‹ La Mission Champlain aux États-Unis et au Canada, avril-mai 1912Chapitre 45 sur 66 · M"' GIRARD · texte numérisé non relu

M"' GIRARD

Planche i8

venez, nom breux,deplusenplus,deslivresqui ne détruisent pas, mais qui rebâtissent pour la société de demain. Croyez-moi, lorsque, dans un court espace de temps, leshommesles plus réputés parmi leslittérateurs se rencontrent, sans l'avoir cherché, pour traiter des sujets comme la lutte de l'esprit d'affaires et de l'esprit chevaleresque; la force des siècles disparus dans la conduite du présent ; com me la responsabilité du professeur et du savant; les conditions de l'ascension d'une famille à travers une société ; la loi essentielle du mariage, c'està-dire la stabilité; le rôle de la noblesse dans une société nouvelle; le prestige de la civilisation française sur les esprits d'une autre race, victorieuse par les armes, mais inférieure par la culture, et d'autres sujets de cette ampleur, je dis qu'il y alà un phénomène très remarquable, et qui peut faire oublier les écarts de morale et de sens commun qu'on peut relever dans les écrivains subalternes ou égarés de cette même littérature.

Pourmoi, si j'ai un vœu à formuler,c'est que ces hommes qui font grand honneur à la France, que les plus jeunes surtout viennent étudier, en même temps que les questions que je viens d'énumérer, ce peuple des travailleurs de la terre et des travailleurs de l'usine auxquels j'ai donné tout mon cœur et la plus large part de mon temps. C'estunmondeimmense parle nombre, parla puissance, parla souffrance. Pour être compris, il faut d'abord qu'il soit aimé. Ceux qui en ont parlé n'ont pas dit tout le mal qu'il faut en dire, car ils n'ont pas parlé de l'orgueil qui s'y cache le plus souventsous la forme de l'irrespect chez l'enfant et de l'envie chez l'homme. Ilsn'ont pas dit surtout le bien qu'il fallait en dire. Je ne traverse jamais un faubourg de grande ville sans trouver ses maisons émouvantes, pour des raisons humaines et des raisons divines. Quartiers abandonnés, comme les jachères de la campagne. Quartiers où habitent, àcôtéde tant de vices, et de tant d'ignorance, tant de secrète soumission à la vie, et de vertu survivant à ses causes, et par cela même plus merveilleuse. Quartiers que la charité connaît encore mieux que les politiciens ne les connaissent; où elle rend des services et échange des mots de tendresse fraternelle qui sont la rançon des fortunes gaspillées et des mensonges du monde ; quartiers où tant de bonté s'est dépensée, sans que l'apparence en soit modifiée, comme un souffle frais qui ranime les vieilles herbes, mais qui ne change pas à lui seul la terre lourde et fermée. Le peuple qui est là est digne d'unecommisération infinie, parce qu'il est

peu aimé, parce qu'on ne le recherche guère que pour son suftrage, commeles renards pourleurfourrure; parce qu'il souflFreplusencore qu'on ne le dit de souffrances physiques et morales. Il a besoin que les plus hauts esprits d'une nation s'intéressent à lui et le connaissent, et que les meilleurs dévouements le secourent, à cause de la pauvreté de sa condition, mais plus encore à cause de son idéal abaissé. On lui a persuadé, pas seulement chez nous, un peu partout dans l'univers, queleplusgrand objet de l'ambition humaine est l'argent, on le décourage et on l'aigrit, pour ne lui laisser d'autre idéal que la journée de huit heures, de six heures ou de quatre heures, une rente pour sa vieillesse, une indemnité en cas d'accident. C'est à cela qu'on prétend réduire l'espérance d'une âme faite à l'image de Dieu !

Voilà pourquoi l'effort des écrivains doit tendre à éclairer et à soutenir l'effort des hommes d'État et celui de la charité pour le relèvement des pauvres. Quelques-uns des romanciers que j'ai nommés y sont venus, d'autres y viendront sans doute. La générosité de leur œuvre déjà faite m'en est un sûr garant. Et il sera dit, et vous répéterez, qu'en cecommencementduxx'^ siècle, la haute littérature française a produit tout un ensemble d'œuvres où la beauté s'est alliée à ces puissances bienfaisantes, quis'appellent le respect delà tradition, le goût de l'ordre, le souci d'une humanité meilleure dans un idéal agrandi.

Et maintenant jeveux vous dire mon bonjour et mon au revoir.

Je suis venu vous apporter des nouvelles du vieux pays, des nouvelles de « vos gens de là-bas » . Depuis bien des années je désirais le faire. Mon désir de rendre visite aux frères canadiens a commencé lorsque j'avais la première jeunesse et que je lisais les belles histoires de Champlain,de Montcalm etdeDoUard des Ormeaux, assiégé dans le fort du Long-Saut; et je remplis mon vœu ayant les cheveux gris. Qu'importe l'âge, si je vous dis que je suis bien heureux de vous voir, d'apercevoir dans vos visages la ligne, la grâce, l'humeur française, de surprendre, dans vos yeux, la petite étincelle qui fait rire aussi le vin de nos coteaux ; si je vous dis que je suis heureux d'entendre dans vos rues les mots de notre langue, et de trouver surtout dans vos cœurs la foi catholique, lamienne, etde penser quevospèresl'avaient apportéede France. Quelle forte fraternitéentrenous, et comme jesuis déjà sûr, à écouter l'émotion qui grandit en moi, que jeferais bientôt

comme un chasseur de mes amis. Il voulaitchasser lesvanneauxdans les prés de Normandie. Et il rencontra, sur un chemin, la fermière : « J'irai chez vous chasser le vanneau, maîtresse Madelon. — Tant mieux, monsieur, on ne vous voitguère. — J'irai et je reviendraichez moi trois jours après. — Cela n'est pas sûr! — Pourquoi Madelon? — Parce que, monsieur, ceux qui passentcheznousplusd'un jour ne peuvent plus s'en aller. »

Je suis venu vous apporter des nouvelles du vieux pays. La terre de France était déjà parée par le printemps lorsque je l'ai quittée. Il faisait délicieux parmi nos poiriers en fîeurs. Les enfants faisaient des balles et des guirlandes de coucous. Il y avait des jours lumineux parmi les giboulées d'avril. Elle n'a rien perdu de ce charme célébré à travers les âges et qui l'a fait considérer comme un séjour de joie. Évidemment, les hommes dont l'instinct fut toujours de pilleroude peu considérer les biens communs, ne se gênent guère pour établir une usine dans une vallée, jusque-là parfaite de lignes et de silence, pour abattre une falaise ou une futaie siancienne que tous les arbres avaient de la barbe! Cependant, la terre de chez nous reste une des plus belles du monde, elle a cette vertu générale d'aménité parquoi elle séduit. Tout récemment, un des écrivains qui connaissent le mieux les questions anglaises, M. Jacques Bardoux, interrogeait, sur la grève des bouilleurs, un vieux mineur du Somerset, qui lui répondait, exaltant la France inconnue et lointaine, comme nous exaltons les îles des Antilles ou de l'archipel Indien, et il disait : « Dans votre pays il y a moins de riches, plus de soleil et de blé que dans le nôtre. » Il exprimait ainsi une tendresse ingénue, dont ne peuvent se défendre ceux qui ont parcouru la France, ni ceux mêmes qui pensent à elle.

C'est cette tendresse pour la terre de France et cette affection pour ses paysans qui m'ont surtout amené vers vous. J'ai voulu voir vos villes, sans doute, mais voir aussi les descendants des hommes qui vinrent des provinces familières, de Normandie, Maine, Bretagne, Poitou, Champagne, Touraine,et qui peuplèrent les forêtset semèrent les premières poignées du froment de France entre les racines des érables et des sapins. Laissez-moi saluer le fermier canadien, l'habitant, lesolidesoutiende votre État, le père de la famille nombreuse, l'homme qui a gardé l'honneur, la forte espérance, la langue, la foi de son ancien pays, tout le trésor, toute la France essentielle.

Aucune autre beauté n'est, plus que celle-là, sûre de nous émou-

voir. II personnifie votre avenir comme il rappelle vos origines. Si on l'interroge, si on lui demande : « De qui tenez-vous votre cœur si français? » il répond : « Démon père qui s'appelait Jean, et de ma mère qui s'appelaitMarie. — Etvotre père Jean, et votre mère Marie, de qui tenaient-ils leur cœur tout plein de l'image de la patrie ancienne? » Et onarrive ainsijusqu'aux ancêtres qui vinrent, ilyatrois siècles peut-être, laboureurs ou soldats, chercher fortune dans la Nouvelle-France qu'avait nommée ainsile bon roi Henri IV. Ils ont cherché fortune, et ils ont accomplileur rêve, puisqu'ils ont fondé un grand peuple.

O vieil habitant des terres canadiennes, fidèle en toute chose, c'est vous d'abord que je suis venu voir, et je suis sûr qu'au premier mot, au premier geste, au premier coup d'œil, sans hésiter, ni vous, ni moi, nous nous reconnaîtrons !

Page 1