tout leur naturel, ont la grâce, la noblesse, l’abandon, la grandeur.

C'est en lui le charme de l’organe, la volupté du regard, la séduction mystérieuse et irrésistible.

Vous senior, tout ce que ces avantages personnels ajoutaient de prix aux vertus héroïques qu’il déployait dans son rôle, à l’amour dont il exprimait les nobles et sublimes transports.

L’influence du lieu, la chaleur de l’air, l’éblouissement delà lumière artificielle, une atmosphère remplie de prestiges, augmentaient encore la puissance électrique que cet homme exerçait sur Emilie.

Hélas! mon cher abbé, les gens simples qui eussent pu voir ce qui se passait alors dans son âme eussent dit que l’acteur lui avait jeté un sort, et ils ne se fussent pas de beaucoup trompés.

Quoi qu’il en fût, elle ne vivait plus qu’à l'heure de la repn'sentation. A cette heure-là, une existence nouvelle lui était envoyée du ciel; son cœur battait, son sang circulait; elle passait subitement des froides et mortelles régions du nord au climat méridional le plus étincelant de merveilleux enchantements.

Elle attribua longtemps ce qu’elle éprouvait au goût du théâtre, à l’amour de l’art.

Mais, dès qu’elle ouvrit les yeux, dès qu’elle connut le secret de son bonheur, elle jura d’y renoncer.

Elle enferma son amour dans le plus profond de son âme... bien heureuse que personne ne l’y eût aperçu; elle ne remit plus les pieds au spectacle ; et elle se rendit consïamment à tous les plaisirs, à toutes les distractions du monde, comme dans un pèlerinage où elle allait demander Voubli.

Pour mon compte je suis persuadé qu’elle l’eût bientôt obtenu.

Ce fut la destinée qui ne le voulut pas ainsi.

Un jour, on préparait un grande soirée à l'hôtel de Lauréal. Emilie, assise devant un bureau, remplissait les lettres d’invitation imprimées en y plaçant les noms désignés par son choix et celui de son mari.

Quelques amies de la maison, entre autres un peintre distingué, se trouvaient là.

M. de Lauréal eut une idée... telle qu’il était fatalement destiné à l'avoir ; car c est surtout dans le mariage qu’on voit les hommes appeler leur [tropre malheur,

— Mon cher Belcroix, dit-il au peintre, vous devriez nous

amener Daumont de l’Odéon; c’est un artiste d’un beau talent et on dit qu'en dehors de la scène c'est un homme très-distingué.

— On ne peut plus, répondit le peintre. Il est fort à sa place dans le meilleur monde, et je me ferai un plaisir de vous l’amener, si vous désirez lui entendre déclamer quelques morceaux de poésie.

— Merci, Belcroix.

—Mais j’y pense... il est très susceptible... Si vous lui envoyiez une lettre d'invitation... ce serait plus sûr.

* M. de Lauréat pria Emilie, comme de la chose la plus simple,

, d’écrire le nom de Charles Daumont sur une des lettres qu’elle “ ptiaît.

La malheureuse fèmme était plus morte que vive... Pâle d’angoisse, elle leva un regard suppliant vers son mari, comme pour lui demander grâce... M. de Lauréal était retourné vers la cheminée et causait avec Belcroix... Emilie posa sa plume sur une lettre d’invitation... un voile couvrait ses yeux, sa main tremblait, elle traçait quelques caractères sans savoir ce qu'elle faisait... mais enfin le nom fut écrit I

Je passe les incidents qui suivirent, la soirée de l’hôtel et celles qui se succédèrent et auxquelles Charles revint toujours.

Il arriva ce qui devait arriver... la contagion de l’amour se fit sentir, Cette fièvre de l’âme se communiqua bientôt à celui qui l’allumait. Sans qu’aucun symptôme ostensible se fût produit au dehors, Charles et Emilie surent bientôt qu’ils s’adoraient, qu’ils étaient liés irrésistiblement l’un à l'autre.

Quand l’heure des réunions auxquelles le jeune artiste était invité arrivait, Emilie était saisie d'une sorte de vertige, de vertige heureux et terrible à la fois, et qu’elle conservait seulement la force de cacher.

Egarée par une émotion brûlante, elle marchait sans but dans ses appartements ; elle donnait des ordres précipités, incohérents ; la poitrine agitée et la main frémissante, elle avait à peine la force de soigner sa parure.

C’était le bonheur qu’elleattendait, et, si on eût pu connaître ses cruels serrements de cœur, ses oppressions douloureuses, on eût cru qu'elle allait mourir I

Un de ces soirs de fête, Emilie entra, au delà de la galerie dans laquelle on dansait, dans un petit salon appelé des Oran-

gers, retraite presque silencieuse au milieu du bruit, où la lumière, que versaient des globes d’albâtre, pâlissait dans l’épais feuillage des arbustes, où l’air était chargé d’aromes pénétrants, où la musique du bal arrivait adoucie, murmurante, pleine de volupté.

Charles, qui avait aperçu madame de Lauréal en cet endroit, y entra par un mouvement spontané, indéfini, détacha brusquement la portière et laissa retomber derrière lui.

Puis il s’arrêta subitement et tomba à genoux.

Il ne dit rien... qu’aurait-il pu direl... les lèvres muettes, le regard exalté, il contemplait Emilie.

Oh 1 pour elle, combien ne trouvait-elle pas de beauté, de grandeur, d’ineffables ravissements dans ce front exalté, cette larme de passion qui mouillait la paupière, ces lèvres humides et frémissantes sous un souffle enflammé I Quelle révélation de la vie céleste, dont l’aspiration était en elle, et qu’elle n’avait jamais connue I

Elle perdit la raison. Charles s’ était relevé et se tenait debout tremblant devant elle. Dans une inspiration rapide comme l’éclair, elle se dit qu’elle voulait vivre une minute, une seconde, dans toute la durée de sa triste existence, Elle tendit les bras à Charles, enlaça sa taille mince et flexible, le pressa sur son sein avec une violence délirante... puisdisparut du salon.

Dans ce raisonnement, si rapide qu’il avait ké seulement comme une lueur traversant son esprit, elle s’était dit que, si elle pouvait avoir une minute de bonheur dans sa vie, satisfaire uno minute à la passion qui la dominait, faire la part du feu. elle ne vivrait plus ensuite que pour le devoir.

Pendant longtemps elle dut croire ne s’être pas trompée.

La saison était avancée; elle hâta son départ pour la campagne ; l’hivcrsnivant, elle donna des raisons de santé pour ne point sortir et ferma son salon.

Elle vivait de son souvenir, de son éclair do bonheur, et, dans sa pensée, cela devait toujours lui suffire.

Le docteur s’arrêta, traça quelques dessins avec sa canne sur le sable et regarda Savinien.

— Je vois, mon pauvre jeune abbé, reprit-il, que vous êtes prêt à plaindre Emilie et à étendre sur elle la charité du Christ pour la femme infidèle... Mais attendez I attendez!... je vais vous parler de son mari, de M. de Lauréal... et vous verrez que vous n’avez pas trop pour loi de ces trésors de pitié t

M. DB LAUEBAL

Après quelques mimitcs de réflexion, le docteur continua.

— Pour que madame de Lauroal pût tenir ses serments, il eût fallu qu’elle ne revit plus jamais Charles naumont.

Mais dix-huit mois après cette soirée qui avait laissé en elle une empreinte éternelle et changé sa destinée, elle se ti-o iva un soir chez madame la marqui.se de Brikas, et dans ce salon, lorsqu'elle était bien loin de s'y attendre, elle vit entrer le jeune artiste dramatique.

Tout était bien changé. Charles n’était plus au théâtre; il avait une maison à lui, dont, avec sa distinction native, ses agréments d’esprit, tous sesdehors charmants, il avait su faire une dos plus agréables de Paris ; il ne professait plus d autre état que celui d'homme du beau monde.

Cela était venu subitement. Il n’avait pourtant pas recueilli d’héritage, on ne lui connaissait pas de famille; il n’occupait aucun poste lucratif, puisque sa vie était oisive; il n’avait pas spéculé sur les fonds publics, on ne le voyait jamais à la Bourse... Enfin il n’avait pu faire trois ou quatre cent mille francs d’économie sur ses appointements de l’Odéonl

On en concluait que la source de sa fortune était déshonorante, puisqu’il n’y a guère, dans les mœurs actuelles, que les choses affreusement laides qui se cachent.

Cela n'empêchait pas qu’on ne comblât Charles d'amitié, et qu’on ne se rendu avec empressement aux opulents déjeuners, aux thés, aux soirées de jeu qu’il donnait dans sa maison.

Dans les jours qui suivirent cette émouvante rencontre, madame de Lauréal entendit toutes les défiances et mauvaises conjectures que suscitait la fortune mystérieuse de Daumont.

Cela ne changea rien à ses sentiments : si elle écoula ces propos, ce fut pour se dire que, sous'des traits si beaux, il ne pouvait se cacher rien de bas et do criminel ; et qu’un homme qui l’avait aimée dix-huit mois sans espérance de la revoir ne pouvait être coupable de rien t

Celle liaison eut le cours ordinaire; Emilie sacrifia tout à son amant.

— AhI je le savais, dit avec tristesse Savinien, et, en vous écoutant, docteur, je ne pouvais plus le croire ; en voyant cette

femme si profondément pénétrée de ses devoirs, je ne pouvais penser qu’elle immolât ainsi sa conscience, son repos, sa vie entière, celle de son mari, le bonheur de saGllel... Je rêvais... Je croyais encore qu’Emilie serait sauvée 1 ~ ,

— Eh ! mon cher abbé, dit en se frottant le front M. Alambert, quand une femme se met à aimer un des inhmes humains plus que Dieu, plus que sa vie présente et son éternité, comment diable voulez-vous qu’elle se sauve?

Le docteur reprit son récit.

— Ecoutez-moi, cher abbé, dit-il, car je vais vous parler du jour le plus triste de la vie d’une femme, même après les catastrophes les plus terribles en apparence qui le suivent.

Un jour donc, M.de Lauréal parcourait seul, à pied, les allées du bois de Boulogne. Il vit passer à côté de lui une voiture de remise, au pas lent, aux stores fermés, et dont le cocher était à moitié endormi sur son siège. La soirée était admirablement belle, car ceci se passait l’été dernier ; une pluie qui succédait à de grandes chaleurs avait abattu la poussière, et s’était éloignée à son tour pour livrer l’atmosphère à un couchant radieux. M. de Lauréal pensait que pour se clore ainsi au milieu de cet air pur il fallait avoir de fortes raisons de se cacher, et il jugea que cette voiture était occupée par l’une des femmes à intrigues galantes qu’il avait vues placées au ban de l’opinion publique.

Je vous l’ai dit : pour cette pauvre belle âme tombée des nues, le mal n’existait pas parmi ses semblables; tous étaient faits à son image; les hommes capables de séduire une femme mariée étaient certainement des scélérats faciles à reconnaître; les femmes capables de trahir leur foi se bornaient à quelques exceptions révoltantes.

Et machinalement, sous l’impression de cette pensée, Lauréal quitta l’allée que suivait celte voiture suspecte, et coupa par un sentier pour aller gagner l’avenue de Boulogne.

Cette avenue offrait les plus beaux ombrages.

Précisément, les personnes placées dans la voiture, en arrivant vers ce point, remarquèrent cette voûte d’arbres, qui invitait à suivre ses profondeurs.

Ainsi, comme M. de Lauréal entrait dans l’allée, la voilure s’arrêta, et les deux personnes qui l’occupaient mirent pied à terre.

M. de Lauréat se trouva en face de sa femme et de Charles Daumont.

Des instants comme ceux-là ne peuvent se décrire! c’est un mélange d'étonnement foudroyant et de douleur déchirante, où le désespoir n’a plus de nom.

Il est donc impossible de dire ce qui se passa dans cette scène muette et terrible.

Après la fatale rencontre, Emilie s’était hfttée de quitter Charles Daumont. Elle avait voulu revenir seule, à pied, rejoindre sa voiture qui l’attendait à l'entrée du bois.

Elle n'avait arrête aucun parti dans son esprit ; elle pensait à se faire conduire loin de Paris, dans une campagne isolée, dans un couvent fermé au monde... elle ne savait en quel lieu... mais partout plutôt que dans la maison de son mari.

Cependant, la tète perdue, les yeux voilés, frappée d’un étourdissement qui faisait tournoyer toute cette foule, tous ces arbres autour d’elle, elle ne put que gagner sa voiture, et en y montant tomba à demi évanouie, avant d’avoir la force de prononcer une parole.

La voiture naturellement la ramena chez elle, où elle entra pâle, chancelante, foudroyée de terreur.

M. de Lauréat, dans ce subit bouleversement de l’âme, n’avait pu déterminer non plus la conduite qu’il devait tenir. Si son cœur était plein d’angoisses, sa dignité parlait plus haut encore ; ce qu’il redoutait le plus était le scandale d’un éclat, et dans ce premier moment il fut forcé de tolérer la présence d’Emilie dans sa demeure.

Ils se revirent. C’était une sorte d’effroi, de désespoir sourd et de honte, qui régnait entre eux.

Ils tremblaient sous les regards des domestiques qui étaient venus les servir à table; ils redoutaient encore plus d’étre seuls... seuls, faudrait-il se taire, en dépit de toutes les passions qui bouillonnaient dans le sein! ou faudrait-il échanger des paroles de reproches, de haine, de colère, pires que *\es coups de poignard !

On était au milieu de l’été, et Emilie avait froid ; il courait dans ses veines un frisson glacial qui la faisait cruellement souffrir. Elle sonna et fit allumer du feu.

Un moment après il vint du monde.

C’étaient des parents éloignés qui n’avaient pas revu Lau-

réal depuis soo mariage, ils le félicitèrent de nouveau sur son bonheur. Des allusions gracieuses, des discours pleins de bienveillance, ramenèrent sans cesse l’éloge d'Emilie ; on vanta son esprit, sa beauté, et celte expression de raison et de dignité qui révélait en elle de plus sérieux mérites.

On parla aussi de la beauté du jour et de la promenade délicieuse que M. de Lauréal et sa femme avaient dû faire ensemble.

Et toujours le mot de bonheur revenait frapper l'oreille de Lauréal avec une impression qui le rendait fou.

Tant qu’il y eut là du monde, il eut la force de feindre avec une habileté admirable; il sourit à tout ce qu’on disait d’agréable d’Emilie et renchérit encore sur ces éloges.

Mais, dès que les personnes qui venaient de passer là une heure furent sorties, Lauréal tomba sur le parquet, frappé d’un coup de sang.

Pendant deux jours, il demeura sans connaissance et mourant.

Ce fut un bonheur. Les abondantes saignées qu’on pratiqua, avec ses forces, diminuèrent ses souffrances. Le mouvement qui se fait autour du lit d'un malade rompit aussi quelques jours le cours de rinlimité domestique qui, pour eux, n'était plus qu’un supplice.

Mais, dès que M. de Lauréal eut repris toute sa connaissance, il eut horreur de recevoir le moindre soin d’Emilie... horreur de cette main qui se tendait vers lui après loi avoir versé un si cruel poison.

Cependant il ne pouvait, devant ses gens, renvoyer sa femme d'auprès de lui.

11 imagina de rester seul avec elle ; il congédia ses domestiques, défendit la porte de sa chambre, et alors il fut libre de repousser sa femme loin de son lit.

Voyez cette chambre de malade I

Emilie, exilée près de la fenêtre, feint de travailler à une broderie et laisse tomber des larmes sur son ouvrage. Elle entend les gémissements que la douleur arrache à son mari sans qu’il lui soit permis de lui porter le moindre secours.

Le malade est seul ; il manque de tout ; quand il est trop faible pour se lever et prendre la boisson préparée, il souffre de la soif ; dans l’ardeur de la lièvre, il n’a pas une goutte

(l'eau à porter à ses lèvres... plus pauvre cpje les pauvres malades de l 'hospice!

Il est en proie à toutes les douleurs de l’âme, que le mal physique rend plus poignantes encore ; il dévore son humiliation, sa rage dans le fond de son cœur , ou tombe dans des instants de pénible sommeil. Ces moments d’oubli rendent sa situation plus affreuse; en revenant à lui , il lui faut apprendre de nouveau où il est, ce qui l’a jeté sur ce lit de douleur, quel événement mêlé de honte et de désespoir a perdu sa destinée entière.

Il se tord sur son lit, agité de délire, inondé de sueur, laissant exhaler de longs soupirs ou des cris déchirants.

Emilie le voit dans cet kat, et n’ose l’approcher. Il ne veut rien recevoir d’elle.

Cependant la forte organisation de Lauréal triompha ; il revint malgré lui à la vie.

Alors Emilie et son mari tombèrent dans ce genre de vie , qui existe dans bien des ménages , où, mortellement séparés , on doit encore rester unis devant le monde.

Devant les domestiques et les étrangers , ils échangeaient quelques paroles ; ensuite ils se fuyaient autant que possible; mais, au dehors, ils emportaient comme un trait dans le sein la pensée de se revoir.

Quand M. de Lauréal avait quelque chose d’indispensable à dire à sa femme, il lui écrivait un mot... un ordre... parfois il leur fallait se montrer encore ensemble en public. La calèche les promenait , froids , silencieux , dans la grande allée des Champs-Elysées; et les malheureux avaient rempli leur devoir envers les convenances, au prix d’une heure de supplice.

Emilie était dans un état qu’il faut avoir connu pour le comprendre. Elle restait courbée dans la honte, dans l’abaissement de tout son être. Elle avait constamment froid et tremblait sans cesse , sans savoir pourquoi ; ses lèvres étaient toujours sèches , sa poitrine oppressée , son cœur se serrait comme si elle fût près de mourir.

Si elle tenait sa fille dans ses bras, elle voyait dans le regard de son mari qu’il avait envie de la lui arracher ; et si l'enfant allait ensuite près de son père, emportant un baiser maternel sur le front, il la repoussait de lui.

M. de Lauréal avec son âme droite et pure, sa nature élevée, souffrait le martyre, car il détestait Emilie.

Le plus grand malheur pour certains êtres, tout de bonté et de mansuétude, est qu'on les force à devenir méchants.

— Oh ! oui, s’écria Savinien frémissant à ce tableau, M. de Lauréal était bien à plaindre! Je ne sais vraiment pas pourquoi dans les unions malheureuses, le monde, les livres, fout ce qui a une opinion à émettre, porte toujours sa compassion, sa miséricorde sur la femme, et n’a pas un accent de justice, de pitié pour le mari I

— Certes, dit le docteur, voilà une réflexion que j’ai souvent faite... Cela vient de ce qu’on ne s’attache qu’à la superficie; l’homme est fort, la femme est faible ; on ne veut plaindre que la dernière.

— Quand il y a pourtant tant de souffrances de l’autre côté!

—Que voulez-vous; on est porté à trembler pour la femme , pour cette créature délicate et frêle, que l’homme vigoureux tient sous sa main ou sous son poignard... Mais lui, il est plus difficile de le plaindre, quand on le voit armé de sa force musculaire et de la maîtrise que lui donne le code, en face d’une adversaire mince, déliée, vêtue de gaze... Avec toute la bonne volonté on a peine à s’attendrir sur son sort et à voir une victime en moustaches.

— Mon Dieu ! il est pourtant des douleurs bien plus cuisantes, des coups bien plus cruels que ceux portés par la force brutale I

— Oui... et qui tuent avec plus de souffrance.

— Ainsi, conclut l’abbé, dans ces dissensions domestiques la femme recueille l'intérêt du monde, les consolations de ses amis, l’indulgence de tous, et l’homme reste accablé sous l’indifférence et la raillerie... condamné quand une autre est coupable, condamné quand il n’a rien fait pour mériter son sort, condamné quand son caractère, sa conduite, sa vie entière ne devraient lui mériter que la considération et l’estime.

Ils restèrent quelque temps en silence, puis le docteur reprit;

— Cette existence n’était plus supportable ; elle devait finir.

Emilie n’avait plus revu Charles Daumont depuis la terrible rencontre du bois de Boulogne ; elle lui écrivit pour lui désigner une heure et un endroit où elle pourrait lui parler quelques minutes en liberté.

Son billet n’était que douloureux et solennel.

C'était à la fin de l’automne de l’année dernière. Emilie

devait aller avec son mari à un bal qui avait lien dans un quartier très-retiré, au bout du quai Saint-Paul. Depuis que son secret avait été révélé, elle n’osait plus sortir sans que M. de Lauréal sût où elle allait, dans la crainte d'être plus humiliée ou plus tremblante encore à son retour. Elle eut la pensée de s’échapper au milieu de cette fête, qui devait être très-nombreuse, pour voir Charles un instant dans ce quartier désert...

— Abt c’est celai s’écria l’abbé. C’était par une nuit pluvieuse de novembre, et elle lui donna rendez-vous sur le sombre boulevard Bourdon.

—Il est vrai, répondit le docteur Âlambert. La nuit était complètement obscure, l’endroit tout à fait solitaire ; Emilie trouva moyen de se dérober au bal quelques minutes; et, enveloppée d'une longue pelisse qui la cachait entièrement, elle rejoignit Charles... Mais comment le savez-vous?

— Je vous ai dit, docteur, que j'avais rencontré cette jeune femme dans des circonstances bien étranges. Cette fois-là fut la première, car cette nuit de novembre était celle de mon arrivée à Paris; et, lorsque je traversai le boulevard Bourdon, l’apparition de celte femme, le premier mot qu’elle adrcsa à Charles, se confondirent pour moi avec une scène de meurtre, dent ce lieu et cette heure étaient aussi témoins.

— Oui... l’assassinat du pauvre maraîcher, dont vous m'avez parlé, et dont plus tard vous connûtes aussi l’auteur.

— En effet... mais continuez, docteur, je vous prie.

— Dans cette rapide entrevue, poursuivit M. Alambert, Emilie dit à Charles Daumont qu’elle irait habiter près de lui, la maison de son amant étant alors le seul asile possible pour elle.

Car les femmes, en pareil cas, sont irrésistiblement forcées d'aller jusqu’au bout de leur faute ; il leur faut accepter l’entière publicité de leurs amours, en punition de leurs coupables secrets.

Emilie se disposa à cet acte de triste courage.

Quoiqu’elle fût restée libre de sortir de chez elle à toute heure, elle projeta de quitter l'hôtel à la fin de la nuit. Les femmes sont toujours sous la surveillance des domestiques, des étrangers, et il lui fallait quelques heures de solitude et de liberté pour différents préparatifs.

Elle voulait écrire plusieurs lettres par lesquelles elle laisse-

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rait la disposition de la plus grande partie de sa fortune à sou mari et à sa ôlle.

Elle voulait aussi rassembler, pour les emporter avec elle, les lettres de Charles, ainsi que d’autres objets venant de lui, que sa folle passion l’avait toujours empêchée de détruire, et qu’elle devait recueillir et faire disparaître eu ce moment, afin de ne laisser aucune tache de honte derrière elle dans cette maison consacrée.

A onze heures, elle put se retirer chez elle.

Sa petite fille, alors âgée de trois ans, couchait dans on cabinet situé entre sa chambre et celle de la femme de service qui lui donnait des soins. On avait l’habitude de laisser ouverte la porte de communication de la première pièce au cabinet.

Emilie craignait que la lumière qu’elle était forcée de garder n’éveillât l’enfant, dont les cris appelleraient la femme de chambre par laquelle elle se trouverait surprise au milieu de la nuit faisant ses préparatifs de départ.

Il y avait sur la cheminée une fiole de laudanum, dont Madame de Lauréal avait souvent fait prendre quelques gouttes à sa fille, lorsqu’une légère indisposition l’empêchait de dormir. Elle pensa à en mêler la dose ordinaire à la boisson du soir, qu’elle avait l’habitude de lui donner, afin de lui procurer un plus sûr repos.

Une autre pensée surtout décida Emilie... et à cette pensée ses yeux se mouillèrent de larmes... En procurant un profond sommeil à sa fille, elle pourrait, au moment de son départ, l’embrasser avec toute l’effusion de son cœur sans l’éveiller.

Elle prépara donc la boisson.

Mais dans le trouble de ce moment, l'esprit complètement égaré, sachant à peine ce qu’elle faisait, elle ne songea pas à mesurer les gouttes, et elle versa une partie de la fiole dans le liquide.

Elle prit sa bougie d’une qjain, la tasse de l’autre, et elle porta la boisson à l’enfant.

Il fallait que les traits d’Emilie eussent en ce moment une empreinte de douleur et de remords bien frappante, car la petite fille regarda la figure de sa mère, éclairée par le flambeau, et elle garda toujours, à ce qu’il parait, un souvenir profond et une sorte de terreur de l’expression qu’elle lui offrait.

Elle but et s’endormit profondément.

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Emilie alors s’occupa de ses préparatifs qu'elle eut terminés en quelques heures.

Au moment où le jour allait poindre, et avant que personne fût levé à l’hôtel, elle prit le costume le plus simple, elle s’enveloppa d’un long châle sous les plis duquel elle cacha le coffret rempli des objets qu’elle emportait, et après avoir embrassé sa fille, qu'elle baigna de ses larmes, elle sortit de la maison.

Ce fut un pas bien solennel que celui qu’elle faisait pour franchir ce seuil I... Elle passait de la position de femme honnête à celle de femme perdue... Elle abdiquait son nom, son rang, elle se suicidait dans son existence sociale... et il y a peut-être moins d’angoisses à se tuer tout entière.

Elle s’achemina seule, à pied, par les rues si tristes à cette heure, et entièrement solitaires.

Enfin elle arriva dans la rue de Provence, et elle vit se lever le premier des jours qu’elle devait passer sous le toit de son amant.

Ce fut dans ces premiers jours mêmes, et lorsque l’enivrement du bonheur lui eût peût-être fait oublier tout le reste, que le coup le plus terrible vint la frapper.

Emilie apprit qu’elle avait empoisonné sa fille I

Une des femmes de sa maison qui avait toujours connu sa liaison avec Charles Daumont, sans qu’elle s’en doutât, vint la rejoindre à la rue de Provence, et lui apprit ce qui s’était passé après son départ.

Au matin, l’enfant d’Emilie s’était éveillée avec des convulsions affreuses ; la femme de chambre qui était près d’elle était allée en toute hâte avertir son père.

Ainsi, M. de Lauréal à soff réveil trouvait sa femme partie dans une fuite honteuse, et sa fille mourante.

Le médecin appelé avait déclaré que l’enfant était empoisonnée par une trop forte dose d’opium. On avait trouvé la fiole entamée dans la chambre d’Emilie, et le motif qui lui avait fait verser cette substance dangereuse était facile à deviner.

De prompts secours avaient sauvé l’enfant de la mort, mais en lui laissant une affection nerveuse dont elle devait sans doute souffrir toute la vie.

Au milieu de l’inintelligence de son âge, l’imagination delà petite Nina a sans doute été frappée de quelques mots prononcés auprès d’elle lorsqu’on la croyait mourante, car elle a

conservé une espèce de terreur du sommeil que lui avait apporté l’opium, et elle répète souvent, lorsque ses crises viennent la saisir, ces mots interrompus : Toujours dormir... mourir.

Je ne vous dirai rien de ce qu’Emilie éprouva à ce récit... vous pouvez le comprendre... Elle adorait sa fille, et elle avait été près de la tuer I et elle lui avait ôté toute sa fraîche vigueur d’enfant pour ne lui laisser qu'une santé délabrée 1... Ah ! tout cela est horrible.

— Et le père de cette pauvre enfant I s'écria l’abbé, lui qui retrouve sans cesse sur les traits défleuris de sa fille le souvenir des maux que la mère lui a causés, de ces funestes adieux, dans lesquels elle lui a laissé son enflant affaiblie, pâlie, et peut-être condamnée à mort, dans les bras.

— Eh bien, oui, dit M. Alambert, ce sont là de ces abîmes de douleur qui se trouvent souvent à nos côtés, et qu’on ne songe pas à plaindre... Ab ! mon cher abbé, les malheurs des grands du monde, des heureux, sont bien terribles !

Le docteur continua :

— Ce fut à cette époque que je connus madame de Lauréal. En apprenant l’état de sa fille, le mal qu’elle avait fait, elle fut atteinte d’une fièvre cérébrale de toute intensité et je fus appelé près d’elle.

Dans les paroles sans suite, dans les accents de désespoir qui s’exhalaient de ses lèvres, pendant le délire de la fièvre, j’appris une partie de la vérité. Ensuite, dans sa convalescence, voyant que je connaissais sa situation par les soins que je prenais à raffermir surtout en elle l’état moral, elle me révéla toute sa vie.

Ce récit, commencé dans le délire, s’acheva dans les larmes.

Depuis son rétablissement je l’ai vue rarement, parce que la présence du confident de nos fautes est toujours pénible, quand nous ne songeons pas à les abdiquer. Cependant, comme sa santé s’est fortement ébranlée au milieu des orages qu’elle a traversés, je lui ai fait quelques visites ce printemps dernier pour lui conseiller un voyage aux eaux de Wiesbaden, comme un traitement moral et physique auquel je tenais essentiellement.

La scène qui vient de se passer à l’instant, sous nos yeux, dans ce jardin, a dô réveiller d’une manière terrible des impressions et des souvenirs qui ont déjà bien usé ses forces. Et

dans ce moment même, en rentrant chez moi, je vais la voir pour lui renouveler la prescription d’un changement de séjour, qui peut seul la rétablir en l'arrachant pour quelque temps à elle-même.

— Mon Dieu I dit Savinien , après tant de sacrifices faits à son amour, cet amour ne lui suffit donc pas I — Je crois, dit le docteur, que la passion lui fait encore trou* ver un fiévreux bonheur dans le parti qu’elle a choisi... Hais elle est séparée de son mari, habitant avec un autre homme, dans cette triste et fausse position qui est presque le bagne des femmes... Elle est dans la ville où son mari et sa fille résident, exposée à des rencontres telles que celle qui vient d’avoir lieul... Âh! mon cher abbé , vous aviez bien raison de le dire tout à l’heure : Les liens brisés sont les plus lourds à porter l —Et de l'autre côté de la balance qu’y a-t-il I — L’amour, hélas t... et je trouve le contre-poids bien fragile !... Puis, pour madame de Lauréal , la position exceptionnelle de son mystérieux amant est encore une grande source de dangers et de douleurs, dont rien ne peut fixer le terme... Croyez-moi, l’abbé, nous verrons sortir de là quelque malheur étrange t

Le docteur consulta sa montre et se leva du banc de jardin sur lequel il s’était longtemps oublié près de l’abbé Savinien. Tous deux sortirent du Luxembourg.

Comme Savinien avait accompagné M. Âlambert pendant une partie du long trajet qu’il avait à faire par la ville pour gagner la Chaussée-d'Ântin, le docteur loi dit avec un accent d’émotion qui vibrait parfois au milieu de son calme stoïque : — Puisque vous êtes là, mon cher abbé, venez avec moi Jusqu’à la maison de madame de Lauréal. Mon Dieu je ne voudrais pas le croire... mais il n’est peut-être pas inutile que le prêtre consolateur des derniers jours en apprenne le chemin I

UN SBCBBT.

Le doctenr trouva madame de Lauréal dans le salon.

Les cheveux et la toilette d’Emilie étaient en désordre; la sueur d’un temps d’orage perlait sur son front sans qu’elle songeât à l’essuyer. Son chapeau, son châle, jetés près d’elle, mon-

traient qu'elle n’avait pas quitté ce fauteuil dans lequel elle s'était laissée tomber en revenant, quelques heures auparavant, du faubourg Saint-Germain.

Celte jeune femme, portant toujours dans toute sa personne une empreinte parfaite de distinction et d’élégance, semblait dépaysée dans le séjour où elle se trouvait; non qu'il ne fût très-riche et très-orné, mais parce que le luxe qui s’y déployait n’avait été disposé ni par elle, ni pour elle.

Dans cette pièce , il y avait de chaque côté de la chemiaée de belles panoplies étalant des armes de damas rehaussées de dorures. La pendule de bronze était un Titan portant le monde sur ses épaules ; les coupes, les flambeaux qui l'accompagnaient étaient aussi des bronzes d’art d’un goût sévère. En face, le principal panneau était décoré de trois grands dessins, retraçant des chevaux arabes, anglais, andalous, et dus au crayon d’un grand maître. Au-dessus des consoles, on voyait suspendues de magnifiques pipes d’ambre et d’écume de mer; sur leurs marbres étaient posés des coffrets à cigares de bois de rose, incrustés d’émail. Quelque chose des arômes qu’ils contenaient flottait dans l'air.

Tout cela était trop cavalier pour s’allier à la délicate décence d’une femme.

Il suffisait de voir Emilie au milieu de ces trophées d’armes, de ces emblèmes des triomphes de l’homme pour juger qu’elle s’était égarée de sa route.

Madame de Lauréal reçut le docteur dans un triste silence.

Elle n’avait pas la force de lui apprendre l'épreuve à laquelle elle venait d’être soumise , la réprobation dont elle avait été frappée dans son titre de mère.

M. Alambert, sans laisser voir qu’il en fût in.struit, eut l’air d’attribuer à l’aggravation du mal physique l'altération qui se montrait sur les traits d’Emilie. Il recommanda plus que jamais un voyage au bord du Rhin, tandis que la saison le permettait encore, et il ordonna de fréquentes promenades à cheval pendant le temps que madame de Lauréal passerait encore à Paris.

La visite du docteur fut courte ; le bruit de la voiture de Charles Daumont qu’on entendit dans la cour [l’engagea à se retirer.

Il prit congé de ma<lame de Lauréal au moment où le maître de la maison entrait.

Charles savait où Emilie était allée en son absence ; lorsqu’il entra, son regafd l’interrogea avec bonté.

Emilie répondit seulement d’une voix basse et lente :

— Elle a échappé sans accident à cet affreux incendie... je l’ai vue... et elle est maintenant... près de celui qui a le droit de la garder.

Après un signe de satisfaction, Charles s’assit devant une * table et ouvrit des journaux. %

Depuis une minute à peine il était là, et déjà la transformation qu’il avait le pouvoir d’opérer dans Emilie se faisait voir.

Tout à coup, la tète de la jeune femme s'était relevée ; ses yeux s’étaient agrandis et illuminés, son visage coloré avait * repris la jeunesse du bonheur.

— Charles, dit-elle, êtes-vous allé donner à Belcroix la dernière séance pour votre portrait ?

— Oui, répondit Daumont, puisque vous me Taviez ordonné.

— Autrefois... quand vous étiez acteur... j’ai eu facilement plusieurs de vos portraits... mais la nuit de ma fuite il a fallu les sacrifier.

— Je ne vois pas, Emilie, lorsque je suis sans cesse près de vous...

—Quel prix peut avoir une froide image?... Mais vous n’êtes pas toujours là; j’ai besoin de voir vos traits...

— Pour m’aimer?

— Non, pour vous aimer en paix... Quand on contemple une eau belle et limpide comme le ciel qu’elle reflète, on ne croit pas qu’aucun limon impur puisse être au fond... Ainsi, je veux toujours avoir vos traits devant mes yeux.

— Emilie...

— Lorsque je suis longtemps sans vous voir, mes doutes et mes terreurs reviennent.

—Eh bien) dit-il d’un accent grave et mélancolique, laissez-les renaître... Il vaut mieux toujours craindre dans la vie... le bonheur semble plus précieux quand il peut bientôt Unir... et le mal est moins cruel quand les craintes y ont préparé. '

— Etrange conseil que vous me donnez là I dit Emilie en le regardant avec une surprise inquiète.

— Enfin, dit Charles pour la distraire de ses pensées, vous avez vu le docteur... il sort d'ici.

— Oui. . vous m’y faites penser... Il m’ordonne toujours les eaux de Wiesbadeu... voulez-vous m’y conduire?

—Pourquoi demander cela?

— Comment !

— Je vous ai dit que je ne le pouvais pas... et vous devriez sentir qu'il m’est pénible de répéter un refus.

. —Quoi... pas même pour ma santé ?

— Allez sans moi à Wiesbaden.

— Ce n’est pas sérieusement que vous dites cela... après les sacrifices que j'ai faits pour être près de vous, je ne puis vous quitter pour le soin de ma vie.

—Alors, n’y pensons plus.

— C’est décidé ?

— Puisque je né puis partir.

— Comment m’est-il possible de le croire, lorsque je ne vous vois ni profession, ni affaires, ni emploi qui paisse vous retenir à Paris.

— Voilà des questions détournées... et il avait été convenu qu’il n’y en aurait pas entre nous.

— Non, je ne demande rien, je réfléchis. Je vois cette maison bien tenue, servie de plusieurs domestiques; je vois cet appartement rempli de riches SuperOuités, et je cherche d’où vient cette fortune subite... ou plutôt je ne cherche rien, mais il revient bourdonner à mon oreille ce que j’ai entendu dire autrefois. A-t-il fait un héritage? on ne l'a jamais vu en deuil... A-t-il fait des spéculations heureuses? on ne le voit jamais à la Bourse...

— Et autres questions sans réponse.

— Bien tristes à soulever ! mais encore une fois, je ne demande rien... je réfléchis.

— Emilie, lorsque avant de rompre avec tout ce qui vous retenait, vous m’avez demandé quelle était ma position, je vous ai répondu que vous ne le sauriez jamais : le secret a été formellement, loyalement posé. ,

— C’est vrai; vous ne m'avez pas trompé sur le silence que vous garderiez avec moi.

— Et d’ailleurs, que vous importe la source de cette fortune, puisque vous n’en recevez rien.

— Ni vous de la mienne.

— ^Nous vivons ici chacun de nos revenus... Nous n’avons du moins jamais failli aux convenances sous le rapport des affaires d'argent... Alors que vous importe cette partie de mon existence...

— Qne m’importe t... Vous croyez donc que c’est de moi que je m’occupe !... Je n’y songe guère... Non, il n’est jamais question de moi avec moi-même... Vous devriez savoir, Charles, que je ne vis qu’en vous, qu’ainsi je m’attriste, je m'inquiète des soupçons qui planent sur vous... Je souffre quand on vous accuse.

A ces paroles de tendresse suprême, Charles n’eut pas un mot de réponse; il resta la tête inclinée sur les grandes feuilles politiques.

— Vous êtes donc bien occupé de vos journaux ! reprit Emilie avec impatience ; les nouvelles sont donc importantes aujourd’hui.

— Vous m’avez permis, dit-il, de lire en votre présence.

— Mais pas quand je vous parie.

— Vous me répétez qu’on fait mille conjectures sur mon compte... que je suis suspecté par bien du monde... Il y a longtemps que je le saisi... Laissez les soupçons de côté pour votre paît, et tout sera dit.

— Et comment voulez-vous que je n’en conçoive pas moimême quand tout se réunit en vous pour soulever des doutes... ou du moins un étonnement extrême...

— Par exemple I je ne comprends pas ce que ma conduite peut avoir d’étonnant.

—Mon Dieu, Charles,après le premier instant de saisissement et de stupeur passé, je ne reviens guère sur ces tristes sujets. .. Mais, enfin, il est permis dans ma position d’être effrayée même d’une triste fantasmagorie... et, une nuit, j’ai vu votre ombre se détacher de la place où un homme venait d’être tué et dépouillé.

Charles se mit à rire franchement.

— Et vous avez cru, dit-il, que j’avais quelque légère part à cette affaire. . . que mes derniers vases de Chine étaient achetés avec la sacoche du maraîcher?

— Une minute après, répondit Emilie d’une voix profonde, je vous annonçai ma résolution de venir habiter chez vous.

— Il est vrai.

— Mais il m’était réservé d’avoir d’autres surprises étranges...

Vous sortez beaucoup sans que je sache où vous allez Un

jour de l'hiver dernier...

— Vous m’avez fait suivre par Fanchette, je le sais.

—Suivre jusque dehors Paris.... et lorsque, inquiète... folle

de soupçon, d’impatience... je me rends moi-mème à l’endroit où on vous a vu, je vous trouve à la campagne. .. à la campagne par un jour d’affreux hiver I... dans une mauvaise taverne où ne doivent aller que des escrocs et des filles , et où vous étiez en leur compagnie.

— Je vous l'ai dit, madame, vous n’auriez pas dû vous exposer au danger de prendre un rhume affreux dans cette course-là.

— Vous aviez doue un bien grand intérêt pour vous y exposer vous-méme I dit vivement Emilie.

Elle ajouta avec la même impatience amère :

— D est vrai qu’habituellement vous avez moins loin à aller, i. rue Saint-Florentin... pour voir madame de Miroville.... cette femme entretenue par le vicomte de Monclave... dont le salon de jeu est le rendez-vous des Grecs de profession.

— Vous ôtes bien informée, madame, dit Charles d’un ton soc et grave. Mais, si vous l'étiez mieux encore, vous sauriez que, quand je suis là, les6rec$... ne gagnent pas I

— On pourrait en conclure, répondit-elle avec une ironie mordante, que vous êtes encore plus habile qu’eux.

— C’est juste, dit Charles un peu plus gaiement. Et alors ma table est servie avec l’argent du whist ; mes domestiques sont payés avec celui du lansquenet !...

— Mon Dieu... vtfus êtes fou.

— Hais non; je suis votre raisonnement.

Quoique toutes ces affreuses suppositions vinssent plutôt effieurer l’esprit d'Emilie qu’y pénétrer profondément , elle avait plusieurs fois pâli et frissonné en rappelant les circonstanées qui compromettaient à un point étrange son amant.

Charles vit cette altération sur ses traits, et en ressentit soudain une irritation violente.

Il se leva brusquement, froissa les journaux qu’il rejeta sur la table et dit avec emportement :

— Mon Dieu, madame, vous trouvez que je suis rarement près de vous... Vous me feriez désirer d’y être moins encore... 11 est inconcevable que vous ne sentiez pas combien doivent me blesser ces suspicions extravagantes.

— Ah I dit Emilie, vous parlez ainsi des inquiétudes les plus légitimes.

— Appelez-les comme vous voudrez, elles sont de trop... Avec la moindre raison on devrait le comprendre : Les hommes

au dehors sont accablés do soucis , de fatigues, d’affaires, de luttes continuelles; chez eux... quel que soit ce chez eux... ils ont besoin de repos avant tout... oui de repos, même avant le bonheur.

— Charles.*, quelle amertume I

— Pourquoi nous tourmenter tous deux par ces suppositions continuelles et inutiles. Je vous l’ai dit, Emilie, je vous le ré< pète encore : Ce qu’on ignore de mon existence, vous ne le saurez jamais l jamais ! Je mourrai sans vous le dire, vous mourrez sans le savoir.

Il fît quelques pas agités dans le salon; puis, d'un air plus dégagé, il prit un cigare, l’alluma , alla se jeter dans un fauteuil devant une fenêtre ouverte, dont la persienne était tirée, et se mit à fumer.

Emilie resta quelques instants la tête penchée dans sa main et tristement pensive.

Ensuite, elle se leva et alla machinalement devant le piano, dont avec distraction et sans s’asseoir elle tira quelques sons. Puis elle joua d’une manière plus suivie, et plusieurs improvisations vinrent sous ses doigts.

Mais son sein était si gonflé de pleurs, d’amertume, de tristesse que les notes qui vibraient autour d'elle semblaient répandre des larmes et éclater en sanglots.

Emilie tourna la tête et porta un regard vers Charles.

Le jeune homme avait jeté son cigare par la fenêtre ; il avait les yeux et la tête relevés ; sa belle figure pâle, et d’un caractère admirable, avait toute son expression pénétrante, soit qu’il fût ému par le pouvoir sympathique qu’Emilie conservait encore sur lui , soit que la douloureuse harmonie eût éveillé ce qu'il y avait aussi de douloureux dans son âme, une larme coulait de ses yeux qu’il tenait élevés.

Emilie se précipita, et vint tomber assise sur un coussin placé aux pieds de Charles.

— Pardonne-moi I pardonne-moi, Charles I répéta-t-elle avec angoisse. Je suis folle... je t'ai causé de l’irritation, de la tristesse, quand je donnerais ma vie pour t’épargner seulement une

minute d’ennui I Mon Dieu, tout ce que je t’ai dit.... tontes

ces observations pénibles tu le sais bien, cela ne descend

jamais de ma pensée à mon cœur que tu sois innocent^ ou

coupable, je ne t’en aime pas moins ; quand tu aurais commis toutes les fautes dont on t’accuse, je dirais seulement ; je ne

sais pas pourquoi Charles fait cela, mais il le fait, et c’est

bien Tes secrets, que m’importent-ils 1 Est-ce qu’on aime

moins son Dieu parce qu’on ne comprend pas les mystères dont il s’enveloppe?... On est fait pour le servir et l’adorer sans le connaître, et on s’y soumet... Tu es mon Dieu, Charles, tu le sais bien I... je t’accepte tel que tu es envoyé pour régner sur moi, et, quand je le voudrais, je ne pourrais pas te retirer mon culte idolâtre I

Elle avait pris avec passion la main blanche et efûlée de Charles qu’elle pressait dans de violentes étreintes.

— O mon dieu, mon idole l répétait-elle, je t’ai adoré sous tous les aspects. Je t’ai vu sur le théâtre, dans cette profession que le préjugé réprouve, et je n’ai pas pensé une minute que tu fusses au dessous de moi... Je t’ai adoré et je te l’ai dit dans un moment de délire... Quand je t’ai entendu accuser d’étre au nombre des malfaiteurs que la société réprouve, je t’ai adoré... quand j’ai pensé, pendant la durée d’une seconde, que tu volais cette fortune dont tu ne montres aucun titre légitime, Charles, je t’ai adoré... Est-ce que je n’étais pas destinée en naissant à ne vivre que pour toi?... Est-ce qu’un amour aussi grand que le mien peut entrer dans les conditions vulgaires ? Est-ce que dans cette union, prédestinée et éternelle, qui m’attache à toi, je peux mesurer mes sentiments, serrer ou relâcher mes liens, selon les petites convenances du monde?... Non ! non, sois tout ce que tu voudras, Charles, je t’aime, je t’adore !

Et Emilie, entre chacune de ces paroles délirantes, laissait tomber ses pleurs, ses baisers sur cette main si chère, dont elle avait fait son trésor, son bonheur et sa vie.

Charles se dégagea de cette étreinte, mais pour prendre à son tour la tête brûlante et baignée de larmes de la jeune femme, qui était appuyée sur ses genoux, et lui rendre ses ardentes caresses.

Il aimait en ce moment comme dans toute la jeunesse et la force do son amour ; son cœur se fondait dans un attendrissement ineffable.

Un instant d’amour régna seul entre ces deux êtres immobiles d’extase, prosternés par le cœur l’un devant l’autre, il régna au milieu de la tristesse, des larmes, qui lui donnent seules toutes ses sublimes grandeurs.

Cependant, au sein de ce bonheur, dans l’effusion de ces

ineffables tendresses, Charles entendit sonner la pendule et compta les heures.

Il passa la main sur son front et tâcha peu à peu de dissiper l'attendrissement par le sourire, d’atténuer ces élans passionnés, et d'amener doucement la fin de cette scène d'ardeurs enthousiastes et extatiques.

Quelques instants après, Emilie, le voyant se disposer à sortir, lui demanda où il allait.

— Au café Anglais, où m’attend un ami, qui quitte Paris dans une heure, dit-il, moins pour dire la vérité que pour déférer par une réponse quelconque à la demande d’Emilie.

La jeune femme était heureuse ; elle lui tendit la main et le laissa partir.

Mais, en écoutant le pas de Charles qui s’éloignait, elle pressa ses deux mains sur son cœur, et murmura avec une profonde mélancolie :

— Allons... encore une heure de moins dans ma vie... qui sera pourtant si rapide !

Les jours suivants Charles, réellement inquiet de la santé de madame de Lauréat, et ne pouvant l'accompagner dans un voyage aux eaux, voulut suivre du moins les autres prescriptions du docteur Âlambert, et emmena Emilie faire de longues promenades à cheval dans les bois de Satory.

Nous allons rapporter les incidents qui signalèrent l’une de ces courses dans les campagnes voisines, et qui furent d’une importance décisive dans la destinée d’Emilie.

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