‹ La misère doréeChapitre 9 sur 12 · LA RUINE · texte numérisé non relu

LA RUINE

Les plus brillants moments de la vie annoncent presque toujours le temps des plus funestes revers. Madame de Miroville en fit l'éprouve peu de jours après le splendide souper où elle s’était surpassée elle-même dans l’art de mener joyeuse vie. ^

Un matin Catharina chantait en sortant de la loge du portier et en montant l’escalier du premier; elle était au comble de ses vœux, et elle avait mis son contentement en chanson.

— Tra la la la, j’ai trouvé une place. — J’entre chez madame Eudoxie, — je pourrai sortir d'ici sans étro servante de caba-

ret. — Mais avant je me vengerai de l’ancien soufflet et du dernier ^ — et de tout le Ira la la la !

La femme de chambre* entra chez madame, et lui remit une lettre.

C'était un billet de faire part qui n’avait aucun rapport avec la gatté de Catherine, car il portait pour signe de deuil un filet noir.

— Ah ? dit Antonine en l’ouvrant, c’est la mort du capitaine Milot... On pensait bien qu’il ne reviendrait pas de cetle pleurésie qu’il a ijrise l’autrejour en sortant de mon grand souper...

Le convoi est pour midi... Catherine, avez-vous commandé mon bain ?

— Non, dit la servante, je n’y ai pas pensé.

— Sotte que vous êtes.

— On ne prend pas des bains tous les jours quand les grandes chaleurs sont passées.

— ^Taisez-vous... c'est pour ma santé.

— C’est pour abîmer le parquet.

—Pas de réplique... Vous êtes faite pour obéir et non pour raisonner.

— Je ne pourrai bientôt plus parler, peut-être ! ' , . »

—Non, quand je le défends... Je vous prie de vous souvenir, mademoiselle Catharina, que vous êtes ici la servante et moi la maîtresse.

— Il y a des maisons où les servantes valent bien les mat- *

tresses.

— Platt-il, insolente I

— Les servantes gagnent leur vie en faisant quelque chose.

— Je vous chasserai.

Catherine ajouta plus bas en se glissant vers la porte :

— Et les maîtresses en ne faisant rien... ou en faisant pis que rien, sur l’air du ira la la la.

Antonine lança sur les pas de la femme de chambre un flacon de poche qui alla se briser sur le parquet.

Puis, elle s’étendit dans un fauteuil et siffla ses singes pour qu’ils vinssent la distraire.

L’heure du lever sonnait à peine pour eux ; Nestor sortit de sa niche en bâillant et détirant ses grands bras, et ^ dirigea vers sa maîtresse ; Gambade resta endormi.

^ Presque en même temps, le vicomte de Monclave entra.

Son humeur était des plus noires ; il lui était arrivé dès le

point du jour une foule de créanciers, dliuisBiers, de protêts, qui ne lui avaient laissé ni paix ni trêve.

Sa ruine assurément était triste, mais elle apportait avec elle une impression plus triste encore. Elle lui rappelait le moment où, dans les premiers embarras d’affaires suscités par ses dépenses pour madame de Miroville, il avait été près d’avoir recours à un crime pour sortir de cette situation désespérée en s'emparant des biens de sa femme.

Nous l’avons dit, ce moment d’affreux délire avait laissé en lui de fortes traces.

Le souvenir de ce meurtre projeté devait suffire à l’épouvanter, mais la manière presque fantastique dont cette tentative avait échoué y ajoutait un sombre prestige, et en gravait plus fortement la terreur dans son &me.

n arrivait le front bas et plissé sous ses faux cheveux ; sa ligure, semblable à une tète de bois, perdait un peu de sa fixité ordinaire pour peindre une inquiétude amère.

Antonine, en bonnet du matin, en pantoufles, plongée d ans son fauteuil, arrangeait nonchalamment le collier de Nestor.

— Le capitaine Milot est mort, dit-elle en tendant la lettre au vicomte.

Monclave, sans savoir pourquoi, tressaillit à oette nouvelle.

— Déjà! dit-il. En si peu de tempsl... Comme on meurt vite!

— On a vu tout de suite que la pleurésie tournait mai.

— 11 n’y a pas quinze jours cru’il dansait ici... et le voilà mort I

— Cela se voit tous les jours.

— Oui... Et on en est toujours surpris.

— Irez-vous au convoi ?.... c’est pour midi,

— Assurément I

— A l’église... au Père-Lachaise?

— Eh I sans doute I

— Mais BOUS partons à deux heures pour Montmorency... en partie de campagne.

— Je croyais que c’était pour demain ?

—On a avancé d’un jour, pour éviter le dimanche... C’fôt décidé... nous partons en masse pour courir dans les bois... Si la soirée se prolonge, nous coucherons là-bas.

— C’est bien... Faites ce que vous voudrez.

— Mais le convoi ?... Serez-vous de retour?

— Je n’en sais rien... Nwis arrangerons cela.

Monclave alluma un cigare, et se promena de long en large dans la cliambre à coucher, en répétant encore :

— Comme on meurt vite !

Mais Antonine interrompit aussitôt sa promenade.

— M'apporlez-vous de l’argent? demanda-t-elle.

— Comment I dit Monclave, l’air plus sombre, vous aviez encore dix mille francs l’antre jour !

Antonine se serait bien gardée de dire qu’une grande partie de celte somme avait été employée à fournir une caution pour Laverrière, et le reste dépensé elle ne savait trop comment.

— Je n’en ai plus, répondit-elle sèchement.

— Vous ne m’objecterez pas les dépenses du dernier sonper, reprit Monclave, c’est moi qui ai tout payé.

— Je n’ai pas l’habitude de tenir des livres de comptes... et pour tout total je vous dis que je n’ai plus rien.

— Je le regrette, car je ne puis vous en donner.

— Je parie que tout à l’heure... quand vous aurez l’air moins maussade, vous en trouverez encore.

Monclave fut loin de se dérider, et il reprit sa promenade à pas lents.

Il y eut un moment de silence. -

Nestor, échappé des bras de sa maîtresse, se livrait à ses grandes joies du matin. Il fourrageait partout, sautait de la cheminée à la commode, s'élançait aux rideaux du lit, et se balançait mollement à leurs plis de damas.

11 eut une autre fantaisie.

Sur la commode, étaient deux corbeilles de laque, garnies de ces fleurs en papier de soie colorié, si répandues maintenant. Les roses tronières étaient posées sur un carton garni de mousse, qui, au-dessous, laissait les corbeilles vides; et Nestor avait vu parfois sa maîtresse glisser la main làdedans.

D’un revers de patte, il renversa les fleurs, fouilla dans la corbeille, et empoigna des lettres qui s’y trouvaient.

Il les déchiqueta un peu avec les dents; puis, comme il avait l’habitude de rapporter comme un chien, il se dirigea vers M. de Monclave pour lui remettre ce qu’il avait trouvé.

Ce fut en cet instant qu’Antonine l’aperçut.

Elle s’élança, saisit les lettres, et appliqua au singe deux soufflets si vigoureusement lancés qu’il en vit mille étincelles.

Nestor fît une grimace horrible, mais en même temps il resta stupéfait ; c’était la première fois que sa maîtresse le frappait, et sa surprise était encore plus grande que sa colère.

Il comprit dans son instinct que ce qu’il avait fait était nne chose tres-mal, et il alla s’enfoncer tout pensif dans un coin.

Pendant cette scène d’une minute à peine, Monclavo tournait le dos en se dirigeant vers la fenêtre, et ne s’était aperçu de rien. Ântonine avait déjà remis toutes choses en place avant qu’il revint.

Il se rapprocha cette fois de madame de Miroville de l’air d’un homme qui s’arme de courage ; il s’assit en face d’elle et lui dit :

— Antonine, j’ai à vous parler de choses très-graves.

— De l’enterrement ou de la partie de campagne ? demandat-elle.

— De choses plus sérieuses encore que cela.

— Que de porter les gens en terre ?

— Oui... car la ruine est plus triste que la mort... Vous le savez, continua Monclave d’un ton solennel, j’ai sacrifié pour vous toute ma fortune... J’ai dissipé ce que j’avais, et engagé ce que je devais avoir pour subvenir à vos dépenses... J’ai perdu mon existence à venir, pour satisfaire à vos fantaisies d’un jour.

— Et puis... après ?

— Après... Je suis au bout de toutes mes ressources... tourmenté, traqué sans relâche par les créanciers... Il faut pourtant que je sauve de là une somme qui me mette à même de vivre d’une manière au moins supportable, si ce n’est plus selon mon rang... et je me creuse en vain la tête pendant des nuits d’insomnie sans savoir comment y parvenir.

— Que voulez- vous que j’y fasse?

— Il faut d’abord songer au présent et effectuer une réforme complète dans votre maison.

— Ah 1 par exemple I

— Tant que j’ai pu vous faire riche, opulente, je l’ai fait. Il me semble que, si maintenant vous ne recevez plus de moi qu'une existence modeste, vous devez encore vous en contenter de bonne grâce.

Elle le regarda et se mit à rire.

— Mon Dieu I mon cher Théophile, dit-elle, quel air d’en-

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torrement !... Mais vous vous trompez d’heure. . . le convoi est pour midi, et il n’est encore que onze heures.

— Écoutez-moi donc, je vou^ prie, madame, dit plus impérieusement le vicomte, écoutez-moi, pour peu que vous ayez d’affection pour moi, car il s’agit du malheur de toute ma vie ; autrement, écoutez-moi encore par raison, car il s’agit de vous même, de votre propre existence.

— Habit noir, cravate blanche, air lugubre rien n’y

manque I

— Voulez-vous m'entendre, à la fin, madame, ou je sors d’ici pour n’y plus rentrer.

— Voyons, parlez... C’est que ce n’est pas amusant ce que vous dites... Vous parlez de réduire ma maison...

— Certainement.

— Et cela n’est ni agréable ni possible, il me semble.

— Il le faut pourtant bien.

— Je ne puis vivre à moins.

— A moins de six mille francs de loyer.

— J’irai donc loger dans une mansarde.

— A moins de cinq domestiques !

— Il faudrait donc me servir moi-môme.

— A moins de trente ou quarante mille francs par an de chiffons et toilettes.

— Toutes les femmes de ma connaissance dépensent cela; je ne peux être moins bien qu’elles.

— Vous ne pouvez vivre à moins de donner chaque hiver pour une cinquantaine de mille francs de repas et de fêtes ?

— Non, certainement, je ne puis pas m’enfermer comme un ours, ni aller chez les autres sans recevoir.

Le vicomte sc leva, frappa du pied, et il fit quelques pas en se pressant le front avec rage et en grondant tout bas :

— O mon Dieu I mon Dieu 1 et, quand je l’ai prise, elle était femme de chambre ;

Il revint près d’Antonine, et reprit d’un ton plus calme, mais plus ferme :

— Enfin, madame, voici ce que j’ai à vous proposer; c’est à prendre ou à laisser. Il faut vendre vos diamants, toutes vos pierreries, vos cachemires, votre mobilier. Avec cela, vous vous ferez un capital de quatre ou cinq cent mille francs que je vous placerai. Il me semble que les revenus ‘de cette somme

vous donneront encore tout ce que vous pouvez raisonnabtement désirer...

II ajouta tout bas :

— Et plus que vous ne valez !

Antonine, qui vit alors le sérieux de ces propositions, commença à s'effrayer et à ressentir une irritation violente.

— Pour moi, continua Monclave, je rassemblerai les débris épars de ma fortune... je verrai si je peux m’en faire une plsmche de salut... et je vivrai bien ou mal, à la garde de Dieu !

— Ainsi, vops ne me donnerez plus rien ! s'écria Antonine en rougissant de colère, vous ne me donnerez plus rien, et vous croyez que l...

Un regard furieux acheva sa menace.

— Eh 1 voulez-vous donc, madame, dit le vicomte avec emportement, que pour vous je me réduise à aller mendier ou à me brûler la cervelle... C’est tout ce qui me resterait à faire.

— Vous n’en seriez pas là si vous aviez su vous procurer la fortune de votre femme, dit la courtisane avec une méchanceté atroce.

Monclave frissonna et dit d’une voix étouffée :

— Eh I vous savez trop bien que je l’ai voulu.

— Si je me souviens de cela, dit Antonine avec une expression mordante, c'est pour penser que vous avez été stupidement maladroit I

Le vicomte devint profondément pàle.

Ce souvenir affreux, qui l’avait déjà poursuivi dans la matinée, lui était encore rappelé, et par la voix de la vipère qui lui avait soufffé une odieuse pensée, et qui lui reprochait maintenant de n’avoir pas été aussi criminel qu’il avait été un moment prêt à le devenir.

Il détourna la tête, honteux et atterré sous cet horrible reproche.

Mais Antonine avait espéré longtemps que Monclave se ferait veuf, et qu’elle l’épouserait avec une fortune immense, avec un titre I elle savait à peine ce que c’était qu’un titre, elle aurait porté celui de vicomtesse comme un porc des dentelles, mais elle n’en avait que plus d’envie pour se relever, pour avoir quelque chose de plus que les créatures de sa sorte ; et toutes les fois que ce souvenir lui revenait, toutes les fois qu’elle pensait que la vicomtesse de Monclave vivait encore, elle avait au cœur une rage mortelle.

Ils restèrent quelque temps tous deux dans un silence colère.

La pendule sonna midi.

Antonine, dans son énorme égoïsme, pensa qu’il était l’heure de s’habiller pour partir, et qu’il ne lui fallait pas gâter, par des regrets inutiles et des colères qui altèrent les traits, la journée de plaisir qu’elle s’était promise.

— Théophile, dit-elle en changeant de ton, venez ici 1

Et Monclave arriva comme un chien à la voix de son maître.

Elle lui montra du doigt un coussin qui était à ses pieds.

Et il s’agenouilla sur ce coussin.

Antonine plongea un instant son regard plein de reproche souriant dans les yeux du vicomte, puis elle lui dit ;

— Allons, demandez-moi pardon de m’avoir causé de l’humeur... dites que vous aviez bien mal choisi votre temps, do venir me faire de la morale et de m’attrister, le jour même où je me promettais quelques pauvres petits moments de distraction... Dites vite que vous ne m’en parlerez plus et remettrez la chose à un autre jour.

Elle jeta les deux bouts de la cordelière de son peignoir autour du cou du vicomte, qui se trouva ainsi enchaîné à sa ceinture, et elle se mil à le magnétiser en lui passant doucement les mains sur la télé.

Monclave, sous le souffle de cette femme, sous le contact de ses mains chaudes et moites, se fondait d’attehdrissement, se mourait de béatitude, et reprenait son air niaisement idolâtre.

— Maintenant, continua-t-elle avec un accent d’amour, donnez-moi tout l’argent que vous avez sur vous... quoi que ce soit... car je ne puis aller à Montmorency sans payer mes courses d’ânes.., et puis, allez- vous-en... parce que voici le moment de commencer ma toilette.

Le vicomte tira sa bourse, qui contenait dix pièces de vingt francs... c’était tout ce qu’il avait sur lui et chez lui, tout ce qui lui restait au monde... et il le remit à Antonine... Puis, pour récompense, il baisa les mains dans lesquelles il déposait la dernière obole de son immense fortune.

Il se releva. Et il était temps en effet qu’il laissât madame de Miroville à ses préparatifs de départ... On entendait des voitures qui s’arrêtaient à la porte, des pas qui montaient l’escalier, des voix nombreuses dans l’antichambre.

Les compagnons de voyage d’Anlonine venaient la prendre bien avant l'heure, afin do se rfetaurer avant le départ.

On tira des buffets les viandes froides, les conserves, les sucreries, les vins fins, liqueurs de toute espèce, et la bande joyeuse s'installa à la salle à manger, tandis que madame de Miroville procédait à sa toilette de voyage, et que le vicomte de Monclave se rendait à l’enterrement du capitaine Milot.

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