‹ La Mission Champlain aux États-Unis et au Canada, avril-mai 1912Chapitre 38 sur 66 · LES FETES DE MONTREAL · texte numérisé non relu

LES FETES DE MONTREAL

Le sénateur Dandurand, président du Comité France-Amérique de Montréal, et avec lui une grande foule accourue à la gare accueillit la délégation avec un enthousiasme émouvant. C'était le 3 mai et la mission arrivait à Montréal.

Le lendemain, dès lo heures, de nombreux Canadiens sepressaient devant THôtel de ville où le maire devait souhaiter la bienvenue à la Délégation française. Son Honneur le maire Lavallée, entouré de presque tous les échevins, les commissaires, les chefs de départements, souhaita la bienvenue en ces termes :

Monsieur Hanotaux, Messieurs les Délègues,

Au nom des citoyens de la Ville de Montréal je vous souhaite la bienvenue et vous remercie de votre visite.

Cette visite noushonore; noussavons que vous êtesdes représentants éminents

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de la France que vous illustrez par vos œuvres et vos travaux scientifiques, littéraires et artistiques.

Nous savons que vous êtes venus en Amérique pour participer à l'hommage rendu par la nation américaine à la gloire française, à Champlain, le père de la Nouvelle-France.

Elles sont nombreuses les gloires françaises dont le nom est attaché à l'origine et à l'histoire des villes de ce continent; elles ont laissé d'un bout de l'Amérique à l'autre des souvenirs impérissables; Montréal est plein de ces souvenirs qui rappellent son origine française et le courage de ceux qui l'ont fondé au prix de sacrifices[admirables.

Montréal est aujourd'hui une ville de Soo.ooo âmes, remarquable non seulement par l'héroïsme de ses fondateurs et de ses premiers habitants, mais encore par son commerce et son industrie, par les avantages qu'elle offre au capital et à l'esprit d'entreprise.

Le génie industriel et commercial de nos concitoyens d'origine anglo-saxonne a beaucoup fait pour sa prospérité et son développement. Nous lui devons un grand nombre de nos établissements de commerce et de nos usines; cependant il y a place pour le commerce et le capital français et nous espérons que votre voyage au Canada aura pour effet d'établir définitivement entre ce pays et le vôtre des relations commerciales importantes.

Si Montréal offre des souvenirs intéressants à l'historien et au poète, il offre aussi au capitaliste, à l'homme de commerce et d'industrie un vaste champ d'opération.

Nous espérons que votre voyage aura d'excellents résultats pour le Canada comme pour la France et que vous rapporterez une heureuse impression de votre visite à Montréal.

M. Gabriel Hanotaux répondit aux paroles du maire. Il fit remarquer que les membres de la délégation étaient venus pour honorer la mémoire du grand FrançaisChamplain. « Nous sommes venus, dit-il, aussi pour nous instruire, et toutes les bonnes choses que nous allons apprendre pendant notre voyage, nous les rapporterons fidèlement à nos concitoyens en France, espérant que cette instruction portera ses fruits. »

Les délégués se rendirent ensuite au « Board of Trade » où une réception magnifique leur était réservée par les trois Chambres de commerce de Montréal : le Board of Trade, la Chambre de commerce du District etla Chambre de commerce française.

M. R. W. Reford, président du Board of Trade, souhaita la bienvenue aux délégués, disant que jamais la ville de Montréal n'avait été honorée de la visite de personnages aussi distingués et qu'il espérait que cette visite aurait pour effet de resserrer plus étroitement encore les liens de bonne entente entre l'Angleterre et la France et de favoriser le développement du commerce entre ces deux pays, M. Reford

remercia également les Chambres-sœurs qui avaient voulu laisser au Board of Trade l'honneur de recevoir sous son toit tant d'hommes éminents.

M. A. -T. Revol, président de la Chambre de commerce française, s'exprime ensuite ainsi :

Il n'est pas probable qu'aucun de vous se rende compte du degré d'émotion et de reconnaissance avec lequel la Chambre de commerce française est venue prendre part à la manifestation qui nous réunit en ce moment.

Sur cette terre merveilleuse où ni les événements, ni les siècles n'ontaffaibli la ferveur du souvenir français, rien ne pouvait flatter davantage notre orgueil national ni mieux réconforter nos cœurs que cette imposantedélégation d'hommes hauiementdistingués que nous envoiele Comité France-Amérique etqui n'est pas autre chose que la quintessence même de ce comité.

Au cours de son existence de vingt-cinq années, durant lesquelles jour après jour elle s'est efforcée de renouer d'abord, de consolider et resserrer ensuite, les liens économiques qui unissent plus étroitement aujourd'hui la France et le Canada, jamais encore notre compagnie n'a eu l'honneur de saluer la présence, en ce pays, d'un groupe aussi nombreux de Français aussi illustres, à des titres si divers. ..

Le sentiment d'humilité qui devrait s'emparer de la Chambre de commerce française de Montréal en présence d'unedélégationtellequela vôtre, s'efface, nous ne craignons pas de l'affirmer, devant un sentiment de fierté tiré de ce fait que nous nous sentons en parfaite communion d'idées et d'aspirations avec le Comité F'rance-Amérique. Nous poursuivons la réalisation d'une même œuvre et nos programmes convergent vers un seul et même but.

Cette nécessité impérieuse de la coordination des efforts, notre Chambre la préconisait, il y a quelques semaines, dans un article auquel votre belle revue F'rance-Amérique a fait les honneurs de la reproduction. C'était de votre part. Messieurs, comme une première manière de montrer que vous éprouviez, comme nous, ce besoin d'harmonie.

Votre présence personnelle à la réunion d'aujourd'hui nous apparaît comme la consécration solennelle de la conformité parfaite de nos vues, quant auxméthodes à suivre pour nous acheminer ensemble vers notre but commun.

L'œuvre du Comité France-Amérique et l'œuvre, en particulier, de votre section France-Canada, ont, vous le savez déjà, [toute la sympathie et l'adhésion sans réserve de la Chambre de commerce française de Montréal. . .

Puisse, Messieurs, votre court séjour au Canada, vous convaincre définitivement de l'utilité de vos efforts, puisse l'entrevue de ce jour et nos conversations particulières demeurer le point de départ de tout un ensemble de progrès dans le domaine des idées et de succès dans celui des réalités économiques.

M. Armand Chaput parla ensuite au nom de la Chambre de commerce du district de Montréal. Il souhaita la bienvenue aux délégués français dont la visite, espère-t-il, aura pour résultat de développer les relations communes entre la France et le Canada.

M. Gabriel Hanotaux se leva alors au milieu des vivats de l'assistance. Nous regrettons infiniment de ne pouvoir reproduire ce discours; nous sommes obligés d'en donner seulement les grandes lignes.

M. Hanotaux évoque d'abord un souvenir, celui de la visite, alors qu'il était ministre des Affaires étrangères il y a seize ans, de sir Charles Tupper. Celui-ci, accompagné de l'ambassadeur d'Angleterre, venait demander de jeter les bases d'un traité de commerce qui devait être lepremier traité de commerce entre la France et le Canada. Ce traité fut signé peu après et de cette époque date l'union des deux pays qui ont une si grande et si noble route à parcourir.

M. Hanotaux rappelant la parole célèbre et si vraie : « Le xix' siècle a été le siècle des États-Unis, maisle xx' sera celui du Canada » , parla des relations économiques qui pouvaient exister entre la France et le Canada. Il en indiqua le bon etle mauvaiscôté: « On est tout d'abord frappé, dit-il, de l'étendue immense que votre pays offre à la colonisation ; il ne s'agit pas seulement de l'espace mais aussi des richesses agricoles, forestières, minières; ces immenses champs de blés, ces vastes forètsquevousavezsu protéger sagement,carellessontdifficiles à remplacer ou à reconstituer. Un des caractères de votre population, c'est son activité au travail et vous nous apparaissez comme nos frères aînés; vous avez su conserver le même langage, les mêmes bonnes vieilles manières de vos ancêtres qui sont les nôtres. Vous êtes soumis à la discipline libérale comme l'Angleterre, qui, avec la France et les Etats-Unis, sont les trois seuls pays ayant adopté cette discipline. Il faut que le Canada soit le centre, le trait-d'union entre ces troisgrands peuples.

« Voilà les facteurs bienfaisants; je dois maintenant exposer les difficultés : tout d'abord, il y a la distance. Pour nous, français, qui sommes un peu casaniers, le Canada nous paraît très loin. Deuxièmement il y a le climat. En ce moment il fait très beau, il estvrai, mais vos hivers sont très rigoureux et il faut en tenircompte. Ensuite vient la difficulté des deux langues. Les Français entendant dire qu'au Canada un grand nombre de citoyens parle leur langue se figurent avoir assez du simple rudiment d'anglais appris à l'école. C'est une grave erreur. Enfin, vient la déception causée justement par les raisons que je viens de donner. En touscas, autant j'approuve l'appel aux émigrants remplissant les conditions voulues pour réussir, autant je

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blâme l'appel aux émigrânts n'ayant pas de quoi faire ici leur propre fortune. »

M. Hanotaux exposa ensuite quels étaient les éléments du commerce entre la France et le Canada. Les statistiques sont à cet égard erronées, dit-il, et le commerce entrelesdeuxpaysest beaucoup plus considérablequ'on nelecroit. La raisonest quebeaucoupdeproduits destinés au Canada sont envoyés à l'étranger et transportés par des navires qui ne sont pas français; or les statistiques souvent ne font pasmentiondecesproduits. Expliquantensuite laraisondelarichesse de la France, il ajoute : « On dit que la richesse de la France est due à l'épargne française, c'est faux. Il ne suffit pas d'épargner, pour être riche; un pauvre par exemple aura beau épargner, il ne deviendra jamais riche. On devient riche en travaillant, en se développant, en gagnant. Ce qui fait la richesse de la France, c'est son commerce, et bien peu s'en doutent. Car le commerce français se résume en ceci : « petit tonnage, grosbénéfices». Voici un peintre qui achète 20 francs de toile, 10 francs de peinture, 80 francs de cadre, il signe Cormon et il vend le tableau 100.000 francs; résultat : petit tonnage, gros bénéfices. Voici un autre exemple : certains pays exporteront des quantités de charbon et gagnent peu ; la France exportera du diamant, cet autre charbon, et gagnera beaucoup; résultat, petit tonnage, gros bénéfice. Soyez sûrs que le Champagne à 25 francs la bouteille est un autre exemple de petit tonnage et de gros bénéfices.

M. d'Estournelles de Constant prit ensuite la parole en anglais, ainsi que M. Louis Barthou.

AprèslaréceptiondesChambresdecommerceauBoardofTrade, la délégation déjeuna au club Mont-Royal, où M. le sénateur Dandurand l'avait invitée, ainsi que le conseil de la section canadienne deFrance-Amérique,desChambresde commerce et desUniversités. Les diverses tables où étaient distribués les convives étaient présidées par M. Dandurand, sir William Van Horne, sir Alexandre Lacoste, sirMontaguAllan, l'honorable M. Thibeaudeau, l'honorable M. Fisher, l'honorable M. Casgrain et M. le juge Robidoux. Comme le déjeuner était tout intime, il n'y eut pas de discours.

L'après-midi fut occupée par une réunion du Comité France- Amérique et une réception du Consul général de France, M. Bonin, et le soir un splendide dîner groupait un nombre considérable de dames et de messieurs à l'hôtel Windsor; tour à tour se firent

entendre, M. Dandurand, M. Monk, ministre fédéral, au nom du gouvernement, M. Peterson, principal de l'Université Mac-Gill, M. Lachapelle, doyen delà Faculté de médecinedeTUniversité Laval, M. G. Désaulniers, MM. Hanotaux, Barthou, Bazin, Lamy, Vidal de la Blache, d'Estournelles et Gaston Deschamps; à minuit l'écho des dernières chansons canadiennes retentissait encore.

L'honorable M. Monk, ministre des Travaux publics, s'exprima en ces termes au nom du gouvernement fédéral :

Quand la nouvelle se répandit en Canada que des Français venaient visiter leurs cousins Canadiens, il y eut parmi nous un sentiment d'émotion profonde, et il en est toujours ainsi, quand il s'agit des envoyés de la vieille mère-patrie, surtout lorsqu'ils représentent, comme vous, d'une manière aussi parfaite le génie delà France.

Cette délégation contient des historiens, des gens de lettres, des militaires, des hommes de sciences, des représentants de l'industrie et du commerce.

Nous avons M. Hanotaux qui a élevé un monument impérissableà la mémoire de Richelieu, nom auquel s'allie si bien celui de Champlain.

Nous avons le représentant du premier ministre de France, M. Poincaré, qui, l'autre jour, faisait l'éloge de notre ancienne et bien-aimée reine Victoria .

Il en est un que j'ai eu beaucoup de plaisir à revoir, c'est M. E. Lamy avec qui, il y a trente-quatre ans, je fis le voyage de Paris à Rome. Jamais je n'oublierai les bontés qu'il a eues à mon égard, ni les délicatesses de sa bonne mère qui l'accompagnait.

Messieurs, le premier ministre et ses collègues m'ont prié de vous souhaiter la bienvenue et ils espèrent avoir le plaisir de votre visite à Ottawa, où nous vous donnerons un accueil chaleureux.

Il y a trois siècles, des Français furent chargés d'une mission qui fut plus tard accomplie ; la gloire de cette mission retombe sur toute la race. Nous avons conservé pour eux un profond attachement, nous nous associons à toutes vos gloires et partageons toutes vos tristesses.

Nous avons une devise qui dit : « Je me souviens. » Oui, nous nous souviendrons et n'oublierons jamais votre visite, et nous n'oublierons jamais la France.

M. Louis Barthou répondit à M. Monck en ces termes :

Ma tâche consiste à remercier l'honorable ministre des Travaux publics des souhaits du gouvernement fédéral. Nous vous savons gré d'avoir évoqué les faits qui se sont passés en France, alors que M. Poincaré rendait un hommage public à la mémoire de votre ancienne souveraine ; M. Poincaré a traduit de la façon la plus heureuse les sentiments du peuple français tout entier.

La diplomatie prépare les traités, les ministres y collaborent, mais ces traités ne peuvent être durablesqu'autantqu'ils répondent aux volontésdes nations et des peuples. Or, 1' « entente cordiale «aparfaitementréponduauxvolontésdespeuples anglais et français.

Vous parlez de la folie d'armement dansle monde entier, vous avez raison, mais nous, Français, nous sommes dans une position particulière. Nous ne pouvons concevoirde paix qu'en conservant le sentiment profond de notre passé. Or, nous

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avons un passé de gloire qui nous permet de nous mesurer avec n'importe quel autre peuple. Nous avons au cœur une plaie int^ucrissableet nous ne concevons la paix que si notre honneur reste absolument intact.

Vous nous faites une réception magnifique. Aux États-Unis, nous avons été surpris, émerveillés, remués, secoués; ici nos coeurs ont été profondément touchés et profondément émus.

Vous parlez de divergence d'opinion, de divisions qui peu vent exister chez vous; ces divisions existent aussi chez nous entre Fran>;ais, mais soyez sûrs que si nous sommes divisés, c'est dans l'émulation de voir la P'rance plus grande et plus glorieuse. Mais si on la touche, autour d'elle nous nous réunissons pour la soutenir et la défendre. Si nous vous apportons le génie de la France, nous vous apportons aussi l'âme de la France : si vous saviez combien elle nous est chère !

Durant notre voyage à Montréal, messieurs, un incident s'est passé à notre arrivée à Saint-Jean, que jamais je n'oublierai. Une femme metendit son enfant et me dit : « Vous êtes Français, monsieur, embrassez-le. » Voilà des gestes qui valent mieux que des discours. Encore une fois, merci à tous, merci au nom delà France.

Le lendemain, dimanche 5 mai, sir Montagu Allan, vice-président du Comité France-Amérique de Montréal, réunissait la société mondaine de cette métropole pour recevoir hors la ville, au Hent- Club, la délégation à déjeuner; celle-ci rentrait à Montréal pour la réception des sociétés françaises; MM. Hanotaux et le général Lebon répondirent aux paroles de bienvenue du président de l'Union nationale, delà Mutuelle française, des Vétérans, de la France républicaine.

Voici en quels termes s'exprima le général Lebon :

Mon premier mot sera pour vous dire combien je suis heureux de retrouver ici des représentants de cette belle Société des Vétérans à laquelle je suis fier d'appartenir; je suis moi-même un vétéran de la campagne de 1870, où j'ai eu l'honneur de prendre une part active aux cinq principales batailles sous Metz.

La Société des Vétérans, déjà si prospère, est de celles qu'il faut voir chaque jour grandir et se développer pour le bien du pays. Quel but magnifique est le vôtre ! Entretenir chez tous les Français le culte de la patrie et du drapeau, et combattre les théories criminelles des insensés qui, sous le couvert de la liberté, mènent une campagne infâme contre la Patrie!

Vous aquittez envers tous les vieux serviteurs du pays qui nous ont quittés une dette sacrée, cettedette dont le poète a dit :

Ceux qui pieusement sont morts pour la Patrie Ont droit qu'à leur cercueil la foule vienne et prie.

Mais vous ne remplissez pas seulement un devoir de justice et de reconnaissance; vous faites aussi un acte hautement patriotique, car le culte de ceux qui ont lutté pour la Patrie est la source la plus féconde des sentiments patriotiques.

Les nations qui veulent vivre doivent pratiquer avec passion le culte de leurs morts.

Aussi, vous gardez fidèlementleur souvenir; vous leur faites une auréole de gloire ; vous réalisez la belle pensée du poète :

Toute gloire près d'eux passe et tombe éphémère

Et comme ferait une mère La voix d'un peuple entier les berce en leur tombeau.

Mes chers Camarades,

En exaltant les héros, on sèmerhéroïsme. Et je vous le demande, y a-t-il une terre au monde plus propiceque notre terre de France pour qu'une telle semence germe et fructifie?

C'est pourquoi si l'orage qui a paru menaçant il y a quelques mois, avait éclaté, tous les Français, en se serrant autour du drapeau, auraient apporté des trésorsde courage et de vaillance.

Mais, pour que les belles qualités militaires assurent la victoire, il faut l'union des cœurs dans toute la nation.

Croyez-en un vétéran qui vous dit : « Nous aussi, nous aurions pu vaincre, malgré notre infériorité numérique, si l'influence néfaste de la politique n'avait, dès le début de la campagne, paralysé et faussé les opérations des armées. »

Oui mes chers camarades, ce furent des causes qui n'avaient rien de militaire qui paralysèrent l'armée de Metz et lancèrent dans une direction fatale, malgré les protestations de Mac-Mahon, l'armée qui s'effondra dans le gouffre de Sedan.

Que nos sentiments de patriotisme unissent toutes nos âmes malgré la diversité des opinions, et les élèvent très au-dessus des luttes quotidiennes de la politique!

Certes, je ne suis pas prophète; comme le poète l'a dit :

L'avenir n'est à personne, L'avenir est à Dieu !

Mais j'ai la conviction que si les cœurs sont unis, la France est invincible !

Et nous ne doutons pas qu'il en soit ainsi quand nous nous rappelons quelle a été la belle attitude de tous les Français, unis dans un sentiment commun de patriotisme, il y a quelques mois, lorsque l'orage s'amoncelait sur notre frontière.

Le soir, par une pensée délicate, les membres de la délégation furent répartis entre diverses familles canadiennes et tous se retrouvèrent pour la conférence populaire au monument national.

M. Thomas Gauthier, président de l'Association de Saint-Jean- Baptiste, présente d'abord de la part de la Société Saint-Jean-Baptiste une adresse de bienvenue :

L'Association Saint-Jean-Baptiste a pour mission de perpétuer les glorieux souvenirs de notre origine, et de garder intactledépotsacrédestraditionsléguées par les aïeux. Cette association nationale. Messieurs, est heureuse de souhaiter, au nom des Canadiens-Français de Montréal, la plus cordiale bienvenueaux distingués représentants de la France, venus en Amérique pour rendre hommageà Champlain.

Il nous paraît bien naturel. Messieurs, que vous n'ayez pas résisté au désir de voir notre Canada, longtemps appelé du nom si doux de Nouvelle-France, cette

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terre, fécondée par tant de héros venus de chez vous; soldats du Christ et de la patrie, dont les travaux, dont le généreux ont fait lever ici, cette moisson, rayonnante aujourd'hui, d'âmes vraiment françaises.

Vous avez voulu constater la réalité de ce que l'un de voséminentsconfrères, messieurs les membres de l'Académie française, nommait justement : le Miracle canadien. Vous serez convaincus, messieurs, nous en sommes sûrs, que si vos pères et les nôtres, aprèsune lutte héroïque, ont du passersousunautre drapeau, leurs descendants, loyaux sujets de l'Angleterre, n'en ont pas moins gardé la langue et même le caractère et les coutumes de la « douce F"rancc)).

L'honorable sénateur Dandurand rappelle ensuite que la Section canadienne du Comité France-Amérique a souhaité la bienvenue à la Délégation France-Amérique et à son président, M. Hanotaux, le fondateur du Comité France-Amérique, dans un grand banquet à l'Hôtel Windsor, mais que les Canadiens-Français de Montréal ont tenu à recevoir ofliciellement ce soir la délégation au sein de leur société nationale — l'Association Saint-Jean-Baptiste. « Nous sommes profondément reconnaissants, ajoute-t-il, aux personnages illustres qui nous rendent visite, de la bonne pensée qu'ils ont eue de venir vers nous; c'est un peu la France officielle qui reprend contact avec son ancienne colonie, après cent cinquante ans de séparation.

Le Canada, depuis un demi-siècle, n'a pas été totalement ignoré de la mère-patrie, car nous avons toujours eu en France des amis fidèles , seulement nous sentions que ces amis étaient isolés et que la pensée de la France ne venait pas jusqu'à nous. Nous avons ce soir l'impression très vive que la P'rance nous a enfin retrouvés. Elle a devant elle deux millions de ses enfants groupés dans la vallée du Saint-Laurent qui l'acclament et la saluent atfectucusemcnt. Ils ont le bonheur de dire à M. Hanotaux et à ses compagnons qu'ils se sont développés en toute liberté et qu'ils ont aujourd'hui la pleine jouissance de leur autonomie. Maîtres de leur destinée, satisfaits du présent, confiants dans l'avenir, ils vivent heureux dans une parlaite égalité dedroits avec leurs compatriotes de langue anglaise.

Vous avez peut-être reinarqué que notre concitoyen anglosaxon a acquis au Canada une prépondérance marquée dans le champ de l'industrie et de la finance. Sans faire fi de ses aptitudes spéciales, je me permettrai d'indiquer comme cause principale de cette différence de situation le fait quel'Anglo-Saxon fut constamment appuyé par les capitaux de la Métropole dans toutes les entreprises qui ont aidé au développement de ce pays et qui ont fait la fortune de leurs

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fondateurs, tandis que le Canadien-Français, fils de paysans, n'a eu Taide de personne. S'il n'est pas monté très haut, il peut répéter, après le Cyrano de Rostand, qu'il est « monté tout seul ». Ceci n'implique pas l'idée que nous pouvons nous dispenser de la collaboration de nos frères de France, pour notre développement matériel et intellectuel. Au contraire, nous invitons instamment la banque et l'épargne françaises à nous apporter le prestige de leurs capitaux. La France place ses fonds dans tous les pays du monde ; elle a prêté des centaines de millions en Russie, aux États-Unis et dans l'Amérique du Sud. Elle ne pourrait faire mieux que de venir examiner les avantages que peut lui offrir notre pays, au moment où le Canada attire l'attention de tous par ses progrès remarquables.

Nous invitons encore et surtout nos frères de France à nous aider des lumières de leurs savants, de leurs artistes qui font sa gloire et qui peuvent sans trop d'efforts contribuer à mettre en valeur les talents dont les nôtres sont doués, qui sont inhérents à notre race et qui nous permettront de jouer un rôle digne de la France dans l'Amérique du Nord. »

Après des allocutions de M. Hanotaux et deM. Blériot, M. Louis Barthou fît une conférence sur l'aviation et la littérature française, dont le texte n'a malheureusement pas été conservé.

M. Edouard Montpetit, au nom de la jeunesse canadienne, remercia la Délégation française, qui danslanuit quittait .Montréal.

Peu de jours après, le Conseil municipal de cette ville votait la résolution suivante :

Sur la proposition de M. l'échevin Morin, appuyée par M. l'échevin Emard, il est résolu :

Que le Conseil municipal de Montréal remercie messieurs les membres de la Délégation française de leur cordiale visite qui ne manquera pas de resserrer les relations sympathiques et commerciales qui existent déjà entre la France et le Canada: il souhaite à ces éminents visiteurs la bienvenue la plus cordiale et espère qu'ils emporteront un souvenir agréable de leur séjour au milieu de nous.

Que M. le Secrétaire municipal soit chargé de transmettre copie de cette résolution à M. Gabriel Hanotaux, président de cette délégation.

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