‹ La Mission Champlain aux États-Unis et au Canada, avril-mai 1912Chapitre 35 sur 66 · LA SIGNIFICATION DE LA JOURNÉE DE CHAMPLAIN · texte numérisé non relu

LA SIGNIFICATION DE LA JOURNÉE DE CHAMPLAIN

PAR M. Vidal de la Blache

Au cours du voyage qu'a fait une délégation française pour apporter son hommage à la mémoire de Samuel Champlain, il y eut une journée intéressante entre toutes dont, j'en suis sûr, aucun de nos compagnons n'a perdu le souvenir. Plusieurs ont exprimé avec éloquence l'impression qu'ils en ontgardée. Des impressions de voyage sont furtives d'ordinaire ; elles se nuisent par leur multiplicité même, et le train quotidien de la vie a bientôt fait de les reléguer dans ces limbes où dorment tant de souvenirs. Cependant, l'image de cette journée n'a pas cessé, après quelques mois, de jaillir aussi nette à l'appel de la réflexion.

Telle est la vertu des contrées qui sont marquées du sceau de l'histoire ! Reconnaître les paysages qui ont frappé lesyeux de Champlain, fouler du pied les restes des palissades sur lesquelles a coulé le sang des soldats de Montcalm, est certes chose émouvante. Si précieux toutefois que soient ces souvenirs, ils n'ont toute leur valeur et tout leur sens que dans la chaîne des événements qui les ont précédés et qui

( I ) Discours prononce à la séance plcnière de l'Institut de France le 25 octobre i y 1 2 sous le titre : « Une journée aux bords du lue Champlain. »

les ont suivis. La vue deslieux rend cetensemble sensible et saisissant. Elle aunesingulière puissance de condensation pour montrer en raccourci ce que l'histoire montre distant.

Or, la contrée que nous parcourûmes ce jour-là était en quelque sorte prédestinée. Entre leSaint-LaurentetrHudson,cesdeuxportes de FAmérique du Nord, elle est, par ses eaux, ses seuils, ses « portages »,lepassage naturel. Ce fut, même avant les Européens, un lieu de rencontre de peuples. Ils s'y sont heurtés, en ctïet, les uns après les autres : Iroquois et Hurons, Anglais et Français, Anglais et Américains de l'Union ; et, l'importance des événements grandissant avec celle des acteurs, l'enjeu étant sans cesse doublé, c'est là qu'en définitive sont venues se jouer les parties décisives qui ont réglé le sort de l'Amérique.

Ces souvenirs naissaient en foule dans notre esprit et prenaient forme, quand nous visitions la scène qui leur a servi de cadre. Ils se synthétisaient d'eux-mêmes, à mesure que défilaient, en une vision rapide, ces lieux dont chacun marque une date et comme une péripétie dans un des grands drames de l'histoire.

Partis, le i" mai au soir, de New-York, encore dans l'étourdissement delà grande ville, nous nous trouvions, le lendemain à l'aube, transportés comme par enchantement dans un paysage recueilli, presque solitaire. C'était une sorte de labyrinthe de bois, de montagnes et de monticules, de bras de rivières et d'îlots; et cette apparenteconfusiond'unenatureoù les formes semêlent et s'enchevêtrent, ajoute encore par je ne sais quoi d'inachevé à cette impression de solitude, propice à l'évocation du passé.

A un quart de lieue environ du point où nous avions quitté le chemin de fer, nous arrivâmes sur la berge d'une ri\ière sinueuse, dont les eaux jaunies par la fonte des neiges ne rappelaient qu'assez mal la limpide deleurbassin d'origine. C'est l'émissaire par lequel le lac que les jésuites avaient baptisé le Saint-Sacrement et qui porte aujourd'hui le nom de lac George, communique avec le lac Champlain. 11 se resserreen formant un coude au pied d'unecoUine boisée. Frappés de l'avantage de la position, nos Français du xvnr siècle l'avaient choisi pour y bâtir un fort : le fort Carillon, connu aujourd'hui sous le nom indigène de Ticonderoga. On songeait involontairement, en ces lieux encore imprégnés de sauvagerie, aux scènes et aventures dont Fenimorc Cooper a charmé notre enfance.

g2 LA MISSION CHAMPLAIN

Mais combien la fiction pâlit devant l'histoire! Nous nous trouvions sur le champ de bataille où se livra, le 8 juillet ijSS, entre Montcalm et les Anglais, une des actions les plus meurtrières qui aient signalé la rivalité des deux peuples.

Ce coin de terre historique, tour à tour propriété de l'État de New- York et de TUniversité Columbia, est passé depuis 1818 entre les mains d'une ancienne famille new-yorkaise. Les descendants de M. William F. Pell se sont fait honneur de conserver les souvenirs dont ils ont le dépôt. Ils ont pratiqué des fouilles, qu'ils se proposent depoursuivre.Déjàle fort estrestauréà peu prèsdanssonancienétat. Des restes ont été exhumés; et dans les salles basses nous visitâmes une sorte de musée où sont pieusement recueillies quelques-unes des reliques que ces fouilles ont découvertes: des armes, des balles, des débris d'uniformes, une médaille trouvée sur un officier français. Peu à peu, par des acquisitions successives, le domaine s'agrandit : on s'efforce d'empêcher ainsi les déboisements qui modifieraient la physionomie de ce paysage dans son aspect semi-archaïque. On sait que, par une précaution assez justifiée contre ses propres entraînements, le peuple américain a mis en réserve certains sites où la nature conserve son originalité vierge : ce n'est pas une moins heureuse idée que de ménager une sorte de réserve historique, pour conserver à des événements mémorables le cadre qui leur convient.

Tout, dans la maison de villégiature où nousaccueillitune courtoise hospitalité, respire l'amour et le respect du passé : meubles, gravures, vieux emblèmes, disposés à la mode d'autrefois en des pièces exiguës que précèdent et qu'éclairent ces portiques ou wr(37Z(ia.s chers à tous les anciens colons anglo-américains, depuis la Nouvelle- Angleterre jusqu'à la Virginie. Nos souvenirs, encore sous l'impression d'un récent pèlerinage, se reportaient à cette maison de Mount- Vernon, où George Washington, s'il revenait à la vie, retrouverait jusqu'au moindredétaille milieu où il a vécu. Et nous étions frappés des efforts que fait ce peuple, encore si jeune sur le continent qu'il habite, pour y imprimer ses souvenirs et les incorporer au sol !

Nous fûmes donc guidés à travers les abords de la forteresse. Des bannières aux couleurs des régiments de Languedoc, Roussillon, Béarn, Guyenne, Berry, de la Sarre et de la Reine, qui prirent part à la bataille, flottaient sur des mâts devant le fort. Nous vîmes leslevées de terre qui marquent les retranchements faits avec des abatis

d'arbres, que, dansles journées et les nuits qui précédèrent l'action, élevèrent fiévreusement les soldats de Montcalm. C'était une petite arméede3.5oohommes, contre laquelles'avançaient 14.000 hommes commandés parle général Abercromby. Nous vîmesles collines boisées sur lesquelles apparurent, le matin du 8 juillet, les Iroquois et les coureursde bois qui précédaient l'armée ennemie. Pendant toute la journée, nos troupes, encouragées par Montcalm, assisté de ses lieutenantsdeLéviset Bourlamaque, de son aide-de-camp Bougainville, le futur navigateur, repoussèrent des assauts furieux. Le soir, 2.000 ennemis jonchaient le champ de bataille. Le lendemain, tout avait disparu; les montagnes étaient rendues il la solitude et au silence.

Il paraît que, dans la détente qui suit le combat, Montcalm, qui, pendant l'action, semblaitanimé d'un entrain et d'une sorte degaieté guerrière, éprouva une émotion de gravité religieuse. Il rapporte à la volonté divine le mérite de son succès; et c'est à des réminiscences de prosodie classique qu'il faitappel pourexprimerla penséederecueillement et d'action de grâce qui a traversé son esprit. Ce vainqueur composa des vers latins. L'Académie française eiàt aimé ce soldat lettré, nourri de César et de Plutarque, et sachant, aussi bien que le roi-philosophe dont le renom remplissaitalors l'Europe, « faireavec la modestie d'un sage les honneurs de .sa victoire ».

Faut-il ajouter que cette journée ne fut qu'une dernière lueur de fortune? La position si vaillamment défendue dut être évacuée par nous, un an après. Mais le sort de la contrée n'était pas encore définitivementscellé.Lematinduiomai 1775, lagarnison anglaise dormait paisiblement dans le fort, lorsqu'elle fut surprise par les boys américains du Vermont, entraînés par Stephan Allen « au nom du Grand Jéhovah et du Congrès national » .

Quelques heures après cette émouvante visite, nous étions tran.--portés sur les bords du lac Champlain, près du village de Port-Henry, dont les maisons ramassées autour d'un clocher, spectacle assez rare aux États-Unis, semblent annoncer déjàle voisinage du Canada français. Une demi-heure de traversée nous conduisait sur la rive opposée, au promontoire de Crown-Point. Là, se dresse le monument érigé, il y a trois ans, par les États riverains de New-York et de 'V^ermont, pour célébrer l'anniversaire de ladécouvertedu lac Champlain le 4 juillet 1609. La France venait à son tour s'associer à cette commémoration et apposer sa signature au piédestal du monument, par

l'offrande d'une effigie OÙ elle est personnifiée dans sa grâce et sa fierté par un grand artiste.

Ce promontoire domine l'endroit où le lac se resserre vers le Sud. Il y avait là, comme à Ticondéroga, un point stratégique, une « clef des eaux », disaient nos Français. Les ruines de forteresses qui se trouvent à peu de distance, et où l'on déchiffre encore quelques traces d'inscriptions françaises, disent combien ce poste fut disputé au xvni^ siècle. Mais la pensée se portait au delà, vers une rencontre plus mémorable qui se produisit probablement à cet endroit même. En mai 1609, Samuel Champlain, associé à ses alliés Algonquins de Québec, venait de remonter le Saint-Laurent, et s'avançait sur les eaux inconnues du lac. C'était, par une coïncidence remarquable, quelquesmoisavantqu'uncapitaineanglaisauservicedelaHollande, Hudson, parti de l'endroit où New- York commençait à naître, remontât le fleuve qui lui doit son nom : l'Amérique du Nord s'ouvrait la même année à deux battants. « Nous allions, raconte Champlain, doucement et sans mener bruit, le 2g du mois, quand nous fismes rencontre des Yroquois sur les dix heures du soir, au bout d'un cap qui advance dans le lac du côté de l'Occident, lesquels venoient à la guerre. » Dans l'action qui s'engagea le lendemain, les armes à feu assurèrent à Champlain et ses alliés une victoire facile, qu'il est permis de regretter, car elle alluma chez les vaincus une inextinguible haine. Nous fûmes désormais engagés dans un engrenage de luttes. Ce n'était cependant pas des idées de querelles et de guerres qui hantaient l'espritde Champlain. Quand ces grands découvreurs d'autrefois apercevaient devant eux ces horizons qui reculaient sans cesse, ces contrées qui paraissaient sans limites, ces peuples nouveaux qui avaient échappé à l'Évangile, une sorte d'éblouissement s'emparait d'eux; et dans cette fermentation d'idées, le merveilleux se confondait parfois avec le réel. «Le sieur de Champlain, Xaintongeois, capitaine ordinaire pour le Roy en la marine », était une tête sage et un cœur ardent. Il avait beaucoup vu et beaucoup réfléchi au cours de ses voyages. Son imagination s'était enflammée devant l'isthme qui continue encore pour un an ou deux à séparer l'Atlantique du Pacifique. Maintenant, il voyait devant lui s'étendre des avenues aquatiques, par delà lesquelles les rapports indigènes en signalaient d'autres. Quelles perspectivess'ouvraientdoncainsi? Était-ce la voletant cherchée vers l'Extrême-Orient de la Chine? Et « ce monde nouveau », — l'exprès-

sionestdclui,— se résumant dans le nom de Nouvelle-France, prêtait àce motunegrandeur dont nousavons peine aujourd'hui à concevoir ridée. Un enthousiasme contenu court à travers ses récits empreints d'une mâle et naïve éloquence. Tel nous aimâmes à nous le représenter sur les lieux qu'il a illustrés, tel le fit revivre, en effet, notre confrère M. Hanotaux, dans le discours où il lui rendit hommage.

Ce fut une cérémonie très belle dans sa simplicité. Au tour de nous, familièrement, se pressaient les gens des environs : honnêtes figures de fermiers, quelques-uns d'aspect puritain ; foule attentive, dans laquelle se mêlaient quelques Franco-Canadiens, car nous nous trouvions déjà près de la limite actuelle des langues. Tandis que l'orateur se plaisait à citer les expressions par lesquelles Champlain décrit le paysage qui s'était révélé à lui, nos regards en cherchaient et en retrouvaient les traits dans le cadre de cette scène. En face de nous, sur la rive occidentale, s'étalait le massif granitique des Adirondaks, boisé et encore parsemé de neige, dont la silhouette rappelle en proportions plus grandioses celle des monts du Morvan vus du Sud. Sur l'autre rive, le profil plus lointain des montagnes Vertes baignait dans le calme lumineux d'une journée de printemps.

Ces montagnes, dont la teinte aérienne avait frappé les yeuxde nos Françaisd'autrefois,nousles vîmes longtempssedessineràl'horizon; tandis que le chemin de fer nous emportait vers le nord, le long de la rive occidentale, dont les rochers tombent à pic sur la nappe désormais élargie et merveilleusement belle, d'une étendue presque trois fois égale à celle du Léman. Nousapprochions maintenant des parages d'où Champlain, remontant la rivière qui garde le nom de Richelieu, s'était avancé vers le lac. Nous nous arrêtions à Plattsburgh, dernière ville des États-Unis, qui rappelle à l'orgueil américain une victoire navale remportée dans la baie voisine sur les Anglais, le 1 1 septembre 1814. L'accueilquenousy reçûmes faisaitdéjàprésagerlacordialité qui nous attendait, une heure après, dans la première ville canadienne, Saint-Jean. Le jour tombant nous permettait seulement de deviner dans la pénombre du crépuscule ces îles, « la Grande Isle », l'île La Motte, l'île aux Noyers, que décrit Champlain. « Ces belles îles, dit-il, sont basses, remplies de très beaux bois et prairies, où il y a quantité de gibiers et chasses d'animaux... Ces lieux ne sont habités d'aucuns sauvages, bienqu'ils soient plaisants, pourlesubject de leurs guerres; et se retirent des rivières le plus qu'ils peuvent au

plus profond des terres, afin de n'estre si test surprins. » Il note ainsi lecontraste entre la beauté decettenatureet l'état de troubles auxquels il a été mêlé malgré lui, et sa générosité se flattait peut-être que la première apparition de l'homme blanc serait une aube de civilisation et de paix.

En une journée nous venions de parcourir plusieurs siècles d'histoire. Comme en abrégé, et à la merci des souvenirs, avaient passé sous nos yeux des événements dont la série, si la réflexion la reconstitue, forme un cycle dans l'histoire de l'Amérique du Nord : d'abord guerres entre les Algonquins et les cinq nations de la Confédération iroquoise ; puis, dans ce sauvage chaos, l'apparition du christianisme à la suite de Champlain; les missions chrétiennes parties du Saint- Laurent et desîles qui les bordent; les luttes pied à pied entre Français et Anglais pour la possession des avenues des Grands-Lacs; celles, à leur tour, des Anglais et des Américains émancipés, qui se déroulent entre Saratoga et Plattsburgh; enfin la réconciliation des peuples et des races sous l'égide de la civilisation et de la liberté. Telles étaient les pensées qui, les jours suivants, nous revenaient à l'esprit : à Montréal, quand du haut de la butte volcanique qui a servi de point de ralliement aux chasseurs de fourrures et plus tard aux fondateurs de villes, nous embrassions le panorama immense qui s'étend vers le sud, y cherchant les sites qui nous avaient frappés; et, quelques jours après, à Québec, quand après avoir visité ces hauteurs d'Abraham où succomba la domination française, nous allions dans la petite églisedesUrsulinesdéposerune couronne sur la tombe de Montcalm.

Ce qui reste aujourd'hui dans notre esprit, c'estunsentimentému envers la haute pensée qui a inspiré en 1909 la commémoration du tricentenaire de la découverte de Champlain. Née de l'initiative des Etats de New-York et de Vermont, approuvéepar l'autorité fédérale, honorée plus tard de la participation de la France, cette célébration a prisuncaractèreplusgénéral que la glorification d'ungrand homme. Elle signifie l'adoption par l'Amérique de tous les héros qui ont contribué à sa grandeur. Cet hommage ne se borne pas à Champlain ; il va à Montcalm; il s'adresse à Cavelier de la Salle; à Marquette, dont l'imagefigure aussi au Capitole de Washington ;àMaisonneuve, le fondateur de Montréal qui lui a dressé une statue sur une de ses places ; à La Clède, dont la statue s'élève sur une des places de Saint- Louis ; à Joliette, d'Iberville, Hennepin, Duluth et bien d'autres qui.

Duc DE CHOISEUL

Planche i3

au lac Champlain, surTOhio, sur les Grands Lacs, ou sur le Mississipi, furent les pionniers d'une domination qui devait se réaliser un jour, — mais après eux et autrement qu'ils ne l'avaient conçue.

Sans doute l'Amérique s'honore elle-même en honorant et en adoptant nos gloires. A cet acte de courtoisie se mêle un grand sentiment de fierté. Il ne nous en coûte pas cependant de nous associer à un hommage qui nous touche, et dont nous pouvons tirer, par un retour sur nous-mêmes, un sentiment de réconfort.

Les noms que je viens de rappeler sont plus populaires en Amérique que dans leur propre patrie. Nous nous montrons oublieux à leur égard, comme pour faire payer à leurs mémoires la faute de nos défaillances. Un sentiment quelque peu pusillanime nous porte à négliger cette partie de notre patrimoine historique, comme on se détourne de souvenirs pénibles dont on craint l'amertume. Les regrets assurément se justifient. Sic vos non vobis : telle estla formule qui vient aux lèvres.

Je ne crois pas pourtant que tel soit le dernier mot, ni lesentiment définitif auquel nous devions nous arrêter. Dans un discours prononcé il y a trois ans, le 4 juillet igog, à l'occasion de ces fêtes du tricentenaire de Champlain, le cardinal Gibbons disait : « Nous sommes très redevables à la France pour les grands hommes qu'elle a envoyés à notre pays. » Faut-il voir dans ces mots un compliment de circonstance? J'y sens plutôt l'accent de l'histoire. Ces Français eurent, plus que d'autres, la vision anticipée de l'étendue et des dimensions que ce continent étaitcapable de donneraux dominations politiques. Ils virent plus grand que les tenaces colons qui appliquèrent leurs vertus puritaines et leur sens pratique à incruster pièce à pièce leurs établissements entre la mer et les Appalaches. Ceux-ci furent des fondateurs; maison peut se demander si, sans les perspectives ouvertes parnos compatriotes, sansleurexempleetl'émulation qu'ils ont excitée, cette puissante unité, dont notre époque a vu l'accomplissement de l'Atlantique au Pacifique, des Grands Lacs au Golfe du Mexique, se serait réalisée. Il y est entré quelque chose des vues, des plans, de cet esprit généralisateur propre à nos compatriotes. Ils onttracé, en pensantàla France, l'esquisse de lagrandeur des États-Unis.

Puisque par des commémorations et des monuments, l'Amérique se fait honneur de nous rappeler qu'à ses yeux d'heureuse héritière

une partie de sa grandeur présenteest l'ouvrage de ces Français d'autrefois, il convient de la prendre au mot. Dans l'œuvre de civilisation qui s'élabore là-bas, chaque parcelle de métal que les vieilles nations jettent au creuset ajoute une valeur et communique sa résonance propre au lingot qui en sort. Il y a sans doute à retenir de ce passé, qui excita chez nous tant d'espérances, autre chose que le souvenir des déceptions, et que le ressentiment d'avoir laissé perdre ce qu'avaient entrevu pour leur pays d'héroïques contemporains de Richelieu et de Colbert. Notre œuvre américaine ne se résume pas en une défaite : ce sont les Américains eux-mêmes qui le reconnaissent et qui le disent.

Page 1