UN AMOUR DE SALON
Ce jour-là, Laverrière entra de bonne heure chez Daumont, et, comme celui-ci était encore dans sa chambre à coucher :
— Me voici à votre lever, cher, dit-il en entrant.
Puis, après s’être étalé sur les coussins d’un divan.
— Dites-moi, ajouta Laverrière, quelle partie de plaisir vous pourriez me faire faire, qui durât toute la journée ?
— Diable I dit gravement Charles sans quitter son cigare, c’est un travail d’hercule que vous demandez là. . . Je ne
Diail!-'!»! by Googlc
vois qu’une partie de campagne qui puisse dévorer autant d'heures.
—La campagne sans la chasse ne peut passer pour un plaisir, objecta le beau dandy en jouant de sa canne. Que pourrions-nous y faire ?
— Alors, il faut diviser son temps, prononça Daumont. Nous monterons ce matin à cheval... deux tours au bois seulement.
— Puis nous reviendrons chez le marquis de Brikas... où il y a répétition pour la soirée musicale de la semaine prochaine.
— Ah I dit Charles avec un accent de réflexion, je me doutais que vous vouliez voir le marquis aujourd’hui.
— Et moi, que vous vouliez voir la marquise, dit Laverrière en riant. C’est pourquoi j’ai parlé de la répétition.
—Ensuite, nous irons dtner... à la Maison-d’Or.
— Puis passer quelques heures à l’Opéra.
— C’est béte comme la vie de tout le monde... mais nous serons venus à bout de la journée.
— Et ça suffit.
— Ab ça, Laverrière, vous êtes donc bien en gaieté aujourd'hui, que vous voulez vous amuser tout le jour ?
— Non, cher, c’est qu'on vend aujourd'hui chez moi, et que je n’ai point de domicile.
—Bah t... votre délicieux mobilier...
— Oh ! je n’y tiens guère... il est au tapissier Daubry... qui m’avait fait crédit.
— Et le malheureux va payer le propriétaire I
— J’avais emprunté à celui-ci quelques mille francs pour mon tailleur... la balance est rétablie et l’argent circule... ainsi va le monde.
— Et ce soir, où couchez-vous ?
— Ah I c’est charmant... chez madame de Hiroville... et sur la demande de Monclave, qui s’apitoye sur mon sort, qui traite mes créanciers de bandits... supplie sa maîtresse de me donner asile.
— Bah I cette fois c’est sur les instances do vicomte I... Très-joli, en vérité I
Pendant cela Daumont s’habillait.
— Demain, continuait Laverrière, je prendrai un autre appartement... je trouverai un propriétaire pour me le louer, un tapissier pour le meubler... ainsi du reste.
— Les dupes, dit Charles, ne se lassent jamais I
— Ces gens-là seront sauvés par la foi. Ils adorent la fortune, un habit neuf rehaussé d’un peu d’insolence, et les voilà prosternés. Tron>pez-les, volez-les, ils en seront encore heureux, s’ils ont eu affaire à des gens comme il faut.
— Et voilà où en est aujourd’hui ce pauvre Daubry ! ,
— Oh I pour celui-là, je ne le plains guère ! murmura Laverrière, tandis que Charles achevait sa toilette ; il y a un certain ouvrier nommé Etienne... que je retrouverai... et avec lequel j’ai un rude compte à régler.
Les deux jeunes gens montèrent à cheval ; ils allèrent, jetant l’écume de leur frein à ceux qui n’ont pas l'esprit d’aller autrement qu'à pied, et jouant parfaitement leur rôle de rois du monde, quand l’un des deux n’avait de domicile à lui que le dos de son cheval, et que l’autre possédait le sien... on ne savait comment I
A leur retour, les jeunes cavaliers avaient pris l’air un peu plus préoccupé. A mesure qu’ils approchaient de l'hôtel du marquis de Brikas, des instants de silence pensif interrompaient plus souvent les légers propos qui avaient rempli leur promenade.
Ils arrivèrent dans le salon de la marquise lorsqu’il y avait déjà beaucoup de monde et que la répétition musicale était commencée.
En entrant, ils allèrent d’abord saluer le marquis.
Celui-ci était un marquis de véritable souche, quoique l’origine élevée n’en parût point sur ses traits. Il était petit et replet ; sa figure, plus large que longue, n’avait guère pour se distinguer que des lunettes bleues. C’était dans ses pieds fins chaussés de vernis, dans ses petites mains blanches ornées de bagues, que reposaient tout son cachet aristocratique et la seule vanité qu’il pût tirer de sa personne.
Les deux jeunes gens furent reçus par lui plus en étrangers qu’en amis de la maison, mais avec une politesse aimable.
Ensuite, pour ne pas interrompre le morceau d’ensemble qui s’exécutait, ils restèrent un instant debout près de la porte d’entrée.
— Je vous vois faire, Daumont, dit tout bas Laverrière à son ami. Vous méditez une marche stratégique pour arriver à ce tabouret qui est derrière le fauteuil de la marquise... La musique force à parier très-bas... et cela vous arrange.
—Vraiment, Laverrière... que de perspicacité, dit on souriant Charles.
— Mais comment faites-vous... avec une passion en titre... pour être épris d’autres femmes.
— Bah I... est-ce que l’amour n’est pas comme la flamme d’une lampe, qui peut diviser à l’infini sa lumière sans en être affaiblie.
— Et brûler ainsi à plusieurs autels ?
— Vous l’avez dit.
En effet, un moment après, Charles, l’homme admiré, recherché dans tous les cercles, fut appelé par un signe dans un groupe qui se trouvait au fond du salon ; et, de là, s’approcha bientôt de la marquise.
Madame Henriette de Brikas était une femme blonde, prétentieuse et maniérée, se parant de sa naissance et de son éducation vendéenne, se contentant pour tout mérite intellectuel de son opinion légitimiste, se faisant habituellement précieuse et réservée, puis laissant tout à coup jaillir de dessous ses paupières baissées un de ces regards de la femme la plus modeste... qui est un vrai page au fond du cœur.
Charles était assis un peu en arrière de la marquise, qui en détournant légèrement la tête pouvait lui parler à demi-voix. Ils profitèrent longtemps de cet avantage d’être seuls au milieu de beaucoup de monde, indiqué pour la précédente soirée dans les deux lignes du billet.
Dans i’un des intervalles qui séparaient les morceaux de musique , plusieurs personnes se rapprochèrent de madame de Brikas, retirée dans une vaste embrasure de la fenêtre.
On admirait une grande jardinière de laque, dans laquelle de superbes cactus répandaient leurs gerbes de corail sur le velours vert du feuillage.
— C’est le moment d’en jouir quand il n’y en a pas, dit la marquise ; dans un mois le temps de ces fleurs sera venu, tout le monde en aura et on n’en voudra plus.
—Alors, dit une jeune femme, vous choisissez les fleurs de la saison suivante.
— Madame la marquise veut que la nature même fasse des exceptions pour elle, ajouta un des merveilleux du cercle.
— Tout le monde est ainsi, dit Henriette, puisqu’on appelle en même temps les plantes rares des plantes précieuses.
Un mouvement venait de se faire, et laissait la marquise et Daumont seuls près de la fenêtre.
Celui-ci répondant aux derniers mots de madame de Brikas :
— Est-ce que toutes les fleurs qui vous approchent, dit-il, ne deviennent pas des fleurs précieuses .. Ce simple brin d’héliotrope tombé de votre bouquet!...
( Il montrait, de l'air le plus tendre, la tige qu’il avaitcueillie chez lui, dans son salon, j
— Quoi, vous l’avez encore! dit avec bonne foi la marquise.
— A la fin de ma vie, madame, je répondrai encore à cette question : Oui, toujours !
Prenez garde I dit en souriant Henriette. Dans toutes les liaisons, les hommes engagent leur dernière heure... De sorte que cette pauvre dernière heure se trouve avoir à répondre de bien des amours !
— Vous doutez ?
— Un peu... on a déjà tant à faire d’être sûr du présent !
— Non, pas vous, madame, assurément.
— Pourquoi, je vous prie?
— Parce que vous avez attiré assez d’hommages pour distinguer ceux qui sont véritables.
Elle le regarda Gxement.
— Charles, reprit-elle, vous me dites que vous m’aimez de la voix la plus profonde et la plus séduisante... El cependant, il n’y a rien dans cette voix qui ressemble à celle des autres hommes disant la même chose.
— Il se peut bien, madame.
— Vos regards... si bien faits pour peindre l’amour?... ont encore pour moi leur expression la plus tendre... et pourtant, ce ne sont pas là non plus les regards qu’ordinairemenlla passion fait naître.
— Savez-vous d’où vient cette différence, madame, c’est que les autres hommes, en vous disant qu’ils vous aimaient, ne le ressentaient pas autant que moi.
— Tenez... voilà encore une protestation pleine de tendresse, et, en la faisant, il y a un sourire sur vos lèvres.
— C’est qu’elles s’approc liaient de cette fleur si chère ! répondit Charles.
11 déposa furtivement un baiser sur la (leur desséchée. Puis il réintégra le brin d’héliotrope dans son gilet.
— Allons, je veux bien penser tout cela I dit la marqaiae.
— Par bonté ?
— Non... parce qu’il m'est doux de le croire!
— Je vous rends grâce au moins pour cette charmante parole.
— Autrement, je vous aurais déjà laissé devant cette fenêtre, avec mes Heurs, et je serais rentrée dans le salon. |
— Alors, puisque vous croyez à mon amour... et que l’amour c’est la vie, l’enchantement, l’ivresse continuelle... ponrquoi doutez-vous que je veuille éterniser mon bonheur.
— Parce que ce serait trop d'ambition de ma part... Mais qu'importe, si je crois au présent... et que ce présent me suffise.
Elle accompagna ses dernières paroles d’un de ces regards qui laissaient entrevoir la femme galante tout au fond de s^ voiles de modestie.
Daumont se détourna, et déroba un bâillement qui venait de .i lui échapper, avec une habileté parfaite.
Il promena quelques minutes son regard dans le salon, comme s’il eût cherché à constater les personnes qui s’y trou- j valent. Tous ceux qui étaient venus assister à la répétition do prochain concert étaient encore là , à l’exception de Laverrière et du m m]uis de Grikas , qui avaient disparu en même temps.
Charles, ayant ainsi fait le compte des assistants, revint soudain à la marquise et lui dit de sa voix la plus pénétrante :
— N’avei-vousdonc point de lettre de la comtesse de Chambord à me montrer ?
— C est-à-dire d'une de ses dames d'honneur, la duchesse de ... Chut !
Henhette mit le doigt snr ses lèvres.
— Peu importe, dit Daumont.
— Dè« id ment vous avez un goût prononcé po«r les lettres qui viennent de la cour de... Silence ?
— C'est qu'elies sont dans votre parloir.
— Et voî.à ce qui pour vous en fait .*oprix.
— ^A'ous le savez bien... vous savez que le sort de toutes les cOQrvmnes a moins d’ir.terét pour moi qu'un demi-téle-à-tête atuc WHis.
— .Vik'Rs. dît-eile en souriant, pct^ue vous êtes si sincere, je ne duàs pas vous tromper... Tai reçu hier une lettre de la duchesse, dcuit je veux bàea vous laisser prendre connaissance.
Ils se dirigèrent à l’extrémité d’un second salon vers un parloir, dont ils durent cependant , par convenance , laisser derrière eux la portière soulevée.
Le regard pouvait pénétrer jusque-là , mais seulement do quelques points du grand salon, et de ceux où il se trouvaille moins de monde. C’était, comme Charles l’avait dit, une demisolitude.
Le parloir de la marquise était le sanctuaire de son culte légitimiste ; il aurait pu, comme certain magasin de papeterie, distribuer des emblèmes de la foi royaliste à tous ceux qui portent sa couleur blanche.
Les deux principaux panneaux présentaient les portraits des deux héritiers de l’ancienne monarchie ; les objets d’usage journalier se transformaient en symboles de fidélité et de regret; la pendule et les flambeaux étaient du plus pur royalisme ; le fauteuil armorié et le petit bureau en marqueterie attestaient de leur opinion légitimiste ; les chiffres consacrés étaient tra- “ cés sur des écussons verts, accompagnés de devises parlant d’exil et de douleurs ; les fleurs de lis croissaient là comme en pleine terre ; sur le pupitre, des feuilles de papier à lettres parfumé portaient au coin des fleurs de lis , mêlées de fleurs de deuil, prêtes à s’envoler pour aller disperser au loin la semence des saines doctrines. :
Ce fut dans ce pupitre que madame dcBrikasprit la dernière i
lettre de la correspondance qu’elle entretenait à la cour des • •
princes dépossédés. , l
Cependant elle eut l’adresse de la chercher longtemps avant î
de la trouver.
Pendant cela, Charles, montrant sur le bureau un serrepapier où la figure de Henri V était coulée en argent dans le '
cristal, demanda la permission d’y appuyer ses lèvres, et le baiser qu’il lui fut accordé de déposer alla s’égarer sur l’épaule de la marquise.
Puis, tandis qu’elle cherchait toujours, il lui disait :
— Avouez que de nos jours le royalisme pour une femme n’a d'attrait que parce qu’il se cache, complote et ourdit ses petits mystères comme l’amour.
— Vous vous trompez, Charles, répondit la marquise ; ma naissance dans une famille vendéenne, mon nom même d’Henriette, m’avaient prédestinée à garder les sentiments légitimistes dans toute leur pureté.
— Vous étiez née, madame, pour plaire et pour aimer.
— J’ai été élevée dans les opinions monarchistes les plus exclusives.
— On vous a prouvé la supériorité d’un gouvernement héréditaire sur un gouvernement électif?
— On m'a dit qu'autrefois les femmes étaient servies et adorées, et que la galanterie avait fui du monde avec la royauté.
—Bon... et votre éducation politique a été faite I
— Qu’il y avait plus d’hommages pour nous à attendre sous un règne nobiliaire que sous celui des bourgeois et des financiers.
— Et le sort de la France a été réglé I
—Oui... Tenez, depuis mon enfance j’ai pris les couleurs blanches et vertes que vous représente ce bracelet de perles et d’émeraudes.
Elle tendit à Charles un bras frais et charmant, que le jeune • homme pressa vivement en regardant le bracelet.
— Ah I dit-elle en retirant doucement sa main , voici la lettre I... mais non, pas encore !
Daumont fit un geste imperceptible d’impatience.
— Aussi, reprit-elle, quand viendra une restauration nouvelle...
— Ah ! dit Charles, il y aura une seconde Restauration ?
— Je pourrai montrer à nos princes une loyale sujette, qui leur vient d'une province fidèle, où les fleurs de lis ne se sont jamais flétries pendant une douloureuse attente.
—Vos souverains légitimes vont donc bientôt rentrer en France ?
— Assurément, puisque tout le monde le désire.
— Et sans doute y travaille ?
— Par des vœux et des prières.
—Ah ! c’est bien, prononça Charles d’un ton grave.
Puis de l’accent le plus tendre :
— Mais, mon Dieu, Henriette, laissez donc les autres femmes réver des couronnes pour leurs princes ; mais vous, pouvezvous conspirer pour les autres, quand vous portez vous-même tous les diadèmes de beauté et de grâce et que vous régnez sur tous les cœurs I
Charles approchait déjà ses lèvres du front d’Henriette, et,
son bras enlaçait étroitement sa taille... II était temps que la marquise trouvât la lettre !
— ^Tenez! tenez! dit-elle en se dégageant vivement de ses bras, voici la lettre de la duchesse.
Daumont, quelque indifférence qu’il eût montrée pour les intérêts politiques, lut très-attentivement ce papier.
Il déchiffrait as.sez habilement pour un profane ces mots à double entente, ces phrases déguisées dont se composent les correspondances politiques.
—Ah I dit-il en parcourant ces pages, la duchesse vous dit que de tous les points de la France légale, il arrive des lettres qui pressent Henri V de tenter un retour dans ses Etats... Mais qu’il résiste. Elle ajoute qu’à la cour de l’auguste proscrit, tout le monde le pousse aussi vers la frontière de son royaume... Mais qu’il attend que la France vienne à lui I
Daumont répéta en baissant la tête d’un air de réflexion :
— C’est bien.
— Maintenant, venez vite ! dit Henriette en reprenant la lettre et la cachant soigneusement, venez vite... je tremble qu’on ne nous observe !
— Et quelle est la femme qui tremble, demanda Charles en souriant. Est-ce la royaliste ou bien?...
— Toutes deux, dit tendrement la marquise, puisqu’elles vous ont livré tous leurs secrets!
Ils rentrèrent ensemble dans le grand salon.
Quelques minutes après, Charles demanda à madame de Brikas la permission de se retirer avant les derniers morceaux de musique, pour se rendre à un rendez-vous d’affaires qui l’appelait.
—C’est bien, lui dit toujours à demi-voix la marquise, mais n'allez pas faire comme l’autre jour, où vous vous ôtes égaré et où, au lieu de passer tout droit dans l’antichambre, vous êtes allé prendre par le couloir qui passe devant ma chambre à coucher.
— Ah ! répondit Charles avec un sourire, c’est qu’il venait peut-être aussi de là un parfum d’héliotrope I
Puis il s’éclipsa.
Mais, malgré l’injonction qu’il venait de recevoir, Daumont 86 trompa encore de chemin.
La salle à manger était située entre le grand salon et l’antichambre. Charles s’assura, en traversant cette première pièce,
que la porte donnant dans l’antichambre, où étaient réunis tous les domestiques, était poussée. Il ouvrit celle qui donnait dans le couloir et y pénétra.
Une fois là, il trouva au bout de quelques pas l’entrée de la chambre à coucher de la marquise. Quelque étrange que fût une telle façon d’agir, il entra résolûment dans cette chambre.
Au fond de cette pièce s'ouvrait un cabinet de toilette rempli des mille jolis riens qui embellissent les soins de la personne. Ce cabinet prenait jour par la partie supérieure d’une porte, fermée d’une grande glace dépolie, qui donnait dans la pièce voisine, et s’entr’ouvrait à volonté pour donner de l'air en môme temps que de la lumière.
Ce fut près de ce vasistas que Daumont vint précipitamment se placer.
La pièce dans laquelle il s’entr’ouvrait était le cabinet de M. de Brikas.
Deux personnes s’y trouvaient en ce moment, le marquis et Laverrière.
Tous deux étaient assis devant une table, ils avaient le teint animé et essuyaient souvent leur visage humide de sueur. Leur tète penchée laissait voir une expression soucieuse, des plis profonds creusés sur le front, et pourtant, avec ces traits assombris, leurs yeux lançaient des regards vivement allumés.
Ces regards tombaient sur de légers papiers épars sur la table.
Le marquis et Laverrière se passaient ces papiers de l’un à l’autre, puis faisaient des comptes , traçaient des chiffres. Ensuite, le marquis rassembla les feuilles volantes et alla les enfermer dans un bureau, où, après avoir fait jouer un ressort secret, il les plaça dans une case cachée. Il en porta d’autres dans un secrétaire, qui était aussi à secret.
— Vous avez donc toujours peur ? dit en souriant Laverrière.
— Toujours, répondit M. de Brikas.
— Pauvre marquis I
— Mais, voyons, vous êtes bien sûr, Laverrière, de trouver l’ouvrier dont nous avons besoin ?
— Encore une fois, je vous le promets.
— Et TOUS pensez qu’il aura 6ni son travail dans une huitaine de jours ?
— Plus tôt s il est possible... Il faut terminer au plus vite celte affaire.
— Ouil... mais j’aime mieux attendre au jeudi que je vous ai indique I... Ma femme donne une fêle... Il n’y a personne alors dans cette partie de l’hôtei... nous aurons toute la nuit à nous.
— Et en parfaite sécurité.
— D'ailleurs... vous savez... un fourneau allumé derrière le devant de cheminée... et, au moindre bruit, tout est anéanti I
— Marquis... vous ne mourrez que de peur !
— J'aimerais encore mieux cela que de mourir aux...
— ChutI chutl... A jeudi donc... mais sans retard.
— Sans retard.
Daumont, après avoir passé une minute seulement appuyé contre le vasistas, sortit rapidement de la chambre à coucher, du couloir et gagna l’antichambre sans que personne s'aperçût cette fois de la distraction qui l’avait fait se tromper de chemin.
Il alla s'installer à la Maison-d’Or, où Laverrière vint bientôt le rejoindre ; et tous deux dînèrent gatment, en parlant avec une grande liberté d’esprit de choses indifférentes et légères.
ü5tE HALTE AU OABABET
Peu de temps après Charles Daumont sortit un soir de chez lui, seul et à pied ; il se dirigea vers la rue Saint-Lazare et entra là dans une des maisons de pauvre apparence, qui, par intervalle, bordent cette voie publique.
Quelques minutes plus tard, un jeune ouvrier sortait de l’allée de cette même masure.
Il portait une chemise de toile rousse, une blouse bleue, une casquette abaissée sur les yeux, mais qui laissait onduler, de chaque côté de la tête, des touffes de cheveux légèrement saupoudrés de plâtre, ainsi que l’épaule de la blouse, blanchie de celle poudre que le maçon avait sans doute reçue sur l’échelle.
Cet ouvrier était Charles... Charles, très-beau garçon dans cette toile rousse, que ne maintenait aucune cravate, et qui
faisait ressortir la blancheur de son cou, avec cet œil de plâtre qui adoucissait sa figure, très-bien tournée dans cette blouse qu’une c-ourroie serrait à la ceinture ; enfin, si bien de sa personne, qu'en se regardant dans la petite glace devant laquelle s’était opérée sa transformation, il n’avait pu s’empêcher de sourire à son image.
Cependant, quelque satisfait qu’il fût de sa bonne mine, il regarda, avant de se mettre en route, si la nuit était tombée, car il se souciait peu d’être reconnu en semblable équipage.
Il longea les boulevards jusqu’à la rue Saint-Martin, descendit de là vers la Halle, et entra dans le célèbre établissement de Paul Niquet, situé dans ce quartier.
Daumont, en entrant, baissa un peu le front, crispa le sourcil, et jeta dans l’intérieur un de ces regards larges et pénétrants qui n’appartenaient qu’à lui, et dans lequel il venait d’envelopper tous ceux qui jouaient aux cartes, fumaient et buvaient dans la boutique du marchand de vin.
Cet examen laissa sur ces traits un air d’insouciance. Il s’assit près du poêle de fer, qui, en cette saison d’été, servait de piédestal au chat.
La maison de Paul Niquet était un cabaret séculaire. Les grands murs et le plafond noircis jetaient un reflet sombre, que dissipaient mal quelques chandelles, et il y avait dans l’étendue des enfoncements plus sombres encore pour ceux qui ne voulaient pas être aperçus.
Les bancs, les tables, le plafond, les lambris, gardaient l’empreinte des vapeurs du vin bleu, qui, de temps immémorial, coulait dans celte enceinte.
Souvent on était venu en cet endroit déposer la sueur et la poussière amassées dans le travail du vol et de l’assassinat, se rafraîchir de leurs émotions violentes ; des blouses tachées de sang s’étaient assises sur ces bancs, des mains tachées de sang avaient touché à ces verres, des pièces tachées de sang avaient roulé sur ce comptoir.
Une telle pensée faisait paraître plus repoussante encore celte couche noire et humide des murailles, sans cesse épaissie par les miasmes du souffle aviné des buveurs.
Daumont y songeait, tout en caressant le chat... ce tigre hypocrite et dégénéré, qui était là comme le génie familier de la demeure, dans ce repaire des bandits de la ville.
La servante plaça près de lui une bouteille et un verre.
An bout de quelques instants, dcuxbommes entrèrent. Sans s’asseoir, ils se Crent servir à boire sur le bout de la table la plus rapprochée de la porte :
La tète penchée sur leur pot de vin, pariant vite et bas, ils échangèrent ce peu de paroles :
—Voyons... bois donc un coup tranquillement, mon pauvre Sans-Tache. ‘
— Certainement, je veux boire... je ne suis entré que parce que je mourais de soif.
— Eh bien I assieds-toi.
— Oui-da! Est-ce que je peux rester en compagnie, moi?
— Fais comme moi... déguise-toi... Regarde, j’ai tout l’attirail do marchand Boniface... joueur d’orgue, par surcrott.
— Je ne veux pas de ces mascarades... c’est trop béte et trop lâche.
— De prendre garde à soi.
— De se cacher éternellement sous des oripeaux du Mardi- Gras.
— Eh bien I fais comme tu voudras.v Encore un coup de vin.
—Non... je suis las... je vais rentrer moi... sous l’arche du pont Saint-Michel.
Il sortit,
Tripart-Boniface déposa son orgue de Barbarie sur l’appui intérieur de la fenêtre basse, et s'assit l’air jovial, les coudes appuyés sur la table.
Daumont fit transporter le pain elle fromage qu’on lui avait servis sur la table placée au centre des buveurs qui remplissaient la salle.
— Y a-t-il un crâne souper ici? demanda à haute voix Boniface. Je régale ce soir un ami.
— Mais il régale donc toujours ce satané Boniface ! dit un des assistants. Hier, c’était l’un, aujourd’hui, c’est l'autre... il ne sort pas des noces et festins.
— Tu as donc trouvé la Californie dans ta boutique do ferrailles et d’oiseaux, mon vieux? dit un autre.
— Mais oui... les affaires vont un peu, dit le bonhomme. De notre temps, les serins font fortune, les singes sont fort goûtés... et on en fait quoique chose.
- Pourquoi roules-tu toujours ton orgue dans les rues ?
— L’habitude... Le soir, quand ma boutique est fermée.
j’aime à me promener*et à faire de la musique... à prendre l’air, et à donner des airs aux autres.... Hein I il est joli ce* lui-Ià !
— Après, tu viens t'attabler ici et régaler les camarades.
— Par ma foi, oui !... Ce soir je paie la 6ne gibelotte à un ami... et nous allons nous donner les airs du cabinet particulier, ajouta-t-il en étendant la main à sa droite.
— Dis donc, père Boniface... le cossu... le flambard... Quandf ce sera notre tour de tâter de la gibelotte... hein, tu le diras? demandèrent un grand nombre de voix à la fois.
— Ça va !... ça va I... je paie, je régale qui voudra, répondit gaillardement Boniface. }
On se souvient que Tripart était en ce moment-là très à son aise des fonds puisés dans les meubles qu’il fouillait en les déménageant, dans l’incendie de la rue des Saints-Pères.
— Âh I tiens, reprit-il aussitôt, voilà mon convive... Sois le bienvenu, Perrotte, je t’attendais.
Celui qui venait d’entrer était un gros garçon d’une vingtaine d’années, mal mis, de mauvaise mine. Boniface le Bipasser dans le cabinet qu’il avait désigné.
C’était un retranchement pratiqué d’un côté de la salle, et séparé de celle-ci par une cloison vitrée. Il se trouvait à droite en entrant dans l’établissement et en face du comptoir. Deux tables placées en longueur de chaque côté de la porte .vitrée laissaient seulement passage pour y arriver.
Daumont, en ce moment-là, fit apporter ce qu’on lui avait servi sur l’une des tables qui se trouvaient devant cette porte du cabinet particulier. :
-^Est-il agaçant, ce gars-Ià, avec ces changements de place, disait la servante, en exécutant cet ordre. On n’a jamais vu un consommateur plus vagabond que ça !
Charles commença seulement alors son souper. 11 se leva d’abord, roula de la mie de pain dans le creux de sa main, qu’il alla appuyer furtivement sur le crochet qui retenait le loquet de la porte du cabinet, puis il revint à sa place, et se mit bravement à manger.
Une de ses mains était enveloppée d’un mouchoir bleu, comme si elle eût été blessée, et l’autre enfoncée danssablouse; car il n’eût pu déguiser ces belles mains, dont la finesse et la blancheur l'eussent trahi. Mais il se servait pour souper de celle qui lui restait de libre , quoique enveloppée ; et U était
admirable qu’nn faehionable tel que Charles sût si bien manger du pain et du fromage et les arroséi* de vin bleu.
En ce momenl-là une nouvelle pratique arrivait vers la mai- *, son de Paul Niquet.
C’était notre vieille connaissance, le chiffonnier Antoine Miro.
' Avant d’entrer, le rôdeur de nuit déposa sa lanterne entre .* deux barreaux sur l’appui extérieur de la fenêtre, tira un pa- ' pier de sa poche, posa ses lunettes sur son nez , et se mil à marmoter dans sa barbe :
’ € Age vingt et quelques années... taille petite... viscge long.,, cheveux TOUX... yeux bleus bordés de rouge... peau * blanche... signes particuliers aucuns. •
—Bon, ajouta-t-il, le gaillard dont on se méfie va souvent chez Paul Niquet... il s’agit de l’y rencontrer et de l’y suivre adroitement pour connaître son domicile. . On verra à s’acquitter de cola. . pour un vieil agent diplomatique du gouvernement la mission n'est pas difficile.
Antoine entra, ôta son bonnet à la compagnie, alla déposer sa hotte sur la seconde fenêtre... de manière qu’elle fît le pendant de l’orgue de Boniface, et que les deux côtés de la porte d’entrée furent également décorés... puis le bonhomme vint prendre place dans la salle.
— Bonjour, bonjour, père Miro, dirent ensemble les buveurs.
Il y a longtemps qu’on ne vous a vu par ici.
— Aussi, répondit le chiffonnier, je me suis levé de bonne heure pour vous trouver, les amis.
— Comment, de bonne heure, pour arriver à huit heures du soir I
—Il est huit heures du matin, ne vous en déplaise.
— AhI oui... à la montre du chiffonnier..., puis , quand le jour viendra...
— U sera six heures du soir.
— Pour toi, l’oiseau de nuit.
— Vous voyez qu’il n’y a rien de sûr dans le monde, et que tout dépend de la manière de voir.
— Antoine, satisfait de n’avoir pas ouvert la bouche sans qu’il n’en sortit un brin de philosophie, s’assit à la table la ^ plus proche de lui, et qui se trouvait placée contre la porte du cabinet, en face de celle qu’occupait Daumont.
Celui-ci, à la vue de Miro, crut connaître un peu celte
figure-là, et avança davantage la visière de sa casquette surses yeux. Pour Antoine, quoique chargé de représenter l’œtl de la police en petit, il n’avait pas la vue longue et ne remarqua pas son vis-à-vis.
Dès qu'il fut à table , Antoine croisa les mains, baissa les yeux, se recueillit comme quelqu’un qui va dire son Bénédicité, et se murmura à lui-méme :
— Un coup, deux coups, trois coups.... mais non pas quatre I... C'est ce qu'il faut te dire sans cesse pour que ta raison ne soit pas troublée du plus petit nuage, mon vieux t
Mais soudain, après avoir jeté un regard dans l’intérieur du cabinet particulier, il reprit :
— Tiens! tiens! tiens!... ce jeune garçon que voilà... yeux bleus bordés de rouge, peau blanche... c’est mon visage tricolore I Oui, le reste va aussi an signalement... C'est bien cela... Attention au commandement, mon brave Antoine ! ton gouvernement te regarde !
Quelques instants se passèrent.
Daumont, après avoir bien soupé, croisa les bras sur la table, et appuya dessus sa tête appesantie, dans l’attitude où on sommeille au cabaret. Peu à peu sa poitrine marqua les mouvements d'un souffle fort et régulier.
Antoine, qui s’égayait à mesure qu’il buvait, et qui avaitsans y songer laissé passer le fatal nombre quatre, commençait à fredonner, à faire danser son couteau sur la table et à marquer la mesure du pied.
Boniface et son convive achevaient de dîner dans le cabinet particulier.
—Maintenant que nous voilà bien restaurés, dit le premier , parlons d’affaires.
Le jeune Perrotte fit un signe d’assentiment ; mais d’abord, par instinct de prudence, il se leva pour aller fermer la porte.
Par deux fois il la tira, et deux fois le loquet ne s’accrochant pas la porte se rouvrit et vint lourdement retomber sur ses gonds.
— Laisse i etto porte, dit Boniface ; si tu la fermes, on étouflera ici... El qui diable veux-tu qui nous entende !
— Mais ces gons-là? dit le jeune garçon.
— Ce butor-là?.... 11 dort comme dans son lit... Le vieux de ce côté ?... Il ne s’occupe pas de nous... et puis il doit être sourd.
Les autres buveurs du cabaret étaient trop éloignés pour rien entendre.
Perrotie vint se rasseoir vers la table.
— Nous disons donc, mon garçon, reprit Tripart-Boniface, que tu es bien heureux de demeurer dans mon voisinage et d’avoir été remarqué par moi, puisque je vais te faire gagner des mille et des cents.
— Mais il faut savoir si c’est vrai, dit Perrotte.
— Voyons, tu es un peu dessinateur, un peu graveur... tout *
à fait mauvais sujet... tu barbouilles quelquefois dans ton ,
atelier, tu cours plus souvent dans les guinguettes... A com> bien cela ramène-t-il tes journées?
— A huit ou dix francs, quand je travaille.
— Un jour par semaine... tu te trouves avoir ainsi une vingtaine de sous à manger par jour ; ce n’est pas gras ; aussi montres-tu une piètre mine I Moi, je t’apporte de l’ouvrage à gagner des ponts d'or !
Boniface tira de son gousset des billets de commerçants ornés de gravures.
— Vois-tu, dit-il, les vignettes qui forment ces tètes de billets et encadrent le nom de celui qui s’en sert... l’un tout en noir... l’autre en lettres blanches sur un fond bleu... peuxtu faire des gravures comme celles-ci ?
— Ce n’est pas difficile.
— Tout à fait semblables ?... Ces guirlandes de petites fleurs, sans oublier les oiseaux du coin ?
— Pourquoi donc oublierais-je les oiseaux ?
— Et tu peux faire cela sans te gêner?...
— En deux ou trois jours.
— Eh bien, on te les paie deux cents francs pièce... Hein, c’est beau !
— Non, ce n’est pas beau... je crains le revers de la médaille.
— Je ne connais pas cela, le revers de la médaille.
— ^Tant mieux pour toi... heureux Boniface I
— Enfin, tu acceptes?
— Du tout... D'abord pourquoi est-ce que ces messieurs ■ veulent faire imiter ces têtes de billet, puisqu’ils doivent avoir’ la planche ?
— Ils l’ont perdue.
— Pourquoi les paient-ils le double de leur valeur ?
—Parce qulla sont philanthropes.
— Pourquoi te chargent-ils de la commande, au lieu de l’apporter eux -mêmes ?
— Parce qu’ils sont enrhumés.
— Et c’est à eux que je rendrai l’ouvrage?
— Non J ce sera à moi... et je leur ferai passer. |
— Parce qu’ils sont enrhumés ? J
— Que de mais et de si !... as-tu bientôt fini? i
— Non, j’aperçois là-dessous quoique chose de ténébreux. i
—Et les enfants ont peur de la nuit I... Mais, mon gaillard, d’après ce qu’on m’avait dit de toi, je ne te croyais pas si timide. i
— C’est précisément... il ne faut pas charger ses comptes avec la police.
— Mais soixante francs au moins par jour... songe donc !
En ce moment, on entendit une voix lente et profonde, qui, semblable aux oracles parlant autrefois dans les nuages, s'élevait au sein de l’épaisse fumée de tabac qui remplissait la taverne... C’était le vieil Antoine Mlro, tout à fait en gaieté, { qui chantait :
J’arais vingt francs la semaine dernière.
Ce doux trésor taisait battre mon coeiir...
— Tiens ! ne dirait-on pas une voix d’en haut qui te parle? dit Boniface au jeune homme.
— Ecoute I si vingt francs font battre le coBor de joie ,
’ qu’est-ce donc que soixante ?
Le chiffonnier continuait :
Je commençai par me faire une bosse
De petit bleu et de mets succulents...
— Oh I c’est bien cela ! dit Boniface. Le vin, c’est la galté de l’esprit ; c'est la santé du cœur... Avec le vin, on a tout ce qu’on désire et autre chose encore. Les rois n'ont que leurs royaumes, les buveurs ont l'univers I
On entendit encore ;
J’étais en tonds. Rose tut peu cruelle.
J’obtins son cieur pour un punch bien brOIant...
— Comme c'est bien là la voix de a sagesse I reprit Boniface. Tout le secret du bonheur est dans ces simples paroles...
L'argent ne connaît point de cmelles... On voit les beaux garçons, les gens d’esprit soupirer des siècles san < faire un pas, et, avec une pièce de cent sous changée en punch, on emporte la place l
voix s'affaiblit ; on n’entendit plus que ces mots venir du sein des nuages :
Pliu Je TieiUis, plat J’ tuis dans la débine ;
Que je Tondrais atoir toujours vingt francs I
— Ecoute I... écoute !... dit encore Boniface. C’est à prendre la ^e en dégoût, quand on voit le diable au fond de sa marmite, et qu’on n’a que des idées d’honneur et de probité pour se consoler... Dans la vieillesse, qui est le temps des saines idées et de la raison , l'homme désire avoir vingt francs !
— Pardi I il y a longtemps que je sais cela 1 s’écria à son tour le petit blondin Perrotte, et, en parlant ainsi, père Boniface, tu prêcheras toujours des convertis I
— Eh bien I veux-tu, oui ou non, gagner l’argent que je te propose?... Animal... réponds donc!
— Ma foi oui, après tout... qui ne risque rien n’a rien.
— Ah !... tu as prêté l’oreille à la voix de la sagesse... qui venait de là !
— In vino veritas... Donnez-moi les modèles ; je me charge de ces gravures.
Les billets ornés de vignettes passèrent de la poche de Boniface dans celle de Perrotte. Tous deux burent encore quelques coups de vin, puis ils se levèrent de table. Boniface alla payer au comptoir, en flairant, avant de la jeter, la pièce de cent sons qu'il déboursait, car il lui semblait toujours que l’argent enlevé dans ces jolis meubles do grandes dames sentait bon. Ensuite, il reprit son orgue et il sortit avec son jeune et digne compagnon.
Le bon Antoine venait de finir sa chanson ; sa bouteille était également achevée.
Alors il demanda un verre d’eau pour dissiper les légères vapeurs qui dansaient dans son cerveau et faisaient tout tourner et miroiter devant sa vue.
Après s’être frotté les yeux, il regarda dans le cabinet particulier.
— Cré nom d’un chien I dit-il, le visage tricolore a dis-
paru !... Je le tenais là, et je l’ai laissé glisser entre mes doigts sans savoir pourquoi ni comment... Âh bien ! si mon gouvernement me regarde, il me voit faire de jolies choses.
Le chiffonnier reprit sa hotte et sortit tout en se disant à lui-mème : '
—Il ne faut pas trop te désoler pour cela, mon pauvre Miro... tout homme est sujet à l’erreur, après tout... un vieux diplomate comme un autre.
Charles Daumont alors sortit subitement de son sommeil, et quitta aussi la maison de Paul Niquet.
Le jeune élégant ne se sentait sans doute pas trop mal à l’aise dans sa blouse, car, chemin faisant, il s'arrêtait parfois à regarder les passants. Il flânait aux devantures des cafés et des magasins.
Même au bout de son chemin, il se mit à siffler pour se distraire et compléter son déguisement.
Comme il passait derrière l’église Notre-Damo-de-Lorette, dans un endroit éclairé par le bec de gaz, une dame de haute apparence sortait de cette église, dans laquelle venait de finir un office du soir.
A l’instant même où cette dame passait près de lui, sans qu’il l’eût encore remarquée, elle laissa tomber son mouchoir.
Charles, par un mouvement tout machinal, releva ce mouchoir, et interrompit l’air qu’il sifflait pour dire :
— Madame, vous perdez...
n n’acheva pas... il était en face d’Emilie...
Emilie, les yeux grands ouverts, l’haleine suspendue, regardait ces traits que le gaz venait éclairer... cet ouvrier qui ressemblait tant à Charles !... ou cet étrange Charles, qui tout à coup ressemblait si bien à un ouvrier I...
Pour Charles, soit que l’excessif étonnement de madame de Lauréal allât jusqu’à devenir amusant, soit que le souvenir de la bonne mine qu’il avait sous cet accoutrement lui rendit la surprise moins désagréable, il se mit à rire.
— Eh bieni oui, dit-il, c’est moi... Est-ce donc une chose si exorbitante, mon Dieu, que de changer l’éloffe d’un vêtement et de le porter d’une forme au lieu de l’autre I Est-ce que nous sommes aux arrêts dans l’habit noir et le chapeau rond I
Emilie, toujours immobile, l’écoutait sans le comprendre.
— Allons f il faut l’avouer, reprit-il, c’est une fantaisie de jeune homme... un pari avec quelques amis,., et puis, peutêtre le souvenir de ma première profession, qui me fait trouver un certain charme à prendre un moment le rôle d’un autre personnage.
Cependant, ne pouvant, sous l’habit qu’il portait, offrir son bras à madame de Lauréal, il la salua et reprit son chemin.
Au bout de quelques pas, avant d’entrer dans la rue Saint- Lazare, il retourna la tête.
Emilie regardait le mouchoir qu’il lui avait rendu, en restant toujours dans la même position, et semblait changée en statue de pierre.
Charles comprit seulement alors combien avait été funeste le hasard de cette rencontre, lorsque déjà plusieurs fois, le diable s'en mêlant, il avait été aperçu par Emilie dans des situations étranges ; il comprit que c’étaient les soupçons accumulés dans l’esprit de la jeune femme qui courbaient ainsi sa têle ; il sentit venir, dans une prévision douloureuse, un dénoûment qu’il redoutait profondément dans le secret de son âme.
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LA OHAHBKB A COUCHEB.
Les échos de la rue Saint-Florentin résonnaient on jour du plus mélancolique des airs populaires : Quand vous verrez tomber, tomber les feuilles mortes, etc., et de loin en loin les fenêtres s’ouvraient pour jeter un sou au vieux joueur d’orgue qui le faisait entendre.
Parmi ces fenêtres, il s’ea trouva une qui appartenait à l'appartement de madame de Miroville. Ce fut Laverrière qui y parut tout habillé, le chapeau en tète et la canne à la main, et qui, après avoir regardé au dehors, se hâta de descendre dans la rue.
11 y trouva le joueur d’orgue, son père.
— AhI enfin, s’écria-t-il, vous voilà!
— Tu m’attendais, dit Tripart. Aussi je me suis fait entendre de loin.
—Oui... avec votre air lugubre... et de mauvais présage.
— Sois tranquille, mon enfant, tu n’es pas assez innocent pour tomber avec les feuilles des champs !
— Bien... bien., l’artiste a-t-il été de parole?... m'apportezvous les copies demandées?... sont-elles exactes?...
—Oui, j'ai cela, répondit Tripart en fouillant dans sa poche.
— Oh ! donnez! donnez!...
Catharina vint vivement se jeter entre eux.
—Tenez, monsieur Laverrière, dit-elle, voilà vos gants que vous avez laissés tomber en courant... Us sont un peu trop parfumés... M. is cela passera à l’air.
Puis la femme de chambre s'éloigna.
— 'Voici, reprit Tripart, en gardant la petite liasse de papiers dans sa main, voici les deux billets de commerçants que ta m’as donnés pour modèles, puis les deux planches où ils sont imités et douze épreuves tirées.
—Ah ! merci, mon père I s’écria avec efifusion Laverrière.
— n parait que le besoin s’en fait sentir... Mais un moment... un moment!...
— Voyons, mon père,... ces papiers...
Catharina reparut sur le seuil de la porte et fît signe à Laverrière d’approcher.
— Vous savez que je suis de vos amies, monsieur Laverrière, dit-elle, eh bien, je vous y engage, n’allez pas si souvent chez ce marquis de Brikas... 11 parait que sa femme est trèsjolie... et madame en est jalouse.
— Merci, Catharina, répondit le jeune homme : laisse*moi.
Elle s’éloigna et Laverrière revint à son père.
— Ah 1 diable, dit Tripart qui avait l’oreille fine, c’est donc un marquis qui est ton associé dans cette affaire?... Mais n’importe, mon garçon, j’ai payé comptant les quatre cents francs au graveur, qui n’aurait pas livré l’ouvrage sans cela... Et je tiens à être remboursé... quelle garantie m’offres-tu?
— Hélas! mon père, répondit Laverrière, je n’ai que ma parole et vous n’en voudriez pas.
— Je ne prêterai pas une obole dessus... Mais je te vois là deux boutons de chemise en diamant, qui me semblent pouvoir faire l’affaire.
— Mais ils valent cinq cents francs I
— Et ma commission donc? penses-tu que je veuille avoir dépensé cinq francs chez Paul Niquet pour rien I
— Ah I mon père vous me dépouillez dans le moment où • j’aurais le plus besoin de tous mes avantages I
— Je ne lâche rien sans cela, mon cher fils, quatre cents francs de déboursés, cent pour ma commission... quand tu m’apporteras la somme, je te rendrai les diamants.
— Allons I le sacrifice en est fait, dit Laverrière en tendant à son père le gage qu’il demandait.
Il tendait la main pour recevoir les papiers en retour, lorsqu’il s’arrêta.
C’était toujours Catherine I
— Ah 1 vous êtes encore là? dit-elle en accourant. Eh bien ! dites donc, monsieur Laverrière, ne manquez pas d’apporter des oranges glacées à madame... elle n’était pas contente hier que vous eussiez oublié cela.
—Oui, j’en apporterai ! dit-il avec impatience.
— Et des dragées pour les deux singes.
— Tout le monde sera satisfait... Il suffit.
— Madame est très-bien disposée pour vous en ce moment... elle songe à vous faire présent de ce joli cheval alezan dont vous avez envie... Ainsi, ménagez-lal
— C’est bon!... c’est bon, Catharinal
La femme de chambre s’en retourna.
Laverrière s’empara enfin des billets.
— ^Tiens, dit le bon père en les lâchant. Et je te donne encore un conseil par-dessus le marché.
— Donnez, mon père.
— Tu fais de faux billets à ce que je vois... ça vous va à vous autres, les bandits muscadins... C’est un vol qui ne fatigue pas les traits, qui ne gâte pas les mains, qui n’abtme pas la toilette... comme nous pauvres diables, quand nous passons les nuits pour crocheter une devanture de boutique... ou que nous nous sauvons d’un appartement dévalisé par les toits. . . Cela vous laisse frais, jolis, gracieux... Mais cela vous mène également aux galères.
— Ah ! mon père I...
— Mon Dieu, nous y allons tous. . . il ne faut pas l’oublier... Moi, j’y vais la lime et la scie à la main, et en marchant dans la boue... toi, sur le joli cheval que va te donner madame de Miroville, et la valise pleine de l’argentobtenu par des faux... Mais nous nous retrouverons tous deux... au bout du chemin.
— Mon père, est-ce pour me dire de semblables choses...
—Non, car j’allais ajouter qu'il faut y arriver le plus tard possible. Pour cela, je te conseille de disséminer le plus que tu pourras les faux billets ; de n’en jamais donner deux au même porteur ; de tâcher qu’il passent par un grand nombre demains, afin de mieux égarer les recherches ; de les escompter de préférence chez les hommes d'affaires les plus tarés, dans les maisons de banque les plus borgnes, afin qu’une grande partie de la suspicion tombe sur ces gens-là et qu’il en reste moins sur ta tète.
—Eh I mon père, c’est ce que j’ai déjà fait.
— Alors, je vois que tu n’en es pas à ton coup d’essai... et je te laisse voler de tes propres ailes.
Cependant le joueur d'orgue secoua la tête en s’éloignant, et reprit sa complainte ; Quand vous verrez tomber, tomber...
Laverrière courut chez le marquis de Brikas, et tous deux prirent rendez-vous pour travailler dans la soirée de ce jour même qui était celle de la fête donnée par la marquise.
Le soir, en effet, les salons de cette opulente maison étaient remplis d’une foule brillante.
Le concert dura de dix heures à minuit; la musique parut un peu longue, mais il fallait cet intervalle de temps, pendant lequel la disposition du cercle permettait d'apprécier les magnifiques toilettes des femmes, de jouir de l'elTet prestigieux des fleurs et des pierreries, et d’établir les signes télégraphiques des regards qui décident des engagements aux premiers quadrilles, lesquels aussi décident d’ordinaire des amours de la soirée.
Ensuite le salon changea de coup d’œil avec la danse. La foule du bal multipliée par le mouvement, et répétée dans la profondeur des lambris de glace, sembla étendre à l’infini ses gracieux tourbillons. A cette heure, on vit aussi s’allumer de tous côtés l’éclat de la joie, du sourire, bien au-dessus de celui des parures; la réunion devint vraiment une fête et les heures passèrent rapidement pour le reste de la nuit.
La marquise était réellement la reine du bal. Elle dansait souvent avec Charles Daumont et, outre sa souveraineté de maîtresse de maison, sa beauté, sa parure incontestablement supérieures, elle avait sur le front un diadème, le joyeux orgueil de la danseuse qui attire les hommages de l’homme le plus à la mode.
Avec l’animation de la danse, le luxe et l'abondance des rafraîchissements, où les sorbets les plus exquis, les breuvages les plus généreux venaient sans cesse renouveler les forces des danseurs, la fête de la marquise obtint le succès d'un bal, qui est de durer jusqu’à cinq heures du matin.
En6n, au petit jour, les voitures commencèrent à défiler, et peu à peu les salons devinrent vides.
Quoique le jour fût levé au dehors, on était encore dans la nuit à I hôtel où les persiennes et les rideaux étaient partout fermés, où des bougies circulaient dans tout l’appartement à la place des lustres éteints.
Madame de Brikas, accablée de fatigue, laissa sa femme de chambre donner à sa place le coup d’œil du maître dans la maison bouleversée, et se hâta de se retirer.
Elle jeta là tout en bâillant son bouquet et son éventail, et se dirigea vers sa chambre ; son pas était engourdi, et, chemin faisant, elle s’essuyait le front, en repoussant négligemment ses bandeaux de cheveux ondés, dont elle avait jusque-là soigneusement respecté l’ordonnance.
La chambre à coucher n’était éclairée que par la veilleuse qu’on avait préparée... La marquise au moment d’entrer crut voir l'ombre d’un homme glisser sur le parquet.
Elle s’arrêta une seconde ; mais, réfléchissant que c’était un domestique qui devait être là, elle continua d'avancer et referma la porte derrière elle,
A la lueur de la lampe de nuit, elle vit Charles Daumont, et jeta un grand cri.
Charles avait le bras appuyé sur le marbre de la cheminée, et soutenait sa tête dans sa main... à peu près dans l’attitude de ces statues des tombeaux qu’on voit penchées sur une urne, et dont sa hgure offrait aussi la pâleur, la beauté, le calme mélancolique.
Quel que fût le charme puissant qui attirât la marquise vers le séduisant Daumont, son premier mouvement fut tout de terreur, et elle allait peut-être répéter un cri imprudent, lorsqu’un vif mouvement de Charles la retint.
— Mais vous êtes donc fou, monsieur I s’écria-t-elle de me compromettre ainsi.
— Henriette, écoutez-moil dit Charles de sa voix la plus pénétrante.
— Non... vons êtes fou... autrement il serait impossible de vous voir là.
— Mon Dieu... écoutez-moü... Après une nuit entière passée près de vous au milieu du monde, à m’enivrer d’amour, sans pouvoir vous dire un seul mol qui ne fût pas entendu, sans pouvoir une fois seulement poser mes lèvres sur votre main... Après tant d’entraînements passionnés, unis à tant do contrainte mortelle. . . Oh ! s’il m’avait fallu sortir encore ainsi sans vous voir seule une minute... j'en serais mort... Ne sachant plus ce que je faisais, je suis entré ici... Pardonnez k l'amour plus fort que moi I.., pardon au délire I
Il était à genoux devant elle : il couvrait de baisers ardents ses mains et les plis flottants do sa robe de gaze.
La marquise ne pouvait s’empêcher d’admettre les raisons ’ que lui donnait Charles; elle commençait à le trouver moins insensé, et no repoussait pas trop rigoureusemunt ses étreintes.
— Maintenant, dit-elle après avoir serré la main qui retenait fortement la sienne, maintenant la minute que vous demandiez est passée... Ainsi, sortez, sortez vite!
—Madame, dit Charles avec un accent de soumission adorable, je le voudrais pour vous obéir... mais comment puis-je traverser ce long appartement tout rempli de vos gens.
— Vous direz que vous êtes sorti le dernier.
— Mais c’est de votre chambre à coucher... qu’on me verra sortir...
— Vous direz ce que vous voudrez.
— 11 n’y a rien de possible à dire.
— Alors, il ne fallait pas venir... Me voilà dans uno belle position en vérité I
— Que craignez-vous, madame?
— Mais, monsieur, ma femme de chambre va venir me déshabiller.
— Empêchez-la d’entrer.
— Que pensera-t-elle?... Elle sait bien que je ne peux pas quitter seule tons ces chiffons-là.
La marquise passait avec violence les doigts dans ses bracelets de diamants, dont le ressort solide ne s’ouvrait point... Elle tâchait d’arracher sa couronne de roses bleues, mais elle se tirait affreusement les cheveux, sans parvenir à détacher ces fleurs fixées par mille épingles.
— Vous !e voyez, monsieur, dit-elle avec désespoir, que voulez-vous donc que je fasse ?
— Je n’en sais rien, madame, dit sincèrement Charles.
— Je ne puis persuader à ma femme de chambre que je vais me coucher avec une couronne de roses bleues et un bouquet pareil.
—Il m’est également impossible de n’étre pas ici en ce moment.
— 11 ne fallait pas y venir.
— Au lieu de me faire des reproches, réfléchissez... Il y a peut-être des moyens tout simples... Tenez, par exemple, celui-ci. Permeltez-moi d’entrer dans votre cabinet de toilette, où personne ne pourra m’apercevoir, et laissez venir votre femme de chambre comme de coutume vous déshabiller et vous mettre au lit.
— Pendant que vous serez dans ma chambre!... Et vous trouvez cela tout simple I
— Ensuite... dans quelques heures... tout le monde sera dans le premier sommeil... et on dort bien après une nuit de bal... je pourrai sortir de chez vous sans être entendu... Le concierge, qui dormira aussi... me prendra pour un de vos domestiques qui sort de bonne heure... et je serai bientôt loin d’ici.
— Vous vous évaderez comme un voleur... ou bien...
— Comme un amant heureux... après avoir passé ces heures nocturnes à côté de votre chambre !... Hélas ! oui I
— Et vous trouvez cela tout simple?
— Puisqu’on ne peut faire mieux.
— Mon Dieu... on va venir!
Et la marquise tordait ses mains avec impatience, promenait autour d'elle des regards d’oiseau effarouché, frappait des pieds sur le parquet tant qu'elle avait de force.
— Ne craignez rien, madame, dit Charles, j’aurai toujours x
le temps de me jeter dans ce cabinet.
—Mais je ne veux pas que vous restiez là, reprit-elle, je ne veux pas'...
— O madame! dit Charles d’un accent exalté et entraînant, vous savez bien que le respect est proportionné à l’amcur, que, plus on idolâtre une femme, plus on est soumis devant elle, et tremblant à la pensée de l’irriter par le moindre
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transport coupable... Alors, que pouvez-vous donc craindre de moi I
— Non... rien... dit la marquise. Mais celte sécurité-là est trop dangereuse I... Il vaut mieux que vous sortiez à tout prix.
La figure de Charles changea subitement; ses sourcils se contractèrent, son regard s’éteignit, ses traits détendus prirent un air dur et froid, et il dit d'une voix changée aussi, de la voix d un homme qui perd patience.
— Madame, après tout... si vous le voulez, je ne reviendrai Jamais ici.. Mais il faut que je reste chez vous la fin de cette nuiti
La marquise le regarda épouvantée.
— Mon Dieu! murmura-t-elle d’un accent étouffé, qu’avezvous? Est-ce un accès de délire?...
Mais cette expression étrange avait passé avec la rapidité de l'éclair.
Plus que jamais les traits de Charles peignaient une indicible tendresse : ses grands yeux étaient humides et rayonnants, sa poitrine se soulevait dans une émotion palpitante, ses mains se joignaient frémissantes, et sa voix harmonieuse avait repris toute la séduction de l’amour.
— Henriette! Henriette! disait-il, pardonne-moi d’employer tous lus cris de l’âme pour te toucher... même celui du désespoir !... mais il faut que je m’enivre du bonheur d’être là , près de toi... de respirer l’air que tu respires... de sentir les parfums exhalés de tes vêtements efOeurer mon front brûlant... de compter les souffles de tes lèvres, auxquels répondent les battements de mon cœur... 11 faut que je goûte cet indicible bonheur .. ensuite, je mourrai heureux! sans rien demander, sans rien attendre I
—Est-il bien vrai? dit la jeune femme palpitante, Charles, tu le promets?...
— Je le jure î
— Eh bien!... eh bien! quêta folle envie soit satisfaite... puisque ce sera la dernière.
Il était temps que la marquise donnât son consentement, car on entendait les pas de la femme de chambre, et Daumont n’eut que le temps de se jeter dans le cabinet de toilette et de refermer la porte derrière lui avant que cette femme entrât.
Madame de Brikas, sous prétexte de fatigue, hâta autant
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que possible les menus détails du coucher, et laissa toutes choses à moitié faites.
Mais, lorsqu’elle fut au lit, la femme de chambre rôda encore quelque temps pour remettre les diamants dans leurs écrins et ranger divers autres objets de toilette.
C’était un moment de repos, où la marquise se trouvait gardée par la présence de cette femme et où ses émotions étaient forcément suspendues ; elle l’employa à se recueillir.
Madame Henriettede Brikas était cependant moins agitée et inquiète qu’une autre ne se fût trouvée à sa place.
Elle n’avait pas de terreur au sujet de son mari, qui ne mettait jamais les pieds dans sa chambre. Du reste, son caractère était léger, sa conscience facile ; sa conduite un peu inconséquente, si ce n’était coupable, l’avait déjà mise parfois dans des situations à peu près analogues.
Ainsi, en se recueillant, en préparant les sages exhortations qu’elle adresserait à Charles, lorsqu’il reviendrait tendre et soumis s’agenouiller devant son lit, sa tête s’appesantissait d’une manière irrésistible, elle pliait sous l’excès de fatigue qu’avaient apporté une nuit de bal et les émotions les plus vives...
Enfin la marquise s’endormit.
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LB8 FINANCIERS NOCTUENE3.
Pendant cela, Laverrière et le marquis de Brikas étaient enfermés dans le cabinet de travail de ce dernier.
Depuis le soir, ils étaient là, et ils n'avaient entendu ni le son des heures marquées par la pendule, ni le bruit de la fête, ni le départ des voitures annonçant qu’elle était terminée, ni le moindre son du dehors... Us étaient tout à leur œuvre.
Dans le cabinet entièrement sombre, une table seule était éclairée par la lumière restreinte, mais très-vive, d’une lampe sous son large abat-jour. Sur le tapis de la table, étaient dispersés de légers papiers, que le marquis et Laverrière, les coudes posés sur le tapis, la tête appuyée dans la paume de leurs deux mains, considéraient encore en y ajoutant parfois de légers traits de plume.
Le jour commençait à rayer les rideaux de fenêtre de lignes blanches à travers les persiennes fermées ; la lampe baissait; la fatigue pâlissait les traits et plombait les yeux des Ira- \ vailleurs, sans qu’ils fussent avertis par ces signes intérieurs pas plus qu’ils ne l’avaient été par ceux du dehors.
Les billets à têtes gravées, apportés par Laverrière, étaient maintenant remplis des chiffres annonçant la valeur de la somme, la date de l’échéance et la signature du commerçant ' dont le nom était gravé dans leur élégante vignette.
Il y avait aussi sur la table, dans de petits flacons, divers ingrédients et produits chimiques servant à faire paraître l’écriture plus ancienne et à donner au papier un peu freissé une légère teinte de vétusté.
Les deux associés avaient contrefait dans cette nuit-là des billets de maisons de banque d’Angleterre et d'Allemagne.
Et il n'était pas étonnant qu’ils eussent oublié l’heure; l’ardeur de ce travail est la fièvre du jeu, mais plus exaltée, plus puissante, car on joue contre la société entière, et on livre au hasard toute son existence en gagnant d’un coup une fortune ou en restant pour toujours condamné et flétri.
— Le plus difficile reste à faire, dit le marquis après un long silence ; il faut mettre en circulation ces valeurs l
— Oui, difficile, mais non pas impossible. Dieu merci, répondit Laverrière, puisque nous y sommes déjà parvenus, et que nos traites précédentes sont allées s’égarer on ne sait où, sans qu’on en ait découvert les auteurs.
— Cette fois, nous avons changé la forme ; ces billets gravés ont plus d’authenticité que les premiers.
— Ils seront aussi moins connus sur la place, portant le cachet de maisons de banque étrangères.
— Mais ne les séparez donc pas, Laverrière ! dit avec impatience le marquis, je veux qu’ils restent là, tout rangés sous la main, afin qu’au moindre bruit suspect...
— Ils soient anéantis.
—A propos de cela, regardez si le fourneau est toujours allumé.
Laverrière se leva , ouvrit à dèmi un devant de cheminée , qui cachait parfaitement un réchaud plein de braise rouge.
— Oui , toujours, dit-il en revenant s’asseoir. Et s’il vous prend quelque panique...
— Je mets tous les billets au feu I dit le marquis. Les cendres ne parlent pas.
— Mais toute notre fortune serait anéantie.... Heureusement il n’est pas probable qu'on vienne vous troubler.... Vos gens sont accoutumés à vous voir coucher tard, et n’entrent pas chez vous, n’est-ce pas?
— Non... jamais, sans que je ne sonne.
— La porte d’entrée est fermée au verrou et cette sortie
dérobée...
— Donne dans l'appartement de ma femme Mais elle est
condamnée.
—D’où diable pourrait donc venir l’alerte la plus légère ?
— Je n’en sais rien... mais je sens une vague inquiétude
11 y a en moi un sens particulier pour découvrir de loin >e danger.
— Comme le corbeau sent l’odeur de la poudre.
— El il me semble qu’il y a quelque chose de funeste à l’horizon.
— Ah I j’y suis, marquis... et votre pressentiment n’a peutêtre pas tort.
— Que dites-vous !
— C’est une nuit do bal ici... on a dû adresser bien des hommages à Madame... Hum I marquis...
— Ah I c’est cela.
— El vous flairez d’ici le fusil du chasseur.
Le marquis fît un mouvement d’épaule signifiant qu’il ne s’en souciait guère.
— Mais voyons, reprit-il, il faut nous arranger pour négocier ces valeurs. Voici cinquante mille francs en trois billets sur la maison Cochemann, à Vienne...
— Eh bien ! dit Laverrière, inspiré par sa propre expérience et par les conseils de son père, eh bien I nous allons en escompter un chez Dupré... un méchant commis qui a quelques
sous et qui veut faire de la banque Le billet passera dans
cinquante mains, et, à son arrivée à Vienne avec une ribambelle de signatures, on ne saura qui a contrefait la première... Sans compter que de l’étranger on ne peut guère poursuivre... et que, en tout étal de cause, nous nierions imperturbablement avoir jamais émis cette valeur.
— C’est bien ainsi que je l’entends.
— Et de mémo pour tous les autres... Nous avons en outre
une soixantaine de mille francs, en quatre billets, sur la maison Wakfil, à Londres. Il faut en négocier d’abord chez Berton... un mauvais juif..... qui, s’il accusait jamais les autres, serait trop vite accusé... Pour les autres billets, je me charge de trouver des gens aussi tares.... des trous de comptoirs... plus semblables à des lanières de bandits qu’à des maisons de banque. "
—Oui mais, par tous les diables, ceci est furieusement
mauvaise compagnie.
—C’est qu’en ce moment, marquis. .
— Nous le sommes un peu nous-mêmes.
—Qu’y faire... quand nous sommes nés sans fortune, et avec des goûts, une nature qui la rendaient indispensable? dit Laverrière en se dandinant sur sa chaise. Pourquoi le ciel nous a-t-il mis au monde sans le sou dans la poche et avec une figure trop agréable pour ne point désirer un peu d’en faire ressortir les avantages.
— Et avec des mains trop blanches pour travailler , ajouta M. de Brikas en étendant ses petits doigts ronds garnis de bagues.
— Oh I vous, marquis, vous avez commencé par de magnifiques opérations à la Bourse.
— Elles m’ont échappé plus tard... et il a fallu saisir la fortune par une autre de scs ailes...
— Après tout, se créer des valeurs est une opération comme une autre... Cooü)ien de gens commettent des détournements aussi positifs dans des spéculations financières!... Et puis, quand on fait des dettes sans pouvoir les payer , n’est-ce pas aussi émettre une illusion pour en tirer des espèces sonnantes.
— El personne cependant n’est puni ni méprisé pour cela.
— Le plus dur est de fabriquer ces maudits papiers-là , dit Laverrière en s essuyant encore le front.
— Mais pas trop, dit le marquis .... puisque en une nuit en voilà un assez bon nombre.
— C’est un travail de tous les diables... copier ces écritures
et ces parafes-là chercher à contourner la tête d’un D et la
queue d’un P trembler toujours que la plume vous tourne
entre les doigts et fasse tout manquer... j'y ai gagné un furieux mal de tête.
—Eh bien, malgré ce que vous en dites, Laverrière, le plus grand bonheur est dans cette peine-Ià.
— Comment, le bonheur dans la peine?
— Oui,., du moins l'attrait hévreux, entraînant, irrésistible... On se dit, je n’ai qu’à tracer ce nom- là, au bas de ce papier timbré, et j’aurai dix, quinze mille francs... ce que les autres mettent des années à gagner, je vais l’obtenir en un instant... ce que d’autres attendent du hasard de la Bourse, en frémissant de ses caprices, moi je l’aurai à coup sûr, je l'aurai au jour, à la minute... je le tiens déjà là... Oui, c’est une jouissance peu commune, je vous jure 1 '
Le large et épais visage du marquis s’était empourpré; on voyait briller sa prunelle à travers ses lunettes bleues ; sa main frémissait en tortillant les anneaux de la chaîne d'or qui tombait sur son gilet.
— Merci du plaisir, dit Laverrière, le crâne m’en fend encore!... Non, j’aime mieux l’ouvrage fait et l’argent touché... En voilà pour plus de cent mille francs... Nous en escompterons bien au moins pour cinquante... C’est vingt-cinq mille francs chacun que nous aurons demain 1...
— Mais laissez donc ces billets tranquilles I dit le marquis en frappant du pied.
— Encore la peur qui vous travaille !
— Oui, encore une fois... puisque je ne suis rassuré qu’en pensant qu’on une seconde... le temps d’entr’ouvrir ce devant de cheminée... derrière lequel personne ne peut supposer du feu en été... je brûle le tout !
— Et notre fortune s’en va en fuméel . ..Le diable vous emportel
Laverrière reprit son compte :
— Vingt-cinq mille francs, disais-je, c’est peu... mais en sachant les faire mousser... et puis, avec vingt-cinq autres mille francs de dettes qu’on se trouve à même de faire, cela fait cinquante... C’est encore quelque temps à vivre... à vivre largement... Avec cela, on n’est pas obligé d’user ses pieds sur le pavé de la rue. On monte à cheval, en voiture... La gêne ne vous fait pas dîner chez un marchand de vin et vous récréer le soir dans un cabinet de lecture... On va dans les grands restaurants... dans les salons du monde, vers lesquels vous emportent vos ailes I... Personne ne vous domine, et on a audessous de soi des envieux, des flatteurs... Oh! la fortune, l'élégance, le plaisir!... quand on achèterait tout cela par quelques peccadilles... Le tourbillon est bien assez étourdissant pour qu’on oublie comment on y est venu !
— Oh 1 pour soi ce n’est pas difficile, dit le marquis ; l’essentiel est que les autres ne s’en aperçoivent pas.
— Eh bien, s’ils s’en aperçoivent, après tout, le pire est d’être appelé chevalier d'industrie, dit Laverrière en faisant claquer ses doigts. Chevalier d'industrie, par ma foi, le nom n’est pas fait pour déplaire : c’est un titre de noblesse antique associée à la noblesse d’aujourd’hui.
— Allons, dit le marquis, vous voyez que nous avons bien fait de travailler.
— Parbleu, oui... à présent que la besogne est finie I
— De travailler sans relâche... car la lampe pâlit... et je parie que nous sommes restés toute la nuit.
— Alors c’est une raison pour penser au jour... Il faut arrêter tout ce qu’il y a à faire.
— Comme nous l’avons dit en commençant, vous irez tâcher de faire de l’argent avec ceci... d’abord dans la maison Dupré et de là chez les changeurs que vous croirez les plus faciles.
— Oui, oui, avant midi, j’en aurai escompté la moitié.
— Moi, j’irai chez le juif Berton... puis chez Laval, chez Doubé... partout où il restera quelques écusdans le comptoir, qu’on sera heureux d’échanger contre le papier des premières maisons de banque d Europe.
— Vivat, marquis... ce travail est de l’or en barre !
— Demain... ce soir... nous serons riches!
— ^Non pas pour longtemps!... mais en laissant le souci de l’avenir aux fous, ce soir nous pourrons dire ; nous sommes riches, richissimes I
Dne voix prononça derrière eux :
— Ce soir, messieurs, vous serez en prison.
Le marquis jeta un rugissement sourd, et avança la main pour saisir les billets... mais ce fut en vain... quelque prompt que fût le mouvement qu’il allait accomplir pour les jeter au feu, il n’en eut pas le temps... quelqu’un les avait aperçus.
• Mais Laverrière en même temps s’écria :
— Daumontl... lui... ici!...
C’était, en effet, Charles Daumont qui était là , et semblait n’être entré par aucune porte; ainsi nul bruit n’ayant annoncé sa présence, la mesure de sûreté préparée par le marquis n’avait pu être exécutée.
Charles, eu entrant, était justement allé se placer entre la
table et cette cheminée, dans laquelle résidait l'espoir du malheureux faussaire.
Négligemment adossé contre la tablette de marbre et les jambes croisées, Daumont se mit à rire.
— Vous voilà terrifiés, messieurs, dit-il, laissez-moi achever ma phrase : Ce soir vous serez en prison... si aucun ami ne vient à votre secours, car vous agissez comme des fous.
Les deux coupables ne se rassuraient pas encore. Laverrière promenait autour do lui ses regards ahuris : M. de Brikas était livide et pétrifié
— ^Vous avez déjà, l’année passée, négocié des traites chez Borton et Dupré, mes pauvres amis, dit Daumont du même ton affectueux et paisible, vous avez trompé ces gens-là, et votis voulez y retourner encore... Mais vous ne pensez donc pas que le soupçon puisse vous atteindre... Depuis un an, la plainte de ces hommes d’affaires est portée contre vous ; seulement, comme elle était trop vague pour motiver un mandat d'amener, on s’est contenté d’avoir l’œil sur vous, et d’attendre que quelque autre occasion vint donner lieu à vous faire saisir.
Ces révélations n’étaient pas de nature à remettre les faussaires de leur émotion ; la terreur, jointe à l’étourdissement d’une apparition étrange, leur faisait perdre l'esprit.
— Ah ! c’est la foudre qui tombe sur nous ! dit le marquis en SC frappant la tète de ses deux poings crispés.
— Mais d'où sort-il !... murmura Laverrière en regardant Daumont d’un œil épouvanté.
— Do l’enfer pour nous perdre ! dit le marquis d’une voix étranglée.
Daumont se mit de nouveau à rire.
— Oh I par grâce, messieurs, dit-il, ne me prenez pas pour un être surnaturel I on ne m’a jamais fait tant d’honneur, et j'avoue que je serais mal à l’aise dans le rôle d’un spectre ou d'un démon.
Voyant qu’on ne lui répondait rien, il ajouta :
— Voyons, je vous en conjure, restons dans la vulgaire réalité I... Je vais vous y aider... Comme je sortais de votre bal, monsieur le marquis... un peu après la foule... je me suis égaré dans ce vaste appartement... où on tourne de tous côtés... Me trouvant derrière cette porte dérobée, j’ai entendu quelques mots de votre conversation... et ma foi, je l’ai écoutée.., non par curiosité, je vous jure, mais parce qu’il m’était
pronvé qu'en de telles circonbUuces, je pouvais vous servir à (jueique choie.
Charles regardait en souriant toujours les deux coupables ; leurs traits se détendaient ; leurs sourcils, dressés par l’efTroi, s’abaissaient, et peu à peu les couleurs de la vie revenaient sur leurs visages.
Le marquis, dans son trouble d'esprit, était bien incapable de se remettre assez en tête la topographie de sa maison pour savoir que cette petite porte ne donnait sortie que de l'appartement de sa femme ; et, s'il y eût pensé, c’eût été peut-être une raison pour le rassurer, en lui montrant moins Daumont en ennemi.
‘^Laverrière avait eu le temps de réfléchir à cet incident, etson esprit s’était aussitôt rempli de pensées rassurantes.
Pourtant il eut seulement la force de dire d’une voix encore haletante :
— C'est égal, Daumont, vous nous avez fait là une peur de tous les diables !
— A en mourir I balbutia le marquis d’un accent étouffé.
— Par le ciel ! messieurs, dit Charles, vous êtes fous d’avoir eu peur de moi dans une semblable affaire, quant au contraire, ainsi que je viens do le dire, je ne peux que vous servir... Mais nous allons en causer tranquillement, et j’espère qae vous serez rassurés.
Et sa voix, doucement insinuante , semblait faire penser qu’on trouverait plutôt en lui un confrère dans le métier qu’on juge inflexible. i