LA NUIT DE SAINT-JEAN
PAR M. René Bazin
La courtoisie traditionnelle et si haute de l'Angleterre ne sera pas surprise si, venant pour la première fois dans ce pays, et y rencontrant de lointains et chers parents, c'est à eux que j'adresse mon salut.
Aussi bien, nous n'hériterons pas les uns des autres, et tous le savent ici, ceuxqui rcçoiventrhommagc,ccuxquirécoutent, etcelui qui l'exprime.
Canadiens-Français, j'ai devine à plus d'un signe et longtemps d'avance, hier, que nous approchions de votre pays.
Dès le sud du lac Champlain, j'ai commence d'observer que les labours étaient bien soignés. Les mottes s'alignaient bien droit, sans faire un coude, tout le long des guérets. A peine la neige avait fondu que déjà de grands amis de la terre, de fins laboureurs, ouvraient les
sillons pour la semence. Et j'ai pensé : « C'est comme chez nous : quand les hargnes de mars sont passées, la charrue mord les jachères. »
Un peu plus loin j'ai vu des haies, des palissades, plus multipliées qu'en pays de New- York. L'espace était immense, mais il était clos, et j'ai songé : « Cesont bien sûr nos gens, qui aiment à être chez eux. »
En même temps, le caractère des paysages, par la culture qui fait une physionomie plus souple et plus vivante au sol, le caractère des paysages changeait. Quelques-uns de nous disaient : « Ne trouvezvous pas que cela ressemble à la région des Vosges, du côté de RetournemeretdeLongemer? » D'autres répondaient, montrant du doigt la ligne des collines : « Ne jurerait-on pas les premières dentelures de la plaine de Pau ? N'est-ce pas une aussi claire lumière ? » Qui avait raison ? Tout le monde. Nous étions unanimes à retrouver la France.
Dans un chemin, j'ai vu beaucoup d'enfants. Ils ont levé les yeux, et ils riaient à la vie nouvelle. Et j'ai dit : « Nombreux, mutins, bien allants, ce sont leurs fils! »
J'ai aperçu, enveloppé d'ormeaux, un clocher fin, tout blanc, d'où partait l'angelus du soir, et j 'ai dit : « Puisque mon Dieu est là présent, les Canadiens sont tout autour. »
Et, en effet, dès que le train se fut arrêté, nous vîmes une grande foule qui nous attendait, et des visages si heureux, et tout à fait de la parenté. On se reconnaissait. On se disait : « Ah ! les braves gens ! Les gens de chez nous! » Le bruit des acclamations renaissait comme la houle.
Alors, chacun denous a senti les larmes lui monter aux yeux, celles qui sont toutes nobles, celles qui eflfacent peut-êtreles fautesdu passé.
Et j'ai résolu de saluer ce soir les Canadiens-Français qui ont fait pleurer les Français de France.
AUX ETATS-UNIS loi