Le procès (^Aminij p. 79 et suiv
Cette manière de voir, que je soupçonnais bien (sans aller pourtant jusqu'à croire que j'en verrais un jour l'aveu aussi dénué d'artifice), fut dès lors parfaitement caractérisée par un diplomate russe dont j'ai déjà eu occasion de rappeler la verve humoristique.
« Croyez bien, me disait ce caustique observateur, que ce que M. de Bismarck vous souhaite, c'est une république dissolvante, »
Je doute cependant qu'il fût venu à bout, je ne crois pas môme qu'il ait essayé de faire partager la vivacité de ce sentiment soit à son souverain, soit aux esprits politiques d'Europe qui conservaient contre la forme républicaine une prévention trop bien justifiée par ses aventures passées. C'était une voie dans laquelle, quelque impérieux que fût son ascendant, il eût été difficilement suivi. Aussi ni dans les entreliens toujours rares de M. de Gontaut avec le chancelier ou les ministres prussiens, ni dans les plaintes journalières que M. d'Arnim m'apportait, — soit sur les polémiques des journaux dont il croyait avoir à se plaindre, soit sur la froideur et la gêne de ses relations avec la société de Paris, — jamais le dessein qu'on
nous prêtait de rétablir la monarchie ne fut allégué au nombre des torts dont on pouvait nous faire grief. Une seule fois, je crois, à propos de je ne sais quel incident, M. d'Arnim me demanda par occasion pourquoi nous étions si pressés de relever le trône, et me vanta les avantages qu'aurait pour la France, dans la situation que lui avaient faite les événements, le maintien de la république. 11 plaidait cette cause d'assez mauvaise grâce, du bout des lèvres, comme un homme qui remplit une instruction qui lui déplaît, et je n'ai pas été surpris d'apprendre depuis lors ce qu'à ce moment j'ignorais; c'est qu'il parlait contre sa conviction personnelle, étant sur ce point-là même en dissidence avec son chef. Je me bornai à lui répondre en riant, et sans paraître attacher à l'entretien plus d'importance que lui :
— Mais si la république vous paraît si bonne, pourquoi ne la prenez-vous pas chez vous?
11 sourit lui-même et n'y revint pas.
M. de Bismarck sentait donc bien qu'il ne pourrait pas réussir à faire prendre la repu-
blique en gré à l'Europe monarchique, même en raison du mal qu'elle pourrait nous faire. Mais M. de Gontaut m'avait bien averti que sa malveillance serait avisée autant qu'active, et il n'eut pas de peine à trouver un terrain plus favorable où les semences de méfiance et d'hostilité qu'il sut jeter contre nous poussèrent plus rapidement. Nous n'étions pas (eut-il l'idée de dire) seulement des royalistes (ce que tous les rois nous eussent pardonné), nous étions des ultramon tains et des cléricaux. Ultramontaine et cléricale aussi serait la royauté que nous voulions fonder, menaçante ainsi pour tous les voisins qui ne seraient pas animés du même esprit, et par là pour le maintien de la paix générale. Il est juste en tout genre que tout honneur soit rapporté à tout inventeur. Le cri d'alarme : le cléricalisme, voilà l'ennemi, que M. Gambetta devait pousser à la tribune française quelques mois plus tard, n'eut rien d'original. C'était celui-là même que M. de Bismarck fit entendre de l'autre côté du Rhin et dont il comptait bien que le retentissement se prolongerait au delà des Alpes.
Ce fut, de la part de M. de Bismarck, une diversion d'autant plus habile qu'elle parut s'expliquer naturellement par la lutte qu'il venait d'engager lui-même, à ce moment, avec l'Église catholique, en Allemagne. C'était alors le début et la première ferveur de ce qu'on a nommé le Kulturkampfy cette guerre à outrance contre le catholicisme dont on n'a jamais bien compris quel fut le motif, dont l'issue a si ridiculement trompé celui qui avait eu la brutale fantaisie de l'entreprendre, mais qui a porté, pendant dix années, le trouble dans les profondeurs de la société allemande. Une série de lois à la fois spoliatrices et persécutrices portées contre le clergé tant séculier que régulier était proposée à la Diète, et à peine adoptées, la rigueur en était aggravée par des confiscations et des proscriptions arbitraires. C'était un spectacle qui trouvait peu d'admirateurs en France ; mais la presse conservatrice et monarchique surtout, en faisant le tableau de ces violences, ne pouvait contenir l'expression ni de son indignation contre les exécuteurs, ni de sa sympathie pour les victimes. M. de Bismarck pouvait donc trouver, dans ces dispo-
silions très ouverlement manifestes, un motif de prétendre que si la royauté rétablie en France était animée du même sentiment que ses partisans, le seul fait de son avènement serait, pour la minorité catholique qu'il piétinait à plaisir, un appui moral et un sujet d'espérance dont il devait se préoccuper. Ce danger était-il réel, et cette crainte, dont il fît grand bruit, tout à fait sincère ? Je persiste à en douter. Ni pendant ni après la guerre, les catholiques allemands n'ont témoigné aucune sympathie pour la France, et un scrupule patriotique que je suis loin de blâmer les a toujours empêchés de paraître attendre, encore moins réclamer, aucune aide de l'étranger.
L'appréhension, pourtant, pouvait se justifier par des motifs au moins spécieux et de nature à faire impression sur le vieil empereur, car, bien que portant moins d'ardeur que son ministre à la campagne anticatholique, Guillaume F' l'avait pourtant laissé entamer, et une fois le combat engagé, il la soutenait par point d'honneur, ne voulant pas que Tévénement tournât au désavantage de l'Église nationale, dont il était le chef et le représentant.
Ce fut une considération d'une autre nature et bien plus pressante qui agit sur l'esprit d'un autre souverain, dont la terreur cléricale évoquée si à propos par M. de Bismarck était faite pour troubler le sommeil. On a nommé le roi d'Italie. Installé presque malgré lui au Quirinal, en face de la majesté pontificale captive au Vatican, Victor-Emmanuel s'y est, on le sait, toujours trouvé mal à l'aise, et la crainte qu'un retour de fortune vînt l'en faire sortir n'a jamais cessé de traverser son esprit et celui de ses serviteurs. C'était du côté de la France surtout que se portaient leurs regards inquiets. La France, en effet, avait certainement quelque sujet de se plaindre du procédé incorrect (pour ne pas dire plus) qui avait consisté, de la part de nos alliés de Solférino et de Magenta, au lieu de nous venir en aide dans nos malheurs, à en profiter pour entrer dans Rome, contrairement à tous les engagements pris, dès que nos troupes en étaient sorties. Ne tenterait-elle pas, un jour ou l'autre, de demander compte d'un traitement si peu amical, et de revenir sur un fait que le malheur des temps seul l'avait forcée de laisser accomplir? Ce jour ne
serait-il pas celui où la royauté se verrait rétablie par les efforts d'un parti qui comptait dans ses rangs les plus chauds et les plus fidèles défenseurs du pouvoir temporel de la papauté? Rien n'était moins fondé qu'une telle supposition, et il y avait pour la combattre, la meilleure comme la plus triste des raisons :
c'est que, fût-elle en monarchie ou en république, la France épuisée et mutilée était pour longtemps hors d'état de tenter une manœuvre hostile contre qui que ce soit. Elle avait bien assez à faire à défendre sa propre sécurité : il ne pouvait entrer dans la pensée d'aucun homme sensé de lui faire menacer celle de personne. La preuve, c'est que quand de zélés catholiques avaient demandé à l'Assemblée nationale d'envoyer à Pie IX prisonnier un témoignage de sympathie, pas une voix ne s'était élevée pour prier M. Thiers d'y joindre une promesse ou un espoir quelconque de concours effectif. Mais n'importe, quand la conscience n'est pas tranquille on s'effraye de tout, même des fantômes. La crainte que le rétablissement de la monarchie française ne fût le signal d'une agression contre Tùnité italienne
s'empara rapidement, dans la péninsule, des imaginations épeurées. Ne dit-on pas que, même aujourd'hui, elles ne sont pas encore complètement rassurées? Il est certain qu'il n'y a pas longtemps je recevais, du rédacteur d'une grave revue italienne, une lettre où il m'exprimiait, sans rire, le soupçon que la bienveillance témoignée par Léon XIII à la forme républicaine (pourtant si peu cléricale) dont nous jouissons devait être l'indice d'un concert secret élabli avec MM, Ferry, Spuller, au besoin même Brisson et Goblet, pour le rétablissement éventuel du pouvoir temporel.
Quoi qu'il en soit, du moment où l'Italie prenait sérieusement l'alarme et se croyait mise en péril par la France redevenue monarchique, le but était atteint: la royauté en perspective apparaissait dès lors comme un point noir à l'horizon : c'était le trouble-fête qui allait empêcher l'Europe de goûter en paix le repos dont elle commençait à peine à jouir: et les commentaires allant leur train, peu s'en fallut qu'on ne nous vît préparer une grande réaction en faveur de Tautorité catholique et du dogme de la légitimité poursuivie à la fois
pour rétablir don Carlos à Madrid, riiérilier proscrit de la maison de Bourbon à Naples et tous les princes dépossédés, aussi bien en Allemagne qu'en Italie. Ce fut pour dénoncer et prévenir en même temps ce danger que Victor- Emmanuel vint avec un certain appareil faire visite, dès les premiers jours de septembre, à Berlin, puis à Vienne, afin de montrer aux populations tous les grands pouvoirs unis et la main dans la main, prêts à les défendre contre l'agitation cléricale. Mais l'union des souverains ne fut rien à côté de celle qui s'établit aussitôt entre les trois presses allemande, italienne et française. Ce fut un concert à grand carillon, dans lequel nos journalistes républicains prirent la note dominante et donnèrent le ton. Une fausse honte les empêchait bien encore de se mettre trop ouvertement en accord avec les organes bien connus de la s, chancellerie prussienne. Mais, avec ceux qui
émanaient du Quirinal, ce fut une entente en D règle, un échange quotidien de communications
Je vraies ou fausses, une tactique commune systé- ^.t matiquement combinée, une cordialité, en un ji mot, qui allait jusqu'à l'effusion et à la ten-
dresse. Il était entendu qu'entre Pltalie et la France l'amitié, l'intimité même étaient naturelles, et n'étaient changées en méfiance que par la présence menaçante des monarchistes papalins au pouvoir. Sans les desseins qu'on nous supposait, les deux sœurs latines, faites pour s'entendre et s'aimer, se seraient jetées dans les bras Tune de l'autre, et l'Italie n'attendait que de nous voir disparaître pour témoigner le souvenir reconnaissant qu'elle gardait du service rendu à son unité par les armes françaises. On sait comment l'événement a justifié des prévisions qui, soit naïveté, soit calcul, ne paraissaient faire doute alors dans Tesprit d'aucun républicain.
Comment ce bruit du péril clérical, répété par tant d'échos, n'aurait-il pas inquiété sérieusement même de bons esprits, quand on voyait jusqu'à M. Thiers, l'un des auteurs principaux de la fameuse loi d'enseignement de 1850, et le défenseur autrefois attitré du pouvoir temporel du Saint-Siège, faire mine de s'associer à une émotion générale, et promettre, dans une lettre publique, qu'il allait reprendre son siège à l'Assemblée pour défendre la liberté
religieuse menacée ; et quand des femmes très intelligentes, qui vivaient dans son intimité, allaient jusqu'à descendre sur la place publique dans les villages du Midi, afin de persuader aux paysans que la royauté restaurée n'aurait rien de plus pressé que de rétablir la dîme avec l'obligation de se confesser tous les mois. Enfin, pour être franc autant que juste, il faut bien convenir que notre presse à nous, monarchique et surtout religieuse, n'était pas sans nous causer, parfois, des embarras. Elle avait une manière de relever les provocations italiennes qui pouvait paraître do nature à les justifier : elle donnait à de très louables manifestations religieuses un éclat qui leur faisait prendre une apparence de caractère politique. Elle ne prenait pas assez de précaution pour que des appels faits à la protection divine ne pussent être dénaturés par la mauvaise foi, et paraître attendre, pour la défense de la religion, autre chose que des armes spirituelles.
Sans se laisser émouvoir outre mesure par une situation dont le trouble se faisait sentir surtout autour de lui, M. de Gontaut m'en
rendait compte avec sa clairvoyance et sa franchise accoutumées. « Il est un point, m'écrivait-il dès le 12 août, qui m'a toujours inquiété, et je crois en avoir causé avec vous à Paris : c'est la question religieuse en Allemagne.
M. de Bismarck, emporté par sa passion, en ^ fait une des bases de sa politique. La résistance qu'il rencontre et qui s'accentue de plus en plus, l'irrite, et, loin de l'abattre, elle agit sur sa volonté comme un stimulant; son esprit est fertile en ressources : il est peu scrupuleux, d'une hardiesse rare, et il n'est occupé, j'en ai la conviction, qu'à chercher de nouveaux moyens de triompher. De plus, il craint la France, il redoute le réveil de l'esprit religieux chez elle, et la regarderait comme un encouragement possible à la résistance que les catholiques lui opposent. Enfin, il voit avec inquiétude, assurément, les horizons ouverts en faveur d'un retour probable de la monarchie en France, et, grâce aux bavardages de la presse, aux commentaires inopportuns et indiscrets — pour ne rien dire de plus — des journaux et de certains membres de l'extrême droite, comme aux cris d'alarme poussés par
les journaux républicains, môme les plus modérés, il croit que M. le comte de Chambord, devenu roi, adoptera avant tout une politique de réaction religieuse, papale, etc. Le triomphe des carlistes en Espagne ne l'effraierait pas moins au même point de vue. Dans ces conjonctures, ne pense-t-il pas à nous susciter de graves embarras? Comment y parviendrait-il?
Là est le mystère. Ce ne sera probablement pas en nous faisant la guerre, à présent, du moins... Je le répète: là est le point obscur et inquiétant. Comment Téclaircir ? C'est encore là une grande difficulté. »
Un mois plus tard, les chances de rétablissement de la monarchie étant devenues plus probables et surtout plus rapprochées, il me signalait des indices de dangers possibles, d'une nature plus sérieuse et faits pour me préoccuper davantage. Il avait eu l'occasion de s'entretenir avec l'impératrice Augusta, qui ne cessa jamais de l'honorer d'une bienveillance particulière. Cette noble princesse, on le sait, était loin de partager toutes les vues, et surtout toutes les passions de M. de Bismarck, à l'égard soit de la France, dont elle n'avait jamais
souhaité la ruine, soit de la religion catholique, pour laquelle on Faccusait, même en Allemagne, de nourrir un secret penchant. 11 fut surpris de la trouver, ce jour-là, triste, plus réservée que de coutume, et visiblement ébranlée par le bruit qu'on faisait à ses oreilles.
« Tout en me tenant sur la réserve, écrivaitil, qui était dans les convenances de notre situation réciproque, j'ai cherché à la rassurer sur les tendances dont on s'inquiète si injustement en Allemagne. Malgré ses bonnes dispositions et malgré l'élévation naturelle de son esprit, je ne l'ai pas trouvée personnellement dégagée de ces préjugés qu'on exploite tant aujourd'hui contre nous. Je n'ai pas été étonné, du reste, parce que ces méfiances existent en quelque sorte dans Tair qu'on respire ici, et dont il semble impossible par là même aux esprits les plus distingués de ne pas être plus ou moins imprégnés. J'ajoute que ces inquiétudes, suscitées par la peur d'une nouvelle levée de boucliers en France, et surtout par le développement excessif des manifestations religieuses, ne se remarquent pas seulement en
Allemagne, mais se retrouvent chez presque tous les étrangers, à en juger par les conversations que j'ai eues pendant mon séjour aux eaux d'Allemagne. Ne nous dissimulons pas qu'il y a un symptôme de nature à nous faire réfléchir... L'impératrice m'a dit encore un mot d'où je pouvais conclure que ma situation dans l'avenir serait plus délicate et plus difficile qu'elle n'a été jusqu'à présent, cest-à-dire tant que nou^ avons été en compte avec rAlle^ magne. En me tenant ce langage, sous une forme très bienveillante du reste, a-t-elle fait allusion à quelque dessein précis de l'Allemagne, à des embarras qu'elle chercherait à nous susciter un peu plus tard ? J'en doute fort, parce qu'elle est bien étrangère à la politique. Je crois donc qu'elle était impressionnée en me tenant ce propos par le coup d'œil général et triste que nous avions jeté ensemble un peu auparavant sur la situation générale et sur les périls sociaux de l'avenir. Toutefois, j'ai cru voir dans certaines de ses paroles une allusion aux dispositions ombrageuses de l'Europe en présence des manifestations religieuses de notre pays, et en par-
ticulier aux dispositions du prince de Bismarck. »
On pense bien que ces graves avis, émanant d'une telle source, ne me laissaient pas insensible. La situation élevée où les circonstances m'avaient porté m'imposait une grande part de responsabilité dans la destinée future de mon pays. J'aurais méconnu mes devoirs si, à la veille de la grande résolution que l'Assemblée nationale allait prendre, averti des chances qui pouvaient la suivre, je n'étais resté, jour et nuit, l'œil ouvert et l'âme émue. Je ne trouvais pourtant, dans ces réflexions qui ne me quittaient pas, rien qui dût détourner mes amis de courir jusqu'au bout la glorieuse fortune qu'ils étaient résolus à tenter. Au fond, et à y regarder de sang-froid, il n'y avait rien de fondé ni de sérieux dans les préventions qu'on s'était efforcé d'accumuler contre nous. Personne en France, pas plus dans nos rangs que dans aucun autre (sauf quelques cerveaux brûlés sans crédit) ne songeait ni à tenter au dehors une croisade religieuse ni à rétablir à i'intérieur rien qui ressemblât à la domination
civile du clergé. Je m'étais expliqué à cet égard, sur un ton d'assurance un peu dédaigneux, dans une réunion publique en Normandie, et aucune voix ne s'était élevée des rangs les plus extrêmes de la droite pour contredire ou même pour atténuer la portée de mes paroles. Il devait suffire à M. le comte de Chambord, répondant à l'appel de l'Assemblée nationale, d'exprimer la même pensée, qui, à n'en pas douter, était la sienne, avec l'autorité de son rang, et dans cette langue si digne et si nettement française dont il savait user, pour dissiper tous les brouillards. Toutes les préoccupatipns des amis de l'ordre et de la paix se seraient alors retournées en sa faveur, trouvant dans la stabilité monarchique bien plus de garanties que la république élevée sur les ruines fumantes de la Commune ne pouvait leur en offrir. Nous n'avions donc en face de nous que la mauvaise volonté déguisée et les astucieuses menaces d'un seul homme. Reculer devant la marque supposée de son déplaisir, devant le froncement de sourcil de ce Jupiter olympien, c'était déclarer que la France, renonçant désormais à se régir elle-même, se
résignait à ne vivre que sous le bon plaisir d'un maître et à l'ombre de son protectorat.
En étions-nous là? Sedan avait-il fait oublier à ce point Bouvines, Marignan, Rocroy, Denain, Fontenoy et Austerlitz, que nous fussions réduits à cet aveu de déchéance et à ce comble d'humiliation? Je me refusais à le penser.
Nous venions de payer notre indépendance assez cher; c'était bien le moins que nous l'eussions recouvrée. Quelques mois aupara-* rant, quand M. de Bismarck avait fait entendre que, le cas échéant, il ne consentirait pas à reconnaître M. Gambetta comme président de la république, j'avais recommandé fortement à M. de Gonlaut de ne pas lui laisser articuler jusqu'au bout cette prétention à un droit arrogant de contrôle et d'exclusion ; mais ce n'était pas pour souffrir que cet étranger-là, ni aucun autre, se crût permis de frapper d'interdit l'institution et la dynastie qui représentaient au degré le plus éminent notre grandeur passée, et qui nous promettait la meilleure espérance de la recouvrer. Pour ma part, je ne me serais jamais consolé d'attacher au souvenir d'une telle faiblesse un nom porté avdnt
moi par plus d'une génération qui avait servi, non sans honneur, la France et la royauté. Je ne me sentis jamais si royaliste que le jour où je vis clairement qu'un Allemand voulait m'empêcher de l'être. On pouvait ne lavoir jamais été, on ne pouvait cesser de l'être ce jour-là. Aujourd'hui que les passions sont calmées, je suis sûr qu'il n'y a pas un Françai» qui ne me comprenne •
Entre M. de Gontaut et moi, il ne pouvait exister, sur un tel sujet, aucune dissidence. Aussi je ne lui écrivais pas pour lui dicter un langage qui partait naturellement de son cœur comme du mien, mais pour constater et confirmer, à chaque incident nouveau, notre accord r C'est dans cette pensée que fut conçue la lettre que je lui adressai encore le 25 octobre, quelques jours seulement avant une autre date à jamais regrettable qui devait voir détruire nos espérances communes.
« Je pense beaucoup à vous, lui disais-je, à votre situation à Berlin pendant que le débat s'agitera ici. Je ne puis douter que la malveillance n'y soit au comble contre toute com-
binaison monarchique. M. de Bismarck la poursuit évidemment avec cette haine instinctive qu'il porte à tout ce qui relève la France, et avec ce mélange d'impatience sincère et de terreur jouée qu'il témoigne contre tout ce qui peut venir en aide aux intérêts de l'Église catholique. Malheureusement, je crains bien que les républicains de France, même les plus illustres et les plus récents ^ no consentent à accepter cet appui qui fait peu d'honneur à leur cause. Tout cela va vous faire, comme à nous, un quart d'heure difficile à passer, et toute votre vigilance n'est pas de trop pour apercevoir à temps et déjouer tous les mauvais tours qu'on ne va pas manquer de nous jouer pour accroître nos difficultés intérieures. Je vous répète ce que je vous ai déjà dit. Quand vous rencontrerez des gens sincères, réellement inquiets que nous mettions le feu à l'Europe pour le pouvoir temporel du Pape, rassurezles par de bonnes raisons. Vous avez de quoi convaincre ceux qui peuvent être convaincus.
Avec les autres, discutez peu, paraissez tranquille, sûr de votre fait, ne montrez pas trop d'agitation ni d'inquiétude. Après tout, notre
territoire, tellement quellement, est libéré; nos dettes sont payées, nous ne dépendons plus d'un caprice. Je sais combien cette indépendance est précaire et mal assurée avec nos arsenaux vides et notre frontière ouverte.
Mais toujours est-il qu'il faut trouver de nouveaux prétextes pour nous chercher de nouvelles querelles. Les prétextes, sans doute, ne manquent jamais au plus fort. Il y a cependant, en Europe, assez d'intérêt pour une nation malheureuse qui cherche à se relever, assez de souvenirs qui s'attachent à la cause monarchique pour que, s'il y a à Varzin un révolutionnaire couronné, il ne lui soit pas possible de nous provoquer, tant que nous n'en fournirons pas l'occasion. Laissez tomber toutes les taquineries que vous ne croirez pas sérieuses, et faites à M. de Bismarck le chagrin de ne pas paraître trop ému de ses colères.
Nous avons le droit, sinon la force, ayons le calme qui convient à celte situation qui n'est pas sans dignité. »
On me laissera bien ajouler que j'avais, à côté ou plutôt au-dessus de moi, dans l'atti-
tucle du maréchal de Mac-Mahon, le modèle de cette dignité calme, qui me semblait, à celte heure suprême, devoir convenir à tous les représentants de la France. Par un scrupule dont j'ai fait connaître la nature, le maréchal, ayant promis la neutralité aux partis, ne se croyait pas permis d'en sortir et de s'associer personnellement au dessein qui était suivi autour de lui : mais il n'y portait pas moins, au fond de l'âme, un vif intérêt. Il ne se cachait pas d'en désirer le succès, bien que le résultat dût être de le faire descendre du premier rang où il était monté. Ce fait était, à ses yeux, tellement insignifiant qu'il semblait non seulement ne s'en pas soucier, mais pas même s'en apercevoir , indifférence qui n'existait peut-être pas au même degré chez son prédécesseur. Mais, informé des préventions qu'on cherchait à exciter contre les conseillers qu'il avait choisis, il était le premier à les engager à ne pas s'en émouvoir. A ceux qui auraient mis notre bonne foi en doute, il offrait volontiers en garantie sa réputation de loyauté personnelle. Avec le roi d'Italie, en particulier, il était convaincu qu'il -finirait toujours par s'en-
tendre. Je ne sais si ce fut à cette occasion ou dans d'autres pareilles qui devaient se représenter par la suite, qu'il me dit : « J'écrirai à Victor-Jîmmanuel, il me connaît ; nous avons fait la guerre ensemble : ce que je dirai il le croira. »
Si la réponse de M. de Gontaut ne m'était malheureusement arrivée trop tard pour me causer autre chose que des regrets, j'aurais eu la satisfaction de constater que la ligne de conduite convenue entre nous produirait son effet, même à Berlin. Il n'est rien de tel en ce monde que de ne pas se laisser intimider.
Quand une résolution est bien prise, ceux même à qui elle déplaît prennent le parti de s'en accommoder et craindraient de montrer leur dépit en y faisant trop mauvais accueil. « Ce qui va se passer à Paris est bien intéressant, disait un des ministres prussiens à M, de Gontaut ; avec la France, on ne sait jamais à quoi s'attendre. Que de ressources vous avez ! Quelle vitalité I »
Et M. de Gontaut m'envoyait en même temps des articles de journaux allemands qui, sans nous recevoir encore en grâce, baissaient
sensiblement de ton. Ses collègues du corps diplomatique l'interrogeaient déjà sur la voie dans laquelle allait marcher la monarchie rétablie, de manière à lui laisser voir que chacun croyant le fait accompli commençait à se demander quel parti il en pourrait bien tirer. La même impression m'était communiquée de Londres par M. le duc Decazes, de Vienne par le marquis d'Harcourt et par le général Leflô de Saint-Pétersbourg, où, du reste, les rapports n'avaient jamais cessé d'être bienveillants*. En un mot, chacun s'arrangeait pour n'être pas le dernier à profiler du nouvel état de la France.
Je reste donc convaincu que si, à l'intérieur, le rétablissement de la monarchie eût certainement rencontré de grandes difficultés dans la division des partis, du dehors aucune entrave ne lui aurait été apportée. Tout se serait passé
1. Dans le cours de cet été de 1873, un de nos amis de l'Assemblée, diplomate très distingué, M. le comte de Chaudordy, ■voyageant en Suisse où le prince Gortchakoff passait la belle saison, lui avait, sur ma demande, rendu visite : il l'avait trouvé dans des dispositions aussi bienveillantes que M. de Gonlaut Tannée précédente, et ne paraissant pas ému par les préventions dont le gouvernement conservateur était l'objet.
MISSION DE M. DE GONïAUT-BIRON A DERLIN. 149
aussi simplement qu'en 4814, avec cet avantage même pour le petit-neveu de Louis XVIII que, le territoire étant libre et la rançon de la France payée, il aurait repris dans les conseils de l'Europe la place tenue par ses aïeux sans rien devoir et sans avoir rien à demander à personne.
Bis aliter visum. La monarchie, on ne le sait que trop, n'eut point à subir cette épreuve dont elle serait sortie, j'en ai la confiance, comme à d'autres époques, à l'honneur de son principe et pour le bien de la France. Et ce qui empêcha le prince, naturellement appelé au trône, de s'entendre avec les représentants de la majorité parlementaire, ce ne fut nullement, comme j'en ai entendu parfois faire la supposition, la crainte soit d'exposer la France à de graves difficultés diplomatiques, soit d'être astreint lui-même, sur des questions religieuses, à des concessions auxquelles répugnait sa conscience. Aucune question de politique générale pas plus que d'organisation constitutionnelle ne fut ni soulevée ni contestée par lui dans ces pourparlers dont on crut un instant qu'un si désirable accord était sorti.
150 MISSIOX DE M. DE GONTAUT-BIROX A BERLIN.
L'entente fut complète sur tous les points sauf un seul, la convenance ou plutôt la possibilité de retirer à l'armée française le drapeau sous lequel elle avait, depuis près d'un siècle, combattu, vaincu ou souffert et que le malheur ne lui rendait pas moins cher que la gloire.
Que c'ait été le seul, — absolument le seul sujet, — sur lequel on ne réussit pas à trouver un mode de conciliation, c'est ce dont on n'avait, déjà hier, nul sujet de douter, mais ce qu'un témoignage plus autorisé qu'aucun autre, celui d'un confident et d'un représentant de M. le comte de Chambord, vient d'élever au-dessus de toute contestation possible: et c'est là un fait d'une telle importance pour l'histoire (qui aurait toujours eu peine à y ajouter foi), que les amis de la vérilé ne peuvent savoir trop de gré à M. le marquis de Dreux-Brézé de leur avoir rendu ce service, quelles que soient les inexactitudes, d'ailleurs, qu'on ait pu relever dans d'autres parties de son récit*.
1. J*ai éprouvé d^autant plus de satisfaction à me trouver confirmé par M. de Brézé dans une conviction qui était depuis longtemps la mienne, que quelque doute subsistait, à ce qu*il
Je crois que je fus Tinterprète d'une impression très générale en écrivant à M. deGontaut aussitôt après la publication de la leltre fameuse arrivée de Frohsdorf le 29 octobre :
« La lettre de M. le comte de Chambord fait abandonner unanimement par tous les partis toute idée du rétablissement actuel de la monarchie. La consternation est dans le camp des honnêtes gens, car le succès devenait presque certain. Il faut remercier le ciel d'avoir dans cette crise un homme tel que le maréchal autour duquel on peut se grouper. »
Comme je pressais en même temps M. de
paratt, à cet égard même, dans l'esprit de personnes qui avaient dû être complètement au courant de ce qui s'était passé. Ainsi M . de Gontaut lui-même, dans les Notes qu'on a bien voulu me communiquer, croit pouvoir affirmer qu'au nombre des points débattus entre M. le comte de Chambord et ceux qui comptaient proposer son rétablissement à l'Assemblée était la responsabilité ministérielle j disposition restrictive de la prérogative royale, à laquelle M. le comte de Chambord n'aurait pas pu se résigner. On peut voir dans les Souvenirs de M. de Brézé la responsabilité des ministres, comme toutes les autres conditions du régime constitutionnel, figurer parmi les points accordés sans contestation par M. le comte de Chambord dans les conversations qui eurent lieu à Salzbourg, et dont M. Ghesnelong rendit compte fidèlement à ses amis.
Gontaut de venir à Paris s'associer aux résolutions importantes que l'Assemblait avait à prendre pour parer à cette situation imprévue, il ne put ni se rendre très bien compte luimême ni m'inlbrmer par écrit de l'impression causée à Berlin par ce changement de scène.
Je dois donc faire appel au souvenir de nos conversations, pour affirmer qu'à la première heure la surprise mêlée d'inquiétude domina tout autre sentiment. L'effet paraissait tellement disproportionné à la cause, que Ton comprit difficilement le scrupule qui avait arrêté M. le comte de Chambord. Les chefs mihtaires surtout, sachant combien les symboles et les emblèmes extérieurs exercent d'empire sur l'imagination d'une armée, et quels ménagements sont nécessaires pour ne pas troubler son état moral, ne purent cacher leur étonncment. Pourquoi, avait dit plusieurs fois M. de Moltke à M. de Gontaut quand on agitait cette question devant lui, le roi de France serait-il plus difficile que notre empereur qui, en gardant son drapeau pour son palais, a laissé à ses troupes le tricolore allemand?
C'était exactement le langage qu'avait tenu un
MISSION DE M. DE GOiNTAUT-BIRON A BERLIN. 153
jour à dîner, chez M. Thiers, le général Manteuffel à un de mes amis.
« Ah ! cette brave armée française, avait-il dit, que j'ai tant appris à estimer, il ne faut pas lui enlever son drapeau, il suffit que le roi mette son panache à son casque. »
D'autres spectateurs, également émus, se demandaient si la déception infligée aux conservateurs ne ramènerait pas au pouvoir la minorité républicaine de l'Assemblée soiis un souffle de réaction tel que, M. Thiers lui-même fût-il remis à sa tête, elle se trouverait dans la dépendance du parti révolutionnaire, et ils faisaient remarquer non sans impatience qu'avec la France on ne faisait jamais que passer d'un extrême et d'un danger à l'autre. Aussi quand la nouvelle arriva que l'Assemblée assurait au maréchal de Mac-Mahon la prolongation du pouvoir présidentiel pour une durée de sept années, le contentement fut général. Ce n'était ni la monarchie dont on s'était défié, ni M. Gambetta ou tel autre semblable qu'on redoutait. La solution — la meilleure assurément que le moment comportât — fût-elle insuffisante et précaire et, en tranquillisant le présent, ne
parût-elle présenter «aucune assurance pour l'avenir, elle n'en répondait que mieux au degré comme à la nature de l'intérêt qu'on nous portait. Il semble que ce sentiment perça dans les termes par lesquels le sous-secrétaire d'Etat prussien assurait notre chargé d'affaires, le marquis de Sayve, « que son gouvernement voyait avec satisfaction dans les pouvoirs conférés à M. le Président de la république, une nouvelle garantie pour la prospérité de la France, qu'il désirait sincèrement, ainsi que pour le maintien de la bonne harmonie et des relations pacifiques de la république avec les pays étrangers. » Le mot de république n'avait pas été deux fois répété sans une nuance de satisfaction.
Dans le remaniement ministériel qui suivit la constitution des pouvoirs du maréchal, restant placé moi-même, pour quelques mois encore, à la tête du cabinet, je dus, pour divers motifs, céder à mon vieil ami, M. le duc Decazes, le portefeuille des affaires étrangères. Je n'abandonnai pas, sans quelque regret, je dois en convenir, des attributions qui m'avaient replacé dans le milieu d'affaires où j'avais
passé ma jeunesse, et au centre de ces grands intérêts dont l'étude m'avait toujours captivé et fait encore aujourd'hui, dans la retraite, ma préoccupation favorite. Mais je fus le premier à reconnaître que j'étais très utilement remplacé et qu'aucune substitution ne pouvait être plus heureuse. J'avais été trop mêlé à des luttes ardentes, j'avais soulevé, de divers côtés, trop d'inimitiés ou de préventions, pour que ma présence au pouvoir, dans une Assemblée dont je connaissais les divisions, put être de bien longue durée, et je ne me faisais aucune illusion à cet égard. La politique étrangère, surtout au lendemain de crises comme celles que nous venions de traverser, a besoin, avant tout, de continuité et de suite. M. le duc Decazes, moins mêlé que moi à nos dissentiments, a eu la facilité, en même temps que le mérite de pouvoir, sans renier aucune de ses convictions, représenter dignement la France devant l'étranger, pendant près de quatre années, malgré les oscillations et les défaillances de notre politique intérieure. Il a tracé ainsi une ligne que ses successeurs n'auraient eu qu'à suivre. C'est un service dont on ne
saurait être trop reconnaissant envers sa mémoire. Je savais, de plus, pour Tavoir vu à l'œuvre, pendant les années que nous avions passées ensemble dans les travaux de la carrière diplomatique, combien, par la fine souplesse de son intelligence, le charme et la grâce de ses manières, son adresse à manier les hommes, il était bien préparé aux devoirs qu'il avait à remplir. Quand M. de Gontaut m'exprima affectueusement le regret de voir finir notre courte collaboration, je pus lui assurer (et il a bien vu que je ne le trompais pas), qu'il était loin de perdre au change.