‹ La Mission Champlain aux États-Unis et au Canada, avril-mai 1912Chapitre 10 sur 66 · PRÉSENTA TION DE LA DÉLÉGATION CHAMPLAIN · texte numérisé non relu

PRÉSENTA TION DE LA DÉLÉGATION CHAMPLAIN

PAR M. d'Estournelles de Constant

Tant de choses viennent d'être dites et si bien dites, tant de choses encore nous attendent, que je voudrais me taire; mais nous sommes une délégation d'autant plus disciplinée qu'elle est volontaire et je dois obéir à notre cher Président qui m'a prié de présenter en anglais mes amis français à mes amis américains.

Cette présentation explique et justifie au reste ma présence aux Etats-Unis où j'étais encore il y a dix mois et où je pensais bien ne pas revenir avant longtemps, voulant rester en France et y faire connaître mes impressions de cette longue campagne inoubliable ; soucieux aussi de ne pas abuser de l'hospitalité que les Américains m'ont déjà prodiguée tant de fois si pleinement et si cordialement.

Mais il m'a fallu refaire le voyage, sur l'insistance de mes amis français. Comment aurais-je pu résister quand ils viennent ici réaliser mes rêves, appliquer et faire passer dans la pratique les sentiments d'amitié, de conciliation, de coopération que j'ai consacré ma vie à préconiser. Comment ne pas m'associer au pieux hommage rendu par eux à nos pionniers français, aux précurseurs desprécurseurs; comment ne pas donner mon concours sans réserve à l'œuvre de ce Comité « France-Amérique » qui est, à mes yeux, le modèle des organisations qui devraient unir chaque pays civilisé avec les autres, proches ou éloignés PComment ne pas accompagner avec joie et avec

(ij Discours prononcé à New-^'ork en anglais le 27 avril iyi2.

fierté une délégation française spontanément recrutée parmi l'élite de notrepays et si parfaitement représentative decequ'estlaPVancc?

C'eût été de l'ingratitude pour l'effort heureux autantque soutenu de mon ami Gabriel Hanotaux dont vous connaissez tous, Messieurs, les services et les titres mais dont je suis peut-être mieux e]ue d'autres en situation d'apprécier le tourde force qu'il a exécuté en constituant et en entraînant avec lui cette délégation des plus occupés de tous les hommes occupés de France.

Vous ne savez pas, mes amis américains, ce qu'il faut réunir de forces de persuasion et de décision pour déterminer vingt Français comme ceux que vous avez invités à cette tableà quitter pendant un mois Paris pour traverser l'Océan, abandonner leur bureau, leur chaire, leurlaboratoireou leur atelier! C'est un tourde force, un miracle, et, pour nous qui connaissons bien Paris, c'est une manifestation plus éloquente que toute autre en faveur de la popularité croissante de l'entente cordiale franco-américaine. M. Hanotaux a compris que cette entente ne devait pas exister seulement dans le passé et dans le présent ; il a compris qu'étant dans la nature des choses elle devait se fortifier, grandir pour l'avenir; et tous les hommes qui l'ont compris, entouré, suivisonttous, en vrais Français commelui-même, les serviteurs non pas d'un intérêt, mais d'une idée, d'une grande cause; pas un d'entre eux, regardez-les bien, qui ait été attiré par une arrière-pensée personnelle, un calcul ou uneambition, pasund'entre eux qui ne se soit dit avec lui : le moment est venu de contribuer à diminuer la distance entre les Etats-Unis et la France ; pas un d'entre eux qui nesoitvenu vous tendre la main, non pas en son propre nom seulement, mais au nom d'un nombre immense d'autres Français dont chacun de nous est le porte-parole, le représentant spontané.

Beaucoup d'entre nous, mes chers amis américains, sont pour vousdes visages, peut-être même des noms nouveaux; laissez-moi vous dire qui nous sommes.

Hanotaux d'abord : à tout seigneur tout honneur. Je le connais depuis trente ans. Il a été tantôt mon chef, mon ministre, tantôt mon collègue, mon camarade, toujours mon ami. Brillant ministre des Affaires étrangères, il a laissé de son long passage au Quai d'Orsay un souvenir qui se précise à mesure qu'il s'éloigne, alors quêtant d'autres s'effacent. Il est tombé, comme cela arriveà tous les ministres, mais, ce qui est infiniment plus rare, il est tombé de bonne humeur, avec

philosophie, avec sérénité, sans jamais laisser entendre un mot de regret, encore moins de récrimination. Et pourtant le sort que nous faisons en France aux hommes qui ont bien servi leur pays pourrait certes être plus brillant ; mais peu importe aux caractères bien trempés; Hanotaux a tourné ailleurs qu'au Parlement son activité vigoureuse; historien déjà distingué, il s'est imposé par ses travaux, par son histoire, l'histoire telle qu'il la conçoit, avec des fenêtres largement ouvertes à la fois sur le passé et sur l'avenir; il a écrit la vie du cardinal de Richelieu, il a écrit ensuite la jeunesse de notre troisième République. De telle sorte qu'aujourd'hui je me demande lequel eût mieux valu pour lui et pour nous: qu'il restât ministre ou qu'il conquîtà l'Académie françaiseles palmes del'immortalité.

Ses études heureusement ne l'ont pas détourné de l'action, elles l'y ont, au contraire, ramené, comme la sève monte des racines jusqu'à la cime des arbres, et c'est cette action, dont le rayonnement s'étendchaque jour plus au loin, qui l'a mis ou gardé en contact avec nous tous, si différents que nous soyons les uns des autres.

Carnous sommesaussi difîérentsquepossibleet cependant étroitement unis; la France est calomniée ou méconnue; on n'entend que le bruit de sesdiscussionsnécessaireset le plus souvent bienfaisantes; on ne voit pas qu'en fin de compte tout ce travail de fermentation qui fait sa souffrance et sa gloire aboutit à une même poussée générale.

Nous sommes très différents. Vous avez ici les deux Chambres du Parlement français représentées: la haute Assemblée d'abord, dont je ne suis qu'un trois-centième, et l'autre, dont Louis Barthou, qui fut déjà trois fois ministre, est l'un des orateurs les plus écoutés, les plus séduisants, les plus applaudis.

On vous dira qu'entre le Sénat et la Chambre des Députés il existe unabîme que rien ne saurait combler; c'est la légende; en fait, nous discutons àqui mieux mieux, mais en réalité nous sommes enchantés toutes les fois qu'une occasion se présente de nous réunir et, quand il m'arrive de l'interpeller àla tribune, c'est beaucoup moins pourl'attaquer que pour être sûr de le rencontrer. Il est le premier ministre des Travaux publics qui ait jamais été interpellé sur les progrès de l'aviation et que j'ai pu appeler à juste titre le Ministre des Communications aériennes.

Non loin de lui, un homme dont l'œuvre vous est familière autant qu'à nous-mêmes, M. René Bazin, de l'Académie française, nous

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accompagne. Ses opinions diffèrent des nôtres sur plus d'un point, mais une même passion nous rapproche. Il a écrit pour la défense de la Justice et du Droit un livre admirable, émouvant. Les Oberlé, consacré à la France non telle qu'elle existe, hélas! sur les cartes et d'après les traités, mais telle qu'elle est chère à bien des cœurs des deux côtés de notre frontière ; c'est le problème de l'Alsace-Lorraine posé nondevantlesgouvernements,maisenfacedelaconscience moderne.

Tout près de moi, mon anciencollègue à la Chambre des Députés, Etienne Lamy, également de l'Académie française, a laissé au Parlement le souvenir d'une autorité, d'un talent, pour tout dire d'une valeur morale très haute ; lui aussi a donné la préférence à la plume de l'historien, délaissant des dons d'orateur exceptionnels; vous l'entendrez, vous le lirez, vous ne le connaîtrez jamais trop.

L'Académie des Beaux-Arts est représentée par son Président, Fernand Cormon, le grand peintre qui s'est fait très modestement le messager de ses confrères pour contribuer à donner plus d'éclat à la remise que nous vous ferons du buste d'Auguste Rodin.

Je n'oublierai pas mon vieil ami, le général Lebon, qu'Hanotaux a choisi sans doute pour fairecontre poids savamment à ma spécialité bien connue; le général Lebon représente la Guerre, comme je représente la Paix. La véritéestque tous les deuxnous avons le même désir de voir notre patrie en bonnes relations avec les Etats-Unis, marcher à la tête de la civilisation. J'ai toujours dit que le général portait bien son nom, si bien qu'on dirait un surnom, et je ne serais pas surpris que mes amis américains, qui mettent volontiers toute chose au superlatif, veuillent surenchérir et l'appeler, non pas Lebon seulement, mais « le meilleur» quand ils le connaîtront davantage.

M. \'idal de la Blache, membre de l'Institut, représente parmi nous l'Université de Paris. Il a, depuis longtemps et avec éclat, fait mentir la légende d'après laquelle les Français seraient de mauvais géographes. Je ne vous cache pas que sa présence dans la Délégation et la perspective de m'entretenir quotidiennement avec ce maître respecté de la Science et de la Penséeont grandementcontribuéàme décidera faire le voyage.

L'Histoire est bien représentée parmi nous par ce jeune descendant du grand La Fayette, M. le comtedeChambrun,que M. le Président du Conseil a spécialement désigné pour prendre la parole en sonnom lejourdeTinaugurationdu monumentChampIain.

Le comte de Rochambeau ne pouvait lui non plus manquer, aujourd'hui encore, de faire partie dune expédition franco-américaine, et son nom seul parle à vos cœurs plus que des discours.

De même celui du duc de Choiseul, dont la présence parmi nous rappelle le nom d'ungrand ministre que notre Histoire n'oublie pas et atteste en outre que notre République sait rendre hommage et justice à tous les Français qui ont bien servi leur patrie.

Le Commerce est représenté parmi nous par M. Antoine Girard, dont le rayonnement cordial, non content de s"exercer comme exportateur, suffirait à lui seul à entretenir dans notre Délégation l'entente et l'amitié.

Quant à M. Dal Piaz, il est l'homme du jour, le directeur général de laCompagnie transatlantique. C'est lui qui nous aconduits jusqu'ici à bord de la France. 11 a su faire de notre voyage une excursion si rapide et si agréable que nous sommes déjà tout prêts à recommencer.

Nous n'avons pas oublié les représentants de la presse, M. Gaston Deschamps, bien connu par ses éloquentes et substantielles contérences en Amérique et par ses vigoureux articles dans Le Temps ; M. Gignoux le spirituel humoriste du Figaro dont la pointe ne pique jamais méchamment.

J'ai gardé pourla fin l'élément nouveau, le «modem style», ledernier cri, celui qui actuellement prime tout, l'aviateur Louis Rlcriot, le maître de l'air. Vos applaudissements me dispenseraient d'en dire plus long si je n'avais pas à rappeler qu'au moment même où l'on croyait encore la France et l'Angleterre à jamais séparées par un bras de mer infranchissable autrement qu'en bateau, il a pris son vol à Calais pour aller atterrira Douvres et offrir à la Paixune voie nouvelle, supérieure à toutes les autres, celle du ciel, qu'il viendra prolonger peut-être un jour jusqu'en Amérique.

Parlerai-je maintenant de celui-là seul d'entre nous que je n'ai pas voulu nommer parce qu'il représente le bon vieux temps, des choses déjà un peu démodées, le ballon, le dirigeable ou les sphériques dont il a su grouper les partisans, toujours nombreux et passionnés, à l'Aéro-Club qu'il préside ? Léon Barthou a ce rare mérite de consacrer ses loisirs aux folles randonnées de l'air et, tout en admirant l'aéroplane, de rester fidèle aux descendants de la montgolfière. Il s'entend admirablement avec Blériot ; tous deux représentent bien parmi nous la vaillance et l'initiative françaises.

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Enfin, Messieurs, nous n'existerions pas si notre Délégation n'avait sa cheville ouvrière, son bon yénie, je veux dire son secrétaire général, celui qui parle peu mais ne se repose jamais. Saluons-le, mes chers amis ; le secrétaire général, c'est Tàme de toutes les entreprises difliciles. Remercions M. Louis Jaray, Tindispensable second de notre président Hanotaux.

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