‹ La Mission Champlain aux États-Unis et au Canada, avril-mai 1912Chapitre 42 sur 66 · PAR E. MONTPETIT · texte numérisé non relu

PAR E. MONTPETIT

En arrivant à Québec, le 6 mai au matin, la délégation fut reçue par l'aide-de-camp du lieutenant gouverneur et par M. Ferdinand Roy, président de l'Institut canadien. Québec nous apparut, dès la sortie de la gare, comme quelque vieille ville de province. Montréal a Taspect cosmopolite et inachevé des centres neufs qui se développent « en intensité plutôt qu'en beauté ». Québec date. Il s'est conservé une physionomie : c'est quelqu'un d'ancien. Ses rues étroites, ses maisons que le temps a patinées, lui donnent un cachet particulier de chose du passé. Cela fait son charme. Hélas ! nous avons peu de ces souvenirs historiques : le progrès matériel nous oblige déjà de détruire; les reliques nous gênent.

De retour sur la terrasse, M. Gabriel Hanotaux se fit expliquer par M. Rouillard, de la Société de géographie, l'itinéraire de Cham-

plain, son débarquement, Tendroit où il jeta les modestes assises d'une première ville française;'puis la mission se dirigea vers Spencerwood et s'arrêta à la chapelle où repose Montcalm. Les délégués français apportaient au grand mort une couronne de fleurs. M. Hanotaux était visiblement ému. Je ne le quittai pas des yeux de tout le temps qu'il resta devant ce tombeau muré. Il regarda longuement. Il se fit expliquer les inscriptions et raconter les incidents de ce sommeil de héros. Il retrouvait là, concrétisé, l'effort de la France à conquérir cette terre. Il voyait — puisqu'on lui a montré le crâne de Montcalm — un des fiers soldats d'autrefois qu'il a racontés. Quel document ; et de quelle force est faite la matière qui dure ainsi, prolongeant dans des ossements épars et vénérés l'acte courageux d'où tout un peuple a germé. Il retrouvait — et si loin de la France — une parcelle de la patrie, plus vivante encore que toutes nos traditions. Il touchait la réalité du passé. Émotion semblable à celle qui nous saisirait si nous accomplissions, près de quelques-uns de nos morts lointains, un tel pèlerinage ; près d'un Crémazie, par exemple, qui dort, devant la mer, éternellement fidèle à ses origines.

A Spencerwood, le lieutenant gouverneur et Lady Langelier accueillirentlesdéléguésavec la plusgracieuse hospitalité. Là, comme au Hunt Club, aucun discours ne fut prononcé. Les convives célébrèrent l'entente cordiale, joignant dans un même toast patriotique l'Angleterre et la France, cependant que l'orchestre, placé derrière les tentures lourdes, exécutait discrètement le God Save the Kinget la Marseillaise.

Dans l'après-midi, la délégation visita xMontmorency. La chute était en beauté, ce dont nous lui sûmes gré. M. Léon Barthou admire l'abrupt creusé par les eaux : la falaise nue et ocrée lui rappelait telles pages de son illustre ami, Maurice Barrés, sur les collines superbement sauvages deTolède. Près de nous, MxM. Louis Barthou et Vidal de la Blache dissertaient gravement sur un vers de Victor Hugo. Le retour s'effectua sans incidents. M. Gabriel Hanotaux, avant de rentrer au Frontenac, alla présenter ses hommages à Monseigneur l'Archevêque.

Très aimablement, sir LomerGouin avait accepté de tracer le programme des fêtes officielles données, à Québec, en l'honneur de la mission Champlain. Le matin même, il avait rencontré les délégués — parmi lesquels il compte de nombreux amis personnels — dans la

AUX ETATS-UNIS laS

chambre des délibérations du Conseil législatif. Le soir, accompagné de Lady Gouin et de quelques invités, il les recevait au Frontenac. Ce fut une fête très élégante. Au dessert, le premier ministre prononça quelques paroles de bienvenue; M. Gabriel Hanotaux rappela les liens de sympathique amitié qui l'unissent au premier ministre, et la délégation, pressée par l'heure, s'en fut à l'Université Laval où devait avoir lieu une soirée populaire.

En une allocution très personnelle et d'une belle envolée, M. Ferdinand Roy présente la délégation au public québecquois. Puis M. René Bazin lit une courte conférence sur le roman français contemporain. Il indique les signes précurseurs d'une renaissance prochaine et, excellente leçon, il fait le départ entre la littérature et l'article d'exportation étrangère. Après lui, M. Etienne Lamy, de sa voix grave, prononce quelques paroles d'amicale et précieuse sympathie à l'adresse de notre peuple, français de cœur et d'esprit, recherchant dans le culte du passé la raison constante et féconde de ses destinées. Enfin, M. Gabriel Hanotaux, en historien, retrace les influences qui nous ont gardés. Il dit le rôle bienfaisant du clergé et l'action décisive qu'il exerça lorsque la conquête nous eut décimés. Puis, très spirituellement, ilprésente successivementàl'auditoiresescompagnons de voyage. Il a, sur chacun d'eux, le mot qui sied : et l'auditoire acclame ces célébrités qui s'inclinent, tour à tour, devant lui.

Les délégués s'arrêtent, l'espace d'un moment, chez M. Ferdinand Roy pour y vider, à la santé du Canada, une dernière coupe. Peu de temps après, ils sont à la gare où sir Lomer Gouin vient de leur dire adieu.

MM. Bazin et Lamy restaient au milieu de nous. Le premier devait faire, quelques jours plus tard, à l'Université Laval de Montréal, une conférence sur l'évolution religieuse en France. Le second, parti pourl'Ouestdu Canada, devait assister au Congrès de la langue française et y représenter l'Académie et on sait le magnifique discours qu'il prononça.

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