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LA FRANCE ET SES PROVINCES DEVANT LES UNIVERSITÉS AMÉRICAINES

PAR M. Vidal de la Blache

II est naturel que des personnes qui ont déjà commencé à se connaître éprouvent le désir de se connaître encore mieux, pour s'estimer davantage. Nousavons obéi àce senti ment en saisissant avec joie l'occasion présente de visiter nos amis des Etats-Unis d'Amérique. D'autre part, le nombre de vos concitoyens qui vicnnentchez nous va croissant, et cela estd'un heureux augure pour établir entre les deux pays les rapports plus intimes que nous souhaitons tous. C'est à ces visiteurs et à ceux qu'entraînera leur exempleque jevoudrais brièvement soumettre quelques réflexions sur la manière de visiter et d'observer la France actuelle.

Pour bien des visiteurs, Paris résume la France. Il faut avouer que les étrangers sont excusables de nous prendre au mot, car nos habitudes de langage les y invitent. Ne disons-nous pas : « Aller en province »? Ne parlons-nous pas de provincialisme? X'opposonsnous pas Paris et la province, comme si vraiment la France tout entière tenait dans cette antithèse, dans ces deux mots, dont l'un est un point brillant, tandis que l'autre a l'air de se confondre dans une pénombre indistincte? Ces manières de voir sont anciennes chez nous; Molière en a tiré maints effets comiques. Les Américains, particulièrement frappés du rôle que la centralisation a joué dans notre histoire, par contraste avec la leur, notent comme un signe caractéristique cette prépondérance excessive de la capitale française. Ils n'ont pas tort, bien qu'il convienne de ne pas oublier que Paris n'est pas une capitale artificielle, née du caprice et des vues personnelles d'un souverain. La géographie et l'histoire se sont accordéesà lui conférer la prééminence dont elle a joui de très bonne heure; et puisque peu à peu l'art, les monuments, le prestige d'une haute civilisation ont contribué à accroître son auréole, on peut dire

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qu'elle justifie l'attraction particulière qu'elle exerce entre les grandes capitales où l'humanité s'est sentie vivre d'une vie plus intense et plus féconde.

Cependant l'excès est réel et il subsiste, car il tient par de longues racines au passé. Ce n'est pas le cas de rechercher jusqu'à quel point s'explique et se justifie ce phénomène de centralisation : il suffit de rappeler à quels dangers la France est exposée par sa position géographique. Tout organisme menacé se contracte; le pli une fois pris ne s'efface pas en un jour.

Mais à la longue il faut bien que l'effort se détende. Ce qu'il y avait d'artificiel et de contraint devient caduc; il cède à la pression des faits économiques, des rapports nouveaux, du progrès des communications, du train général du monde. Il y a des momentsoù l'organisme mue, et c'est ce changement qui fait l'intérêt, en France, du moment actuel.

Il est vrai que dans l'ordre politique et administratif la transformation ne s'est pas encore traduite en faits ; c'est déjà beaucoup que la question se soit posée. Mais des ferments nouveaux d'activité économique agissant sur des points différents travaillent à susciter des énergies indépendantes de la capitale; et ce mouvement ne reste pas confiné dans le domaine économique. Le contre-coup s'en fait sentir dans le domaine scientifique ; nos universités reconstituées y prennent une notable part.

A vrai dire la conscience des individualités régionales n'avait jamais été complètement abolie ; notre histoire vuedeprèsenfaitfoi.

Y a-t-il une personnalité plus vivace et plus savoureuse que celle de la Flandre française, province qui, malgré son nom, tient surtout par le caractère et la langue de la Picardie et de la Wallonie limitrophes? Dans ce foyer de forte vie municipale, chaque cité a son patriotisme urbain, son dialecte, ses chansonniers. Les rapports entre les cités voisines, jadis mêlés de querelles et de guerres, car on est d'humeur batailleuse en Picardie, sont entretenus aujourd'hui par des fêtes de corporation, des sports, des visites de politesse telles qu'en échangent de temps à autres les géants débonnaires que chaque ville a adoptés pour patrons, ou enfin par des dictons traditionnels où la malice trouve son compte. L'industrie est très anciennement implantée dans ce pays; elle y a poussé des racines et s'est fortifiée en

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se transformant. Elle a surtout changé d'aspect ; c'était autrefois des métiers battant dans les sombres ruelles de Lille, ou des toiles de lin séchant dans les prés, parmi les saules, après avoirété blanchis dans l'eau pure des rivières. Les rivières ont cesséd'être pures; mais il s'est formé maintenant entre Lille, Tourcoing, Roubaix, Armentières, sur un espace de quelques lieues carrées, un des plus puissants centres manufacturiers de l'Europe. On dit de Roubaix, simple bourg il y a un siècle, ville aujourd'hui de loo.ooo habitants, qu'il a grandi à l'américaine. Le chiffre pourra vous paraître mesquin, en proportion des colosses urbains auxquels vous nous habituez en Amérique ; mais quiconque a pu être témoin de l'esprit d"initiative qui préside aux entreprises roubaisiennes, quiconque connaît l'optimisme qui les anime, et l'esprit d'association qui les soutient, souscrira volontiers à l'expression d'américanisme; car il y a bien en effet quelque chose que vous reconnaîtriez comme vôtre dans ces caractères.

Ce mouvement d'activité économique entraîne dans son orbite une région de plus en plus étendue. Les rapports avec Paris sont anciens, car c'était de Flandre que venaient jadis la plupart des marchands qui fréquentaient les foires parisiennes; et naturellement ces rapports n'ont fait que s'accroître. Cependant, de nos jours, les attractions du Nord tendent surtout vers la Lorraine. Le Nord possède les principaux bassins producteurs de houille qu'ily ait en France; l'Est a trouvé dans son sol un trésor presque inépuisable de minerai de fer. De là une solidarité de besoins qui s'affirme et se réalise par la réciprocité des échanges et le mouvement des capitaux.

C'est une histoire remarquable et récente que celle de l'essor de l'industrie lorraine. Depuis longtemps on voyait s'ouvrir à flancs de coteaux, vers Nancy et Longwy, des carrières roussâtres de minerai de fer; mais ce minerai imprégné de phosphore paraissait impropre aux fabricationsfineset notamment à celle de l'acier. Or entre 1880 et 1890, deux découvertes changèrent la face des choses : on découvrit des procédés nouveaux permettant de transformer en acier la fonte des minerais phosphoreux ; et d'autre part les géologues lorrains par des sondages, par des recherches patientes et coûteuses, constatèrent que des trésors insoupçonnés de minerai de fer dormaient dans le sous-sol desterres oolithiques !

Il y a, paraît-il, dans ce bassin de Briey, une richesse de trois milliards de tonnes, la plus considérable peut-être qu'on ait explorée actuellement sur le globe ! On assista alors à une transformation de la contrée. La Lorraine était autrefois surtout une région agricole. Nancy, la capitale du roi Stanislas et des ducs, avait conservé la physionomie d'une vieille résidence ; fière de ses monuments élégants, de ses places coquettes, de ses grilles ouvragées, de son Académie où entre beaux esprits on se piquait de beau langage. Elle devient aujourd'hui une ville d'affaires, un centre de capitaux d'où part l'impulsion d'industries multiples : métallurgiques le long des côtes lorraines, chimiques dans larégion salifère qui s'étend à l'Est, cotonnières dans les vallées qui montent versles Vosges. Des écoles et des instituts groupés autour de son Université adaptent leurs recherches scientifiques et techniques aux besoinsdeces industries. L'esprit sérieux des habitants tient tête à la situation nouvelle.

J'emprunterai, si vous le permettez, un autre exemple à cette galerie régionale dont on ne connaît pas assez la richesse.

Il y a sur la route suivie dès les temps les plus anciens par le commerce, entre le golfe du Lion et la mer du Nord, une étape que sa situation au débouché des Alpes et au confluent du Rhône et de la Saône prédestinait à un grand rôle. Lyon a été tour à tour la métropole romaine et ecclésiastique des Gaules , une république commerçante, une grande ville française. Surcette voie natureliequi traverse la France du Sud au Nord, et qui au Moyen Age était jalonnée de foires renommées, depuiscelles de Beaucaire jusqu'à cellesde Champagne et des Flandres, Lyon est un carrefour où de tout temps ont fréquenté les hommes, où sesont nouées des relations lointaines. Le christianisme oriental y jeta ses premières lueurs; et il semble que l'Orient depuis cette époque n'ait jamais cessé d'y fasciner les regards.

La puissance des lieux n'est rien sans la collabo rationdes hommes; mais l'activité et l'intelligence humaines n'ont jamaismanqué à Lyon. Toujours des forces nouvelles y ont afflué, du Massif Central ou des Alpes, d'Allemagne ou d'Italie. Il s'est formé là une population d'ouvriersdemi-artistes, de petits patrons ingénieux ou inventifs, de commerçants au regard étendu et à la volonté tenace qui savent se concerter au besoin pour expédier àleursfraisde grandes missions com-

merciales en Extrême-Orient. Il n'y a guère d'histoire plus troublée, plus traversée de vicissitudes que celle de la cité lyonnaise. Ni les révolutions, ni les guerres, ni les crises de concurrence ne lui ont été épargnées. Elle a tout traversé victorieusement, elle n'a cessé de s'assouplir et de s'adapter aux conditions éventuelles. Aujourd'hui son influence régionale embrasse quatre ou cinq départements voisins ; mais sa physionomie urbaine reste très accentuée dans ses traits distinctifs. Elle n'a extérieurement ni la grâce parisienne, ni la gaieté du Midi, mais l'observateur peut s'y plaire s'il mérite de n'être pas tenu à distance. Par ses institutions, ses œuvres de charité, son esprit pratique et mystique, Lyon représente une personne morale.

Je sensque plusieurs autres figuresdevillesouderégionsauraient droit de réclamer leur part d'attention : Nantes, vieille cité d'armateurs, qui se fait industrielle et quia prisa tâche de rendre à la Loire l'importance commerciale qu'une longue négligence lui avait fait perdre; Grenoble, qui devient, au confluent de puissantes rivières, une des métropoles de l'industrie hydro-électrique. La liste n'est pas close, tant s'en faut ! et quelques pages ne suffiraient pas à signaler ce qui mérite de l'être.

Je me bornerai aune remarque quesuggère la géographie. Comme on a pu l'observer, les principauxfoyersdevitalitégrandissantesont situés vers la périphérie. C'est près de ses frontières du Nord et de l'Est que la France possède ses principales ressources en houille et en fer. C'est vers la mer et les montagnes que le commerce et l'industrie concentrent leurs efforts. Il semblait jadis que nos montagnes de France, aussi bien les Alpes et les Pyrénées que celles du Massif Central, après l'irrémédiable décadence des sociétés locales qui s'y étaient anciennement formées, n'eussent d'autre destinée désormais que de laisser écouler vers les plaines environnantes leur flux surabondant de population. Elie de Beaumont les avait qualifiées de pôle répulsif. Or il se trouve que ces chutesd'eau, cestorrents indomptés, ces rivières rebellesà la navigation recèlent des sourcesinestimables d'énergie. Notre service d'hydraulique agricole s'efforce depuis plusieurs années de dresser un bilan exact de ces richesses : elles sont considérables, surtout dans les Alpes; et l'exemple de la Nouvelle- Angleterre, qui a tiré de ses ressources hydrauliques un si merveilleux parti, ne sera pas perdu pour nospopulationsduDauphinéetde Savoie.

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