A LA CHAMBRE DE COMMERCE DE NEW-YORK
L'ACCORD DES DEUX RÉPUBLIQUES ii) PAR M. Gabriel Hanotaux
Si je jette les yeux autour de moi, ma pensée et celle de la Délégation tout entière se porte vers les énergies humaines que vous représentez ici. C'est la puissance des Etats-Unis d'Amérique, c'est cette activité inlassable qui a couvert de ses œuvres et de ses conquêtes un continent et la planète entière se détournant de ses travaux pour nous faire un splendide et chaleureux accueil. Cette réunion, ces fleurs, ces drapeaux, tout s'accorde pour faire sentir à la France combien elle est chère à cette vaillante cité new-yorkaise. Mais il y a quelque chose de plus chaud et de plus précieux dans l'accueil que vous nous faites, c'est le mouvement du cœur. Comment vous exprimer notre reconnaissance?
D'ailleurs n'est-ce pas la générosité américaine qui a déterminé le voyage de la délégation française ?
Il y a quelques mois notre éminent ambassadeur, M. Jusserand, qui veille avec tant de compétence à tout ce qui peut rapprocher les deux pays, nous avait signalé la prochaine érection sur les bords du lac Champlain d'un monumenten l'honneur de notre vaillant compatriote. Il pensait avec raison que la France ne pouvait rester indif-
(u Discours prononcé à la Chambre de Commerce Je New- York le 2 mai 1912.
AUX ETATS-UNIS 3i
férente à ce beau geste qui en continue tantd'autres analogues. Mais comment la France manilesterait-elle à cette glorification d'un de ses enfants?
Seul, un appel au public et un appel à l'art pouvaient avoir une portée suffisante pour répondre. Par les soins du Comité France- Amérique que nous représentons ici, les deux manifestations simultanées se sont produites : le public français a compris et a rapidement souscrit les listes en tête desquelles il trouvait le nom vénéré de M. Fallières, président de la République française. En môme temps Tart avait fait son œuvre, et le sculpteur Rodin avait conçu et exécuté rimage de la « France » que nous avions sollicitée de son génie.
C'est cette image que nous avons apportée ici pour qu'elle soit scellée au pied du monumentde Champlain, comme un cachet et un sceau authentiquant une fois de plus la fidélité de nos sentiments communs et nos souvenirs.
Vous avez bien voulu arrêter au passage dans cette grande ville la délégation qui va porter le bronze au lieu où il est destiné! Vous savez qu'elle appartient aux diverses grandes institutions et corporations françaises, au Parlement, à TAcadémie et à l'Institut, à l'Armée, à l'Université, au Conseil d'Etat, à l'Industrie, au Commerce, et qu'elle contient trois membres descendant des familles qui ont combattu ou servi à l'époque de la Guerre d'indépendance, Choiseul, Rochambeau, La Fayette, dont nous avons ici le petit-fils, le comte de Chambrun. Celui-ci a reçu, en outre, une délégation spéciale de M. le Président du Conseil, M. Raymond Poincaré, et il le représente personnellement.
Ainsi, par-dessus les océans, une même pensée nous unit. Les Etats-Unis élèvent un monument à un Français. La France vous envoie, par nous, son tribut de gratitude : une fois de plus les deux grandes Démocraties pensent et agissent à l'unisson.
Je ne veux pas tenter ici un parallèle presque impossible entre les deux Républiques, l'une vaste, puissante, jeune, pleine d'élan et de grandeur, l'autre plus à l'étroit sur son territoire resserré dans la vieille Europe, mais elle aussi active et toujours jeune, éprise d'action, amante de la Beauté, apportant à la réalisation de son idéal la plusnoble culture peut-être qu'il y ait au monde, puisqu'elle remonte àdeux milleansen arrière,au temps où César conquit la Gaule et où le Christ naquit. Ce qui caractérise toutefois les relations toujours
cordiales et toujours fidèles de ces deux pays, c'est que, se développant parallèlement ils ne se heurtent nulle part. Je crois exprimer un fait réel, à la fois très simple et très fort, en disant qu'entre la France et les États-Unis d'Amérique, il y a plus d'aptitude à se connaître et à se comprendre qu'entre deux autres pays du Monde, quels qu'ils soient.
Et si l'on me demande pourquoi, je répondrai en employant la formule d'une des proclamations de la Nouvelle Angleterre, avant la Guerre de l'indépendance, parce que ce sont deux pays « où Ton ne connaît ni suzerains, ni seigneurs, ni princes, mais seulement le peuple ».
Tout donc porte les deux Républiques à l'entente et à l'union : des souvenirs communs, un objectif pareil, une conception semblable de la vie publique. La République américaine et la République française sont les deux filles aînées de la Liberté : 1 787, l'année de laConstitution américaine, et 1789, l'année qui inaugure l'ère moderne en France, ce sont deux grandes dates de l'histoire du monde.
Avec un point de départ presque simultané, les deux pays ont suivi leurs voies diverses, l'un occupé à se saisir d'un territoire immense, pliant aux nécessités decettevie énorme et dispersée ses institutions à la fois fédéralistes et unitaires, ouvrant au vieux monde un asile tutélaire et développant sur son sol, grâce à cet afflux permanent du trop plein des forces humaines une civilisation qui est l'héritière de toutes les civilisations; l'autre plus unitaire et plus centralisé, plus ramassé et plus fondu, plus traditionnel mais plus alourdi par le poids du passé, travaillant à faire entrer, dans ses vieux cadres historiques, les puissances d'énergie que la vie moderne exige des sociétés qui veulent garder leur place et leur rang dans la grande famille humaine.
Après cent ans de cet effort parallèle, les voici donc qui apparaissent toutes deux en pleine possession de leur valeur, et avec la conscience de ce qu'elles sont et de ce qu'elles doivent être. N'est-ce pas le moment pour elles deux de se considérer mutuellement et de s'apercevoir, une fois pour toutes, que, dans cette marche parallèle, elles se complètent souvent et ne se contrarient jamais.
Puisque je parle ici devant les représentants les plus autorisés du commerce américain, il me paraît facile de prendre le commerce en exemple.
M. Etienne LAMY
Planche 5
Le commerce est entre les peuples le premier et le plus indispensable des liens. Qui dit commerce dit bon vouloir réciproque, confiance mutuelle et paix. Ilest incontestable qu'à l'origine de toutesles civilisations se trouve le commerce, et quand les premiers navigateurs européens, à commencer par le plus grand de tous, Christophe Colomb, ont été vers l'Occident à la recherche des terres nouvelles, que prétendaient-ils, sinon trouver des chemins et des débouchés nouveaux? C'est du commerce qu'on peut dire avec raison « Mens agitât molem ».
Or, précisément, dans le commerce franco-américain, une heureuse entente de nos intérêts réciproques nous conduit à cette conviction que, là aussi, bien peu de choses nous séparent, tandis que beaucoup nous rapprochent. L'Amérique produit en abondance des matières premières dont notre industrie a besoin ; la France produit des substances alimentaires et des articles où se distingue spécialement le goût français, et dont le luxe croissant des Amériques aura sans doute toujours besoin. Sur ces bases, les conditions d'une harmonie bien équilibrée peuvent, sans trop de difficultés, se dégager. Aussi voyons-nous quelaFranceest de toutes lesnationsdePEurope (l'Angleterre exceptée), celle qui fait le plus d'atfaires avec les Etats- Unis proportionnellement au chittVe de sa population et à l'étendue de son territoire, confirmant ainsi l'observation que je faisais tout à l'heure, à savoir queles lois de l'histoiredoivent combiner nos efforts et que, seule, une erreur inexcusable pourrait les séparer.
C'est pour étendre et appliquer cette opinion — j'irai jusqu'à dire cette doctrine — que le Comité France-Amérique s'est fondé à Paris, et qu'il est venu devant vous pour travailler au développement des bonnes relations si heureusement existantes entre les deux pays. Dans tous les ordres de manifestations cordiales, on nous trouve et on nous trouvera. C'est là notre rôle et nous le revendiquons hautement.
Relations économiques, relations intellectuelles, relations sociales, relationsartistiques, dans tousces ordres d'idées nous travaillons dans le même sens et c'est à cette initiative de notre part que nous vous prions de répondre par des sentiments et des actes analogues. Nous sommes venus vers vous ; venez vers nous à votre tour.
On dit, de la pensée américaine,qu"elle se formule en termes d'ac-
tion « to think in terms of action ». Eh bien! nous, nous avons formulé notre sentiment en termes d'action en venant vingt bons compagnons, j'ose le dire, appartenant aux diverses activités françaises, vous apporter, pour une grande commémoration, une chose éminemment française, une œuvre d'art.
Nous avons mûrement réfléchi avant de prendre ce parti et nous vous prions d'y réfléchir à votre tour. Nous n'avons aucun titre officiel : nous sommes de simples particuliers, mais nous nous sommes choisis (si vous me permettez cette expression ambitieuse) dans le désir de ne pas être trop indignes de vous et de votre confiance.
Il y eut un temps où, pour la découverte des pays transatlantiques, les premiers pionniers sont partis volontairement de nos rivages : Champlain fut le plus glorieux parmi ces Français : ceux-là étaient les volontaires de la foi et de r espérance. Il futun temps où d'autres volontaires partirent pour servir une cause juste et légitime : ceux-là furent les volontaires de la Liberté et de l'Indépendance. Les temps sont changés ; les grandes œuvres sont accomplies. Cependant nous aussi nous venons spontanément, pour maintenir, du moins, ce qu'ont fait nos aïeux, et nous sommes les volontaires de V Amitié.
Comment cette amitié qui est un sentiment et qui est la fleur de l'âmes'exprimerait-elle mieux que parune œuvre d'art, c'est-à-dire la fleur du goût et du génie humain ?
L'art, en efi'et, est l'essence du travail des siècles et ses œuvres seules survivent aux siècles. Une civilisation achevée s'exprime par l'art : l'art résume toujours ce que l'humanité sent et pense.
Par quoi connaît-on la grandeur de l'âme antique, sinon par les monuments artistiques : l'Egypte, la Grèce, Rome, le Moyen Age, nousont transmis leur pensée par cette langue universelle et immortelle qui s'appelle l'art. Ce que l'humanité veut faire connaître d'ellemême à l'avenir, elle le confie à l'art.
Et c'est pourquoi, comme un symbole de l'amitié franco-américaine, nous avons choisi une belle œuvre d'art due à notre grand sculpteur Rodin.
A bord d'un bâtiment nouveau et qui s'appelle la France, une délégation française est venue, pour vous remercier de célébrer un Français, vous apporter une œuvre d'art française.
Par la pensée, par le commerce, par le goût du grand, du beau, du juste, par une foi identique dans la paix entre les hommes, les deux
grandes démocraties que l'Océan seul sépare, sont faites pour s'aimer, se comprendre et s'unir.
Nous demandons aux Chambres de commerce américaines de seconder l'œuvre d'union que nous avons entreprise.
Merci aux Chambres de commerce américaines. A tout jamais prospérité , grandeur, bonheur et gloire à la grande République des États-Unis d'Amérique !