‹ La misère doréeChapitre 5 sur 12 · JALOUSIE · texte numérisé non relu

JALOUSIE

La lettre qu’Émilie venait ainsi de dérober contenait seulement ces mots :

• Nous avons un thé demain... Venez I venez ! Il y aura beaucoup de monde, c’est un moyen d'être seuls I »

Ces deux lignes apportaient tout le venin d’une jalousie mortelle, et rien qui pût l’éclairer 1 Le billet, d’une écriture de femme, montrait qu’une autre avait le désir et le droit d’être seule avec Charles ; mais ce pli de papier, tiré d’une enveloppe, n’avait plus d'adresse et ne portait point de signature ; rien ne prouvait d’où il venait et où il allait.

C'était la connaissance da mal et rien de plus ; c’étaient deux lignes d’une puissance infernale.

Cependant Emilie, après y avoir jeté les yeux, eut la présence d'esprit de rentrer à la salle à manger et de le remettre à la place où il était tombé... Elle venait de sentir rapidement que, pour dévoiler un secret, il ne faut pas sembler en avoir l'indice.

Un instant après, elle vit qu’elle avait bien fait ; elle entendit le pas de Charles, qui arrivait rapide, agité, à la salle à manger... puis qui s’en retournait d’une marche plus lente. Charles avait retrouvé sa lettre, et sans soupçonner que madame de Lauréal l'eût aperçue.

Âu point du jour, Emilie était encore vêtue de son habit d'amazone et dans le fauteuil où elle s'était laissée tomber le soir ; les heures nocturnes avaient passé sur sa tête en y répandant pins de pâleur mortelle, et sans l’arracher à cette place. ‘

Outre la puissance de l'amour, il y a dans le sein d'une femme l'âpre attachement pour un bien auquel elle a sacrifié tous les autres... et quels sacrifices madame de Lauréal ne lui avait-elle pas faits I... en voyant peu d-' heures avant tout ce qu’elle avait perdu par sa faute, elle ne se doutait pas que l'expiation de cette faute fût si proche.

Emilie n’avait d'autres moyens pour savoir si ce billet était réellement adressé à Charles... ce dont elle voulait douter encore .. et si celui-ci répondrait au rendez-vous qui y était donné, que de le suivre dans la soirée suivante. Elle ne recula pas devant cette inconvenante démarche, à laquelle, plus d’une fois déjà, les soucis de sa position près de sou mystérieux amant l'avaient entraînée.

Elle se leva donc de la place où elle était restée sans quitter son costume d'écuyère. Elle fit un geste énergique de sa cravache restée près d'elle à la pensée de sa rivale inconnue, puis elle eut la force de s'habiller, d’assister comme de coutume au déjeuner... et de sourire I

Le soir, elle eût voulu observer si Charles faisait de la toilette pour se rendre à ce thé. Mais il était toujours d’une élégance si parfaite que dans sa tenue elle ne put rien démêler de ses projets. Elle maudissait l’habitude qu’il avait de prendre presque tous les jours une nouvelle paire de gants dans leur boite parfumée, et d’imprégner son mouchoir d’eau de

lie

monsseline, parce qu'elle ne pouvait y reconnaître aucune recherche particulière.

Elle vit seulement qu’il choisissait avec quelque soin une branche d’héliotrope dans les jardinières du salon... Mais, lorsqu’il eut trouvé ce qu’il cherchait, il cassa et broya volontairement cette petite fleur, et la mit dans sa poche.

A la nuit tombante, Daumont demanda son coupé.

C’était le moment. Emilie, très-simplement vêtue, et le visage couvert d’un voile épais, sortit, s’élança dans un cabriolet de place, et ordonna au cocher de suivre le coupé bleu, qui en ce moment venait de sortiç de la porte cochère.

Les deux voitures cheminèrent jusque dans la rue de Grammont.

Le coupé s’arrêta vers le milieu de cette rue ; Emilie fit arrêter son cabriolet ; elle le renvoya, et resta seule et immobile à la place où elle était descendue.

Le gaz était alors allumé ; Emilie reconnut à l’extérieur la maison dans laquelle Charles venait d’entrer ; c’était celle où demeurait la marquise de Brikas, dans le salon de laquelle madame de Lauréal avait retrouvé Charles Daumont après leur longue séparation.

Cette femme était jeune, jolie et légère ; elle parlait autrefois de Charles avec un certain enthousiasme ; et celui-ci avait tenu secrètes les visites qu’il continuait à lui rendre.

La réunion de ces circonstances fit qu’à la vue de ce portail , sous la voûte duquel le coupé venait de disparaître , Emilie reçut une commotion violente, en se disant tout à coup qu’il était bien vrai I... que les deux lignes du billet étaient une révélation trop réelle.... et qu’elle était trahie I

Être trahie par un amant I... trahie quand on n’est plus dans la condition légitime, où la femme à toutes ses peines trouve des consolations dans la famille, dans l'estime du monde... Mais seule sur la terre avec cet homme... qui lui aussi vous abandonne I

Etre trahie avec la nature violente, absolue, d’Emilie, qui demande, qui exige les ardeurs éternelles de l’àme en raison de tout ce que son âme ardente peut donner !

La jeune femme sentit un indicible serrement de cœur ; tout son sang afflua à la tête, et un bourdonnement étrange remplit son cerveau comme s’il venait d'être frappé de folie.

Elle ne sut plus rien de la souffrance qu'elle ressentait, ni de ce qui lui était arrivé.

Quand madame de Lauréal revint un peu à elle, elle se retrouva dans la rue, marchant d’un pas agité.

Cette rue, habituellement peu fréquentée le soir, était tout à fait déserte, et le peu de boutiques qui s’y trouvent étaient fermées ; Emilie vit ainsi que l’heure était avancée ; et, d’un autre côté, les fenêtres de l’appartement de la marquise encore éclairées lui montraient que la soirée n’était pas terminée.

Avec le peu do raison qui lui était venue, Emilie comprit l’embarras de sa situation. Il lui était impossible de quitter cette place ; elle voulait voir ces fenêtres derrière lesquelles était Charles, compter les minutes qu’il allait passer près de sa rivale... et pourtant il était impossible aussi à une femme de rester ainsi à errer sur le pavé...

A l’entrée de l'hôtel, les deux massives colonnes qui accompagnaient le portail laissaient un étroit intervalle entre leur socle et la muraille ; cet espace était doublement caché par l’avance de la colonne et l’ombre qu’elle portait ; Emilie vint s’y réfugier.

Elle était là, ramenant les plis de son veile sur son visage, serrant autour d'elle son manteau brun ; elle était là collée à la muraille... et plus à plaindre que la pauvre femme qui dans la journée venait aussi s’arrêter à cette porte d’hôtel pour demander l’aumône.

Le temps se passa sans qu’Emilie pût le mesurer ; les tourments d’une jalousie portée au dernier excès avaient quelque chose d’infernal qu’il est impossible de rendre.

On commença à quitter les salons et à sortir de l’hôtel ; mais, comme la grande porte restait ouverte, les équipages passaient trop rapidement devant l’enfoncement où se cachait Emilie pour qu’on pût l’apercevoir.

Plusieurs voitures avaient défilé sans qu’Emilie aperçût le coupé bleu... Charles restait là-haut le dernier.... L’angoisse de la malheureuse femme augmentait encore s’il était possible.

Enfin, à là lueur du gaz qui éclairait la cour, madame de Lauréal vit Charles descendre le perron... Il avait renvoyé sa voiture et sortait à pied.

Le cœur d'Emilie battait à lui briser la poitrine.

Il se passa alors une chose étrange.

Dès que Charles eut franchi le seuil et se vit dans la rue, où il croyait être seul, il respira largement, comme quelqu’un qui sort d’une tâche pénible, et, parlant seul, il murmura :

— Au diable les affaires I ... je ne connais rien de plus assommant que de faire la cour à une femme qu'on n’aime pas I

Ce n’était qu'une phrase rapide, à peine articulée, jetée au vent, mais Emilie l’avait bien entendue I

Elle se mit à fendre en larmes.

Larmes de joie, d’indicible soulagement ! elle s’était trompée... toutes ses affreuses terreurs avaient été vaines... Charles n’aimait pas cette femme I

Elle en était certaine I elle venait de l’entendre de sa bouche, et, lorsqu’il se le disait à lui-même... elle ne comprenait rien et ne cherchait pas à rien comprendre ; do reste, elle était dans une exaltation de joie délirante où se mêlaient le rire et les pleurs.

Pendant cela Charles avait disparu sans que dans son saisissement elle eût remarqué ce qu’il était devenu. Mais, sauvée maintenant de l’abîme où depuis plus de vingt-quatre heures elle s’était vue plongée, elle songea à veiller sur ellemême.

Elle se dirigea rapidement à l’extrémité de la rue, où elle eut le bonheur de rencontrer une voiture de place, et elle rentra chez elle.

Ce ne fut que le lendemain de cette nuit agitée, et après avoir dormi quelques heures, que madame de Lauréal se demanda pourquoi Charles allait au rendez-vous de la marquise de Brikas, puisqu’il ne l’aimait pas ? Et comment il pouvait arriver qu’il lui fît la cour pour affaire?

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