PELERINAGE A MOUNT-VERNON
PAR M, Gaston Deschamps
En inaugurant leur voyage d'outre-mer par un pèlerinage au tombeau de Washington et à la maison de Mount-Vernon où est mort l'illustre fondateur des libertés américaines, les membres de la Délégation Champlain ont fait une démarche de haute courtoisie par laquelle ils étaient assurés de conquérir d'emblée la sympathie de leurs hôtes du Nouveau-Monde.
Le gouvernement américain a bien voulu mettre à notre disposition, pour ce pèlerinage, la canonnière Dolphin, qui nous attend à l'embarcadère de l'arsenal. Une compagnie d'infanterie, alignée sur le quai, fait le service d'honneur. Ils sont gentils, ces fantassins américains, dans leur uniforme sobre et pimpant : vareuse gris bleu, pantalon noir bordé de rouge, buffleteries blanches. Un joli petit officier les commande, tenant à la main une sorte de glaive dont la poignée en forme de croix rappelle un peu les épées dont s'armaient les pages et les écuyers du moyen âge. Cet archaïsme chevaleresque contraste d'une manière amusante avec le modernisme du peuple américain. Et unsociologue trouveraitaisémentdanscesimpledétail l'occasion de disserter à perte de vue sur les vertus d'un peuple qui sait si bien concilier le passé et le présent, le progrès et la tradition. Quoi qu'il en soit, c'est un grand honneur pour la Délégation Champlain que d'être saluée, ainsi, en pareille circonstance, parla jeune armée des Etats-Unis, Sur le quai d'embarquement, près de l'arsenal, trois officiers de la marine fédérale, en grand uniforme, redingote noire à
galons et épaulettes d'or, bicorne à ganse d'or, sabre à fourreau de cuir et poignée dorée, accompagnent les personnages délégués par le président Taft. Ces officiers sont correctement gantés de blanc. Ils ont une excellente tenue, beaucoup de chic et une très bonne allure.
Le Dolphin, au moment de larguer ses amarres, hisse à sa plus haute drisse, en signe d'allégresse, le pavillon français. Nos trois couleurs, largement éployées, vibrent dans la douceur du ciel que voile un rideau de nuages légers. Une fine grisaille, éparse dans l'atmosphère de ce matin printanier, met une sourdine à tous les tons de ce paysage, égayé par les verdures des bois qui apparaissent au penchant des collines, sur les deux rives du Potomac, dans la perspective des horizons vaporeux. On trouve, à regarder ce décor, ainsi enveloppé d'ombre lumineuse et de mystère glorieux, une sorte de charme discret qui convient au souvenir évoqué par le spectacle de ces lieux pleins de réalités historiques et d'idéalisme légendaire. La noble figure de George Washington domine toute cette contrée qu'embellit une clarté pâle, aussi douce que cette poésie du passé qui rayonne autour des mémoires illustres, comme un soleil d'outretombe magnifiquement éclos en des régions surnaturelles pour l'illumination des morts.
La demeure où s'éveilla, dans l'aurore de la liberté, l'admirable vocation de Washington, est très simple. Et tout le décor d'alentour s'adapte harmonieusement à cette simplicité. C'est une colline aux contours onduleux et doucement inclinés, s'élevant en pentes verdoyantes et boisées au-dessus des larges eaux du fîeuve Potomac. Dans la délicieuse lumière du printemps nouveau, l'ombre des vieux arbres passe comme une caresse immatérielle sur le frais velours des pelouses reverdies. De cette hauteur, la vue s'étend vers des perspectives illimitées. Le paysage ainsi dominé par le souvenir de l'homme qui habita cette demeure illustre est créé à souhait pour suggérer des pensées hautes et des sentiments généreux. Les Américains en ont fait l'un des sanctuaires de leur nation, le centre de leur vie morale, de même qu'ils ont fait de l'Université Harvard le foyer de leur vie intellectuelle.
C'estgrâce au patriotisme des femmes américaines que le domaine de Mount-Vernon a pu devenir une propriété nationale. Miss Ann Paméla Cunningham, de la Caroline du Sud, ayant fondé en 1 856 la
Moiint-Venioii Ladies'' Association, o\i\T\i^a.v sa généreuse initiative une liste de souscription qui bientôt se couvrit de signatures. L'honorable Edward Everett, du Massachusetts, fit des conférences, dans tous les états de l'Union, au profit de cette œuvre patriotique. M. Jay Gould et M. Christian Heurich complétèrent, par leur générosité, la somme ainsi obtenue. Et le domaine de Washington fut acquis sur une superficie de 2^7 acres.
C'est une maison blanche aumilieud'un parc. Habitation confortable et cossue d^un gentleman qui a mêlé d'une façon ingénieuse les habitudes anglaises, le style colonial américain et le goût français du xvnr siècle. L'accueil decelogisest largement hospitalier, sans affectation de faste ni velléité de gloriole. Tout y est spacieux, clair, avec une exquise sobriété de lignes. On y respire une atmosphère probe et salubre, un air purifié par le vent qui souffle sur les hauteurs. Cette demeure est délicieusement avenante. Elle fut construite à mi-côte, au penchant d'une pelouse inclinée et sur les rives d'une eau courante, p:ar un grand bourgeois, fier et quelque peu distant, qui voulait sans doute rester assez loin des hommes pour s'en distinguer, mais qui voulait se rapprocher assez de ses semblables pour aimer, connaître et servir l'humanité. La piété filiale des Américains a exigé que l'ameublement de ces vestibules, de ces salles, de ces chambres fût conservé tel qu'il était au temps où le « père de la Patrie » ouvrait les portes de .Mount-\'ernon à tous ceux qui voulaient combattre pour l'indépendance de l'Amérique. \'oici la table de jeu où La Fayette faisait sa partie de whist. Plus loin, on voit un clavecin, dont les cordes détenduesont moduléles vieux airs d'autrefois. Le papier jauni des partitions d'antan s'étale encore sur le pupitre de Vharpsicord. Et sur la tablette de cet instrument vénérable et démodé on remarque la flûte en bois verni dont George Washington se servait pour égayer, entredeux conseils de guerre, les soirées de Mount-Vernon. On est agréablement surpris de voir tant de bonhomie patriarcale en des lieux d'héroïque mémoire où s'éveille le souvenir des grands événements qui ont modifié l'évolution desdeux mondes. Onn'estpashabituéàtrouvercette impression d'intimité familiale et de paisible tranquillité dans le décor où s'encadre la figure des hommes d'Etat qui ont travaillé à des changementsprofondsetqui ont vécu dansdessièclestroublés. Qu'un révolté, un insurgent, comme disaient les Anglais assiégés dans la citadelledeYorktown,aitvécusousletoitdece/iomediscretetplacide,
c'est ce qui étonne d'abord le visiteur hanté par les images dramatiques des batailleslivrées pour l'indépendance des Etats-Unis. Ce qu'il y a de décent et de reposé dans cette installation quasi champêtre sans rusticité et presque seigneuriale sans orgueil nous révélera peut-être le secret des premiers succès de Washington et de sa victoire finale. Les desseins médités à loisir dans ce milieu si calme devaient réunir toutes lesconditionsd'équilibre et de maturité qui assurent l'heureuse issue des plus difficiles entreprises. Les rares qualités de celui qui fut le maître de ce logis, ses habitudes méthodiques, son merveilleux esprit de suite et son amour passionné de l'ordre apparaissent dans tous les détails de l'arrangement intérieur que j'ai sous les yeux. Ici, rien n'estabandonné au hasard des rencontres fortuites. Chaque chose est en place, très exactement. Les objets matériels, dans le westpaiior, dans\Qfamilydi)ungroom,dans\abïh\\othèque,dans\e banquet hall, sont disposés avec une parfaite harmonie, comme les pensées et les sentiments s'accordaient dans l'âme de celui qui fut le possesseur de ces biens. Tout cet ensemble est l'expression d'une vie morale très profonde.
Parmi les reliques dévotement conservées dans cette propriété patriarcale et nationale de Mount-Vernon, voici peut-être, sinon la plus touchante, du moins celle qui contient la plus forte quantité de couleur locale. C'est une grosse et lourde voiture, une espèce decarrosse dont les roues hautes et la caisse rebondie sont faites pour résisteraux intempéries desplus rudessaisons et aux cahots des plusâpres chemins. La rouille a envahi les ferrures de ce véhicule archaïque. Mais malgré toutes les marques de vétusté qui donnent une sorte de mélancolie majestueuse à cette guimbarbe retraitée dans les remises de Mount-Vernon, la fantaisie du voyageur amusé autant qu'ému ressuscite aisément les scènes où cette voiture ancienne joua, pour ainsi dire, le premier rôle. Elle ne sortaitque dansles occasions importantes, pour aller chercher, par exemple, au plus proche relais, un hôte longtemps attendu, ou pour mener la respectable épouse de George Washington, chaque dimanche et les jours defête, au temple voisin. Ainsi des épisodes dont la grâce, toute familière, eût tenté le poète du Vicaire de Wakejïeld, succèdent, dans cette évocation du passé, à des visions d'épopée.
Le général Washington est mort à Mount-Vernon, le 1 4 décem bre
M. René BAZIN
Planche 4
1799. lltutcnseveli dans un cimetière de famille, non loin de la maison héréditaire où a palpité le dernier battement de son coeur. La grille qui clôt la chambre funéraire où l'on a placé sa pierre tombale s'ouvrit à la délégation française. L'ambassadeurde France fut introduit, avec M. Hanotaux et M. Louis Barthou, anciens ministres, près du caveau où repose la dépouille mortelle de celui que tous les citoyens des Etats-Unis considèrent comme le plus grand des Américains. Et c'est en mémoire d'une vie exemplaire et d'une irréprochable conscience qui appartient à l'humanité tout entière, que le chef de la délégation déposa sur la tombe de George Washington une couronne parée des trois couleurs de notre drapeau.