‹ La Mission Champlain aux États-Unis et au Canada, avril-mai 1912Chapitre 26 sur 66 · M'" CORMON · texte numérisé non relu

M'" CORMON

Planches

AUX HTATS-UNIS 5;

qu'on pense de cette remarque je l'appliquerais volontiers à nos deux peuples. II y a entre le génie américain et le génie français assez de ressemblances pour que la sympathie naissed'un rapprochement plus intime ; il reste assez de différences aussi pour que le contact soit suggestif d'idées nouvelles.

Il est permis d'attendre beaucoup de ce rapprochement auquel travaillent avec zèle, d'un commun accord, nos deux Universités. Tout à l'heure, en visitant ces beaux établissements, ces pelouses ombragées d'arbres, ces grands espaces où il semble qu'on respire l'air le plus pur et comme la fleur de la civilisation la plus moderne, j'évoquais involontairement le souvenir de notre ancienne Sorbonne : non pas celui de la Sorbonne médiévale avec ses collèges échelonnés sur la colline: Le Plessis,Harcourt, Navarre, Montaigit.

Monsacutus, mens acuta, dentés aciiti, etc.

Sans remonter à ce passé lointain et depuis longtemps frappé de prescription, je pensais à la Sorbonne qu'ont connue dans leur jeunesse les hommes de mon âge : édifice vénérable par ses traditions et son passé, anobli par l'église monumentale où dort un de ses plus illustres patrons, le cardinal de Richelieu. Mais entre les tortueuses ruelles qui l'entouraient, cette maison d'aspect archaïque, un peu délabrée même, n'éveillait guère l'idée de progrès ; et de fait, l'espace y était avarement mesuré aux collections, aux laboratoires, à tout ce qui caractérise et entretient en pleine activité le travail scientifique. Par quel enchaînement remarquable et inattendu de circonstances des relations actives et régulières se sont-elles nouées entre la vieille maison de Robert Sorbon et celle que fondait ici, en i636, Harvard, un des précurseurs des généreux Mécènes dans lesquels la science actuelle voit ses bienfaiteurs et met ses espoirs ? Certes la distance semblait longue entre ces Universités devenues aujourd'hui voisines. Mais il s'est trouvé que de part et d'autre en s'inspirant d'une façon indépendante de besoins reconnus urgents, on a fait effort dans le sens qui paraissait désirable. De notre côté, nous avons cherché et nous avons réussi à nous rajeunir. De votre côté, sous l'influence de ce centre historique de Boston où se pressent tant de souvenirs, de l'ambiance érudite et raffinée qu'on y respire, vous avez tendu à vous retremper de plus en plus dans les traditions de culture classique, fondée sur la Grèce et sur Rome, dont la France, dans les temps modernes, est l'héritière directe et l'expression la plus parfaite. La

rencontre, en ces conditions, était inévitable. La voilà désormais accomplie. Il nous reste à cimenter cette alliance universitaire et a lui faire porter ses fruits.

Je vous dirai pour cela : Venez à nous, visitez notre pays, comme de notre côté nous devons faire effort pour connaître le vôtre. Ne vous contentez pas, quand vous venez chez nous, de concentrer votreattention sur Paris. Paris mérite assurément autre chose qu'une curiosité banale. C'est le plus beau fleuron de notre couronne, une de ces capitales, qui, comme écrivait le géographe Karl Ritter, sont l'expression la plus exquise et la plus raffinée de la civilisation d'un peuple. Mais en dehors de Paris, il y a en France plusieurs régions qui par la vitalitéetlerenouveauquis'y manifestent sont dignes aussid'unesérieuse attention. C'est vers elles surtout que je vous convie à tourner les yeux. Vous trouverez, dansces foyers multiplesoùbrillerinépuisable vitalité de la France, ample matière à des observations de grande portée.

Il n'y a pas assurément, vous le savez mieux que personne, de loi qui condamne les civilisations qu'a consacrées le temps, à tomber fatalement en décadence et à dépérir; on ne voit pas d'où viendrait ce phénomène de paralysie frappant à un moment donné les sociétés, quand, malgré l'ancienneté de leur histoire, elles continuent à chercher dans le travail de nouvelles sources de vie.

Mais il fautque ces sociétés ne se replient pas sur elles-mêmes; il est nécessaire qu'elles se tiennent en contact avec d'autres peuples, dont la vie se développe en des conditions différentes. C'est pourquoi nousaspironsàentreren relations de plusen plus intimes avec le grand et jeune peupledes Etats-Unis d'Amérique. Nous nous sentons portés vers vous par les souvenirs du passé comme par les préoccupations de l'avenir. Nous nous rapprochons de vous, parce que nous avons un idéal commun, cet idéal de justice et de liberté que vous avez inscrit au frontispice de votre Constitution. Nous pensons que la poursuite réfléchie de cet idéal est capable d'ajouter encore des pages glorieuses à celles que, vous et nous, nous comptons déjà dans notre histoire.

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