QUÉBEC
PAR G. Deschamps
L'aube se lève, dans un ciel gris, au moment où nous approchons de la vieille cité française, dont la première bâtisse fut r« habitation» construite par Champlain en 1608, au pied de la falaise qui domine le Saint-Laurent, à l'extrémité de la Pointe-aux-Diamants, sur un sol couvert de mousses frisées, de lichens desséchés, de vignes et de noyers. Quel dommage qu'on n'ait pas pu conserver cette relique de notre grande épopée coloniale, comme on a sauvé de la destruction, sur un autre point de l'itinéraire de Champlain, les ruines du fort Carillon! Du moins, une gravure en taille-douce, insérée dans la première édition des Voyages « du sieur de Champlain, Saintongeois, capitaine pour leroy en la marine», nous révèle tout le dessin de ce premier établissement. On voit très bien le pont-levis sur l'ouverture de la cave, devant la porte, la solide muraille de bois palissadée, percée de meurtrières, dentelée de créneaux, qui entoure et défend la cour à ciel ouvert. Ce logis offrait en raccourci, et pour ainsi dire en résumé, l'aspect de la ville future : forteresse et entrepôt, magasin et citadelle, port de commerce ouvert à toutes les transactions pacifiques, place de guerre fermée à toutes les tentatives d'agression. Voici, auprès du chalet réservé au chef de cette entreprise héroïque, les logis des soldats et des ouvriers, les greniers à fourrages, le moulina farine, les dépôts de provisions et de marchandises, la poudrière. Les compagnons de Champlain, étant des marins, ont apporté à ce travail très soigné les habitudes des constructeurs de navires. Ils ont donné à cet assemblage de planches, de poutres et de solives unecontigurationvolontiers navale. Lestroispetitscanons qui composèrent la première batterie du fort de Québec reposent surune plate-forme dont chaque angle s'aiguise et s'avance en bec de proue. Le haut pigeonnier, bâti pour indiquer aux voyageurs que Québec est un domaine féodal sous la suzeraineté du roi de France, fait songer à ces échafaudages flottants qu'on appelait autrefois des «châteaux de poupe». Le drapeau fleurdelisé que le fondateur de Québec arbora fièrement au-dessus du toit de sa maison ressemble au pavillon que les gabiers de la marine à voiles hissaient à la drisse du grand mât... Ces images hantaient ma mémoire, tandis que le train suivait, à tra-
vers les ombres de la nuit, le rivage du Saint-Laurent, et que des écriteaux, éclairés par les feux de l'électricité dans les gares, me révélaient ces noms français : Sorel, que défricha un soldat laboureur, au confluent du Saint-Laurent et de la rivière Richelieu; les Trois- Rivières, où M. de La Potardière, maître de forges, envoya des prospecteurs, au temps de Colbert et de l'intendant Talon, pour reconnaître d'importantes mines de fer...
Jean Talon, intendant de la Nouvelle-France, écrivait au roi LouisXIV, dans un mémoire daté du 2 novembre 1671 : « Je ne suis pas homme de cour, et je ne dis pas par la seule passion de plaire au roi et sans un juste fondement, que cette partie de la monarchie française deviendra quelque chose de grand. . . »
On approche avec émotion de cette cité, déjà ancienne, où tant de bons Français, à la suite de Champlain et conformément aux intentions de Richelieu et de Colbert, sont venus travailler pour la plus grande France... On se rappelle aussi cette vue prophétique de l'intendant qui consacra toute sa vie à cette œuvre française : « Le Canada est d'une très vaste étendue... Du côté nord, je n'en connais pas les bornes... »
Pendant cent cinquante années de labeur et de gloire, depuis Champlain jusqu'à Montcalm, on défriche, on construit, on administre, on enseigne, on catéchise, on récolte ; si l'on bataille, c'est pour pacifier; si l'on explore, c'est pour s'établir; si l'on travaille, c'est pour fonder. Et l'on fait de la Nouvelle-France le modèle des colonies de la France d'autrefois. Les hommes disparaissent, l'œuvre reste. Le père Dablon écrivait en 1671 , voyant partir de Québec le gouverneur et l'intendant: «Nous ne pouvons regarder sans quelque chagrin les vaisseaux qui partent de notre rade, puisqu'ils enlèvent en la personne de M. de Courcelles et en celle de M. Talon ce que nous avions de plus précieux... » Mais Frontenac succède à Courcelles. L'intendant Duchesneau, l'intendant Hocquart continuent ce qu'a entrepris Jean Talon. A force de croître et de multiplier, sous ce climat salubre, la « peuplade » canadienne devient une seconde nation française, toujours prête au labeur, à la lutte, à l'aventure, pleine de courage devant la vie. Au collège de Québec, on étudie, on argumente, on disserte comme en Sorbonne, et cette maison studieuse compte au nombre de ses lauréats Louis Joliet, l'explorateurde la Louisiane. MM. de Vaudreuil et de Beauharnais
reçoivent du ministre Pontchartrain l'ordre de cultiver avec soin,
autour de Québec, la Beauce canadienne, et d'en faire, pour ainsi dire, la « ferme modèle », le « jardin d'essai » de notre domaine d'Occident. Ainsi, par la continuité d'un effort ininterrompu, la France, trahie par la fortune des armes, etcédantaux erreurs d'une diplomatie égarée parles caprices de l'opinion mal informée, demeure tout de même en possession d'une autorité incontestée dans ce pays où elle a laissé une œuvre ennoblie par le rayonnement de son âme. Un Français, visitant Québec, voyant, dans la ville basse, auprès du port, ces maisons à lucarnes, qui ont la figure des vieux logis de La Rochelle ou de Saint-Malo, et sur les terrasses de la ville haute, le Château Frontenac, la porte Saint-Louis, l'université Laval, le couvent des Ursulines, la maison de Montcalm, se retrouve comme en pays de connaissance. Je m'oriente aisément à Québec, d'après une aquarelle du xvn'' siècle, actuellement conservée au cabinet des estampes de notre Bibliothèque nationale. Les lignes générales du décor n'ont point changé. Je reconnais le rempart qui suit les rampes de la colline jusqu'aux bastions de la citadelle. Voici les clochers des églises fondées par les premiers évêques de la Nouvelle-France, M. de Saint-Vallier, M. de Montmorency. Ce chef-lieu français de la région du Saint-Laurent forme un cadre fait à souhait pour accueillir les représentants d'une institution qui a subi victorieusement l'épreuve des siècles, et qui fut léguée presque intacte par la France d'autrefois à la France d'aujourd'hui. Nos académiciens seront satisfaits de l'hospitalité offerte par la cité de Champlain à une compagnie qui est justement fière d'avoir pour fondateur et premier patron le cardinal de Richelieu, bienfaiteur du Canada.
Excursion à travers la ville. Une heureuse fortune m'a placé dans la voiture de l'honorable juge Routier, avec mon ami René Bazin qui est lié à notre hôte par des relations déjà anciennes. Chemin faisant, dans la rue Saint-Nicolas, sous un ciel un peu voilé, où le soleil rit malgré lesnuages, je lis, aux devantures des magasins, ces enseignes plaisamment dénuées d'exotisme : Joseph Picard, épicier. . . Plus loin : La Framboise et C"... A. Painchaud... Et ceci, qui attristera, hélas! les honnêtes combattants de la croisade anti-alcoolique : Georges Grenier, licencié pour détailler des liqueurs spiritueuses...
Du haut de la terrasse du Château-Frontenac, où s'élèvela statue de Champlain, M. le juge Routier, dont je ne saurais trop louer la
M. Antoine GIRARD
Planche 17
courtoise obligeance et l'urbanité ingénieuse, nous fait admirer Tincomparable spectacle qui se présente à nos yeux : la rade vaste et profonde ; les bassins où sommeillent les navires à l'ancre ; le fîeuve animé par un va-et-vient de bateaux à vapeur et de voiles errantes, le faubourg de Lévis, l'île d'Orléans, les montagnes bleuies par l'éloignement, les perspectives lointaines où s'élargit à perte de vue Testuaire du Saint-Laurent. En nous indiquant des points de repère en ce panorama qui est incontestablement un des plus beaux paysages du monde, M. Routier fait une remarque intéressante et juste :
— Pendant la belle saison, nous dit-il, quand l'azur du ciel et des eaux s'illumine des clartés radieuses de notre été canadien, nous sommes flattés, nous autres Québeccois, de constater une certaine ressemblance entre ce beau spectacle et l'admirable paysage du Bosphore et de la Corne d'Or. Le promontoire de Lévis s'élève en face de Québec, comme Stamboul en face de Galata et de Péra...
Sur le rebord de la terrasse d'où je puis observer en effet l'exactitude de cette comparaison, je lis cette inscription commémorative :
En cet endroit s'élevaient le fort et le château Saint-Louis. Le fort fut érigé en 1620; le fondateur de Québec y mourut le 25 décembre 1 635. Le château, résidence des gouverneurs du Canada, commencé sous le chevalier de Montmagny, reconstruit sous le comte de Frontenac, agrandi sous sir James Craig, fut détruit par un incendie, le 23 janvier 1834.
Une partie de l'emplacement de l'ancien château Saint-Louis est occupée aujourd'hui par un hôtel, qui s'appelle le Château-Frontenac, et qui est construit dans un style heureusement imité des architectures d'autrefois.
En nous rendant à la résidence du lieutenant-gouverneur de la province de Québec, où nous sommes gracieusement invités par sir François Langelier, nous traversons les « plaines d'Abraham », ainsi nommées parce qu'elles furent labourées parun des premiers colons de la Nouvelle-France, Abraham Martin. C'est là que le marquis de Montcalm, vainqueur à Carillon et à Sainte-Foy, succomba sous le nombre, dans une agonie suprême, où a péri comme lui, d'une mort héroïque, son digne adversaire, le major général "Wolfe. Une inscription, gravée sur un obélisque, rappelle aux passants la fin tragique de ces deux héros :
Mortem virtus comtnunem
famam historia
monumentum poslcrttas dédit
i3o LA MISSION CHAMPLAIN
Montcalm fut enseveli dans la chapelle du couvent des Ursulines. Nous avons déposé une couronne sur son tombeau en lisant avec émotion l'épitaphe qui confie généreusement sa mémoire à la loyauté de ses ennemis :
... Gain lugentes deposiierimt et generose hostium fidei commendariint .
En ce coin de France ancienne, on respire vraiment un air imprégné du bon goût de ces belles choses, de ces hauts sentiments et des nobles pensées dont nosancêtres nous ont transmis de siècle en siècle l'héritage sacré. C'est devant un auditoire admirablement prêt à réveiller, comme une vision directe et par une résurrection évocatrice, les images de ce passé glorieux que MM. Gabriel Hanotaux, Etienne Lamy et René Bazin, de l'Académie française, salués par les applaudissements unanimes de l'assemblée, ont pris la parole dans la grande salle de l'Université Laval, à la séance organisée par l'Institut canadien. Il avait été convenu préalablement, et d'un commun accord, dans les réunions amicales de la Délégation française, que cette soirée mémorable serait réservée à nos trois académiciens. Et comme cette délégation, composée de bons compagnons devenus très vite des amis personnels, comptait dans ses rangs plusieurs orateurs éminents dès longtemps habitués aux succès de la tribune parlementaire ou de la chaire professorale, nous avons tous été touchés par la bonne grâce des renoncements volontaires qui ontpermisàcettedernière entrevue avec nos hôtes canadiens d'avoir le caractère d'une séance exclusivement littéraire et académique. Les lettrés de Québec ont eu l'illusion d'assisterà une réception très parisienne sous la Coupole. Les trois représentants de l'Académie française avaient revêtu pour cette circonstance solennelle l'uniforme de la Compagnie. Et nous avons été fiers de leur succès mérité.
Un abonné du Temps, rencontré au cours de cette inoubliable soirée, me disait, en sortant de l'Université Laval :
— Trois académiciens àQuébec! Cela ne s'était jamais vu. ..Ah ! si Montcalm était là, comme il serait heureux !
Ainsi, par cette infatigable mémoire de l'esprit et du cœur, par cette invincible fidélité à la France maternelle se vérifie à chaque instant, à chaque pas, l'émouvante devise du Canada français : « Je me souviens. »
Gaston Deschamps.
AUX ETATS-UNIS i3i