AU TRI-CENTENAIRE DE CHAMPLAIN
PAR M. Louis Barthou
M. Hanotaux a fait de nous, au cours de notre voyage en Amérique, des soldats disciplinés; quand il nous demandait de nous taire, il réussissait à peu près à obtenir satisfaction; quand il nous demandait de parler, nous cédions à ses ordres. Il n'a pas été difficile de nous plier à cette discipline avecun tel chef. L'état de sa réputation tenait à la fois aux fonctions qu'il a remplies avec tant de dignité dans le gouvernement du pays, et à tant de livres admirables, dont le dernier, L'Histoire de Jeanne d'Arc, passe à juste titre pour un chefd'oeuvre.
M. Hanotaux, comme chef de la délégation, a déployé d'autres qualités, et qui n'ont pas été une surprise pour ses amis. Il a, dans toutes les circonstances, montré la courtoisie la plus séduisante, un tact parfait, beaucoup d'esprit, et du meilleur, le sens le plus élevé des intérêts de la France. Aussi a-t-il eu rapidement fait de créer
Tunion de la délégation dans les espérances, les idées et les pensées qui nous étaient communes. Nous étions les uns et les autres séparés par bien des choses, par nos opinions, par nos attitudes, par nos discours, par nos écrits; quelques-uns d'entre nous ne s'étaient jamais vus. Sur ce bateau La France, dont le nom étaient si admirablement choisi pour favoriser l'œuvre de la délégation, nous nous sommes très vite connus et, j'ose dire que nous nous sommes tout de suite reconnus. Nous n'avons eu qu'à parler de la France; c'est la France qui, tout de suite, a fait notre union.
On sait le caractère du Comité qu'il préside : ce Comité a pour mission de faire connaître la France à l'Amérique et l'Amérique à la France. Nous avons essayé de montrer à l'Amérique une France unie.
L'Amérique, de son côté, s'est fait connaître à nous. Sur le paquebot même, et avant le débarquement, nous avons été assaillis par des journalistes qui nous demandaient ce que nous pensions de l'Amérique. Nous avions plusieurs raisons, dont quelques-unes décisives, pour ne pas leur répondre, et peut-être, même à l'heure actuelle, serais-je bien embarrassé pour vous faire connaître notre sentiment. Notre voyage a été vraiment bien court pour un pays aussi immense.
A New-York, nous avons été frappés par l'activité extraordinaire du peuple américain, par son souci de faire dans le moins de temps possible le maximum des choses qu'il est possible de faire. Nous y avons été reçus délicieusement. Ceux qui parmi nous sont allés à Boston ont admiré l'éclat des Universités américaines. D'autres sont allés à Philadelphie saluer de grands souvenirs. Mais nous étions tous de ce voyage au lac Champlain et nous étions naturellement tous aussi à Montréal et à Québec.
Ce qui nous a touchés et ce qui nous a émus, ce qu'il faut dire ce soir, c'est l'accueil sympathique, chaleureux et cordial qui nous a été fait. Nous avons trouvé là-bas des amis dévoués et des amis fidèles. En parlant des réceptions de Montréal et de Québec, M. Hanotaux a exprimé les sentiments unanimes de la délégation, mais j'y ajouterai un souvenir personnel. Au cours de l'émouvante manifestation qui nous reçut à Saint-Jean, une femme, dans le peuple, vint à moi. Elle avait dans ses bras un enfant de sept ou huit ans. Elle ne con-
M. Gabriel LOUIS-JARAY
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naissait pas mon nom, elle savait seulement que j'étais un membre de la délégation française, et elle me dit ces simples mots qui remuèrent en moi l'émotion la plus profonde: «Je vous en prie, monsieur, embrassez cet enfant, puisque vous venez de France. »
Ces sentiments, naturels au Canada, nous les avons éprouvés aux Etats-Unis. Partout on nous a parlé de la France, de ce qu'elle avait fait pour les Etats-Unis, pour leur indépendance, pour leur union. Les noms de La Fayetteet de Rochambeausont restés populaires, ils vivent dans les traditions et dans la gratitude inaltérable du peuple américain. Et ce n'est jamais nous qui les prononcions les premiers.
Nous pouvions prévoir cet accueil. Il y a deux ans, l'ancien président de la République des États-Unis, M. Roosevelt, prononçait, à la Sorbonne, des paroles retentissantes. Il en est une que je tiens à rappeler. Après avoir loué la France, après avoir parlé en termes émus de son passé et de son rôle dans le monde, à la tête des nations, M. Roosevelt disait : « Toute calamité pour vous serait une douleur pour nous. »
Au banquet Champlain, le maire de New-York, M. Gaynor, qui est d'un parti opposé, a affirmé une sympathie égale. Et là-bas, à la Maison Blanche, le président Taft, qui s'était dérangé dans un moment difficile pour faire accueil à la délégation française, nous a, au cours d'une réception exquise, parlé le plus cordialement de la France. C'est à dessein que je rapproche ces trois noms, et afin de marquer que malgré les luttes des partis, quels que soient les hommes, quelles que soient leurs nuances, qu'ils représentent le passé, le présent ou l'avenir, tous portent dans leur cœur le souvenir reconnaissant de la France, tous l'admirent, et tous l'aiment. Notre délégation aussi était composée d'éléments divers. Il y avait parmi elle des hommes relevant de tous les partis et de toutes les opinions. N'est-ce pas là la preuve que, là-bas et ici, l'union et l'entente cordiale des deux peuples sont indépendantes des vicissitudes de la politique intérieure, qu'elles les dépassent et qu'elles les dominent? N'y eût-il eu d'autre résultat que cette constatation décisive, elle suffirait pour dire que notre voyage a été un heureux voyage.
Quelqu'un nous a donné cette grande joie d'aller là-bas au nom de la France, delà faire mieux connaître, et peut-être delà mieux faire
aimer. Il nous a donné la joie de connaître un peu de l'Amérique, de ses paysages, de ses hommes et de ses institutions. Il nous a représentés avec simplicité et avec fierté, avec éclat et avec fermeté. Permettez-moi, mon cher Hanotaux, de vous porter, au nom de la délégation unanime, le salut le plus reconnaissant et le plus affectueux.'