‹ La misère doréeChapitre 4 sur 12 · LB PABÂDIS DES MALHEUREUX · texte numérisé non relu

LB PABÂDIS DES MALHEUREUX

M. de Lauréal était reparti pour la campagne en emmenant sa 6lle.

La première excursion qu’il avait faite dans les environs de Paris avait eu pour but d’y découvrir un endroit entièrement solitaire^ fût-il du reste le plus aride et le plus triste du monde. En passant à Port-Royal, il avait trouvé le désert, paré de toutes les beautés que l'imagination eût pu réver.

A droite de la route de Versailles à Chevreuse, s'étend un vaste bassin inhabité. A une lieue à la ronde, on ne découvre aucun village ; dans la vallée se déroulent de grands prairies.

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coupées de magnifiques rangées d’arbres; l’étendue de la peri^ecUve assure qu’aucune habitation ne s'y élève à votre insu ; les peupliers et les prés n’y attirent les pas d'aucun cultivateur ; c'est un vallon où les regards d’alentour ne pénètrent pas, où le vent vient rarement passer ; vous n’y rencontrez pus une route, pas un sentier que le passant puisse traverser... pas même un bassin d’eau qui répète votre image.

On appelait autrefois ces lieux les Solitudes de Port-Royal, et, au bout de deux siècles le nom peut leur en être conservé.

M. de Laurcal s était empressé d’acheter là un terrain pour s'y faire construire une demeure. Mais la saison était avancée ; il avait pensé d’ailleurs que la pierre neuve gâterait ces antiques gazons, et, pour les respecter encore quelque temps, il avait remis ses projets de bâtisse au printemps suivant, en cherchant un appartement pour la fin de l'été.

Mais par la même raison qu’aucune maison ne vient gâter le paysage, on n’en trouve point pour s’y loger.

Il y a seulement sur le bord de la route une bicoque appelée l’auberge du Point du Jour ; puis, à quelque distance, une grande ferme... mais cachée dans les arbres, et, à cent pas de là, les ruines, ou plutôt le tracé en pierre et en socles de marbre, de la célèbre abbaye de Port-Royal.

M. de Lauréal avait pris son gite dans la petite auberge ; il s’y était arrangé un taudis bien aéré, passablement propre, et s’y trouvait bien parce qu’il y était seul.

On pense quel soulagement devait trouver à se voir loin de la nature humaine, maintenant détestée, cet homme, le plus incapable du monde de faire le mal, qui allait même autrefois jusqu’à ne pas l'imaginer, et qui avait été trahi par l’être qu’il aimait, qu’il estimait le plus au monde, qui disposait de tout son bonheur.

Il passait tonte la journée au dehors à lire assis sous les arbres.

Il lisait, et ce livre bienfaisant lui parlait d’autre chose que de lui-même. Ce livre n’avait point d’allusions poignantes, point de dard, pour lui déchirer le cœur... Il promenait ses yeux autour de lui, et pas un regard railleur, pas un rire insultant ne venait lui reprocher.... d’avoir été trahi.

Âh I Dieu fit de la solitude le paradis des malheureux.

La petite Nina, dans un air pur, revenait un peu à la santé; les traces du poison se faisaient moins profondément remar-

qner; elle reprenait qnelque chose de la fraîcheur de son ftge, en conservant toujours cet air grave et même un peu sombre que portait imperturbablement son enfantin visage.

Un jour, M. de Lauréal, à l’ombre d’un immense rideau de , peupliers, lisait les écrits théologiques tracés par les docteurs de Port-Royal, à l’endroit même où il se trouvait.

Cette violente dialectique l'étonnait ; il l’eût comprise dans les murs de la Sorbonne; mais, en contemplant l’admirable horizon déroulé devant lui, toutes les splendeurs de la nature baignant dans les rayonnements du ciel, il ne concevait pas qu’on eût songé là à disserter sur Dieu, au lieu de l'adorer dans le soleil d’or qui enflammait la cime du peuplier, ou dans la violette qui croissait à ses pieds.

En rêvant longtemps à cela , il avait quelque peu oublié sa petite fille.

Il entendit un léger frôlement de feuillage derrière la haie vive qui, à sa droite, bordait la prairie, et il se leva pour aller y chercher Nina.

Dès qu’il fut au détour du buisson, rassuré par la vue de son enfant , il s’arrêta avant que la petite fille pût elle-même l’apercevoir.

Nina ne se promenait pas seule.

Elle était au bras d’une jeune femme , qui la soulevait pour lui faire cueillir elle-même les mûres qui pendaient aux rameaux, et il n’y avait pas à craindre qu’elle se laissât distraire de cette occupation .

Quoique Nina fût mince et légère, la jeune femme, peu taillée en force elle-même, réunissait tous ses efforts pour la soulever jusqu’aux fruits les plus mûrs, et montrait ainsi son envie de satisfaire à tout prix à ses désirs.

Cela dura encore assez longtemps.

Ensuite, comme Nina avait le visage complètement barbouillé de mûres, la jeune femme trempa le coin d’un mouchoir garni de dentelle dans un filet d’eau argentée qui roulait sous les violettes, lava sa jolie figure, et l’embrassa.

M. de Lauréal ne voyait de celte femme que sa taille délicate, souple et arrondie, ses mains d’une blancheur d’albâtre, la grâce exquise de sa mise, où le charme se faisait sentir dans un seul bout des rubans bleus qui nouaient sa robe de la même couleur ; un grand chapeau de paille rond cachait son visage.

Cependant elle se retourna, et, en voyant un homme à quel-

ques pas, elle fit un mouvement si brusque bn arrièii’e qu’il semblait qu’un cri sortît de ses lèvres, bien qu’elle l’étouffât.

. Elle voulut s’élancer à l’autre bout de la prairie, mais la petite fille avait saisi sa robe , et la tenait avec tant de force qu’elle ne pouvait s’en détacher.

En ce moment, M. de Lauréal eût pu voir ses traits; mais ’ sa figure était encadrée de deux touffes de longues boucles blondes, dans lesquelles elle se retirait, pour ainsi dire, avec un air sauvage.

Elle se dégagea des mains de l'enfant, et alla se perdre à la vue dans un taillis de chênes.

Cette femme, d’une apparence si distinguée, agissait ainsi d’une manière étrange. Mais on voyait que sa fuite avait été tout instinctive , et sans qu’elle eût elle-même conscience de ce qu’elle faisait.

M. de Lauréal demanda à sa fille quelle était cette dame avec laquelle elle se trouvait.

A quoi la petite répondit tranquillement :

— C’est maman.

D renouvela ses questions, et usa pour les formuler de toutes les ressources que lui offrit la langue.

Mais Nina, trouvant sans doute sa réponse satisfaisante, ne voulut rien y changer.

A ce mot de maman, toujours répété avec cette voix musicale de l’enfant, une larme vint couler sur le mâle et noble visage de Lauréal.

Les jours suivants, Nina, dans ses courses errantes, se mit en peine de retrouver sa compagne. Elle y parvint au bout de quelque temps seulement, en allant s’égarer jusqu’aux confins de la prairie.

Depuis lors les rendez-vous entre elles deux ne manquèrent point.

M. Lauréal ne savait comment s’expliquer le séjour de cette jeune femme du monde dans une campagne sans maison. Il n’apercevait aucun toit à l’horizon; cependant cette dame ne pouvait sortir si bien coiffée , et avec une robe si fraîche, du fond d’une grotte ou d’un tronc d’arbre.

Il craignait sans cesse de la voir disparaître, parce que sa présence était douce à sa fille; mais le lendemain il l’apercevait au loin, à travers le voile des peupliers ou dans les plis de terrains verdoyants que décrivait la vallée.

Il se gardait bien alors d’approcher.

Quelque temps après U voyait revenir sa fille.

Nina arrivait marchant dans l’herbe, qui lui montait jos^ qu’aux genoux, et, avec son diadème de marguerites, ses sourcils froncés, ayant un faux air de mademoiselle Rachel dans Phèdre.

Son père alors l’embrassait, lui posait toujours les mêmes questions au sujet de la jeune dame , et n’en restait pas plus avancé.

Un jour cependant, M. de Lauréal , emmenant sa fille avec lui, avait tourné ses pas vers l’emplacement de l’ancienne église de l'Abbaye.

Comme, tandis qu’il lisait et s’arrêtait souvent, Nina l’avait précédé dans sa promenade, il la trouva arrivée avant lui sur le terrain des ruines.

Dans ce vaste emplacement , semé de fûts de colonnes, les degrés qui montaient au chœur restent encore ; une inscription tracée sur le marbre gris indique la place de l’autel, le jour de sa fondation, celui où il fut détruit.

Sur ces marches du chœur, M. de Lauréal aperçut assise une jeune femme de chambre en bonnet et en tablier blanc, aussi soignée dans sa tenue que la dame de ces campagnes, à laquelle elle était assurément attachée.

Nina, sans doute déjà en connaissance avec la jeune suivante, remplissait peu à peu le tablier de celle-ci de la mousse qu’elle allait arracher entre les dalles du temple.

H. de Lauréal, qui venait par derrière le chœur et ne pouvait être aperçu de la femme de chambre, entendit que Nina disait à celle-ci :

— Elle a peur, maman jolie ?

— Elle n’a peur ni de la nuit, ni des grands bœufs qui rentrent le soir, dit la femme de chambre, mais elle a peur des hommes.

— Pourquoi donc î

— Parce qu’elle a eu un mari qui a voulu la tum*.

La petite fille continua à effiler sa mousse.

M. do Lauréal tressaillit et un froid mortel lui étreignit le cœur. Il surgissait tout à coup devant lui l’image d’une de ces unions remplies par des tissus d’horreurs domestiques, et il croyait voir sa propre destinée dans un miroir.

La femme de chambre, en voyant M. de Lauréal , lui remit

sa fille, puis elle se dirigea vers la ferme, cachée à cent pas de là sous les chênes.

C'était là qu'elle habitait avec sa maltresse, la vicomtesse de Monclave, qu'on a sans doute reconnue.

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LE EEPOS A l’ombre

Delphine de Monclave avait recouvré le repos et la vie dans le couvent des dames Augustines, que l'abbé Savinien lui avait donné pour refuge, et surtout dans les entretiens bienfaisants du prêtre consolateur.

Elle avait trop bien pénétré les projets de meurtre ourdis contre elle par son mari pour que Savinien pût lui en dérober la connaissance; il s'était borné à lui montrer la sécurité dont elle jouissait désormais dans les murs inviolables de la maison religieuse.

Au bout de quelque temps toutefois, les douceurs de cet abri assuré avaient pâli pour la jeune femme; si cette retraite était inaccessible aux craintes du dehors, elle sentait qu'elle y était enfermée ; elle se lassait des allées de ce jardin, trèsagréable, mais dans lequel il fallait sans cesse revenir sur ses pas.

Elle avait désiré la campagne, presque aussi sûre puisqu'on n’y connaîtrait par son séjour et infiniment plus libre; et, avec l’assentiment de l’abbé Savinien, elle était venue s’y établir.

Par les mêmes raisons que M. de Lauréal, et de plus par la nécessité de cacher sa retraite, elle avait choisi dans les environs de Paris l’endroit le plus solitaire.

Accompagnée d’une des femmes attachées à son service dès son entrée dans la maison religieuse , et qui par conséquent avait connu sa position par ses entretiens avec l'abbé Savinien, elle était venue a Port-Royal.

Un des fermiers attachés aux domaines de la commune de Chevreuse, extrêmement riche et encore plus avare, s'était relâché de sa brutalité ordinaire pour lui louer chez lui deux chambres, dont il retirait dix fois plus que leur valeur'*

Delphine était là depuis quelques mois lorsqu’eut lieu sa rencontre avec M. Lauréal.

La jeune femme dans sa retraite au couvent , ni dans cette

catnpa^e isolée, n’avail aperçu aucun étranger ; la dernière figure d’homme qui fût restée dans sa pensée était donc celle de son mari, au moment où il lui apportait la mort. Comme elle ne pouvait so flatter de beaucoup de force morale, et que sa timidité an contraire allait quelquefois jusqu’à des craintes un peu superstitieuses, l’habit et l'aspect d’un homme, apparaissant tout à coup devant ses yeux, lui avait causé une insurmontable impression de terreur.

Mais, bientôt après, Delphine ne s’enoccupaplus. La solitude de Port-Royal était assez vaste pour qu’il y eût place pour deux personnes.

Madame de Monclave ne savait pas plus où le père do la petite Nina pouvait loger dans ce désert qu’il ne l’avait compris pour elle.

Quant à son propre établissement dans la ferme, il était loin de fournir à ses premiers besoins , mais elle en faisait volontiers le sacrifice.

Cependant il y avait, dans le petit cabaret du Point du jour, un garçon de service qui faisait de fréquents voyages à Versailles pour les besoins de la maison, et qui venait également prendre les commissions de la ferme. Madame de Monclave le chargeait de ses emplettes les plus urgentes.

Une après-midi où elle attendait quelques objets de première nécessité tels qu’une ombrelle, un éventail, de l’eau de Portugal et des rubans, elle alla à la rencontre du commissionnaire, avec sa femme de chambre qui devait rapporter le tout dans son tablier.

Elle arrivait au moment où le paysan déchargeait sa charrette devant la maison.

M. de Lauréal, qui se servait de la même voie pour ses approvisionnements, parut au même instant, en sortant de son logis du Point du Jour.

Mais cette fois Delphine veilla bien sur elle, afin de ne pas renouveler la scène d'une biche effarouchée qu’elle avait donnée dans la prairie.

Le commissionnaire, après avoir remis ses autres emplettes, présenta des fruits à la vicomtesse en disant :

— Voilà le panier de pêches demandé par madame.

Puis tournant le même panier vers M. de Lauréal :

— Et voilà, ajouta-t-il, le panier de pêches demandé par monsieur.

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“-Qu’est-ce que cela signifie ? dit M. de Lauréat.

— Monsieur et madame m’ont demandé chacun un panier de pêches... je n’en ai trouvé qu’un au marché... les pêches s’en vont... ainsi monsieur et madame s’arrangeront comme ils voudront.

— Il n'y a pas à hésiter, dit M. de Lauréal, qui d’un geste concédait les fruits à la jeune femme.

— Je vous rends grâce, monsieur, répondit avec une aisance souriante la vicomtesse, mais au contraire... vous êtes deux... et voici mademoiselle Nina qui, à en juger par ce front soucieux, ne se priverait pas volontiers de ses pêches.

M. de Lauréal insista encore.

— Mon Dieu, reprit Delphine, on ne sait pas trouver le moyen le plus simple... qui est de partager.

En disant cela, elle déposa quelques pêches dans le tablier de sa femme de chambre, et tendit le panier à Nina.

Les gens de service s'étaient éloignés ; les deux habitants de Port-Royal se trouvaient seuls sur la route qui domine la vallée.

— On est admirablement logé et servi dans ce pays, dit en souriant M. de Lauréal, pour savoir si la dame de la solitude voudrait bien lui répondre encore.

—Oui, dit la vicomtesse en étendant la main vers la maison rustique, j’ai ici un concierge boule-dogue, et un propriétaire fermier, qui ont bien voulu me recevoir dans un appartement de deux chambres, précédemment occupé par des gerbes de blé.

— Et moi, voici mon domicile, reprit M. de Lauréal en montrant à la façade de l’auberge une petite fenêtre à demi cachée sous les toits ; on a donné congé aux pigeons pour m’y loger.

— Mais le printemps a été mon tapissier, reprit Delphine ; il m’a donné des auhussons d’herbes fines pour mon parquet, et il a suspendu des rideaux de vigne à ma fenêtre.

— Ah! madame, vous êtes bien heureuse... Moi, j’ai de beaux fauteuils et de beaux divans... Mais ils sont dans les champs... ces rochers là-bas garnis de bruyères.

— Et moi, monsieur, j’ai là aussi un lit de repos... un tertre de marguerites sous des rideaux de peupliers I

— Et quel calme, quel silence I

— Oui... c’est bien le repos qui est là I... nul ennemi n’en approche!...

—Les souvenirs mêmes arrivent plus rarement ici... Et c’est si bon d’oublier !...

— Et puis... je ne le sais pas... dit Delphine en baissant les yeux ; mais je crois que, dans les plus riches hôtels, on est parfois si malheureux que nulle part on ne peut les regretter !

— Oh ! c’est bien vrai 1 répondit vivement Lauréal, tandis que dans ce désert on est délivré du monde... on est mort pour tout le reste... et on se sont vivre encore par l’admiration d’une merveilleuse nature.

— Si majestueuse avec ses grands arbres I si gracieuse avec ses bruyères qui font des rochers des touffes de roses !

— Et ce vaste horizon, dont la scène est si variée et si harmonieuse !... Ce paysage est si beau dans le jour qu’on croirait ne pouvoir rien trouver de plus admirable si on ne l’avait vu dans la nuit.

— Il faut donc, conclut Delphine, nous contenter de vivre ici avec la simplicité de notre premier père, puisque nous sommes dans le paradis terrestre.

— Et que l’archange nous fasse la grâce d’en éloigner toujours le serpent I ajouta vivement Lauréal.

Puis tout bas ils achevaient leurs vœux :

— Oui, qu’il en chasse tous les hommes ! pensait Delphine.

-Q u’il en bannisse toutes les femmes ! disait Lauréal.

Cet entretien, commencé dans le sourire, s’achevait dans les larmes secrètes.

Les deux solitaires de Port-Royal avaient un passé trop cruel pour échapper jamais à sa funeste inOuence.

Mais, en parlant ainsi, ils étaient redescendus dans la vallée, ils s étaient engagés dans une de ces allées de peupliers qui n’ont point de fin, et ils furent obligés de mesurer leur entrevue sur l’étendue du désert.

Ce jour amena donc entre eux une sorte d’intimité, qui' dès lors ne cessa point. M. de Lauréal et Delphine furent obligés de faire de la solitude à deux.

Ils passèrent ainsi leurs journées à jouir, lorsqu’ils étaient ensemble, de quelques instants de douceur... qui n'avaient pourtant que le charme pâle et mélancolique de la consolation... puis, lorsqu’ils étaient seuls, à ressasser le désespoir

de leur situation ; à laquelle... malgré ce qu’il leur plaisait de dire de la liberté du désert... ils étaient attachés par de trop fortes chaînes pour pouvoir jamais s’y soustraire.

Cn soir, 1a vicomtesse de Monclave et M. de Lauréal étaient assis au pied de la pénte de terrain qui descend de la route, et d'où le bassin des prairies se déroulait devant eux.

A ce moment, du fond de la route, arrivaient trois personnes à cheval, un jeune homme, une femme en amazone et le domestique qui les suivait.

L’amazone gravissait au grand galop de son cheval la montée qui vient de Chevreuse. Quand elle fut sur la hauteur, à l'endroit où la route domine la campagne de Port-Royal, elle arrêta son cheval pour le laisser reprendre haleine, et se reposer elle-même.

Le jeune homme qui l’accompagnait la rejoignit alors ; mais, ayant franchi la montée plus lentement, il r.ontinuâ à avancer sur la route du même pas mesuré.

C’étaient madame de Lauréal et Charles Daumont, qui, ayant été chevaucher dans les bois de Satory, avaient poussé jusqu’à Chevreuse, et allaient rejoindre la route de Paris.

Emilie, voyant l’ombre que les bouquets de chênes répandaient seulement au bord de la roule, jeta la bride au cou de son cheval, et alla s’abriter un instant en cet endroit.

Charles, absorbé dans ses pensées comme il l’était souvent, ne s’était pas aperçu de ce temps d’arrêt, et suivait son chemin.

Comme Emilie se penchait entre les branchages, admirant le magni&que tableau de la vallée au coucher du soleil, son regard découvrit les trois personnes assises au pied du talus.

Elle reconnut M. de Lauréal et sa fille, près d’une femme qu’elle n'avait jamais vue.

Dès le premier instant la jalousie lui déchira le cœur... Une autre femme, une étrangère tenait sa fille endormie... Elle fut prête à descendre en courant le talus, et à aller lui arracher cette enfant, qui était à elle I

Mais, comme en se soutenant à une branche elle regardait au-dessous d’elle, agitée et palpitante, l’ineffable douceur du tableau qu’elle avait sous les yeux la pénétra d'une émotion inconnue.

C’était si bien l'image du bonheur dans une union légitime

que ces deux êtres, d’une expression de Ogure si calme et si sainte, réunis par l’enfant, presque appuyée sur eux deux !

Un instant Emilie, comme dans un tableau magique, crut se voir dans l’existence qu’elle aurait eue si c’eût été son mari qu’elle eût aimé. Elle contemplait cet amour sanctifié, régnant en paix dans la dignité du cœur, dans la tranquillité des sentiments avoués et honorés, dans l’assurance d'un avenir 'irrévocablement fixé.

Elle passa la main sur son front à cette vision saisissante d’une destinée qui ne s’était jamais présentée à sa pensée.

Mais, en ce moment, le rayon oblique du soleil ayant glissé sur les plus bas rameaux du peuplier , elle vit le groupe qui était à ses pieds,

Alors, les traces de souffrances qui étaient restées empreintes sur les traits de sa 611 e, l’altération profonde qu’on voyait aussi sur le viMge de M. de Lauréal, vinrent lui apporter ces atteintes de remords, de désespoir, les plus poignantes sensations qu’elle eût jamais éprouvées.

— ^Non, se dit-elle, non, ce n’est pas moi qui ai été femme et mère I ... Moi, je n’ai fait que perdre l’existence de mon mari, de ma 61 le, les priver d’un amour partagé, les condamner à fuir le monde... à porter péniblement une honte qu’ils n’ont rien fait pour mériter!

— Et maintenant je ne puis rien I rien pour euxl...

Elle sourit pourtant et leva les yeux au ciel.

— Oh ! non, dit-elle, vivante je ne peux rien, mais, dès le jour où je quitterai cette terre, je répandrai sans le vouloir un immense bienfait sur eux... je rendrai à M. de Lauréal la liberté de retrouver une femme aimante pour lui, une mère pour sa ûllei...

Emilie reprit son cheval et s’élança sur la route avec plus de rapidité qu’elle ne l’avait fait.

En galopant de toutes les forces de son cheval, en bondissant sur le sable ardent du chemin, l’impétuosité de la course lui donnait une sorte de vertige; et, suivant le cours de ses pensées, elle se disait :

— C’est ainsi que je parcours la vie... Ici, je hrûle la poussière de la route sous mes pas , et j’avance de même dans l’existence par un élan impétueux, irrésistible, qui me rend incapable de me conduire, qui me jette toujours en avant... Et ainsi on arrive bien vite, bien vite au terme I...

Mais, au bout de quelques moments, Emilie, tandis que Charles était encore bien loin devant elle, et cheminait sur un * sentier tournant qui la dérobait à sa vue, Emilie vit l’ombre de son amant qui se dessinait sur une roche à l’autre bord du chemin.

Soudain toutes ses pensées changèrent ; son cœur se fondit d'amour; elle ne voyait que ce vague reflet de Charles... et déjà pour elle Charles existait seul au monde l

En rentrant de leurcourselointaine, le cavalier et l’amazone, étouffant de chaleur et couverts de poussière , passèrent dans la salle à manger pour prendre des rafraîchissements avant d’entrer dans leur chambre.

On les servit sur un guéridon où on n’avait eu le temps de ne poser qu’une bougie. Charles, en tirant le foulard dont il s’essuyait le front, fît tomber une lettre de sa poche. Emilie, par un mouvement tout instinctif , par une sorte de dépit des ^ mystères dont s’entourait son amant, posa vivement le pied sur cette lettre, qu’elle voulait dérober à l’attention de Charles et s’approprier à elle-même sans savoir pourquoi.

Elle se versa un second verre de limonade qu’elle but lente- .ment, tandis que Daumont, pressé de secouer la poussière de la route, se hâta d’aller changer de vêtement. '

Quand Emilie fut seule, elle releva ce pli de papier, étroit et froissé, et l’emporta pour lire ce qu’il contenait, mais avec un serrement de cœur qui venait de la honte de cette indélicatesse ou d’un pressentiment funeste.

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