LA DÉLÉGATION A L'UNIVERSITÉ COLUMBIA
PAR M. René Bazin
Pour quelques Français et nous pouvons dire pour un certain nombre d'Européens, l'Amérique c'est le pays du dollar, du gratteciel et de la charrue à vapeur.
N'en prenez pas avantage, car aussitôt j'ajouterais que, pour un certain nombre d'Américains, la Franceestpeut-êtreunpays frivole, ce qui constitue un jugement tout à fait injuste.
Mais concluons, les uns et les autres, de ces erreurs communes, qu'elles sont bienfaisantes les organisations, les sociétés, les conférences, les publications qui peuvent faire mieux connaître l'Amérique à la France et la France à l'Amérique, et qu'il fautsouhaiteraussi que soient de plus en plus fréquents, d'unpaysdansl'autre.lesvoya-
ges des artistes, des professeurs, des écrivains, des hommes par qui Topinion peut être formée ou réformée.
Vous avezorganisé, d'une façon complète et magistrale, danscette Université, l'enseignement de la langue et delalittératurefrançaises. Nous le savons, et nous tenons à vousen remercier. Votre Université Columbia, en outre, comme d'autres Universités d'Amérique, nous a envoyé des maîtres éminents, et qui avaient le don précieux que j'appellerai le don de sympathie. Le voyageur qui apporte à chaque voyage un cœur nouveau, une bonne volonté de tout voir, et le désir secret de trouver du bien à dire, celui-là estuncitoyen précieux pour la nation qui l'envoie, il est vite un ami pour ceux qui le reçoivent. Vous, Américains, vous avez heureusement choisi vos messagers : à leur retour, plusieurs ont écrit, sur laFrance, surnos mœursetnotre littérature, des pages où l'esprit de justice remplaçait la fantaisie : l'esprit de justice, élément premier de la concorde.
Je me souviens notamment que l'un d'eux, — je ne veux pas citer le nom, ne pouvant les citer tous, — a publié cette observation étonnante, d'une exactitude qui suppose une grande perspicacité, et directement opposée à toute une légende, je me souviens que l'un d'eux a écrit que les Français étaient trop sérieux et trop professionnels, c'est-à-dire qu'ils sortent difficilement de leur profession, de leur métier, de leur milieu.
Ils en sortent cependant quelquefois, puisque nous voici dans cette magnifique Université. Et nous y sommes venus précisément pour rendre hommage à vos savants, à vos artistes, à vos écrivains ; à ceux du passé, à ceux du présent, à ceux que vous préparez, et qui sont ici, inconnus, jeunes gens semblables à d'autres mais dont le cœur bat plus vite peut-être au nom de la Glo'ire. Nous leur apportons le salut de la France, nation ancienne, dont la fécondité d'esprit ne s'est pas ralentie.
Je les vois dans la fiévreuse activité de vos villes, ces hommes qui vivent un peu à l'écart, ces écrivains qui écrivent aujourd'hui des poèmes, des drames, des romans; ces peintres, ces sculpteurs, ces architectes, ces savants par qui s'exprimera, de plus en plus, l'âme américaine. Les uns sont de race affinée, et chez d'autres l'homme de métier transparaît encore. Tous ils pensent à la gloire de l'Amérique, et ils sont, en vérité, les premiers de ses enfants. Car nous ne nous y trompons pas. Nous savons que ce grand corps a un grand
cœur, que cette nation si laborieuse et si audacieuse est aussi charitable, et que par les lettres, les arts, les sciences, elle achèvera, de plus en plus, toute la noblesse de sa destinée. O travailleurs du livre et de l'image, quel bon labeur nous vous souhaitons! Quelle émulation! quel succès! Quelles inventions plus importantes encore que les inventions mécaniques! Nous ne serons pas jaloux. Nulle part, mieux qu'en France, vousne serez compris et aimés. Et dans le champ immense de la beauté, les deux nations marcheront, comme deux glaneuses qui cherchent et ne se séparent guère, et ne cessent point de causer en travaillant, l'une portant sa gerbe déjà lourde, l'autre qui n'a pas iini la sienne.