Pro nihilO) Antécédents du procès d'Aminif p
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même surprise que M. d'Arnim. Je connaissais encore peu le maréchal, et je savais qu'il avait évité jusque-là d'entrer avec le représentant de l'Allemagne en relation même de simple politesse. Je n'étais donc pas sans inquiétude sur la manière dont s'engagerait la conversation. Tout se passa avec une simplicité noble dont je fus ému. Le léger embarras de parole qui gênait parfois le maréchal dans les conversations ordinaires semblait avoir disparu, et, à plusieurs reprises, je crus voir que c'était au contraire son interlocuteur qui l'éprouvait. Ce fut avec un mélange vraiment rare de dignité et de bonne grâce que l'ambassadeur extraordinaire de 1867 et le captif de Sedan rappela le souvenir de ses bons comme de ses mauvais jours : rien dans son langage qui sentît ni l'abattement du malheur ni le regret d'un éclat qui ne l'avait pas ébloui. La remarque que je fis alors, j'ai eu l'occasion de la renouveler plus d'une fois. En fait d'hommages et surtout de compliments, tout ce qui ne s'adressait qu'à sa personne et à ses hauts faits militaires était accueilli par le maréchal avec un ennui mal déguisé et une modestie
parfois un peu gauche. Il se trouvait au contraire tout de suite à l'aise quand il s'agissait de recevoir au nom de la France les personnages considérables de l'étranger, ou même les princes qui venaient saluer en lui le chef de l'État. C'est que, ce jour-là, il s'oubliait lui-même et ne songeait qu'à son devoir. La hauteur de ses sentiments entrait alors naturellement en accord avec Télévation du rang qu'il n'avait pas recherché.
Cette rude épreuve, si peu motivée, nous faisait attendre, à M. de Gontaut et à moi, plus d'une autre pareille. Si ce ne fut pas M. de Bismarck lui-même, ce fut la presse, connue pour être à ses gages et à son service, -qui se chargea de ne pas nous laisser respirer ; car, avant que le nouveau gouvernement eût pu faire un acte quelconque qui prêtât à une critique, il y eut un mot d'ordre scrupuleusement suivi par tous les journaux dont le chancelier pouvait disposer pour redoubler contre la France et tous ceux qui la représentaient, soit à l'extérieur soit à l'intérieur, d'invectives et de violences. A la vérité, M. de Gontaut, qui plus tard devait en pâtir plus
qu'aucun autre, fut encore à ce moment, relativement ménagé.
Ce fut contre moi, contre ma personne très inoffensive (car jusque-là l'Allemagne n'avait pas eu plus à se plaindre ni à s'occuper de moi plus que de tout autre Français), qu'un véritable déchaînement d'injures eut lieu. Il n'y avait pas de calomnie en cours dans les bas-fonds de notre presse révolutionnaire qui ne fût enregistrée et mise à une place d'honneur dans les gazettes les mieux posées de BerUn, de Cologne ou de Francfort. Ni ma vie, ni surtout (je n'ai jamais su pourquoi) ma fortune privée n'étaient épargnées. J'étais perdu de mœurs et ruiné, et je n'avais pris le ministère que pour libérer, par des spéculations, mes propriétés grevées d'hypothèques et prévenir la saisie dont mon traitement de député était menacé. Il y avait à ce sujet un tel concert entre les écrivains français du plus bas étage et les Allemands duparage le plus élevé, qu'il était difficile de dire à qui appartenait le mérite de l'invention. J'ai toujours professé l'indifférence pour les attaques personnelles, d'où qu'elles viennent et quelles qu'elles
puissent être, et je tiens que celui qui a le malheur d'y être sensible doit se tenir à l'écart de la vie publique. Mais cette fois je dois convenir que, vu le certificat d'origine de ces diatribes renouvelées, j'allais plus loin que l'insensibilité : j'étais tenté d'y voir une distinction qui me flattait.
J 'eus une occasion en particulier de constater, sans aucun doute possible, de quelle hauteur un trait m'était décoché. Monseigneur le duc d'Au-. maie, poursuivant l'instruction de ce lamentable . procès Bazaine, qu'il a dirigé avec tant de conscience et une si haute supériorité, eut le désir d'examiner lui-même les lieux où s'étaient passées les scènes du drame dont il avait à faire comparaître devant lui les acteurs. Il me chargea de prévenir les autorités allemandes de son intention de visiter les champs de bataille des environs de Metz. Je m'attendais que cet avis serait mal accueilli : aussi je le fis parvenir directement (je ne sais plus si ce fut par M. de Gontaut ou par M. d'Arnim) à M. de Bismarck lui-même, en demandant le secret.
Mais le refus (qui ne pouvait manquer) ne m'était pas encore parvenu que déjà tous les
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journaux officieux retentissaient de l'arrogance d'un prince français voulant faire dans les provinces annexées une apparition triomphale, et de rinconvenance que le ministre avait eue de s'y prêter. Cette publicité indélicate n'eut qu'un avantage: ce fut de me fournir une réponse, je crois, topique, quand, peu de jours après, M. d'Arnim vint se plaindre de quelques articles de journaux français, dont il voulait me rendre responsable, et qui avaient parlé sans égard du chancelier.
Et ce qu'il y eut de plus singulier, c'est que cette ébullition inattendue d'hostilité et d'acrimonie ne se calma nullement, quand las actes comme l'attitude du nouveau gouvernement eurent convaincu les plus incrédules qu'il ne s'écarterait en rien de la politique pacifique et sensée de M. Thiers. Vainement toutes les dispositions du traité du 45 mars étaient-elles scrupuleusement observées, vainement l'évacuation du territoire s'opérait-elle au sein du calme le plus profond des populations, et dans les difficultés assez graves que rencontra parfois l'exécution, M. de Gontaut porta-t-il, conformément à ses instructions, l'esprit de
conciliation à ses dernières limites. Vainement, en un mot, avec la meilleure volonté ou plutôt la plus mauvaise volonté du monde, ne pouvait-on réussir à trouver un reproche sérieux à nous faire. Le fiel persistait à déborder.
C'était à croire que la chute du dernier président avait causé à M. de Bismarck une peine et presque une blessure personnelle dont il ne pouvait prendre son parti. Mais ce fut surtout un redoublement d'humeur poussé jusqu'à l'exaspération le jour où le rétablissement de la royauté en France apparut comme la conséquence naturelle du vote du 24 mai.
C'était un résultat auquel il avait fallu s'attendre. A la vérité, comme je l'ai dit, c'était sur le terrain de la neutralité et du pacte de Bordeaux que la nouvelle combinaison présidentielle s'était ostensiblement placée, et le maréchal de Mac-Mahon, plus soucieux que M. Thiers de s'y maintenir, avait choisi à dessein ses ministres dans toutes les nuances de la majorité conservatrice, sans oublier celle qui avait un instant, à la suite de M. Thiers, incliné vers la république. L'opinion royaliste prédominait cependant, d'une façon très sen-
sible, et dans le cabinet et dans le parti qui l'avait porté et le soutenait au pouvoir. Nul doute, dès lors, que les royalistes, trouvant une occasion favorable qu'ils étaient lassés d'attendre, ne fussent pressés de la mettre à profit pour réaliser enfin le vœu qui leur était cher. Leur droit constitutionnel à rétablir la monarchie était incontestable, et la visite rendue, le 5 août suivant, par M. le comte de Paris à Frohsdorf, en scellant avec éclat la réconciliation de la Maison de France, semblait légitimer toutes les espérances.
Pour se faire une idée de l'impatience, c'est trop peu dire, de l'irritation nerveuse que dut causer à M. de Bismarck la perspective d'une restauration monarchique en France, on n'a besoin de recourir à aucune conjecture. C'est le chancelier d'Allemagne lui-même qui a jugé bon, dans une pièce publiée par ses soins, de nous faire connaître le désir qu'il avait toujours eu de nous voir garder la république, cette forme de gouvernement étant, à ses yeux, la plus propre à nous maintenir dans la faiblesse et l'isolement. C'était là, il en est convenu sans déguisement, le motif principal qui,
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l'ayant rendu favorable au gouvernement de M. Thiers, devait le rendre aussi tout particulièrement sensible à sa chute. Ce vœu charitable a été imprimé en propres termes dans le document dont je parle, qui a fait quelque bruit en son temps et dont M. Thiers luimême (je ne sais quelle fut son impression) a vécu assez pour prendre connaissance.
Quelques traits, qu'il n'est pas sans intérêt de reproduire, suffiront pour éclairer d'une lumière rétrospective la situation délicate où nous nous trouvions, M. de Gontaut et moi, pendant que nos amis travaillaient à une œuvre aussi chère à notre patriotisme qu'au leur, mais qui nous laissait, l'un et l'autre, en butte à la malveillance acharnée du plus grand et du plus redoutable ennemi de la France. Car on ne faisait aucun doute (et on n'avait pas tort) que le représentant de la France à Berlin et le vice-président du conseil à Paris s'associassent du fond de l'âme au dessein généreux poursuivi autour d'eux, bien que leur situation officielle ne leur permît pas d'y prendre une part active.
C'est encore parmi les pièces du procès
intenté quelques années plus tard par M. de Bismarck à son agent auprès de M. Thiers, M. d'Arnim, que figure, insérée avec une sorte de cynisme, la dépêche officielle où est consignée l'étrange révélation de ses sentiments à notre égard. Il paraîtrait que M. d'Arnim, témoin, peut-être même confident des visées républicaines de M. Thiers, avait refusé d'y entrer, et il s'était permis même d'exprimer quelques craintes au point de vue des intérêts conservateurs et monarchiques sur l'effet de contagion que pourrait exercer en Europe le triomphe de la république en France. Ce fut l'occasion de la plus verte réprimande que jamais diplomate ait reçue de son chef. « Nous n'avons assurément pas pour devoir, disait avec hauteur une instruction ministérielle du 20 décembre 1872, de rendre la France puissante en consolidant sa situation intérieure et en y établissant une monarchie en règle, de rendre ce pays capable de conclure des alliances avec les puissances qui ont jusqu'à présent avec nous des relations d'amitié» L'inimitié de la France nous oblige de désirer qu'elle reste faible, et nous agissons déjà d'une manière
très désintéressée, en ne nous opposant pas avec résolution et par la force à l'établissement d'institutions monarchiques solides, tant que le traité de paix de Francfort n'aura pas été complètement exécuté. Je suis persuadé qu'aucun Français ne songerait jamais à nous aider à reconquérir les bienfaits d'une monarchie, si Dieu faisait peser sur nous les misères d'une anarchie républicaine. C'est une qualité éminemment allemande que de montrer une pareille bienveillance pour le sort d'un voisin hostile. Mais le gouvernement de Sa Majesté a d'autant moins de raison de suivre ce penchant peu pratique que tout observateur attentif a dû remarquer combien les conversions politiques ont été et sont encore nombreuses en Allemagne depuis Texpérimentation in corpore vili faite par la Commune sous les yeux de l'Europe... La France est pour nous un salutaire épouvantail. Tant que les monarchies marcheront d'accord, la république ne pourra rien leur faire. Telle est ma conviction, et elle m'empêche de conseiller à Sa Majesté de soutenir en France les droits monarchiques *. »