RUSSIE
" En ce qui concerne notre voisin de l'Est, l'Empire russe, il faut affirmer de prime abord qu'il n'existe pas, au point de vue allemand, de raison qui nous pousse à l'attaquer. La situation intérieure de la Russie nous indiffère, car elle ne nous regarde pas.
" Une tentative pour sauver les Allemands des provinces baltiques du joug russe par une attaque offensive de notre part est chose impossible. Même si le gouver-
nement russe était assez fou pour opprimer ses meilleurs et ses plus fidèles sujets, nous ne pourrions rien faire d'autre que de conseiller aux Allemands résidant en Kussie de quitter le pays de leurs ancêtres et de rompre avec leurs habitudes séculaires. Notre Empire et notre alliée rAutriche, nous les accueillerions alors avec effusion, et nous saurions leur assigner une place devant l'ennemi où ils pourraient se livrer en toute prospérité et succès à leurs travaux.
" Les habitants des provinces baltiques ne sauraient attendre autre chose de nous ; l'empire allemand ne saurait leur promettre davantage. De même que les Allemands ne peuvent tolérer que les bouches de la Vistule appartiennent à la Russie, de même la Russie ne permettra pas que la Baltique redevienne allemande. Il en sera ainsi aussi longtemps que l'empire russe sera un tout entier. Il pourra se faire qu'un jour, grâce à une Constitution qui les favorisera, les antagonismes qui existent dans l'Empire russe rompent son unité et qu'il en sorte divers Etats autonomes; mais, répétons-le: du côté allemand, il n'existe pas de motif raisonnable pour entrer en conflit avec la Russie. Il n'en est pas de même du côté russe ; car le Russe hait l'Allemand, de cette haine féroce, instinctive, qu'un peuple moins doué éprouve pour un peuple mieux doué. Tout ce qui constitue le caractère allemand est l'opposé du russe : notre zèle, notre probité, notre esprit de méthode, notre propreté et cet ensemble de qualités, qui nous confèrent une supériorité évidente, lui sont odieux. Cette haine de l'Allemand est le plus puissant facteur du panslavisme, et, au point de vue politique, elle ne saurait nous laisser
indifférents, car le gouvernement russe aux prises avec des difficultés intérieures, peut toujours être tenté de se précipiter sur nous.
" A cette haine du peuple russe contre nous, s'ajoute une méfiance invétérée et profondément injuste de son gouvernement à notre égard, de sorte que nous avons à l'Est un ennemi qui, comme celui de l'Ouest, demande toute notre vigilance et notre présence d'esprit.
" Une guerre avec la Russie n'a pour Fempire allemand rien de séduisant, mais non plus rien de terrible. Il est vrai que cet adversaire aurait sur nous la supériorité du nombre; ayant une population double de la nôtre, il peut mettre en ligne une armée innombrable. Mais cette armée figure surtout sur le papier, et un tiers à peine de l'armée effective pourrait servir contre nou^, car les Russes ne sauraient dégarnir ni les frontières de l'Extrême-Orient, ni les provinces, dans la crainte de complications internationales ou d'émeutes anarchistes.
" D'autre part, il faut compter sur les défauts propres au caractère slave: manque de discipline, administration militaire défectueuse, préparation incomplète, désorganisation des pouvoirs publics, etc., toutes choses qui nous favorisent grandement dans le cas d'une conflagration.
" Enfin, il n'est pas douteux qu'en cas de guerre l'Autriche ne soit à nos côtés. Ce qui est vraisemblable, c'est que la France et la Russie marcheront ensemble, et que nous, nous pourrons compter sur l'Autriche. Dans ce cas, la division du travail sera des plus aisées : l'Allemagne dirigera le gros de ses forces contre la France et
ne laissera dans le Nord et FEst que juste assez de troupes pour refouler une invasion russe. Celle-ci se trouvera d'ailleurs en face de TAutriche, qui recevra autant de secours allemands qu'il lui faudra pour maîtriser son adversaire.
" Répétons-le encore : la guerre avec la Russie n'est pas pour nous effrayer, pas plus que l'intervention de la France dans le conflit. Pour ce qui est du résultat de la lutte, ce que nous avons dit au sujet de notre voisin de l'Ouest est vrai aussi pour notre adversaire de l'Est, dans le cas d'une victoire des troupes allemandes ou austro-allemandes sur celles de la Russie. Nous prendrons possession de territoires qui parferont au mieux nos frontières et qui pourront être pour nous d'excellents terrains à coloniser, la question de l'évacuation restant ici également entière.
" Pour notre allié, nous lui ouvrirons, comme prix de la victoire, le chemin du côté des Balkans, où sa politique aura ainsi les coudées franches.