‹ La misère doréeChapitre 8 sur 12 · LA LUMIÈRE · texte numérisé non relu

LA LUMIÈRE

Charles Daumont entrait au salon d’un air dégagé, souriant, sans que cette nuit de veille et d’incessants mouvements eût seulement dérangé son élégante toilette.

Il s’arrêta à la vue d’Emilie, dont la joie rayonnante paraissait mêlée d’une certaine stupeur.

Charles vit la même expression sur les traits de Fanchette , et il 1^ interrogea toutes deux du regard.

Madame deLauréal, émue, palpitante, contemplait son amant sans avoir la force de répondre.

La femme de chambre dit alors d’une voix timide et altérée :

— C'est que... des rapports faits à la maison, ce matin même, venaient d’annoncer que monsieur avait été arrêté et conduit à la Conciergerie... Alors la vive inquiétude de madame...

Charles parutun peusurprisetmécontentdecerécit indiscret..

Cependant, sans rien répondre, il pencha la tête sur la main d’Emilie qu’il baisa comme pour rendre grâce à la jeune femme de sa sollicitude.

Madame de Lauréal allait demander des explications sur ce qui s’était passé.

Le concierge entra.

Cet homme, l'air viveraenl agité, mais dont la physionomie ne dénotait qu’un intérêt sincère et des intentions serviables, dit à M. Daumont d’un accent précipité :

—Monsieur... vous en avez le temps encore... sortez, dérobez-vous à la justice !

Puis, comme Charles ne fit pas un mouvement, il continua r

— On vonn a vu rentrer ici , quand tout le monde sait qne vooB étiez ce matin détenu à la Conciergerie... Le propriétaire de la maison... qu'on a exaspéré contre vous par toutes sortes de propos fâcheux est ailé lui-même dénoncer votre fuite de prison et votre retour ici chez le commissaire de police... C’est pourquoi je suis venu vous prévenir... ^

On ne sait ce qui se passa dans l'esprit de Charles , mais, soit que son retour chez lui après une nuit de fatigue le mit de belle humeur, soit que l’air infiniment grave du concierge, en donnant cet avis officieux, eût pour lui quelque chose de grotesque, il partit d’un éclat de rire.

A ce rire, Emilie, qui était restée près de Charles, fit un pas en arrière.

Elle regardait Daumont d’un air étrange ; pour la première fois ses yeux se fixaient sur lui sans amour, mais avec une attention sombre, pénétrante et d’une'fixité extraordinaire.

Charles remarqua peu cotte expression ; pourtant il se rapprocha d’elle et lui parla d’un ton affectueux.

Emilie sans répondre se retira encore pas à pas et en le regardant toujours avec cette expression extraordinaire.

Les deux autres personnes présentes restaient dans un silence stupéfait.

Pourtant le concierge, voyant qu’on ne répondait pas seulement un mot à son obligeance, allait se retirer.

 la porte du salon, son pas fut arrêté par deux personnes qui entraient. C’était le propriétaire suivi d’un huissier.

Le maître de la maison n’amenait point la force armée qu'il était allé requérir; il arrivait, l’air infiniment contrarié, et suivi seulement de ce simple agmit de justice.

— Monsieur, dit-il à Daumont en montrant celui qui l’accompagnait muni d’un papier timbré, je viens vous faire donner congé par huissier, et en ma présence. Je neveux pas que voua restiez chez moi un jour de plus que la loi ne m'y oblige.

— Eh bienl monsieur, répondit Charles, avec infiniment d’aisance, c’est une affaire déjà réglée. Et, à moins que vous ne vouliez prendre la peine de vous asseoir, ajouta-t-il d’un air d'ûMpaticnce, j'ai l’honneur de vous saluer.

— 'Vous avez, monsieur, un sang-froid admirable, dit le propriétaire en s’appuyant sur sa canne.

— Ah 1 pour un changement d'appartement ! répondit Charles ; en cottscimice, il est impossible de s’en émouvoir.

— Vous savez bien, monsieur, qu’il y a pour vous des dangers plus graves I...

Le propriétaire ajouta d'un ton d’ironie et de colère :

— Du moins, il y en aurait s’il existait une justice I Mais

non les fonctionnaires publics se soucient bien de la tran-

quillité de la ville I On arrête quatre malfaiteurs, il s’en sauve un... vaut-il la peine d’y prendre garde !

— Permettez, monsieur, dit Daumont d’un air dégagé, mais je ne me rends pas bien compte de vos griefs, et personne sans doute n’a pu rien y comprendre.

— On a parfaitement compris ! dit le propriétaire. J’ai fait une déposition en règle contre vous, ajoutant le fait récent de votre évasion de prison Le commissaire de police m’a re-

mercié en souriant, sans ajouter autre chose... J’ai insisté,

avec irritation, je l’avoue et les fonctionnaires présents se

sont mis à rire... C’est bien..., on refusait de m’entendre

j’ai dû me retirer en m’inclinant.

Il ajouta, en prenant le congé des mains de l’huissier et le jetant sur une table :

—Mais, du moins, je me fais justice moi-même autant qu’il m'est possible I

Il sortit.

L’buissier et le concierge le suivirent.

Le salon sembla alors d’une solitude et d’un silence étranges.

Emilie était toujours droite, 6xe, immobile.

La femme de service dévouée à ipadame de Lauréal, et tremblante sans savoir pourquoi, s’effaçait dans l’angle d’une fenêtre.

Daumont, gardant toujours sa gracieuse nonchalance, marchait de long en large dans le salon.

Il fut soudain arrêté par cette exclamation d’Emilie :

— Mon Dieu I mon Dieu I... que dois -je croire I

— Toujours des soupçons I dit-il en s’approchant d’elle.

— Non... je tremble de n’en plus avoir i répondit madame de Lauréal.

A l’accent glacial qui accompagna ces mots, il la regârda.

Emilie était changée en quelques minutes, ou plutôt c’était en elle une transformation à la rendre méconnaissable.

Elle était pâle, livide, des sillons se creusaient entre ses sourcils crispés ; un air de froideur atterrante était répandu

sur ses traits, et, au milieu de cette expression glacée, ses yeux jetaient des éclairs d’un feu sombre.

La vérité, qui avait été bien longtemps à se faire jour, venait enfin d’éclater à ses yeux, et tous les souvenirs qui se groupaient autour de cette révélation subite pour l’éclairer encore^ rendaient sa lumière irrésistible.

Madame de Lauréal connaissait Charles.

Cette femme déterminée, impétueuse dans tous ses sentiments, avait déjà irrévocablement brisé les liens qui la retenaient à son amant, et l’amour était tout à coup éteint dans son âme.

— Ah I dit-elle à Charles, d'un accent profond, solennel, je vous ai bien longtemps aimé I

Cette expression, qui U ut à coup rejetait l’amour d’Emilie dans le passé, fît frissonne> Charles. U reste immobile et le cœur agité de violents bath ments.

Emilie se plaça en face de lui, le front sombre, le regard imposant, et dit d’une voix dont la chaleur, alors était celle d’une indignation suprême.

— Oui, je vous ai bien longtemps aimé I Je vous ai trouvé sur les planches d’un théâtre, changeant de ligure tous les soirs, revêtu d’habits d’emprunt, et, quand une autre à ma place eût songé à la distance qui la séparait de vous, à la dignité de son rang, je ne pensai, moi, qu’à me prosterner devant vous... Je vous eusse sacrifié tous les titres, toutes les gloires des autres hommes, toutes les grandeurs que le monde honore. Je vous ai aimé jusqu'à fouler aux pieds pour vous tous les sentiments de la nature, tout le respect humain I ... Je suis venue près de vous ; j'ai voulu partager votre position fausse, partager les soupçons, le blâme dont on vous entourait... On vous a accusé devant moi, tout bas, tout haut, de vol, d'assassinat... On vous a nommé bandit... Dieu me pardonne! il y a des moments où j’ai cru que c’était vrai, et je vous aimais encore I et à genoux devant vous, je baisais votre main !... Cet amour ne voyait d'obstacle dans aucune faute, dans aucun crime, il ne connaissait point do borne et croyait n’en jamais connaître... Mais à présent... aujourd’hui, mon Dieu I...

Elle s’arrêta le regard enflammé.

Daunionl, pâle comme la mort, répéta :

— A présent, madame?... '

Elle 86 retira de lui, et dit avec un geste, un accent de vérité terrible :

— A présent, je ne vous aime plus... Car je sais ce que vous ôtes I

<4*uis, foudroyée par ses propres sensations. Emilie tomba sans connaissance sur le parquet.

Charles jeta sa tête dans ses mains et disparut.

Emilie ne sut point le temps que dura sa défaillance.

Quand elle revint à elle, elle se vit étendue sur une chaise longue, devant une fenêtre.

Le docteur Âlambert, debout à ses côtés, lui faisait respirer des sels.

L’abbé Savinien tenait une des mains de lajeune femme entre les siennes, et avait le regard élevé vers le ciel.

l’isolement tue

Parmi les accusés de l'hôtel de Brikas, Charles Daumont n’était pas le seul qui eût recouvré sa liberté ; Laverrière était sorti de la Conciergerie quelques jours après lui, sur une caution fournie par madame de Miroville. >

Antonine, ainsi que Catharina l’avait dit peu de temps avant à Laverrière, comptait faire don au beau gentilhomme d’un alezan dont il avait envie ; lorsqu’elle le sut incarcéré, elle changea la destination de la somme, et racheta Laverrière * •

au lieu du cheval, quoique pourtant l’un fût loin de valoir l’autre.

Pour le marquis de Brikas, il avait été transféré à Sainte - Pélagie et devait y prolonger longtemps sa résidence. La marquise, séparée de biens, continuait à s’amuser, à recevoir, à aller dans le monde, et ne s’occupait pas de lui ; elle aimait autant son mari en prison qu’ailleurs et au fait il méritait bien d’être aimé ainsi.

Laverrière, peu de temps après les incidents que nous . avons rapportés, avait donc retrouvé, toujours sur son crédit, un autre appartement, un autre mobilier et se montrait plus lion que jamais dans diverses sociétés, surtout dans celle dont madame de Miroville était 1e centre.

Celle-ci, qui se posait en amie empressée, voulut donner une fête pour le retour de Laverrière à la liberté ; elle en fixa le

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jour an premier dimanche de septembre et convia deux cents personnes dans ses salons de la rue Saint-Florentin.

Àntonine, cependant, était loin d'aimer ce Laverrière ; elle n’avait jamais su ce que c'était qu’aimer; mais l’amant qu’elle se donnait en secret était un moyen de trahison, un moyen de porter dommage et préjudice au vicomte de Monclave, qu’elle haïssait de la haine habituelle de ces femmes-là pour l’homme qui les paie.

Elle choyait Laverrière par les mêmes raisons que son singe Nestor, lequel, en salissant les robes de soie, en mettant en loques les dentelles, forçait le vicomte à de nouvelles dépenses, dont il enrageait tout bas sans rien dire.

Pour M. de Monclave, il laissait faire à Àntonine tout ce qui lui plaisait, même donner des fêtes en l’honneur de Laverrière. Ses petits moments d’impatience étaient bien vite passés ; et, pourvu que sa déÀsse voulût bien accepter tout le reste de son immense fortune, et lui permit toujours de lacer ses bottines, emploi qui faisait son honneur et sa joie, il était satisfait.

Elle le rudoyait, le maltraitait, et il ne l’en aimait que mieux; on eût pu dire qu’il avait pour elle l’amour d'un chien, s’il n’était malhonnête envers les chiens de les comparer à un tel homme.

Si son amour était celui d’une brute, sa jalousie n’était pas différente ; il croyait, par la grâce d’état, posséder seul Anionine, et cela lui suffisait; s’il avait su qu'un autre partageât son bien matériel, il en eût été jaloux avec la grâce et la délicatesse d’un taureau qui se bat pour disputer sa génisse.

Donc, le premier dimanche de septembre, le ban et l’arrière-ban des lorettes étaient convoqués chez madame de Miroville.

Les salons, la salle à manger de la courtisane avaient mis toutes voiles dehors ; ils étincelaient de lumières et de dorures; seulement, une prodigalité de mauvais goût révélait la main de celle qui dépensait le bien d'autrui.

On sait que les joyaux, les pierreries de madame de Miroville étaient nombreux à remuer à la pelle. L orfèvrerie n’était pas moins abondante : l’argenterie et le vermeil roulaient de tous côtés.

Madame de âliroville, parée de la tête aux pieds, tout en blanc, et, dans cette couleur claire, paraissant encore plus

paissante, coiffée d’un paquet de marguerites, avait l’air d’un b&liment neuf sur lequel les maçons viennent de poser le bouquet.

Madame Eudoxie, la seconde reine de la fête, était attifée de soie orange lamé d’or, de diamants, de dentelles; on prétendait que sa toilette était même doublée de dorure, parce qu’en mangeant elle mettait souvent les couverts de vermeil dans sa poche.

Toutes les autres à l’avenant. Ces femmes valaient bien chacune cent mille francs en parures, si elles valaient moins que rien par elles-mêmes.

U roulait deux ou trois millions d’argent perdu, souillé, dans le salon de la courtisane.

C’est là qu’il plaît aux hommes de mettre la fortune, quand ils ont été, partout ailleurs, âpres au gain, usuriers, rapaces et avares.

Chevet avait fourni le souper.

Mais manger n’était là qu’un prétexte pour boire. On devait joûter à la noble lutte des bouteilles. La table serait le champ clos ; il y aurait des combats à deux, à quatre champions, des passes d’armes dans la lice entière. Celui qui aurait englouti le plus de liquides recevrait une coupe d’argent des mains de sa dame. La femme qui aurait avalé le plus de liqueurs recevrait de son chevalier une couronne de lierre.

Antonine, qui buvait assez bien pour ambitionner le prix, avait fait faire d’avance cette couronne à sa tête.

Il fallait de la musique pour annoncer le tournoi. A dix heures, des clairons, des cymbales cachés derrière des tentures donnèrent le signal pour ouvrir l’arène. Et, (jopuis ce moment, ce ne fut plus qu’un tumulte de rires bruyants, de cris, de chants, d'éclats de verre et d’éclats de voix à fendre le plafond.

Cependant, ce soir-là même, il se passait, dans le logement le plus voisin de celui de madame de Miroville, une scène silencieuse à laquelle nous devons assister.

Nous connaissons à l’entre-sol de cette maison une pauvr^ jeune fille, chaste et pure comme un ange, à laquelle il nous faut aller dire adieu.

C’est lüurenoe, cette jeune fille que, quelques années auparavant, le vicomte de Monclave n’avait pas voulu épouser, quoiqu’il l'aimàt, parce qu’elle n’était pas assez riche... lui

qui donnait à cette heure le souper que vous savez là-haut!

Nous avons laissé Laurence travaillant à coudre des chemises de toile rousse devant sa fenêtre. Elle avançait peu, disionsnous, parce que ses forces étaient bien épuisées, et ses forces s'épuisaient tous les jours davantage parce qu’elle ne travaillait pas assez pour se soutenir.

Hais , maintenant, elle avait passé le dernier hiver sans feu dans cet entre-sol, bas et humide, qui ne voyait jamais le soleil, parce que le balcon de madame de Miroville le lui dérobait; des douleurs s’étaient déclarées; elle était à demi-paralysée et ne pouvait plus se livrer à aucun ouvrage.

Au commencement de cette maladie, la concierge de la maison, soupçonnant la situation de Laurence sans la connaître, lui avait envoyé un médecin de sa connaissance.

Ce peu de mots s’était échangé entre le docteur et la malade.

— Les douleurs rhumatismales cèdent facilement, dit le premier, la guérison en est prompte et sûre.

Laurence tressaillit de joie.

— Je vous rends grâce de cette parole d’espérance, monsieur, dit-elle.

— Dans trois mois il n’y paraîtra plus, je vous assure, ajouta le docteur.

Et le sein de la jeune fille se dilatait à la pensée de renaître, de se retrouver telle qu’elle avait été... car à vingt-quatre ans on a bien envie de vivre encore I

— Il faut seulement partir de suite, ordonna le médecin, et aller passer une saison aux eaux du Bourbonnais... Leur efficacité est souveraine, et vous reviendrez guérie.

Laurence pâlit... Mais elle releva les yeux avec assurance et dit en souriant :

— Rien n'est plus facile, alors, monsieur,- et je vous remercie infiniment du conseil.

Puis elle salua gracieusement le docteur qui se retirait.

Ainsi la pauvreté la condamnait à souffrir, quand la guéri- ^son eût été facile à une autre !

^ Mais c’était plus que la souffrance, ce mal qui la retenait immobile, c'était la fin de son travail, la fin de l’existence.

Le jour où Laurence ne put plus tenir l'aiguille, il lui restait quelques francs ; elle les divisa en sous, et pensa qu’en mangeant un petit pain d’un sou par jour, ce serait encore autant de jours qu’elle pourrait ne pas mourir.

Elle se trompait pourtant encore dans son calcul ; il lui fallut acheter parfois deux sous d’eau, et ce fut autant à retrancher sur la durée d’existence qu’elle s’était accordée.

Certes la vie, telle qu'elle lui était faite, n’était pas à regretter ; mais elle était si jeune, et sa conscience sans reproche lui donnait parfois un calme si doux t... U y avait une place de son logement, où du côté des Tuileries, on aper* cevait un coin du ciel ; elle le peuplait de mille images gracieuses ; et ce petit jardin céleste qu’elle s’était créé suffisait par instant à son bonheur.

Avec le peu de nourriture qu’elle prenait, elle acheva bientôt de dépérir, minée par le besoin.

La première fois qu'elle sentit une douleur étrange dans les entrailles, elle se dit que c’était la faim, elle pleura... Mais son premier mouvement fut de jeter un coup d’œil rapide autour d’elle pour s’assurer que personne ne l'avait vue ; et, l’humiliation lui étant épargnée, sa souffrance devint plus paisible et résignée.

Cependant elle sentait que le terme approchait.

Il y avait un désir que Laurence nourrissait depuis longtemps ; c’était de revoir une fois son tableau de sainte Claire, >

qui était à l'église Laiut-Laurent. )

Il y a loip de la rue Saint-Florentin à la rue du Faubourg- Saint-Martin ; il y a cinq boulevards et deux rues... C’est' beaucoup de chemin pour une mourante I •

Et Laurence devait le faire seule, à pied... Depuis quatre ans, elle ne s’était appuyée sur le bras de personne.

Mais elle pensa que, dans ce moment-là, peut-être elle le pourrait encore, et que dans peu de temps assurément elle ne le pourrait plus.

Elle entreprit le pèlerinage.

La belle jeune 61ie était devenue étiolée, livide, frôle comme une ombre.

Elle longeait fes boulevards d’un pas incertain, tremblant et s’asseyant à tous les bancs pour prendre haleine.

Sur cette grande route intérieure, elle voyait passer une foule innombrable. Comme tous les pauvres isolés, elle se disait dans sa détresse :

— Voilà des milliers d’êtres, et il n’y en a pas un dont je connaisse les traits, dont mes traits soient connus... pas un qui me plaigne... qui sache seulement que je meurs I

Elle était prête à demander l' aumône... l’aumône d'un regard, d’une parole humaine.

Pourtant, dès qu’elle fut à l’église Saint-Laurent, ses forces se ranimèrent, elle pénétra dans la chapelle du fond à gauche où était sa Sainte-Claire.

Quelle émotion vint saisir l’àme de Laurence à la vue de cette peinture I elle retrouvait cette figure de sainte sur laquelle ses yeux s’étaient reposés huit moisi... elle reconnaissait chaque coup de pinceau tracé par elle I

Elle retrouvait là sa jeunesse... sa jeunesse qui ne datait que de deux ou trois années, et qui semblait si loin d'elle I... Mais c’était le temps où son malheur était encore mélangé d’espérance, et où elle peignait cette toile, comme l’un des premiers tableaux qui devaient commencer sa carrière.

Laurence s’agenouilla devant son propre ouvrage.

^ — Oh I si j’avais pu continuer à peindre, disait-elle, quelle

douce existence ç’eûl été !... Un tableau de mille francs seulement à faire chaque année, et cela m’eût suffi... Travailler pour vivre, c’est juste et digne ; vivre pour travailler, quand ^ l’ouvrage platt, c'est heureux et facile !... 11 en aurait bien peu

coûté au destin de me donner cet humble partage, et je ne lui eusse jamais demandé autre chose sur la terre !

Tout le temps où Laurence avait possédé cette illusion se revoyait dans son tableau. Elle y retrouvait l’aptitude, la force, le courage du travail qu’on croit poursuivre, l’amour de l’art dans lequel on croit s’élever davantage ; elle' y retrouvait l’adresse de sa main, la justesse de son regard.... et presque sa jeune beauté, qui l’inspirait pour peindre celle de sainte Claire '

Elle était là comme quelqu’un qui pourrait venir s’agenouiller sur son propre tombeau, et penser, en pleurant, à sa vie écoulée. '

Laurence contemplait la sainte Claire à la guimpe de toile, au manteau de laine brune, et se disait :

— Au lieu de ce que je demandais, et de ce que je méritais peut-être d’obtenir, il est venu l’affreuse misère I

Oh ! quel singulier hasard que j’aie fait justement pour mon dernier tableau la patronne des pauvres I... Sainte Claire, tu as fondé l’ordre des plus humbles sœurs ; tes filles sont comme moi dénuées de tous biens ; elles quêtent et mendient leur pain par toute la terre... Puis, revenues dans leur maison nue et

dépouillée, si elles sont prêtes à mourir de faim, elles sonnent la cloche d alarme, et les gens charitables leur apportent du paint

Mais je me trompe... c’est encore bien plus que moi!... Moi. mon Dieu, je serai bientôt à ce moment terrible... mais je ne sonnerai pas la cloche d'alarme... car personne ne viendrait me répondre I

Ab I les pauvres, les mendiants, ont encore une patronne au ciel ; ceux qui meurent de faim n’en ont pas I

Elle jeta sa tète dans ses mains en sanglotant, saisie d’une profonde pitié pour elle-même...

Laurence revint chez elle à la fin de la journée. En passant le seuil de sa porte, elle savait que c’était pour la dernière fois.

Les jours suivants, l’inanition et la maladie achevèrent de la miner. Elle s'éteignit peu à peu, comme un pauvre oiseau qui bat de l’aile dans sa cage abandonnée.

Enfin, un soir, son dernier morceau de pain était fini, ses dernières forces étaient épuisées... elle se traîna encore jusqu’à son lit... ce coffre en forme de tombeau... et elle sentait qu’elle ne se relèverait plus.

C’était le soir où nous sommes arrivés ; le soir du brillant souper de madame de Miroville.

L’air était plein de bruits de fête... bruits joyeux, mais dont les échos sont parfois bien tristes I

La maison retentissait des rumeurs de l’orgie. Le plafond del’entre-sol tremblait et craquait sous les ébattements de tous ces gens ivres de vin et de débauche ; la musique, les bonds des polkas effrénées, les rires, les cris de joie perçaient lesairs.

On entendait mugir la ronde infernale de tous les vices, qui donnaient leur grande fête là- haut!

Des masses de projectiles tombaient devant les petites fenêtres sombres de l'entre-sol.

C’était quand les danseurs, étouffant de chaleur, venaient un moment respirer sur le balcon. Leurs cigares qu’ils jetaient dans la rue, décrivaient des étincelles dans l’espace ; leurs coupes, que ne pouvaient plus tenir leurs mains avinées, versaient des flots de champagne sur'le pavé... Les singes aussi, gorgés de gâteaux et de dragées jetaient les gâteaux et les dragées dans la rue.

Laurence écoutait machinalement tous ces bruits et voyait pleuvoir les débris de l’orgie... Cette atmosphère ardente et

impure de la débauche se répandait autour d’elle, tandis quelle exhalait ses derniers soupirs.

Elle croisa ses mains sur sa poitrine et regarda le ciel dans sa pensée.

Un bruit plus fort que les autres se fit entendre, justem^t au-dessus du lit de Laurence, le bruit d’un corps qui tombe sur le parquet.

C’était madame de Miroville qui avait gagné le grand prix à boire : et cette masse de femme, couronnée de lierre, tombait ivre par terre, et roulait dans des flots de vin.

Puis, après ce bruit, Laurence n'entendit plus rien.

Elle venait de mourir.

La poussière du plafond, ébranlé par la chute d’Antonine, tomba sur le corps de la pauvre défunte : le vice hideux jetait la première poussière de la tombe sur la vertu sacrifiée.

Tout était fini.

Aucun des anges de Paris n’avait passé devant la porte de la pauvre Laurence !

Vingt-quatre heures après, comme on n’avait plus aperçu la jeune locataire de l'entre-sol, on fit ouvrir sa porte par autorité de justice. Le médecin appelé à constater le décès déclara que la jeune fille était morte de faim.

On fenterra au cimetière de Montmartre, dans la fosse commune. On ne savait rien de sa famille : on écrivit seulement sur sa croix noire le nom de Laurence.

On aurait dû inscrire sur cette croix :

Opprobre sur les hommes qui Vont laissée mourir !

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