L'ARRIVÉE EN CANADA
PAR M. G. Deschamps
Plus on approche du Canada en venant des États-Unis, plus les noms français se multiplient aux écriteaux des stations et des gares, sur la ligne ferrée qui suit la rive occidentale du lac Champlain. La Pointe-aux-Roches sert de socle à un phare, en face de la grande île qui protège contre les vents d'ouest la baie Saint-Albans. On voit, du chemin de fer en corniche, les eaux du lac, toutes bleues et rayonnantes d'une magnifique lumière, tantôt battre de leur flot limpide les paroisd'unefalaiseabrupte, tantôt s'allonger en vagues lentes sur une plage de sable doré. La vaste perspective, dominée de loin par les cimes des montagnes Vertes et des montagnes Blanches, révèle, aux arrière-plans, des silhouettes de promontoires, déjà presque effacés par la décoration d'un crépuscule plein d'enchantements et de rêves.
Le lac Champlain est une mer intérieure où flottent les souvenirs d'un passé glorieux, et où déjà sourit l'image d'un avenir conforme aux desseins d'un grand homme qui, le premier, sur ses bords, fit entendre, en langue française, des paroles de paix, de consolation et d'espérance. Ouvert par la France aux progrès pacifiques des nations civilisées, ce décor, qui est déjà un des plus beaux paysages du monde, sera bientôt peuplé de claires villas où la nature et l'art sauront faire des nids de verdure et de fleurs pour abriter les fragilesdélicesdubonheurhumain.LelacChamplainaurasespoètes comme le lac Léman...
Le train passe à travers l'ancien pays des Mohicans, au pied du mont Trembleau, à Valcour, à Chazy. Ce dernier nom est celui d'un officier français qui fut massacré en ce lieu par les sauvages... Les versants de l'île La Motte, où Pierre de Saint-Paul, sieur de La Motte- Lussière, gouverneur de Montréal, construisit en i665 le fort Sainte- Anne, et où M. deTracy « vice-roi de l'Amérique française », vint guerroyer contre les Iroquois, sont ensoleillés par les rayons du soleil couchant.Cetteîle, en ce moment, ressemble à un bouquet épanoui
sur une glace bleue. Le lac brille, en des échappées de lumière, entre les tiges flexibles des pins.
Le chemin de fer suit les courbes du rivage, frôle des anses, des cirques, des baies harmonieusement dessinées, où l'eau, enchâssée dans Tétreinte des collines boisées, resplendit comme un saphir dans un écrin de velours vert.
Le soir de ce beau jour tombe, çà et là, en reflets de pourpre dans les rivières que la pente des monts Adirondack fait couler dans le lac Champlain. Et Ton songe à tous les ruisseaux de sang vermeil — de sang français — qu'une aventure héroïque a répandu sur cette terre consacrée par l'immolation des héros et des martyrs.
C'est aux environs de la Pointe-au-Fer et de l'Ile-aux-Noix, en longeant la rivière Richelieu, que le train entre dans le Canada français. A travers les fenêtres du wagon, je vois des maisons blanches, soigneusementenclosesdehaiesoudemurets en pierresèche, comme les logis des paysans du Poitou, de l'Aunis ou de la Saintonge. Mais je n'ai pas le loisir de m'abandonner longtemps à ces réflexions contemplatives. Le train stoppe à Saint-Jean. La population de Saint- Jean et des environs, répondant à l'appel de son sénateur, M. Dandurand, s'est portée en masse au-devant de la Délégation française. Nous sommes amicalement assiégés par une marée montante de visages joyeux, de regards ardents, de mains tendues et de cœurs fraternels.
— Vive la France!
C'estuncriàlafoisformidableetdoux, fortement, gaiementrépété par des milliers de poitrines. Quel spectacle inoubliable, ces milliers de têtes découvertes, ces milliers de bras brandissant des chapeaux, agitant des mouchoirs!... Et cette chanson puissante, que dans l'intervalle des acclamations ils reprennent en chœur!...
Jadis la France sur nos bords Jeta sa semence immortelle...
O Canadiens, rallions-nous, Et près du vieux drapeau, symbole d'espérance, Ensemble, crions à genoux :
Vive la France!
C'est ainsi que le salut de la vieille France nous attendait au seuil
AUX ÉTATS-UNIS io3
de ce Canada français qui fut découvert par Cartier, fondé par Champlain, défendu parMontcalm.Tandisque notre train est ainsi retenu par des mains amies, les premières étoiles s'allumentau ciel assombri, les feux de l'électricité illuminent la nuit commençante. Cette scène, en ce clair-obscur, prend l'aspect d'un beau rêve qui bientôt va s'évanouir dans l'ombre. Mais du moins les échos et les reflets de ce spectacle émouvant ne s'effaceront jamais de notre souvenir. Nous entendrons toujours l'accent de cette femme canadienne, qui tenait dans ses bras un bel enfant aux cheveux blonds, aux yeux bleus, aux joues roses, et qui disait à lun de nous :
— Vous venez de France, monsieur, embrassez-le...
Et vous autres, petits Canadiens, qui lorsque la locomotive se fut remise en marche couriez après notre wagon pour nous envoyer encore vos saluts, vos sourires, tout l'élan généreux et charmant de vos âmes françaises, ceux que vous avez accueillis comme des frères aînés sur cette terre canadienne où vous êtes la flieur d'une noble race ne vous oublieront pas... Grâce à vous, si loin du pays, nous nous sommes sentis tout près de la patrie. J'ai vu dans un dernier coup d'oeil, au milieu de cette foule joyeuse, un malade qui s'était fait porter en civière à cette fête du souvenir et de l'espérance.
On lit, dans les armes parlantes de la province de Québec, cette devise : « Je me souviens. » Les Canadiens en effet ont la mémoire tenace et fidèle. Tandis que le train arrive à la station de Saint-Lambert, et traversant les larges eaux du Saint-Laurent, approche des innombrables lumières qui annoncent la métropole du Canada, un voyageur, que je ne connais pas, et qui est tout heureux de s'entretenir, en sa langue maternelle, avec un Français de France, me dit :
— Voilà Ville-Marie...
Ville-Marie, c'est en effet le nom que reçut, en 1642, 1' « habitation » fondée dans l'île de Montréal par un brave gentilhomme champenois, M. de Maisonneuve, et par une sainte fille de Troyes, M"' Mance. On m'a conté qu'un bon religieux, le père Barthélémy Vimont, leur compagnon de voyage, consacra cette fondation par une messe solennelle, disant au prône : « Il est vrai, messieurs, ce que vous voyez n'est qu'un grain de moutarde, mais il est jeté par des mains si pieuses et si animées de l'esprit de la foi et de la religion, que sans doute il faut que le ciel ait de grands desseins puisqu'il se
sert de tels ouvriers, et je ne fais aucun doute que ce petit grain ne produise un grand arbre, ne fasse un jour des merveilles, ne soit multiplié et ne s'étende de toutes parts. »
Cette prédiction s'est réalisée magnifiquement. Autour de l'emplacement du fort Ville-Marie se groupe aujourd'hui une population d'un demi-million d'âmes. On a l'impression de la grandeur de Montréal sitôt que l'on débarque à la gare du Grand-Tronc. Là, nous sommes attendus par M. Bonin, consul général de France, qu'entourent les principaux représentants de la colonie et des associations françaisesde Montréal : xMM. Pierre Beullac et Brisset des Nos, président et vice-président del'Union nationale française ;Bernadet, président delà Sociétédesecours mutuels, etc. L'Association des Vétérans des armées de terre et de mer, société de retraite, fondée à Paris, est représentée à Montréal par sa 1 3 1 ° section, qui a délégué au-devant de la mission française son président. M, Marcel Beullac. La « France républicaine » nous salue par la voix de MM. Duboulay et Villecourt, président et vice-président decettejeunesociétédéjàprospère. Je voudrais pouvoir mettre un nom sur tous ces visages amis. Voici M. Revol, conseiller du Commerce extérieur de la France, président de la Chambre de commerce française de Montréal; M. Désaulniers, président de l'Alliance française ; M. du Roure, professeur à l'Université Laval; M. Mâcheras, principal de l'École technique; M.Thomas Gauthier, président de la Société Saint-Jean-Baptiste ; l'ancien échevin A.-N. Brodeur, etc. Entre ces bons Français et nous les longues présentations ne sont point nécessaires. La connaissance est bientôt faite.
Je dois une mention toute particulière à notre jeune et distingué confrère, M. Edouard Montpetit, ancien élève de notre École des sciences politiques, trésorier du Comité France-Canada. Dès l'heure de l'arrivée de la délégation, M. Edouard xMontpetit s'est mis à notre disposition avec une bonne grâce inépuisablement complaisante. Chemin faisant, tandis que nos automobiles roulent vers l'hôtel Windsor, où nos appartements sont retenus, M. Montpetit nous parle de son séjour à Paris, de la rue Cassette où il fut mon voisin. . . Et cette évocation du faubourg Saint-Germain en plein modernisme d'outremer achève, au terme de cette journée incomparable, la vision de vieille France qui n'a cessé d'être présente à nos yeux depuisquenous sommes entrés dans ces terres du Canada, où la perspective del'His-
M. Louis BLÉRIOT
Planclie 14
AUX ETATS-UNIS io5
toire est peuplée par toute une lignée de Français qui s'appelaient Jacques Cartier, Champlain, Hébert, GifFard, Maisonneuve, Lambert Closse, Montmorency-Laval, François Hertel, Jean Talon, Courcelles, François-Marie Perrot,Chambly, Frontenac, Beauharnais, Montcalm...
,., Un ascenseur très américain m'enlève au huitième étage où le « manager » de l'hôtel Windsor m'assigne la chambre numéro i8i i. De ces hauteurs, ma fenêtre, ouverte sur le paysage nocturne, domine un chaos de maçonneries massives qu'éclairent les lueurs de l'électricité. Mais à l'horizon, je vois les larges eaux de Saint-Laurent miroiter sous les pâles rayons de la lune. Et je retrouve en cette vision lointaine les traits primitifs du spectacle qui s'offrit aux yeux de nos ancêtres, venus ici pour bâtir des villes et fonder une nation.
Montréal est aujourd'hui une ville de plus de Soo.ooo âmes, remarquable non seulement par l'héroïsme de ses fondateurs et de ses premiers habitants, mais encore par son commerce et son industrie, parles avantagesqu'elleoffreau capital et àl'esprit d'entreprise...
Si Montréal offre des souvenirs intéressants à l'historien et au poète, il offre aussi au capitaliste, à l'homme de commerce et d'industrie un vaste champ d'opération. Nous espérons que votre voyage aura d'excellents résultats pour le Canada comme pour la France, et que vous emporterez une heureuse impression de votre visite à Montréal.
Le chef de la Délégation française répond en termes délicats et choisis à M. Lavallée, qui présente individuellement les échevins et les chefs des services municipaux, notamment le D"^ E.-P. Lachapelle, le sénateur David, M. Louis Laberge et M. Georges Janin, ingénieur en chef.
— Je suis heureux, dit M. Hanotaux, de cette occasion de dire que nos ingénieurs français sontactuellementà la têteduserviced'hygiène à New-York, à Buenos-Aires... Je me réjouis devoir un « Alphand » à Montréal.
— Je suis son élève, répond M. Janin.
L'entrevue s'achève en causeries familières. Apprenant que je suis du Poitou, province fertile en colons canadiens, M. Lavallée me dit gaiement:
— Alors nous sommes cousins.
io6
Et cette bonne journée d'amitié se continue en cordiales manifestations de « cousinage », dont le détail ne manquera pas d'intéresser tous ceux qui veulent savoir quelle place tient la France dans ce pays qu'elle a peuplé de sa race, nourri de sa sève, fertilisé de son labeur, et où subsistent, par un miracle de conservation unique au monde, le tour d'esprit, le geste coutumier, la sagesse proverbiale, l'allure prudente et audacieuse de nos ancêtres.
Gaston Deschamps.