‹ La Mission Champlain aux États-Unis et au Canada, avril-mai 1912Chapitre 44 sur 66 · DÉFENSE DU ROMAN FRANÇAIS DEVANT LE CANADA · texte numérisé non relu

DÉFENSE DU ROMAN FRANÇAIS DEVANT LE CANADA

PAR René Bazin ''>

Monseigneur, Mesdames, Messieurs,

Je me souviens d'un Anglais qui s'était assis en face de moi, dans une voiture de grand rapide, et qui lisait très attentivement un livre à reliure souple, assez semblable pour le format au guide Basdecker. A un moment où il relevait un peu sonlivre, je lus le titre en lettres d'or : Mœurs des Français à la ville et à la campagne. Je dois dire que ce voyageur était un homme appliqué. Il ne cessa point, depuis les Pyrénées jusqu'à Paris, d'étudier les mœurs des Français. Mais je doute bien qu'en arrivant à la gare du quai d'Orsay il les ait connues mieux qu'auparavant. C'est là une science extrêmement difficile à acquérir, non pas seulement parce que son domaine est vaste, mais parce que beaucoup de causes se réunissent pour tromper l'étranger, fût-il exact, patient et de la plus belle volonté.

Même nos frères de race peuvent s'y laisser prendre. Tous, et bien des fois, vousavez entendu juger la famille française, la moralité française, d'après notre littérature ou, plus justement, d'après une certaine partie de notre littérature. C'est une chose indéniable cependant, et reçue entre nous, que ni le roman en général, ni le théâtre en général, ne représentent exactement la société et les mœurs françaises. Où en serions-nous, grand Dieu, si la famille ressemblaitaux familles que l'on voit évoluer trop souvent, et, l'on peut dire, chaque soir, sur les planches de nos scènes parisiennes! Une nation composée de pareils éléments serait morte depuis longtemps. Un critique dramatique commençait tout récemment son feuilleton par ces mots : « En ce moment on n'est pas beaucoup, au théâtre, le fils de son père. » Le sujet ne varie guère en effet ; toujours ou presque toujours la scène se passe dans un monde soi-disant parisien, où les hommes sont inoccupés et où les femmes n'ont guère d'occupation que de faire le malheur de leur mari. C'est toujours le trio classique, à moins que ce

(i; Discours prononcé à Québec le 6 mai Kjii.

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nesoitle quatuor, ouïe quintette, qui évolue sous nos yeux; c'esttoujours la même doctrine, vieille comme le monde, de l'amour fatal, de la liberté de l'amour, la même aisance à nommer ce qui gêne un préjugé et ce qui nous plaît un droit humain et sacré.

M. René Baiin expose les raisons de la multiplication, tout a fait anormaleche\ nous, des comédies et des romans dont les auteurs prétendent « étudier » l'adultère. Il montre che-{ quelques écrivains, rares d'ailleurs, — et les pays étrangers en ont de tout semblables — la volonté de détruire la famille. D'autres, plus nombreux, sont tentés par un sujet qui est un des plus tragiques, sinon le plus tragique de tous. Beaucoup de chefs-d'œuvre, dans toutes les littératures, ne sont guère que les prodigieuses variations de lasouffrance humaine, sur ce thème identique. Mais la plupart des auteurs jeunes, qu'ils soient doués pour la comédie, le drame ou le roman, se laissent guider ici par une illusion. Le sujet de l'adultère leur apparaît comme un sujet facile. Il n'exige, croient-ils, aucune invention, aucune étude spéciale de milieu, elle décorsera celui que l'auteur a sous les yeux. Nous devons à la paresse de nos contemporains, au moins autant qu'à leur gauloiserie, et sûrement plus qu'à leur perversité, le grand nombre des pièces ou des livres dont on nous reproche, trop justement, la légèreté, la bassesse et la monotonie.

Je me rappelle avoir conseillé à un jeune écrivain de renouveler les sujets qu'il traitait. Je lui ai dit : « Etudiez donc la question du lait à Paris. Allez dans une grande ferme deSeine-et-Oise; voyezlaviede ces paysans delà banlieue; surprenez leurs conversations; assistez au chargementdespotsde ferblancdanslescharrettes; partez avec unde ces charretiers qui voyagent la nuit, montez dans sa lourde voiture peinte en jaune; vous arriverez aux fortifications vers deux heures du matin, vers trois heures vous verrez le déchargement du lait chez le crémier, ou bien aux Halles. Et que de choses, comiques ou tragiques, vous aurez pu voir, entendre ou deviner! Le lait, dont vivent ou meurent tant de nouveau-nés, tant de malades, quel beau sujet! Ou bien racontez-nous le voyage de ces marchands et mariniers qui viennent, chaque année, du fond de l'Auvergne, par les canaux et les fleuves, apporter à Paris leurs millions de pommes rouges et de pommes jaunes. Comprenez bien la puissante variété de cette vie populaire, dans des conditions sans cesse nouvelles : les montagnes d'Auvergne et leurs fermes paisibles, la traversée de la France en bateau, enfin Paris, son port, son marché, et tous les drames qui peuvent tenir entre le départ et le retour! » Le jeune homme écouta d'un air intéressé; il me promit d'essayer, avec une sorte d'enthousiasme. Je dois dire qu'il fit même un petit effort : il alla se promener un jour dans une ferme de Seine-et-Oise, causa avec un palefrenier

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qui ne lui sembla pas facile à confesser, et renonça au sujet de roman. Et monconseil, comme tant d'autresdans le monde, m'est resté pour compte.

Ainsi nous nous calomnions nous-mêmes, tandis que la vie laborieuse, qui est celle de tant de Français, la vie si dramatique de l'officier colonial, la vie intense des milieux populaires, et tant et tant d'autres domaines, n'ont pas tous les historiens, les philosophes, les narrateurs, qui étaient nés pour les raconter et pour les glorifier.

Cependant, nous avons toujours eu, parmi nous, des esprits qui ont mis dans les œuvres romanesques cette part de nos préoccupations présentes, des problèmes éternels ou passagers, qui fait que nous connaissons mieux, en lisant l'oeuvre, le monde oùnous vivons, et qu'il nous reste de la lecture autre chose qu'une émotion : une idée. Pas de thèse, mais des idées, car la vie en est pleine, et elle est enseignante; pas de thèse, mais des fenêtres ouvertes sur le vaste monde et sur le ciel ; pas de thèse, mais, à côté de l'amour, ou dans l'amour même, un idéal supérieur à la passion, une loi qui rehausse, une direction, une vue générale qui relie un drame particulier à l'humanité même, et qui ne supprime pas l'émotion, loin de là, mais qui l'élève jusqu'à une leçon : qui de nous n'a cherché cela, avidement, subtilement, dans l'œuvre de l'écrivain ? Il a le droit de faire des œuvres moralement indifférentes; mais notre admiration lui sera plus reconnaissante, s'il a laissée ses semblables une espérance, une force, une croyance. Alexandre Dumas fils disait ce mot qui a été rapporté par Sardou : « Toute œuvre littéraire qui n'a pas en vue l'idéal et l'utile est malsaine et lettre morte. » Et le romancier russe, Tolstoï, dont l'œuvre a des parties de christianisme et des parties de nihilisme, a dit, mieux encore, dans un de ses bons jours : « L'art est un moyen, entre les hommes, de se communiquer leurs plus nobles pensées».

Eh bien ! non seulement, à toute époque, à côté des amuseurs, nous avons eu de ces artistes bienfaisants, mais je dis que l'heure présenteest bonne à ce point de vue ; que depuis longtemps nous n'avons pu montrer unensemble d'œuvres littéraires d'une aussi haute tenue, d'une signification aussi heureuse.

Je suis obligé de prendre une période d'une douzaine d'années, pour que ma preuve soit mieux établie. Laissez-moi d'abord vous dire quelques mots de trois écrivains dont le premier vient de dispa-

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raître, le vicomte de Vogiié, dont les deux autres, Paul Bourget et Maurice Barrés, sont dans la vigueur du talent.

De ces trois hommes, le vicomte de Vogué était le seul qui appartînt à l'aristocratie militaire de l'ancienne France, et cependant, s'il y avait chez lui un fond de tradition, le plus curieux de son talent était peut-être l'immédiat essor de son esprit vers tous les problèmes nouveaux, sa curiosité en tous sens, et cet impérieux besoin de deviner l'avenir en observant les agitations confuses du présent. Esprit frémissant, qui n'a pas traité un sujet ou conté une histoire sans lui communiquer quelque chose de la perpétuelle vibration, de l'élan, de la noblesse, de l'inquiétude qui étaient en lui. Pour le peindre, on devra toujours parler de ce rare caractère d'élargissement, de vol audessus des choses, qui marque toute son œuvre. Ne peut-on pas dire que ce sont deux romans d'une vraie grandeur, ce Maître de la mer, où il exaltait l'idée chevaleresque, et ces Morts qui parlent, où il montrait l'influence en nous, secrète, puissante et souvent heureuse, des générations disparues?

Quelle œuvre impressionnante aussi que celle de Paul Bourget !

Il a écrit déjà près de 40 volumes. Esprit philosophique, il a marqué de cecaractère de construction, de dialectique, d'analyse scientifique, aussi bien ses romans, ses nouvelles, que ses études de critique littéraire. C'est un homme qui connaît merveilleusement tout le monde des lettres, du journalisme, de la politique, et qui, en même temps, n'est étranger à aucune question de morale ou de psychologie. La médecine le passionne. Et, sans doute, on rencontre parfois cette sorte d'universelle curiosité chez des hommes de lettres, des voyageurs, des liseurs. Mais, ce qui est très caractéristique chez Bourget, c'est l'harmonie de cette vaste encyclopédie. Toute la politique théorique dans le sens le plus étendu du mot : organisation de l'État, lois sociales, conditions de la famille, de la propriété, principes d'éducation, tout cela est classé, combiné et clair dans l'esprit de ce puissant constructeur. Il y a des hommes qui habitent un palais intellectuel qu'ils se sont fait, un palais dont on voit quelques portiques et quelques sculptures quand on reçoit leurs confidences. Il est de ceux-là. Devant lui, on se sent en présence d'une puissance de pensée très rare parce qu'elle est très complète. Ses idéesont été discutées, sans doute, mais la période d'injustice où ses ennemis ont tenté d'abaisser le mérite de ses dernières œuvres, en les déclarant inférieures aux pre-

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mières, parce qu'elles leur étaient moralement supérieures, cette période-là est passée.

Bourget, comme vous le savez, ayant approfondi toute la philosophie contemporaine, a conclu au catholicisme. Il est religieux simplement, sans aucune ostentation et sans aucune fausse honte.

Tel est le penseur, qui, ayant longtemps étudié un certain nombre de maladies morales dans des romans de passion, où l'audace dans l'analyse ressemble à celle du chirurgien, s'est mis à écrireune série d'œuvres, romans ou pièces de théâtre, où les conditions de la santé sociale se trouvent indiquées et sont comme contenues dans des faits. Je ne cite que des titres, ne pouvant analyser: L'Etape, Un 'Divorce, L'Emigré, La Barricade, Le Tribun. Et demain, nous aurons une nouvelleœuvreencore. Et comme les autres, dans l'esprit des contemporains, elle ne se résumera point en images, mais en idées.

Voyez encore Barrés. Ce qui m'a souvent frappé, chez Barrés, outre la très rare valeur de l'artiste littéraire, c'est une, au moins, des qualités qui font l'homme politique, je veux dire le choix des occasions où il manifeste son sentiment. Barrés est député. Je l'ai vu monter à la tribune dans un certain nombre d'occasions et y prononcer des discours brefs, dont les phrases étaient comme disposées en couronne autour de trois ou quatre phrases reines, éclatantes, d'une eau pure comme celle des belles pierres précieuses. Et à chaque fois, je remarquai qu'il avait été conduit à parler par une disposition d'esprit que j'appellerai la tendresse patriotique. Et à chaque fois aussi il a éveillé, parmi les milieux politiques, une grande sensation littéraire.

Maurice Barrés est un Lorrain, tout au moins par sa mère, et la plaintedes deux provinces arrachées à la France en 1871 continue de s'exprimer par sa parole et par sa plume. Son WwcAuserpice de l'Allemagne, et sa Colette Baudoche, chef-d'œuvre qui restera classique, ont pris place dans ce vaste ensemble de livres, qu'on peut appeler le cycle littéraire créé par la douleur, le cycle d'Alsace-Lorraine. Son beau style, qui a commencé par être compliqué, arrive à la simplicité à force d'art, et redevient somptueux dès qu'il est négligé, parce quel'auteuraenluicegoiîtdela décoration somptueuse, qu'il combat constamment. Laissez-moi vous citer quelques lignes de Au service de l'Allemagne, qui décrivent le paysage lorrain : « Ce qui frappe d'abord, sur notre plateau de Lorraine, ce sont les plissements du

terrain: ils se développent sans heurts et s'étendent largement. De grands espaces agricoles, presque toujours des herbages, ondulent sans un arbre. Puis, çà et là, sur le renflement d'une douce courbe, surgit un petit carré de chênes ou quelque mince bouquet de bouleaux. Dans les dépressions l'herbe partout scintille, à cause de l'eau secrète, et l'on voit des groupes de saules argentés. Nulle abondance, mais quel goût ! » Voilà unart d'assembler les mots, de les peser, de les compteret de résumer dansuntraitdevastesétendues,etd'exprimer d'un mot leur âme tout entière, qui est tout à fait de l'art français le plus raffiné. Goûtez les phrases, ces phrases lisses, pleines ettransparentes comme du raisin mûr, et dites si ce n'est pas là un grand écrivain, et pour le pays un titre de grand honneur ?

Combiend'autresexemples je pourrais trouver, dans la littérature contemporaine des dix ou douze dernières années, de ces livres, romans, nouvelles, vers, essais, drames publiés sans avoir été joués, et qui laissent le souvenir d'un bel abri, durable ou passager! Je ne dénombre pas ici toutes les gloires françaises, tous nos grands poètes en prose : je ne donne que des exemples précis pour réfuter une accusation précise. On accuse nos écrivains d'être des destructeurs : je nommequelques-unsdeceuxqui rebâtissent la cité.Je ne puis les citer tous, mais je veux vous rappeler, tout au moins, plusieurs des jeunes hommes dont les livres sont en contradiction manifesteavec la réputation qu'on a voulu faire au livre français. Parmi eux, il est remarquable que la plupart sont de mentalité catholique, entoutcas,d'unesprit respectueux. Le mouvement s'élargira. Demain sera meilleur qu'aujourd'hui,soyez-en sûrs. Rappelez- vous les noms de Henry Bordeaux, dontl'œuvre est déjà considérable ; de Louis Bertrand, qui a écrit de si belles études sur les pays d'Orient et sur Marseille ; de Charles Péguy, l'auteur du Mystère de la charité de Jeanne-d' Arc ; de Paul Claudel, dont les drames, V Otage et VAnnoncefaite à Marie, dont le chant deNoël, dont lesodes, sont pleins d'éclats de génie ; rappelez-vous les derniers volumes de Francis Jammes, les derniers romans de Paul Acker, les vers de Louis Mercier, les vers ou les premiers romans de ces jeunes hommes des Amitiés françaises qui se nomment Robert Vallery-Radot, André Lafon, François Mauriac, et ce récent volume de Georges Ducroq, la Blessure mal fermée, autre livre admirable du cycle d'Alsace- Lorraine!

Non, non, cherchez dans cette littérature française, vous y trou-

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