ITALIE
" On peut s'étonner que nous n'ayons pas encore fait mention de notre troisième compagnon dans la Triplice : l'Italie (^). On pourrait répondre à cela en traduisant, dans le domaine politique, la formule du droit romain :
(') Il n'est, en effet, question de l'Italie qu'en dernier lieu. Ce pays a été relégué à l'arrière-plan après la Suisse, la Turquie, les Etats-Unis, le Japon, voire l'Amérique du Sud.
minima (sic) non curât praetor. Bien que l'Italie doive beaucoup à rAUemagne, qui l'a aidée à créer son unité, nous n'avons rien à attendre d'elle, rien à espérer et rien à craindre. L'Italie n'a de valeur (de signification) qu'en ce qu'elle peut provoquer une guerre européenne, soit en attaquant elle-même l'Autriche, soit en poussant à une pareille guerre, grosse de conséquences. Mais, en tant que puissance, l'Italie ne compte pas et les grandes décisions qui découleront du conflit passeront bien au-dessus d'elle, comme si elle était inexistante.
" Est-il juste de parler d'un allié avec aussi peu d'aménité? Il est bon ici de faire remarquer que l'Italie n'est pas notre alliée, mais qu'elle fait simplement semblant de l'être. Elle cache si peu son jeu, que l'on voit fort bien combien l'alliance austro-allemande lui est odieuse. L'Italie est du côté de la France et de l'Angleterre, et nous leur laissons volontiers un pareil allié. Son histoire est loin d'être honorable ; le fier Italia fara da se de cet homme vraiment grand qu'était Cavour n'est pas devenu la réalité. L'Italie a été faite par la France et par la Prusse- Allemagne. Lorsqu'elle a tenté d'utiliser ses propres moyens, le résultat a prouvé une incapacité militaire extrême. Il en a été ainsi depuis les jours de Eadetzky et de Tegetthoff jusqu'à ceux de la défaite abyssine, et la manière dont à présent elle conduit la guerre contre la Turquie n'est pas faite pour inspirer plus de considération.
" Ajoutez à cela l'attitude que l'Italie prend vis-à-vis de ses alliés allemands, attitude qui a été si bien qualifiée par le mot spirituel de Bûlow sur " l'extra-tour " et,
enfin, faites entrer en ligne la franche hostilité que l'Italie témoigne à l'Autriche.
" Dans ces conditions, quelle valeur a pour nous une alliance avec un contractant aussi peu sûr et aussi incapable? Notre gouvernement comprend fort bien le jeu de l'Italie et maintient la Triplice uniquement parce qu'il suppose que l'Angleterre et la France seront obligées, les premières semaines de la guerre, de prendre en considération, tant pour leurs flottes que pour leurs armées de terre, la possibilité que l'Italie se batte quand même à nos côtés, hypothèse qui obligerait ces deux Etats à ne pas dégarnir les frontières du sud de la France et à ne pas démunir la Méditerranée. Mais nos gouvernants sont-ils assurés que cette incertitude existe et que nos deux plus grands adversaires n'aient pas l'assurance que l'Italie n^ entreprendra rien contre eux f
" Le système actuel des relations entre Etats est tellement artificiel et embrouillé, par le fait des alliances et des ententes, qu'on ne sait vraiment s'il faut les prendre au sérieux, tellement elles sont parfois contre nature. Après que le premier coup de canon aura éclairci les nuages de cette politique d'épouvante, toutes ces anomalies disparaîtront et l'on verra enfin clair. Mais, avant même d'en arriver là, on peut se demander s'il est bien digne de notre part de laisser subsister un pareil mensonge dans la Triplice. On accorde à l'Italie tous les avantages, alors qu'on sait pertinemment qu'elle ne tiendra point ses obligations. Finissons-en avec ce mensonge politique. Et, bien qu'on puisse supposer à bon droit que l'alliance de l'Italie et de l'Autriche puisse être un
obstacle à un conflit entre ces deux nations, il n'en reste pas moins vrai que l'Allemagne ne doit pas continuer plus longtemps ù jouer le rôle de l'amant trompé, rôle qui ne saurait que la rendre ridicule aux yeux de la France et de l'Angleterre {*).
" Et M. de Saint-Hugon conclut :
" Faut-il vraiment un commentaire à de telles déclarations ? Nous ne le pensons pas. On ne pourra pas reprocher à M. Daniel Frymann de gazer sa pensée. Elle est bien la pensée générale en Allemagne. Même ceux qui, il y a peu de temps encore, mettaient plus de formes à l'exprimer, en sont imprégnés jusqu'aux moelles. Elle a pour origine et pour support ce qui fut d'abord la fierté d'une race victorieuse, qui tourna à l'orgueil du conquérant satisfait, et qui est devenu la suffisance arrogante du parvenu trop à l'étroit chez lui. A ce régime, même quand ils se condamnaient au silence, les adversaires se sont multipliés qui sont devenus des ennemis. Mais de cela aussi, — et non sans crânerie d'ailleurs, — les Allemands ont tiré jactance. L'épigraphe mise à son livre par M. Daniel Frymann est, à ce point de vue, significative, viel Feindd/y viel Ehrr^. " Beaucoup d'ennemis, beaucoup d'honneur! "
" Après les actes de vandalisme dont s'indigne le monde entier, cette épigraphe est désormais trop longue — de deux mots. ".
■ Mais pas n'est besoin de rechercher plus longtemps
(*) Ici s'arrête la traduction du texte allemand.
à pénétrer les intentions du Kaiser, elles sont dévoilées tout-à-fait dans une entrevue donnée à New York, par M. Von Eckhardt, le nouveau ministre plénipotentiaire allemand au Mexique.
Voici rapportée par le Times de Londres la conversation de M. Von Eckhardt, qui raconte un entretien qu'il a eu avec son souverain, avant de quitter Berlin :
" Le Kaiser, a dit M. A^on Eckhardt, a fait à maintes reprises des ouvertures amicales aux Français; il a complètement échoué dans ses efforts. Aujourd'hui, toute illusion à cet égard doit être dissipée. Il est devenu nécessaire pour l'Allemagne de prendre la France, si elle ne veut pas être sans cesse en péril. L'armée allemande combattra jusqu'au dernier homme. Il faut que Paris soit pris, et l'armée française subjuguée.
" Non que nous voulions conquérir la France pour la garder tout entière, ajoute M. Von Eckhardt en rapportant les termes dont s'est servi l'empereur, mais nous devons nous arranger pour détruire, à jamais, la menace du militarisme français, la puissance militaire française. " Je ne sais si cela prendra huit jours ou six semaines (sic), mais il y a une chose certaine: c'est que l'armée allemande prendra Paris.
" Si elle ne prenait pas cette ville, c'est qu'il ne resterait pas de soldats allemands pour combattre. "
L'Allemagne avait cru que le temps était arrivé de mettre à exécution tous ses projets de conquête; il y a plus. Si on en croit des économistes, il lui fallait en arriver à la guerre sans tarder pour sauver la réputation allemande, qui allait sombrer dans un grand désastre.
Dans une de ses récentes livraisons, la Revue des Deux-Mondes, qui fait autorité partout, publiait une étude fort intéressante, qui fait bien voir que Guillaume II, avait dû risquer la guerre actuelle. Le Canada a donné une analyse de cette étude et nous le citons :
" D'après le confrère, cette guerre ne serait qu'un expédient auquel on aurait eu recours comme dernière ressource pour éviter la banqueroute, et la nécessité financière aurait eu autant d'influence sur la décision de l'Allemagne que la mégalomanie impériale et le parti militariste allemand.
" L'Allemagne, dit-il, était dangereusement embarrassée dans ses finances. Ses opérations colossales n'avaient pas toujours réussi ; elle avait trop entrepris, trop risqué, fait de trop fortes avances en marchandises, et en capitaux à des clients de solvabilité douteuse, tant en Allemagne qu'à l'étranger. Elle avait habitué ceux qui achetaient d'elle à des prix et à des conditions de crédit qui ne laissaient pas une marge suffisante de profit pour les manufacturiers ou pour les capitalistes allemands.
" Il était donc nécessaire et urgent de faire quelque coup d'éclat pour raffermir l'édifice financier qui vacillait sur ses basses. Et c'est pour donner à l'Allemagne endettée les immenses sommes que la banque de France
détient dans ses caves ; plus une énorme indemnité de guerre, au moins autant que pour satisfaire les ambitions du parti militaire, des pangermanistes et de ceux qui rêvaient d'une plus grande Allemagne, que Guillaume II a été poussé à déclarer la guerre actuelle.
" C'est, dans tous les cas, un point de vue très plausible et qui, d'ailleurs, ne peut que favoriser la cause des alliés qui, eux, disposent de plus de la moitié des capitaux disponibles du monde entier. ".
Le 1er octobre, la Gazette, de Montréal publiait une étude dans le même sens, qui lui venait de New York, étude illustrée avec des cMffres, qui explique certains changements économiques, dont les causes étaient restées mystérieuses jusqu'après la déclaration de guerre.
Un collaborateur, qui signe trois ***, dans le Correspondant du 25 septembre 1914, et qui est un ancien diplomate, ainsi que M. Robert Crozil Long dans la English Revieiv, septembre 1914, partagent la même opinion.
Le militarisme prussien, c'est lui qui a mené l'Allemagne à la banqueroute, et il a cru, afin de sauver la situation, pouvoir refaire la fortune allemande dans la guerre, donnant ainsi raison à Mirabeau qui disait un jour : "La guerre est l'industrie nationale de la Prusse." Toutefois il ne faut pas croire que l'Allemagne soit sans ressources ; et qu'elle est menacée de la famine. Un homme d'affaires très en vue de notre ville, et très au courant de choses maritimes, nous assurait que depuis plusieurs semaines avant la guerre l'Allemagne s'approvisionnait de blé à Montréal et aux Etats-Unis.
Parce que la France était déchirée par des querelles violentes; parce que la Grande-Bretagne était menacée de la guerre civile à cause du Home Rule; parce que la Russie était bouleversée par des désordres sociaux, l'Allemagne avait cru que l'heure était bien arrivée de tenter son grand coup; mais quelle transformation subite s'est opérée en France, en Grande-Bretagne, en Russie ! Tous ces peuples se sont levés, unis contre l'ennemi de l'humanité, et c'est alors que Guillaume a dû voir toute l'étendue de sa folie, — qui est responsable de la situation faite aujourd'hui au monde civilisé.
Nous avons dans ce chapitre raconté les origines de la guerre, et nous nous sommes efforcés d'établir la responsabilité.
Nous allons maintenant entrer dans le vif du sujet €t parler du rôle de la Belgique, dont les envoyés ont reçu chez nous, un si cordial et si sympathique accueil.
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