CHAPITRE I
LA MISÈRE d'autrefois.
La misère a existé de tout temps, car elle n'est pas, comme quelques-uns pourraient le penser, une plaie des temps modernes, due surtout au développement industriel de notre époque ; l'humanité l'a toujours connue, mais de nos jours elle est moins afFreuse que dans l'antiquité.
Avant de parler de la misère en France, jetons un coup d'œil rapide sur ce qu'elle était dans les temps anciens.
^Les Egyptiens avaient leurs pauvres^ et Pline assure que c'est par eux que furent construites les Pyramides. L'organisation de grands travaux publics était un remède employé déjà contre la misère, dans ces temps reculés.
La Grèce connaissait ce grand mal^ car une partie de ses citoyens étaient nourris par l'Etat.
îsait aux pauvres des distributions de grain 'année en année, devinrent plus considé- Athènes s'efforça de lutter contre le paupémais ne sut employer que des palliatifs, tels :s chauffoirs publics, qui devinrent bientôt des le débauche ; le Cymsarge, où on élevait! ement les enfants dont les pères étaient pour la patrie ; le Prytanée, où ceux qui c rendu des services à la patrie étaient nour- : frais de la République, nt à Rome, la misère y fut parfois affreuse, it la République , au temps de César , )0 individus, sur 440,000 habitants, étaient i pour recevoir les distributions de pain ; rd, tout père de famille eut droit à des terres; s agraires enfin, qui avaient pour but, en ant la propriété, de permettre au plus grand e possible de personnes de posséder un coin :e capable de les faire vivre, se succédèrejit ïuvoir arrêter ce fléau toujours croissant.
lez-vous un tableau réaliste de la misère :s temps anciens ? Relisez ce passage d'Arise : •
es cris des enfants affamés, les puces, les lins, les insectes innombrables dont les bour-
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« donnements réveillent la nuit, des haillons pour « habits, pour lit une litière de joncs où les puce naises fourmillent, pour tapis une natte pourrie, « pour oreiller une grosse pierre ; au lieu de pain « des racines de Tiiauve, pour tout potage de « méchantes feuilles de rave, pour siège le couce vercle d'une cruche brisée, pour pétrin une « douve de tonneau, encore est- elle perdue, voilà <e la misère actuelle. »
Et si nous ajoutons à ce triste tableau l'affreuse plaie de l'antiquité, l'esclavage, misère morale bien autrement profonde ; si nous envisageons ce trafic honteux de chair humaine, nous pourrons nous faire une idée assez exacte de l'état déplorable dans lequel se trouvaient les classes pauvres dans les temps anciens.
L'Etat païen n'avait donc pu faire que bien peu de chose pour soulager ces souffrances ; mais voici le Christ, qui vient renverser les idées étroites et égoïstes de ses contemporains et inaugurer l'ère de la fraternité universelle. Il résume la loi et les prophètes, c'est-à-dire toute la morale, dans cette parole : « Tu aimeras ton prochain comme toi- « même ; » et, au lieu de chercher, comme le monde païen l'avait fait, le remède contre la misère
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dans l'intervention unique et directe de l'Etat, laquelle corrompait les masses et encourageait l'oisiveté, il le cherche à sa vraie source, dans l'amour de chaque homme pour son semblable et dans le dévouement personnel.
Aussi, voyons-nous Constantin, le premier emreur chrétien, construire de nombreux hôpitaux, encourager l'agriculture pour développer une des principales sources du travail, adoucir le sort des esclaves en facilitant leur affranchissement, prendre soin des enfants en bas âge abandonnés par leurs parents, et employer des mesures sérieuses pour combattre la misère.
Dans les premiers siècles de l'ère chrétienne, les Gaules étaient dans un état plus misérable encore que l'Empire romain ; mais Clovis, encouragé par les évêques, prodigue des trésors pour construire des monastères et des hôpitaux qui en étaient l'accessoire obligé. — Dans ces temps troublés, c'étaient les seuls refuges des malheureux.
Charlemagne, à son tour, décide que le quart des biens ecclésiastiques sera consacré aux pauvres, et s^efforce d'interdire le vagabondage et la mendicité, en défendant de nourrir aucun mendiant valide qui se refuserait à travailler.
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Ces nobles efforts sont continués par son fils, Louîs-le-Débonnaire , à la demande duquel le Concile d'Aix-la-Chapelle dresse en 8i6 le règlement suivant :
« Les évêques établiront un hôpital pour recevoir les pauvres et lui assigneront un revenu suffisant aux dépens de l'Eglise. — Les chanoines y donneront la dîme de leur revenu, même des oblations, et un d'entre eux sera choisi pour gouverner Thôpital, même au temporel. Les chanoines iront, au moins en carême, Javer les pieds des pauvres ; c'est pourquoi l'hôpital sera tellement situé, qu'ils puissent y aller aisément. »
Ces utiles dispositions produisirent d'excellents effets ; mais les guerres et les famines de la triste période qui suivit le ^démembrement de l'empire de Charlemagne furent cause de l'abandon presque complet des pauvres.
Saint Louis s'efforça de réparer le mal ; il restaura l'Hôtel-Dieu de Paris, fonda un grand nombre d'hôpitaux, et encouragea les grands de la cour à fonder, à son exemple, des établissements charitables.
Les croisades, les guerres de toute sorte, et
surtout les guerres avec l'Angleterre, comme la fatale déroute de Crécy, augmentèrent considérablement le nombre des mendiants.
Les pays traversés par les armées, où la discipline était inconnue, sont ruinés; les soldats pillent tout sur leur passage, et après la guerre ils deviennent, pour la plupart, des vagabonds qui, se croyant tout permis, refusent de travailler.
A cette époque, le mal est si profond, les mendiants sont en si ,grand nombre et si dangereux, que, dans la plupart des grandes villes, on sent la nécessité de les parquer dans les Cours des Mirackst où on les enferme le soir et d'où ils ne peuvent sortir que le matin.
Ces enclos étaient nommés « Cours des Miracles » à cause des prodiges qui s'y accomplissaient chaque soir; en effet, les boiteux, les aveugles, les paralytiques, à peine de retour dans leur quartier, n'avaient plus aucune infirmité jusqu'au lendemain matin.
Ces refuges, où l'on ne pouvait pénétrer que par une seule entrée, se composaient d'un certain nombre de maisons disposées autour d'une cour centrale. C'était le rendez-vous de tous les vices, et c'est de li que sortaient, chaque matin, les voleurs, les
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vagabonds, les faux infirmes, et tous ceux qui s'adonnaient aux métiers les plus infâmes.
La mendicité est si développée à cette époque qu'elle s'organise en corporations ; on se fait mendiant, comme on devient ouvrier ; les mendiants en arrivent à former une sorte de gouvernement, ayant leur Roi et leurs Etats-Généraux.
Du XIV^ au XVIP siècle, on compte 92 rois de mendiants reconnus comme tels par tous les vagabonds de France (i).
Mais le mal devient si grave que le roi Jean, en 1350, est obligé de prendre l'ordonnance suivante :
« Tous gens oiseux, truendans ou mendians, « joueurs de dez ou enchanteurs publics, de quelce que état, condition, sexe qu'ils soient, vuîde- « ront la ville de Paris ; qu'après les trois jours, « ceux qui seront trouvés oiseux, jouant aux dez a ou mendians, seront prins et menez en prison « et ainsi tenus par l'espace de quatre jours ; et « quand ils auront été délivrez, s'ils sont trouvés « oiseux, ou s'ils n'ont bien dont ils puissent
(i) Dictionnaire d'Economie charitable, par Martin d'Oisy, t. IV. p. i3i4. Paris, imp. de l'abbj Migne.
o avoir leur vie ; où s'ils n'ont aveu de personnes « sufHsans, sans fraude à qui ils facent besogne, « où qu'ils servent, ils seront mis au pillory, et la « tiercefois ils seront signez au front d'un fer « chaud et bannis des dits lieux, n
Pendant les règnes de Charles V. VI, VU, de Louis XI, de Charles VIII et de Louis XII, le mal, loin de diminuer, ne fait que s'étendre.
Les Etats-Généraux de 1483 font entendre les plaintes suivantes :
« Plusieurs hommes et femmes, pour fault de b^tes, sont contraints à labourer, la charrue au « col ; d'autres labourent la nuit, de crainte d'être « pris de jour et appréhendés pour les tailles, au M moyen de quoi partie des terres sont demeurées H à labourer.
c( Il faut que le poure laboureur paye et souldoye « ceux qui le battent, qui le deslogent de sa mai- II son, qui le font coucher à terre, qui lui ostent « sa subsistance; et les gages -sont donnés aux « gens d'armes. Et quand le poure laboureur a « payé à grant peine la cotte de sa taille pour la « soulde des gens d'armes, espérant que ce' qui lui « est demeuré sera pour vivre et passer son année, « ou pour semer, vient Ji un espace des gens