‹ La Mission Champlain aux États-Unis et au Canada, avril-mai 1912Chapitre 13 sur 66 · SUR LE POTOMAC · texte numérisé non relu

SUR LE POTOMAC

PAR M. René Bazin

A onze heures, la « Délégation Champlain » était réunie surle quai du Potomac. Nous avions avec nous le ministre de la Guerre, le chef de l'état-major général de l'armée américaine, l'ambassadeur de France, plusieurs autres personnages officiels. Un piquet de soldats rendait les honneurs ; dix-neuf coups de canon saluaient les couleurs françaises que venait de hisser la canonnière Dolphin, et la musique du bord jouait la Marseillaise. Nous allions visiter Mount-Vernon, l'ancienne demeure de Washington. En peu de temps, nous perdons de vue les quelques usines à haute cheminée, que cette ville des avenues, des jardins et des parcs a laissé bâtir sur la rive du fîeuve, et nous nous avançons,toutes les fumées et les maisons étant restées en arrière, au milieu de ces grands espaces d'eau qui n'ayant pas de montagnes pour les contenir, n'ont pas d'ombre sur eux et ne reflètent que du ciel. Le Dolphin suit un chenal à distance à peu près égale des deux rives. Celle de droite est relevée en talus. Tout est boisé: cette pente, l'autre bord qui est plat,lesanses qui s'ouvrent et éclatenttout àcoup,

comme des bulles de lumière, et les petits caps de lagunes, très lointains, qui n ont point de relief, et qui portent sans se montrer, aussi avant qu'ils peuvent dans le courant, la découpure nette d'une ligne d'arbres. Lorsque nous nous approchons un peu plus des rives, les différentes et jeunes frondaisons apparaissent, et parmi elles, des fîeurs blanches. Je crois d abord que ce sont des aubépines. J'ai vu de si beaux aubépins, à Regent's park, et qui feraient, dans une futaie, des taches pareilles à celles-ci. iMaisnon, pas pareilles, car l'aubépine est un buisson, un fouillis de bouquets d'étoiles, et fîeuri jusqu'en dedans : ce que j'aperçois, sous les futaies, parmi les hampes jeunes, les baliveaux et les végétations protégées, c'est un arbuste dont les branchesen éventail, comme celles d'un hêtre, portent de larges fîeurs d'un blanc soyeux, un arbre qui a ses fîeurs avant ses feuilles, il me semble, ce qui est une permission donnée à quelques-uns, pour notre joie. Je demande à une Américaine. « Nous l'appelons Dogwood », me dit-elle. Et je crois voir que les Dogwood se multiplient, à mesure que nousavançons vers Mount-Vernon. Ils blanchissent l'ombre bleue quand la futaie se creuse, s'enfoncedans une faille, et fait un pli comme un livre entr'ouvert. Des mains se tendent vers cette pente forestière ininterrompue, fuyante, et désignent un point blanc, tout en haut. La canonnière ralentit sa marche, des fusiliers de marine, en armes, se rangent sur le pont, face à la terre. Les conversations cessent. Nous allons passer devant le tombeau de Washington, qui est là-bas, entre les arbres du parc. L'officier qui commande le piquet d'honneur tient son sabre levé. Tous les invités du président et les marins de l'équipage sont debout et découverts. La musique, à l'avant du bateau, joue l'hymne américain. A peine la dernière phrase musicale a-t-elle commencé de courir sur les eaux, qu'un clairon, du milieu du bateau, derrière le piquet des fusiliers, salue à son tour le héros. Il l'appelle. Il jette aux collines d'en face, par deux fois, une plainte déchirante, et ces notes prolongées, d'une tristesse inattendue, m'émeuvent. J'admire ce peuple où se fait passionnément, en toute occasion, l'éducation du patriotisme. Je sais qu'il a une marine redoutable, dont les équipages, autrefois très mêlés d'étrangers, sont aujourd'hui presque entièrement américains. Je pense que ce salut au fondateur des Etats- Unis, il n'y a pas un grand ou un petit bateau passant en vue de Mount-Vernon qui ne l'adresse à sa manière, chacun ayant à bord une sirène, un sifflet, un drapeau étoile, ou un marin levant son bon-

net. C'est une chose émouvante de voir grandir un pays. Et nous qui avons tant d'ancêtres, tant de héros tombés pour la patrie ! Chaque colline et chaque plaine de France abrite un mort glorieux ou plusieurs inconnus qui ont peiné et mérité. Nous pourrions aller tête nue par nos chemins, et le clairon pourrait tourner dans tous les sens son pavillon. Tant d'amour qui servirait encore! Passé précieux et gaspillé ! L'Amérique ne laisse pas perdre une parcelle du sien.

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