XIV I
LA 8UEPEISK
Charles Daumont était toujours adossé contre la cheminée ; le marquis de Brikas et Laverrière restaient debout, à quelque distance, près de la table, et encore profondément troublés.
Daumont commença sérieusement l'entretien. I
— Vous alliez porter ces valeurs, dit-il, chez Berton et Dupré, qui vous ont négocié l’année passée de fausses traites ; ‘
présenter deux fois de faux billets chez les mêmes banquiers I
est une faute impardonnable, et, d’après ce que je viens devous j apprendre, vous voyez que celle-là vous aurait perdus si je J n’étais arrivé à temps pour vous avertir. I
Puis, élevant peu à peu le regard et la voix : I
— Si vous voulez faire de l’industrie semblable, messieurs, reprit-il, au moins faites-la bien 1 Si vous en venez à de telles extrémités pour vous enrichir, pour vous mettre au-dessus de la foule, ne risquez pas de vous faire jeter au premier moment sous ses pieds. RéOéchissez, travaillez, étudiez sérieusement ce que vous voulez faire avant de le pratiquer.
Certes, il n'est pas plus facile d’exploiter la crédulité des hommes et de vivre aux dépens deé dupes qu’on fait que d’être médecin ou avocat , et de recevoir son revenu de ses clients. Cependant, tandis qu’on étudie des années ces dernières professions, on voudrait toujours improviser la première ; on croit qu’il n’y a simplement qu’à renoncer à sa conscience pour faire en ce genre des spéculations heureuses.
Ce n’est pourtant pas chose si aisée que de tromper le société entière ; et celui qui commet une erreur dans celte carrière la paie bien plus cher que l'avocat ou le médecin ne le fait dans la sienne... Ainsi, que celui qui veut voler s’en acquitte bien... qu’il prenne des millions, mais qu’on n’en sache rien I
Laverrière et le marquis ne savaient trop que penser de ce qu’ils entendaient. Cependant, sous l’impression d’une supériorité qui se faisait moralement sentir à eux, ils courbaient silencieusement la tête. On eût dit de misérables petits malfaiteurs s'effaçant devant un malfaiteur de plus haute taille.
Mais Daumont s’anima davantage ; sa tête se redressa ; son front et son regard s’armèrent d’une étrange audace.
— Et puis, reprit-il, qu’est-ce que ces misérables mille francs que vous voulez gagner là !... Travaillez donc en grand... prenez d’un coup une fortune, il n’en coûte guère davantage I... Vous prenez la peine de tisser et de tendre des filets, jetez-les dans l’Océan. Plus vous prendrez, plus vous serez riches, haut placés, dominants, et moins on pourra vous atteindre... Soyez fripons millionnaires, et vous n'aurez rien à craindre!... Puisque vous voulez voler, volez jusqu’à avoir la sécurité et l’orgueil de votre puissance... Puisque vous voulez la guerre avec la société, eh bien ! la guerre, mais ne soyez pas batailleurs, soyez conquérants I
El, en disant cela, il ne semblait plus seulement un homme mieux inspiré pour la rapine que les autres ; il y avait dans son regard, dans sa voix, une force extraordinaire. Il semblait que ce fût le génie du vol qui parlait par sa bouche.
M. de Brikas et Laverrière regardaient celui qui venait de
tomber aussi inopinément devant eux , et pour leur faire entendre des paroles semblables, et ils restaient toujours complètement étourdis.
Au bout d'une minute, Daumont reprit :
— Eh bien ! vous ne dites rien, messieurs ?
Le marquis resta toujours en silence.
Laverrièrc balbutia :
— Que pouvons-nous dire, Daumont... après une nuit de fatigue... et puis... la surprise que vous venez de nous causer... nous avons la tôte brisée.
— Voyons, que voulez-vous î
— Je ne le sais plus, en vérité.
— Si fait ; vous voulez trouver demain sur ces valeurs , que vous avez fabriquées, une cinquantaine de mille francs... à ce que j’ai cru entendre... vous donneriez bien le tout à ce prix... mais vous ne le pouvez maintenant en raison de cette plainte déjà déposée contre vous, sans courir de véritables dangers.
Il s’approcha de la table et ajouta :
— Eh bien, voyons, messieurs, je vous en prends pour quatrevingt mille francs et votre affaire est faite.
En disant cela, Daumont saisit vivement les faux billets d’une main, et de l’autre il jeta sur le tapis une poignée de billets de banque.
Pour des hommes aussi lâches , aussi vils que le marquis et Laverrière, l’argent a une puissance de fascination irrésistible. Ils restèrent tremblants et en extase devant l’homme qui avait une telle somme à jeter à l’aventure.
Daumont profita de leur ébahissement pour faire à pas lents le tour de la chambre et y opérer quelques mouvements dont ils ne s’aperçurent pas.
Puis, il revint invariablement se placer devant la cheminée.
Le cabinet, toujours obscur sous les doubles rideaux qui retardaient l’entrée du jour, n'était éclairé qu’au centre par la lampe affaiblie. Il y avait alors dans ce rayon de lumière les billets de banque que venait do jeter Daumont épars sur le tapis ; puis, à côté, les deux figures de Brikas et de Laverrière; penchées avec une avidité frémissante sur celle fortune inespérée. '
Peur Daumont, qui se tenait debout, sa tête s’élevait dans la zone garantie de la lumière par l'abat-jour, et on ne pouvait guère la distinguer.
Il était dans la destinée de cet homme de rester toujours dans l’ombre.
Il reprit, en disant aux deux complices dont la stupeur ne cessait pas : " '
— Je ne vous gêne en rien, messieurs, réfléchissez... je crois vous rendre un service d’ami... mais, si mon offre ne vous convient pas, je la retire.
Cependant, il serrait toujours fortement les faux billets dans sa main.
Laverrière reprit enfin son habituelle assurance.
— Nous pensons, en effet, que c’est un service d’ami, Daumont, dit-il, sans pouvoir mesurer ce qu’il y a là de générosité de votre part... mais, ce dont nous sommes intimement persuadés, c’est que ce n’est pas vous du moins qui voudriez nous trahir.
— Allons donc, Laverrière , vous dont je suis depuis deux ans l’ami I... dont j’ai partagé tous les jours les plaisirs et souvent les folies... Vous, monsieur le marquis, chez qui j’ai l’honneur d’êre reçu et dont la maison m’a toujours été ouverte d’une si cordiale manière... c’est une simple proposition, encore une fois... et sur laquelle je vous engage à vous consulter.
Tandis que les deux autres personnages étaient complètement absorbés, Daumont consulta sa montre.
Son accent de franchise avait entièrement persuadé Laverrière.
A l’autre bout de ta table, où iis étaient placés, lui et le marquis pouvaient se parler sans être entendus de Daumont.
— Quelle fatalité ! dit le marquis... ce diable d’homme me fait perdre la tête I
— Mais non, mon cher, il n’y a pas de quoi, dit Laverrière.
— Y pensez-vous !.. un étranger, ici !...
— Mais il vient fort à point nous obliger.
— J’en ai une peur affreuse de cette obligeance I... Quel est cet homme, après tout ?
— Eh 1 vraiment, il mène on grand train. Il a de l’argent qui lui vient on ne sait ni par où ni comment...
—Et puis, après ? ^
— Parbleu I il fait à peu près comme nous... il est des nôtres... seulement je crois qu’il est plus fort.
— Et pourquoi diable nous donne-t-il quatre-vingtmillefrancs?
— Laissez donc ! c’est qu’il croit en tirer cent mille de nos valeurs... Et il en est peut-être bien capable.
— Vous pensez cela?
—Sans doute... alors nous ne risquons plus rien, et dans la position où nous sommes il nous rend service.
— Eh bien I en ce cas.. .
— Nous acceptons ?
— Il le faut bien !
— Nous acceptons, Daumont, ditLaverrière à voix haute.
Daumont n’eut pas le temps de répondre.
Les trois personnages, qui étaient là, se turent à la fois.
Ils écoulaient un bruit de pas nombreux qui venait tout à coup de se faire entendre dans la pièce précédente.
Le marquis frissonna... mais il réfléchit que, les verroux de la porte étant mis, elle offrirait de la résistance et qu’il aurait toujours bien le temps , pendant qu’on l’enfoncerait , de reprendre les faux billets etde les jeter dans le fourneau allumé, sa suprême ressource I
Cependant sa prévision le trompait.
Il se trouva que ces verroux, qu’on croyait mis, ne l’étaient plus, et que la porte s’ouvrit dès qu’on y toucha.
Ainsi, à l'instant même où leurs pas avaient été entendus, un commissaire de police et ses agents pénétrèrent dans le cabinet du marquis.
Daumont, à cet instant-là, s’était approché de la table, et y avait laissé tomber les dangereux billets enfermés dans sa main, sans que les deux complices, dans l'excès de leur étourdissement, pussent le remarquer. ‘
Le commissaire de police fit décliner leurs noms et professions aux trois personnes qui se trouvaient dans cette chambre.
Puis, le magistrat ajouta, en s'adressant au marquis :
— Monsieur, je suis chargé d’opérer une perquisition ici, dans le but de vérifier des papiers suspects qu'on suppose s’y trouver.
Aussitôt, les agents ouvrirent au grand large les fenêtres du cabinet.
Le jour, encore pâle à cette heure , se répandit à plein bord dans l’intérieur, et sa clarté large et crue mit en relief le triste tableau qui s’y présentait.
Dans ces lambris, qui maintenant semblaient ternes et fié-
tris , les meubles fouillés , renversés , n'offrirent bientôt plus qu’un repoussant désordre.
M. de Brikas, la face blême, agitée d'un tressaillement nerveux, était tombé sur un siège ; ses bras roides pendaient à ses côtés ; ses lèvres s’entr’ouvraient parfois sans pouvoir proférer une parole. Il eût semblé mort sans le tremblement convulsif qui agitait tout son être.
Laverrière sentait mieux la nécessité de faire bonne contenance. Le fond de son visage était pâle, mais le mouvement de ses traits , 'auquel il pouvait commander , était dédaigneux et hautain. Il se croisait les bras en souriant d’un air d’ironique assurance.
On ne pouvait savoir quelle était l'expression de figure de Daumont, surpris avec les autres inculpés de ce repaire. Il s'était approché d'une fenêtre ^ et dérobait son visage aux assistants en regardant au dehors.
Les agents qui accompagnaient le commissaire , sortis de chez eux de bonne heure , avaient cet air de somnolence et d'ennui, si dur à voir pour ceux dont les angoisses frémissent autour d’eux.
Il arriva encore une chose étrange.
Les meubles qui enfermaient des doubles fonds, le bureau, le secrétaire, semblaient impénétrables. Cependant la main du commissaire alla droit au ressort qui eu faisait mouvoir le secret, le pressa et l’ouvrit, comme s’il s'en fût servi toute sa vie.
Le marquis, à la vue de cette porte qui s’était ouverte comme par enchantement, de ces meubles qui ne résistaient pas davantage, crut la police investie d’une occulte puissance.
Les doubles fonds enfermaient de fausses traites fabriquées auparavant par les deux complices.
Le commissaire les joignit aux billets épars sur la table. Il dit que ces valeurs lui semblaient suspectes et seraient examinées. Il demanda à laquelle des trois personnes pré.^enles appartenaient les quatre-vingtsbilletsde banque demille francs posés sur lo lapis.
Laverrière , songeant au marché engagé , répondit avec sa merveilleuse imprudence :
— Ma foi, monsieur, quand même on voudrait vous répondre avec sincérité... ce qui n’est pas, je crois, très-ordinaire dans des situations semblables... il serait bien difficile de le fairel
Le commissaire saisit tout.
La police enleva donc billets de banque et billets de commerce, bonnes et mauvaises valeurs, et le tapis fut entièrement balayé.
— Maintenant, messieurs, dit le magistrat en s’adressant an marquis et à Laverrière , d’après une plainte déposée contre vous au parquet, et en vert u d’un mandat du procureur du roi, je suis forcé de vous faire conduire à la prison de la Conciergerie. Après un premier interrogatoire, la justice décidera s’il y a lieu à poursuivre.
Il ajouta en regardant Daumont;
— Et comme aucun de vons ne veut se déclarer possessenr des billets de commerce saisis à domicile , je dois sévir également contre tous trois.
I e commissaire donna le signal du départ.
li fallut que les agents transportassent le marquis de Brikas, à demi évanoui , jusqu’à la voiture. Les deux autres inculpés s’y rendirent d’un pas assez délib^.
Dans cette voilure , se trouvait déjà un prisonnier , dont le sort était confondu avec celui dos trois autres. C’était le jeune Perrotle, artiste dessinateur et graveur , dont les œuvres et la personne venaient d’être saisies.
L'équipage judiciaire roula vers la Conciergerie.
La marquise de Brikas s’éveilla au grand jour.
Elle fut aussitôt frappée du tumulte de l'hôtel, dans lequel tous les domestiques jetaient les hauts cris.
La jeune femme fit entendre des exclamations bien plus hautes et bien plus désolées encore. Cependant , dans le fond de l’âme elle ne gémissait pas ainsi de l’arrestatior. de son mari, mais du malheur de Charles; car elle croyait sincèrement que celui-ci avait été arrêté, seulement pour s’étre trouvé dans le voisinage du cabinet du marquis, et (|ue, pour la seule faute de l’amour, il allait avoir à payer avec les plus coupables.
EÉVÉLATION
ft
Madame de Lauréal, presque toujours seule dans l’appartement qu'^e occupait avec Chiurles Daumont dans la rue de Provence , se tenait habituellement dans le salon , décoré par
CfaaHes selon le luse qui appartient à un homme élégant , et où elle croyait mieux ee sentir auprès de son amant.
Depuis quelque temps, ce salon avait un précieux ornement de plus : c’était le portrait de Charles, fait par {e peintre Belcroix , son ami. Ce portrait était de gran^ur naturelle ; et parfois , lorsque le jour s'effaçait sur sa toile , on aurait cru vmr Charles lui-méme passant dans le fond obscur du salon.
C’était sa pose de tête habituellement penchée , son front large et pur, ses sourcils un peu avancés ‘et ombrageant ses grands yeux au regard mélancolique ; c était sa tristesse intérieure, sur laquelle passaient des rayons degatté, qui avaient quelque diose d'étrange et de fugitif.
Ainsi qu’Ëmilie l'avait dit, lorsque Charles était près d’elle, ses craintes, ses remords, s’effaçaient comme de tristes vapeurs sous un rayon de soleil. Aussi, depuis que ce portrait était au salon, la jeune femme venait souvent en le contemplant apaiser ses inquiètes pensées, qui se cbaugeaieiat en une douce et oublieuse rêverie.
Elle était donc là déjà depuis quelques heures.
La chaleur suffocante de l’un des derniers jours d’été, sous laquelle le corps était allangui et brisé, l’avait fait tomijer assise sur des coussins placés devant le portrait. Et, peu à peu, son regard extatique, ses mains jointes, avaient donné à sa pose quelque chose d’unê adoration religieuse.
Sa foi était grande comme son amour ; elle croyait fermement avoir été prédestinée à aimer Charles.
Cette illusion do toutes les femmes, qui pensent voir, dans l’homme dont elles sont momentanément éprises, celui pour qui le ciel les avait créées, était plus pardonnable dans Emilie, qui n’avait jamais aimé , qui ne devait jamais aimer que Charles.
Pour ce qui lui était inconnu dans la vie et dans U conduite de cet honune, elle ne pensait pas que les torts cachés au fond de ces éternels secrets pussent balancer l’amour qu’elle lui portait -, elle admettait ces torts sans être moins profondément éprise de son amant; elle répandait une absolution sans-bornes sur tout ce quelle ignorait de lui.
— Non, disait-elle, je ne puis être insensée en l’aimant. U n’est pas dans la nature humaine d'aimer à ce point l’homme qui n’en serait pas digne; il faut qu'il y ait en lui quelque chose de supérieur aux autres êtres, qui le réhabilite, et mo justifie de rester captivée par lui.
Le Créateur, dont si souvent les actes nous étonnent, se plaît peut-être à mettre une étincelle de sa divinité dans les ftmes remplies de passions coupables, pour que ce jet du feu divin répande à lui seul plus de grandeurs que toutes les faibles vertus humaines.
D’ailleurs, celui que j’aime, et que tout le monde accuse, je n’ai rien à lui reprocher que de no pas le comprendre. S’il fallait repousser tout ce qu’on ne connaît pas, on cesserait d’adorer le ciel même et la nature, qui sont enveloppés de mystères.
Enfin, je n’ai pas décidé de mon sort; j’ai aimé Charles d’une passion au-dessus de ma volonté, de ma raison, et à laquelle il a fallu obéir... Je suivrai ma voie jusqu’au bout... Je sens que ma vie sera courte ; je sens en moi quelque chose qui précipite les mouvements de l’existence et l’entraîne rapidement vers le terme; mais jusqu’à ce terme prochain j’aimerai Charles... en priant le ciel de lui pardonner I
Telles étaient les pensées de calme pieux attendre qu'Emilie trouvait dans la contemplation de cette peinture.
Pensées d'abnégation complète et de douceur ineffable : car les femmes de la nature la plus énergique, la plus altière, sont les plus humbles, les plus soumises devant l'objet de leur idolâtrie. ^
Emilie se leva ranimée par ces moments d’adoration fervente. Elle avait eu ce jour-là bien des soucis, bien des angoisses à déposer devant la prestigieuse image de son amant : Charles était sorti la veille de bonne heure, et il n’était pas rentré de toute la nuit. Il avait déjà fait de semblables absences, mais du moins il en avertissait madame de Lauréal ; sans rien dire de ce qui le retiendrait au dehors, il fixait le moment de son retour. Et, cette fois, ni elle ni les gens de la maison ne savaient rien qui pût éclairer sur cette disparition. , Emilie attendait toujours le retour de Charles, mais maintenant avec plus de quiétude et de patience ; elle marchait à pas lents dans le salon, allant de son piano à ses fleurs.
Comme elle passait devant la porte ouverte sur l'antichambre pour donner de l’air, elle entendit des voix élevées, vives et impérieuses, qui semblaient partir du pied de 1’^ calier.
De là, elle aperçut dans le vestibule plusieurs personnes dont elle ne pouvait juger l’extérieur ni distinguer nettement les
propos, mais qui parlaient à la fois, d'un ton bruyant et agité > et, dans ce tumulte de paroles, elle entendit clairement alors le nom de Daumont, répété plusieurs fois et prononcé d’un accent plus haut.
Quelques personnes restaient dans le vestibule, d'autres reprenaient l'escalier pour rentrer dans leurs appartements... Mais le nom do Daumont vibrait toujours, et dans plusieurs endroits à la fois, comme s'il eût été répercuté par les échos des murs.
Emilie rentra, rejeta la porte sur elle et revint dans le salon en proie à un frémissement étrange, à des battements de cœur violents, à une émotion craintive qu’elle n'avait jamais connue.
Sa femme de chambre remonta en ce moment. Elle crut que cette femme allait lui apprendre ce qui se passait dans la maison, et elle la regarda avec anxiété.
Fanchette avait les traits pâles, bouleversés, et tenait les yeux obstinément baissés. Elle se mit à arranger les jardinières du salon ainsi que sa maîtresse le. lui avait commandé le matin -, elle ôta les pots de Oeursqui s'y trouvaient pour les remplacer par d'autres sans prononcer un mot ni lever une seule fois son regard.
Au bout de quelques minutes, madame de Lauréal suffoquée d'inquiétude, honteuse de la faiblesse qui l'empêchait d’interroger cette femme, dit subitement, et d’un ton absolu :
— Fanchette, on parlait tout à l'heure dans la maison de M. Daumont... de moi sans doute... Que disait-on? Je veux le savoir.
Le trouble de la*femme de chambre augmenta au point que le rosier qu'elle tenait trembla dans sa main.
Madame de Lauréal répéta ha demande d’un ton plus impérieux.
Cette femme, qui avait suivi Emilie de l'hôtel de Lauréal dans la maison où elle se trouvait, avait été nécessairement initiée à toute la vie de sa maltresse ; elle connaissait madame de Lauréal jusqu'au fond de l’âme ; elle lui obéissait sur un demi-mot, sur un geste, et elle savait aussi tout ce qu'il y avait en elle de volontaire et de déterminé.
Cependant elle balbutiait encore quelques paroles indistinctes, sans répondre.
— J'ai besoin d’être éclairée sur ce qui se passe, dit madame
de Lauréat d’une voix sourde et grave ; ainsi, je reconnaîtrai votre Bdélité au rapport que vous me ferex, et mieux vous me direz la vérité... quelle qu'elle soit... plus je vous croirai d’attachement pour moi.
Fanchette, s’armant de c.ourage, répondit :
— Madame, depuis longtemps Ferdinand... le domestique renvoyé d'ici... répand les bruits les plus injurieux sur te compte de monsieur... C'est quand il vient dans la loge du concierge de la maison qu’il parle de cela... Il dit que personne ne sait d'où vient la fortune qu’on voit étaler à monsieur, ni comment, sans aucun revenu connu, il peut subvenir à son luxe.
Emilie rougit de prêter l 'oreille à des rapports de domestiques et interrompit vivement :
— Il y a longtemps que j’ai la tête rompue de semblables bruits, passezl
— Mais Ferdinand ajoute qu’il lésait bien, lui, dit Franchette.
— Il le saitt s'écria Emilie en tressaillant.
— D’après ce qu’il rapporte, ajouta la femme de chambre, monsieur prend souvent des costumes et des apparences différentes... Il prétend l’avoir rencontré au dehors sous des habits d’ouvrier , de soldat et même de prêtre.
Madame de Lauréat savait trop bien que ces rapports étaient exacts.
— Et Ferdinand en conclut? demanda-t-elle.
—Que ces déguisements lui servent à pénétrer partout sans être remarqué... Il fait plus que le supposer, il prétend avoir suivi monsieur lorsqu'il sortait sous ces habits d'emprunt, et l’avoir vu entrer dans les plus affreux cabarets de la Halle, puis dans d’ignobles taudis des faubourgs, et jusque dans les carrières de la plaine de Vaugirard, où se réfugient la nuit les malfaiteurs.
— Eh bien I... ces observations... que veulent-elles dire?
La femme de chambre, oppressée, tremblante, reprit haleine pour répondre encore :
— Selon lui... ça veut dire... que monsieur travaille de concert avec ces bandits; que, vivant dans le grand monde, il leur indique les coups à faire et partage avec eux... Ainsi... c’est Ferdinand qui dit cela... ainsi, monsieur n'est point déguisé en bandit lorsqu’il lui plaît de mettre une blouse eo
baillong, mais U est an bandit déguisé en monsieur lorsqu’il se montre en équipage et dans les salons.
Emilie était pâle comme une satue de marbre, mais ses lèvres souriaient.
—Madame m’a ordonné de tout dire, balbutia Fanchette haletante.
— Sans doute, dit madame de Lauréal d’une voix étoulTée; et, assurément, ce domestique connaît quelques-uns des crimes commis par ces brigands I
— Oui, madame, dit Fanchette, forcée de parler sous le regard impérieux de sa maîtresse. Il cite un vol de diamants fait au faubourg Saint-Germain, et l’assassinat d’un riche étranger à l’hôtel des Quatre-Nations.
—Mais ces propos sont très-amusants! dit Emilie frémissante. On en rit bien, je pense I
— Non, madame... on les croit.
—On les croit! répéta Emilie d’une voix machinale et en se soutenant au dossier d’un siège.
— Et voilà ce qui a amené la scène d’aujourd’hui, ajouta la femme de chambre. Ces rapports se sont répandus dans toute la maison... M. Daumont est devenu ici un objet de répulsion et de terreur... D’autant plus que la fausse position où il est près de madame.
— ^Âh! oui... il fallait bien qu’on parlât aussi de moi I dit Emilie en dévorant des larm^ d’humiliation bien amères.
— Enfin, continua Fanchette, deux des principaux locataires ont déposé leur congé, qu’ils ne retireront que dans le cas où celui de M. Daumont sera renvoyé.
— En vérité, dit Emilie avec un rire convulsif, mais il est bien facile de satisfaire au désir de ces gens timorés!
— Les maîtres, les domestiques étaient tout à l’heure descendus dans le vestibule, poursuivit Fanchette, et ils demandaient vivement qu’on prit des mesures sérieuses, disant qu’ils ne pouvaient plus habiter dans un tel voisinage.
— Mais pourquoi ce redoublement de clameurs aujourd’hui... aujourd'hui même? demanda Emilie encore plus frémissante.
— Oh! madame... c’est que... le rapport d’un événement inattendu est venu réveiller toutes leurs mauvaises pensées et leur faire redoubler leurs instances.
— Un événement!... mais parlez donc!... s’écria Emilie. C’était par là qu'il fallait commencer !
Fanchette regardait sa maîtresse d’un air épouvanté; die avait peur elle-même du coup qu’elle allait lui porter.
— Parlez... je le veuxl je le veuxl répéta madame de Lauréat avec violence et hors d'olle-méme.
—Ce matin, dit Fanchette, la concierge, en revenant de très-bonne heure du marché aux fruits, qui se tient sur le port, a vu une voiture accompagnée de gendarmes qui amenait des prisonniers à la Conciergerie... et parmi ces prisonniers,... qu’elle a vus descendre, était M. Charles Daumont... sur lequel s’est refermée la grille.
Emilie la regardait sans pouvoir comprendre encore.
— Et voilà, continua Fanchette, ce qui a confirmé tous lœ soupçons... on a pensé que M. Daumont était coupable de tous ces crimes, puisqu’il allait les expier en prison.
—Charles arrêté ! Charles en prison I s’écria alors Emilie d’un accent égaré.
— Oui, madame... et c’est coque je tremblais de vous dire.
— Mais non. . . ce n’est pas vrai l c’est impossible I
— O madamel... Mon Dieu !... mon Dieul...
— Vous avez voulu me dire quelque chose d’affreux I...Que vous ai-je fait pour me faire souffrir ainsi !
Et tout en niant ce qu’elle entendait avec désespoir, avec délire, Emilie cherchait autour d’elle son châle, son voile. Elle voulait sortir, aller rejoindre Charles.
Puis, ne songeant plus à tout ce qu’on venait de lui dire d'odieux sur son amant, oubliant, elle, la fière Emilie, qu’elle laissait voir son désespoir devant une femme de chambre, elle éclatait en sanglots, en cris de douleur et d’amour.
— Je veux le voir l disait-elle éperdue, je veux rester près de lui, dans quelque lieu qu’on l’enferme... Je trouverai bien moyen de parvenir jusqu’à lui i... Ah I je l’a* toujours adoré... je n’ai vécu que pour lui, et je l’abandonnerais maintenant qu’il est malheureux !... Non, non ! je vais le rejoindre... Il m’aime... ma présence lui sera douce... Oh I béni soit le ciel de cet amour que Charles me porte, puisqu’il peut devenir une consolation pour lui I •
Elle errait dans le salon, cherchant à se préparer pour sortir, et ne parvenait à rien dans son égarement.
Puis elle s’arrêtait, se frappait le front et répétait :
— En prison I en prison !... mon Dieu, c'est donc bien vrai I... lui, au milieu de ce peuple hideux... de ces agents de justice!...
lai, dans ces murs repoussants Oh ! j’irai, j'irai me placer
devant lui.-., sur son sein, pour lui en dérober la vue !... Non, je n’ai peur de rient... je n’ai honte de rient... je ne sais maintenant ce qui pourrait m’ empêcher de l’aimer et de le rejoindre !
Elle s’était élancée vers la porte du salon.
A cet instant, des pas légers se firent entendre sur l’escalier.
Emilie s’écria :
. — Charles !
C’était en effet Daumont qui entrait.