‹ La mission de M. de Gontaut-Biron à BerlinChapitre 5 sur 7 · CRISE DE 187S · texte numérisé non relu

CRISE DE 187S

Ni l'ambassadeur ni son nouveau ministre ne devaient jouir longtemps de l'espèce d'accalmie qui suivit Féchec de la monarchie et la satisfaction mal déguisée qu'en avait éprouvée M. de Bismarck. Car si nous ne pouvions plus être actuellement et activement monarchistes, nous étions toujours, M. Decazes tout aussi bien que M. de Gontaut et moi, réputés cléricaux, et c'était assez pour que nous n'eussions droit à aucune confiance ni même à aucun égard de la part de l'inventeur du Kulturkampf. Son irritation contre tout ce qui tenait à l'Église catholique allait même être portée à son comble par une manifestation éclatante de zèle reli-

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gieux qui suivit, à quelques jours près, la constitution du nouveau ministère.

L'occasion fut un cri de douleur et d'indignation poussé par Pie IX du fond de sa captivité, contre le traitement odieux et chaque jour plus rigoureux dont l'Église avait à gémir en Allemagne. Cette plainte éloquente était arrachée au généreux Pontife par un attentat qui mettait en lumière la scandaleuse réalité de la situation. Un prince de l'Église, le cardinal Ledochowski, archevêque de Posen, condamné d'abord à deux ans de détention et au paiement d'une énorme amende, venait de plus de se voir retirer ses pouvoirs spirituels par un tribunal séculier qui s'était permis de prononcer sa déposition : procédure aussi choquante que ridicule qui, en soumettant ainsi toute la vie intérieure de l'Église au pouvoir disciplinaire de l'État, n'était que la stricte application de la législation nouvelle. Une encyclique dénonça au monde chrétien et civilisé cette atteinte aux droits sacrés de la conscience dans des termes dont la juste sévérité ne fut contestée par aucun des organes sincères de Topinion libérale. Il était assez naturel que les évoques, à qui le

document pontifical était adressé, se sentant d'ailleurs menacés eux-mêmes dans l'indépendance de leur ministère, fissent écho à la voix du chef de l'Église, et c'est un devoir que ne manquèrent pas de remplir avec éclat ceux qui, comme les prélats d'Angleterre ou de Belgique, jouissaient de la pleine liberté de leur parole. Plusieurs des évoques français, animés des mômes sentiments et ayant encore moins de motifs pour ménager le despotisme allemand, ne résistèrent pas à la tentation de suivre leur exemple, et on ne put, en réalité, leur reprocher qu'une chose : c'était de ne pas avoir pris le temps de réfléchir que leur condition n'était malheureusement pas pareille. Si de plus, dans les lettres pastorales qu'ils livrèrent à la publicité, le sentiment patriotique ajouta quelque âpreté à l'expression de la foi, si leur langage parut parfois empreint de l'amertume dont tout cœur français et chrétien débordait encore, il n'y avait pas en conscience lieu de leur en faire un grand crime. Mais ceux qui portaient le poids du jour avaient le droit de leur rappeler la réserve commandée par une situation encore très mal affermie dont ils

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pouvaient seuls mesurer tous les périls. L'Église ne commandait assurément à personne d'oublier les devoirs envers la patrie, et le premier de tous était de ne pas l'exposer par des paroles provocantes à des actes de représailles qui pouvaient rouvrir ses blessures encore saignantes et à peine cicatrisées.

On s'était montré en plus d'une occasion, soit à Berlin, soit à l'ambassade d'Allemagne à Paris, sensible à des propos bien moins durs de la presse française : il fallait donc s'attendre qu'un blâme tombé de si haut ne passerait pas sans protestation. Il était sûr que M. d'Arnim, en particulier, en serait vivement blessé, car cet ambassadeur était en ce moment (probablenionl en raison de sa disgrâce prochaine), d'une humeur plus irritable que jamais. Il se plaignait de tout, et rendait de tout aussi les ministres français responsables: un jour c'était do rimpolitesse d'une dame de la société qui n'avait pas voulu s'asseoir à côté de lui à table, chez le maréchal; le lendemain, c'était d'appréciations sévères faites, dans le cours du procès du maréchal Bazaine, sur la conduite des généraux prussiens pendant la guerre.

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Aussi quand il vint porter ses plaintes au ministère contre les mandements épiscopaux, M. Decazes l'attendait, et put lui répondre qu'il avait déjà songé aux mesures à prendre pour arrêter le cours d'une polémique dont on avait senti d'avance les inconvénients. Effectivement, une circulaire du ministre des cultes, M. de Fourtou, venait d'engager les évèques à ne pas renouveler des attaques de nature à exciter la susceptibilité des gouvernements voisins. Cette pièce, écrite d'un ton triste mais ferme, ne devait pas recevoir de publicité officielle. Nous n'avions nul intérêt à constater que ce qu'on laissait passer ailleurs, sans réclamation, on se croyait en mesure de ne pas le tolérer chez nous. Mais la presse en eut aisément connaissance, et M. de Gontaut dut en donner lecture au ministre des affaires étrangères prussien, M. de Bulow, qui se montra sensible à ce procédé. Comme d'ailleurs les prélats qui reçurent cet avertissement en apprécièrent la convenance, on put croire que le trouble causé par ce bruyant incident allait, cette fois, comme c'avait été le cas de beaucoup de différends analogues, rapidement tomber dans l'oubli.

M. de Bismarck ne Tentendait pas ainsi : la sentence pontificale, dont le retentissement le mettait, en quelque sorte, au ban de la conscience publique, l'avait blessé au vif. Quel que fût son culte pour la force matérielle, il n'était pas assez dénué de sens politique pour méconnaître l'action de la plus haute des puissances morales, et c'est ce qu'on a pu voir, lorsque, plus tard, revenant sur ses pas et sortant des errements où il s'était fourvoyé, il a cherché, en quelque sorte à obtenir, par des hommages publics rendus à Léon XIII, l'absolution des censures portées par Pie IX. Mais, à ce moment, dans l'impatience de se sentir frappé par une autorité qu'il ne savait comment atteindre, c'est à côté de lui et sur nous que, suivant l'expression vulgaire, il chercha à passer son humeur. Faut-il croire (comme beaucoup de bons juges le pensèrent), que, trouvant cette fois un grief contre la France, qui pouvait paraître fondé, il ne voulait pas le lâcher si facilement, mais bien le garder soigneusement en réserve, par une discussion prolongée, afin de s'en servir, au besoin, si ses embarras intérieurs devenaient assez pressants

pour le porter à chercher quelque diversion au dehors? Quoi qu'il en soit, quand M. de Bulow lui fît part de la communication qu'il avait reçue de M. de Gontaut, il se montra très mal satisfait que son ministre se fût contenté à si bon marché. Contrairement à l'habitude qu'il avait de ne communiquer que rarement de sa personne avec les ambassadeurs, il fit prier M. de Gontaut de le venir trouver. Il le reçut avec une froide politesse, et, prenant tout de suite un ton très décidé : « Le gouvernement allemand, lui dit-il, ne juge pas suffisante la satisfaction que vous avez cru lui donner par la circulaire de M. de Fourtou; il lui faut un pas de plus. Il ne suffit pas d'avertir les évoques; ils doivent être punis; c'est la seule manière de prouver que vous n'êtes pour rien dans les offenses que nous recevons d'eux, et que vous en répudiez la solidarité. Ne vous y trompez pas, ajoutait-il, c'est une question de sécurité pour nous. Vos évoques fomentent la révolte dans l'empire : c'est ce que nous ne pouvons supporter. C'est le cas, en particulier, de Tévêque de Nancy (fit-il remarquer avec insistance), dont la juridiction est encore mixte

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et s'étend aux districts récemment annexés. Si vous laissez continuer ces procédés, c'est vous qui aurez rendu la guerre inévitable, et nous la ferons avant que le parti clérical, se rendant maitre du pouvoir, la déclare au nom de la religion catholique persécutée. Voilà pourquoi, dit-il avec une franchise dont il n'avait pas encore usé, vos projets de restauration monarchique ne m'ont jamais plu ; je me méfiais de l'influence que vos cléricaux prendraient sur le comte de Chambord. » M. de Gontaut lui ayant fait observer qu'il n'existait, à sa connaissance, aucun moyen de répression pénale contre des évoques qui n'avaient fait en France comme ailleurs qu'user de la liberté commune : « Non, dit-il, vous en avez deux : vous pouvez les citer devant le conseil d'État par la voie de l'appel comme d'abus ; vous pouvez les appeler aussi devant les tribunaux ordinaires pour offense à un souverain étranger, et, si vous ne vous servez pas vous-même de ce droit, votre loi le reconnaît aussi au représentant du souverain offensé, et nous en ferons directement usage. » Devant un parti qui paraissait d'autant plus arrêté que l'expression en était plus calme, la discussion

n'était pas longtemps possible, et M. de Contant dut se retirer, emporlant la déclaration positive que le minimum de réparation qui pût être jugé suffisant serait la citation devant le conseil d'État de l'évêque de Nîmes, dont le langage avait paru plus vif et plus blessant que celui d'aucun autre.

M. de Bismarck eut soin, d'ailleurs, que sa conversation ne restât pas longtemps secrète, car M. de Gontaut avait eu à peine le temps d'en rendre compte à Paris, qu'il devait signaler dans un journal, dont les attaches n'étaient un mystère pour personne, un article qui reprenait le même thème dans des termes exactement semblables à ceux qu'il venait d'entendre de la bouche du chancelier.

« Du moment où la France, disait VAllejïiagne du Nord^ s'identifie avec Rome, elle devient notre ennemie jurée. La paix du monde ne peut subsister avec une France soumise à la théocratie pontificale. » Le chancelier lui-même tenait très publiquement des propos dont le sens était encore moins équivoque :

« Je ne suis pas l'ennemi de la France, disaitil assez haut pour être entendu d'auditeurs à

qui il ne demandait pas d*en faire mystère ; je l'ai bien prouvé en faisant accepter par l'empereur la proposition de M. Thiers relative à l'évacuation anticipée ; mais, je le déclare, si la France soutient les catholiques en Allemagne, je n'attendrai pas qu'elle soit prête. Elle le sera dans deux ans : je saisirai auparavant l'occasion favorable. » Et, peu de jours après, à la tribune même du Reichstag, il prit occasion d'un sujet qui ne mettait pas naturellement la France en cause, pour parler d'une guerre possible avec nous, comme d'une supposition dont il avait prévu les moindres chances. « On m'a reproché, dit-il, d'avoir employé, en 1866, les déserteurs hongrois contre l'Autriche : c'est le droit de la guerre ; et, si nous nous trouvons un jour en guerre avec la France, dont le chef pourrait être alors Henri, comte de Chambord, nous n'aurions rien à dire s'il formait une légion pontificale avec les catholiques

de l'Allemagne du Sud, poussés à la désertion

par les évêques qui prêchent la désobéissance aux lois. » Ces rumeurs alarmantes devinrent bientôt assez générales pour qu'à un dîner de la cour l'impératrice, s'approchant sans affec-

tation de M. de Gontaut, lui rappelât la conversation qu'elle avait eue avec lui peu de mois auparavant :

— Je vous avais bien averti, lui dit-elle, que vous n'étiez pas au bout de vos peines et que des diJBQeultés vous attendaient, plus graves encore que celles que vous^ aviez éprouvées.

Disais-je vrai?

— Oui, madame, répondit M. de Gontaut, et plus d'une fois les paroles de Votre Majesté me sont revenues en mémoire.

— Est-ce qu'on n'e^t pas convenable avec vous? ajouta-t-elle avec un intérêt inquiet, en tournant son regard vers le côté de la salle où se trouvait M. de Bismarck.

— Non, on est toujours poli, mais le fond est bien difficile et bien douloureux.

M. de Gontaut parlait très bas.

— Est-ce que vous croyez qu'on nous écoule?

dit vivement la princesse.

— Non, mais on pourrait nous entendre.

Et il lui expliqua en quelques mots le nouveau sujet de querelle.

J'étais encore le collègue de M. Decazes, qui voulait bien me communiquer le résumé des

dépêches qu'il recevait. La conversation de M. de Bismarck avec notre ambassadeur fut naturellement entre nous le sujet d'une conférence dans laquelle nous nous fîmes part l'un à Faulre de plus d'embarras encore que d'inquiétude. Quoique M. de Gontaut eût assurément très bien fait d'alléguer une impuissance légale qui, comme on va le voir, était réelle, il n'avait pu complètement fermer la bouche aux prétentions de M. de Bismarck ; et celui-ci, en réclamant contre les évêques qu'il accusait la procédure administrative de l'appel comme d'abus, raisonnait comme un adepte expert de notre nouveau gallicanisme parlementaire. Je suis même frappé en relisant la dissertation qu'il envoya à M. d'Arnim pour appuyer sa demande combien son argumentation ressemble à celle que nous entendons journellement développer à la tribune française par les organes républicains ^ C'est le même oubli ou plutôt

1. On peut lire cette dissertation dans le volume intitulé: Antécédents du procès d'Arnim, p. 117-153. M. d'Arnim fut accusé de n'avoir pas assez énergiquement soutenu la réclamation de son chef. C'est un tort dont il n'eut pas de peine à se justifier.

la même négation de l'indépendance spirituelle de l'Église, la même méconnaissance de l'état nouveau des mœurs et des changements apportés aux anciennes législations par l'introduction dans le droit public de la liberté des cultes et de la presse. Les évêques- reçoivent une indemnité de l'État: quelle que soit Torigine de cette rétribution, par cela seul, ils n'en sont pas moins des fonctionnaires comme d'autres : donc, comme tels ils doivent obéir au gouvernement qui devient ainsi responsable de tous leurs actes, et c'est à ce titre que M. de Bismarck nous demandait d'en faire justice par un acte administratif. Les docteurs de M. de Bismarck ne lui avaient pas moins bien fait la leçon sur la portée des articles 12 de la loi du 19 mai 1819 et 7 de la loi du 27 mars 1822 qui ouvraient aux souverains étrangers et à leurs représentants une voie judiciaire pour obtenir réparation des offenses dont ils croiraient avoir à se plaindre. Dans cette énumération si complète de toutes les armes que nous pouvions avoir pour sévir contre le clergé, il en est une cependant que Ton est surpris aujourd'hui de n'y pas rencon-

trer, parce que la pratique en est devenue depuis lors aussi habituelle qu'elle est cornmode. On ne nous parla pas de retenir le traitement des prélats incriminés. Serait-ce qu'on n'avait pu, même en cherchant bien, trouver à ce régime de domesticité imposé à des dignitaires du rang épiscopal aucune espèce de fondement légal, ni même aucun exemple qu'on pût rappeler? Cette omission, en tout cas, paraîtra sans doute à nos juristes républicains extrêmement regrettable : il y aurait eu là un précédent émané d'une autorité dont ils auraient pu se prévaloir avec autant d'honneur que de profit.

Le moindre examen suffit pour nous convaincre que des deux moyens entre lesquels M. de Bismarck avait donné le choix à M. de Gonlaut pour lui ofifrir la satisfaction qu'il attendait, aucun n'était pour nous honorablement praticable. Nous n.'étions nullement disposés à tirer du discrédit où elle était alors justement tombée, la procédure surannée de l'appel comme d'abus, dont la monarchie constitutionnelle n'avait fait que très rarement usage (le second Empire une seule fois) et qui

était sortie de chaque épreuve criblée des plus mordantes épigrammes. A sa place peut-être dans une organisation sociale, où l'Église jouissant de certains pouvoirs même en matière temporelle pouvait être soupçonnée d'en abuser, et où l'État professant une religion pouvait jusqu'à un certain point prétendre à quelque compétence même en matière spirituelle, l'appel comme d'abus n'a plus de signification appréciable dans une société purement laïrjue, que son principe même affranchit de toute menace de la part de l'autorité religieuse. Une sentence qui n'a ni valeur morale ni conséquence matérielle n'est qu'une taquinerie puérile dont l'effet est d'assurer une publicité bruyante aux faits qu'elle semble vouloir atteindre. Je doute fort que les esprits sérieux et élevés qui composaient le conseil d'État se fussent prêtés, même sur notre demande , à rafraîchir les décors de cette comédie. Ils n'auraient pu manquer d'ailleurs de nous répondre que rapj)réciation la plus sévère des actes d'un gouvernement étranger ne rentrait dans aucun des cas prévus par les articles organiques, n'étant ni un excès de pouvoir, ni une contror

venlion aux lois de l'Etat, et encore moins un trouble porté dans les consciences. Et quant à ridée de recourir aux tribunaux ordinaires, en application des lois de la presse, ce n'était pas sérieusement qu'on nous proposait ce remède cent fois pire que le mal. Quel magistrat ou quel avocat français aurait consenti à faire asseoir des évoques, ses compatriotes, sur le banc où siègent les malfaiteurs pour calmer la susceptibilité du chancelier de Tempire allemand ? S'il s'en était trouvé un qui se résignât à jouer ce triste rôle, dès qu'il aurait ouvert la bouche, quelle huée dans l'assistance et quelle réplique il aurait reçue de son adversaire ! Quel est le jury qui eût fait droit à ses réquisitions? L'offense prétendue serait sortie de Tarène judiciaire, aigrie, envenimée, grossie au centuple, par l'éclat du débat, le tapage de la presse et l'unanimité de l'acquittement. Le résultat était si certain, que c'était à croire que M. de Bismarck qui devait le prévoir n'était pas éloigné de le désirer.

Nous en étions donc réduits à exprimer à M. de Bismarck le regret de ne pouvoir nous conformer à aucun de ses" désirs. Comment

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aurait-il accueilli cette réponse ? C'était difficile à préjuger. Admettant (ce que je suis porté à penser) qu'il eût d'avance un peu grossi sa voix pour nous intimider et qu'en fait il eût hésité à recourir, à l'occasion d'un grief qui ne consistait qu'en paroles, aux extrémités dont il nous avait menacés, le moins qu'on pût attendre de son amour-propre blessé, c'était quelqu'une des mesures qu'à plus d'une reprise déjà, il avait été sur le point de prendre :

le rappel de l'ambassadeur et la rupture des relations diplomatiques. De là serait sorlie une situation tendue et violente, particulièrement dangereuse pour deux nations voisines, ayanl chaque jour des affaires délicates à démêler, et qui aurait tenue suspendue, comme une épée de Damoclès, l'imminence d'une hostilité plus déclarée. En attendant, c'était, en Prusse, un grand encouragement donné aux desseins impatients du parti militaire; en Europe, l'alarme de tous les intérêts ; en France, un temps d'arrêt dans le progrès de la fortune publique renaissante et enfin, ce qui nous touchait peut-être encore davantage, un sentiment de réprobation très général contre les ministres

de la religion qui, désertant un office de paix, auraient ainsi semé le trouble autour d'eux et peut-être déchaîné l'orage.

Cet effet, en soi très fâcheux, n'aurait été nulle part plus regretté qu'à Rome et par le Saint-Père lui-même, qui, nous le savions par un ambassadeur très aimé de lui, M. de Courcelle, s'associait de cœur à toutes nos difficultés. Ému pour la France d'un sentiment tout paternel, Pie IX ne désirait nullement que l'œuvre laborieuse de notre relèvement fût compromise par des manifestations destinées à rester stériles, en faveur d'une cause que nous n'étions malheureusement plus en état de servir*.

1. Je saisis cette occasion pour rappeler que la conduite de Pie IX envers le gouvernement français fut, en fait de délicatesse et de désintéressement, au-dessus de tout éloge. Il ne donna jamais une meilleure preuve de ce sentiment, que quand il fallut rappeler de Civita-Vecchia le stationnaire VOrénoque, qui y avait été placé pour lui servir de retraite au cas où sa sécurité eût été menacée à Rome. M. Thîers avait négligé, en prenant cette louable précaution, d'en prévenir le gouvernement de Victor-Emmanuel, qui, probablement dans Tembarras de sa prise de possession, n'aurait eu rien à lui refuser, et, cependant, la situation d'un bâtiment sous pavillon militaire stationnant dans un port sans l'autorisation de la puissance dont ce port dépend était tellement (une fois le royaume d'Italie reconnu) en contradiction avec les règles élémentaires du droit

Nous en étions là, et on conviendra que c'était déjà matière à sérieuses réflexions, d'autant plus qu'il ne s'agissait plus, cette fois, comme en face des obstacles qu'avaient rencontrés nos espérances monarchiques, d'un de ces intérêts capitaux de sécurité et de grandeur nationales qu'il faut défendre à tout risque. Un incident auquel nous ne devions pas nous attendre vint faire prendre à la crise un caractère tout à fait aigu. J'ai dit que la plupart des évéques avaient accueilli avec déférence l'avis du ministre des cultes, en reconnaissant la mesure de son langage et la gravité de ses appréciations ; le saint archevêque de Paris, le cardinal Guibert, bien qu'étant un de ceux qui avaient pris précipitamment la parole, leur avait prêché d'exemple. Aussi le silence régnait

international, que le fait ne pouvait être prolongé indéfiniment. L'observation n'eu fut pas faite tant que M. Thiers était au pouvoir, mais dès que les conservateurs Teurent remplacé, les Journaux de gauche ne manquèrent pas de la soulever, et poussèrent eux-mêmes le gouvernement italien (qui n'y aurait peut-être pas songé), à exiger le départ de VOrénoque. La réclamation une fois présentée, il fallait bien y faire droit. Rien n'égale la résignation touchante avec laquelle Pie IX vit disparaître, sans adresser à la France le moindre reproche, cette dernière marque de son impuissante sympathie.

de ce côlé depuis plus d'un mois, quand il fut tout d'un coup rompu par une lettre pastorale d'un évêque du midi de la France, conçue en des termes qui, par malheur, ressemblaient trop à ceux qui avaient déjà causé tant d'émoi. Le digne prélat, dans son séjour reculé, n'avait certainement pas calculé l'effet que sa démarche devait produire au delà du Rhin ; mais, contrairement à son intention, ce n'était pas moins, la situation donnée, qu'un défi jeté par le visage de M. de Bismarck, dont les suites (si nous étions accusés d'y avoir pris part) devenaient impossibles à calculer. Un ultimatum, cette fois tout à fait direct, pouvait nous arriver par le retour du courrier. Si on ne voulait être mis dans l'alternative de le repousser ou d'y obéir, on n'avait que quelques heures pour prendre les devants.

Je ne sais qui suggéra alors à M. Decazes un expédient que personne, je crois, ne put le blâmer, dans la passe étroite où il était resserré, d'avoir saisi avec empressement.

Un seul journal conservateur, V Univers, avait reproduit le nouveau mandement; tous les autres, avertis déjà pour nous, s'étaient tenus

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d'eux-mêmes sur la réserve. Ce fut le journal el non l'évêque qu'on nous proposa d'atteindre, en vertu des pouvoirs exceptionnels que nous donnait encore l'élat de siège proclamé à Paris pendant la guerre, maintenu par la Commune et dont M. Thiers, pendant ses deux années d'administration, n'avait pas songé à se dessaisir. Une suspension de deux mois dut être prononcée, dès le soir même, contre Y Univers, comme ayant publié un document qui pouvait donner Heu à des difficultés diplomatiques.

Je conviendrai volontiers que le détour n'avait rien d'héroïque ; je me consolai d'y adhérer en songeant qu'il n'y avait pas non plus beaucoup d'héroïsme chez ceux qui, avisés d'un sérieux péril, en bravaient, pour leur pays, toutes les conséquences, quand, pour eux-mêmes, ils ne couraient aucun risque personnel. En proportion du trouble qu'ils avaient pu causer, la pénitence était légère \

1. Je conçois parfaitement qu'aujourd'hui, l'urgence du péril passé, ceux qui en ont perdu la mémoire puissent nous accuser de timidité : mais j'avoue que je n'ai pu lire sans surprise et même sans quelque envie de sourire, dans la correspondance posthume publiée depuis lors du célèbre rédacteur de V Univers, M. Louis Veuillot, que la mesure dont son

Restait à savoir ce qu'allait en penser M. de Bismarck. Il paraît bien qu'il eut quelque envie de ne pas se montrer satisfait, et, je crois aussi, quelque regret de se voir privé de la démonstration éclatante de sa puissance sur laquelle il avait compté, car son premier mouvement fut d'écrire à M. d'Arnim : « Il n'est pas nécessaire, selon mon opinion, de faire une

journal était frappé avait dû être prise, de concert avec le gouvernement prussien, par des catholiques, anciens écrivains du Correspondant, pour servir le ressentiment de leurs querelles d'autrefois avec VUnivers, Je ne crois pas que la préoccupation personnelle ait jamais suggéré à un homme d'esprit une supposition plus éloignée, je ne dis pas de la vérité, mais de la vraisemblance. Il aurait fallu une dose de mémoire, et de sang- froid vraiment bien grande pour songer encore, après les orages que nous venions de traverser et en face de ceux qui menaçaient encore, aux anciennes discussions soutenues entre des catholiques sur des applications délicates et des conséquences extrêmes de leurs croyances communes; et, en ce qui me touche, la personne de M. Veuillot est la chose du monde à laquelle je pensais le moins dans cet entretien avec M. Decazes. Celle de M. de Bismarck me préoccupait un peu davantage. Je ne puis me défendre, d'ailleurs, de croire qu'au fond de l'âme M. Veuillot ne nous en a jamais beaucoup voulu de l'avoir fait martyr à si bon marché. Du reste, les amis de M. Veuillot, et ils étaient nombreux à l'Assemblée, ne partagèrent pas sa susceptibilité, car ils avaient projeté de nous adresser une interpellation, mais devant l'exposition que nous leur fîmes des motifs que nous avions eus, comme de l'inconvénient qu'il y aurait à les faire connaître à la tribune, ils abandonnèrent leur dessein.

réclame à l' Univers en représentant sa suppression comme conforme à nos désirs *. » Mais ce n'est pas la seule fois que s'est vérifiée cette parole de rÉcritureque les mauvaises intentions suggèrent souvent des calculs qui les trompent. Ce fut le bruit qu'il avait fait de griefs, au fond sans portée, qui l'empêcha d'insister pour une réparation plus complète. Ses déclarations comminatoires avaient propagé un état d'inquiétude et d'émotion factice dont la prolongation pesait à tous les amis de la paix en Europe. Quand on aperçut une ouverture pour en sortir, ce fut un soulagement général de pouvoir en être quitte pour la peur. M. Ûecazes ayant d'ailleurs, peu de jours après, saisi l'occasion d'une interpellation qui lui était adressée sur les relations de la France et de l'Italie pour déclarer à la tribune qu'il travaillerait sans relâche à assurer la paix en dissipant tous les malentendus et en prévenant tous les conflits, et quHl la défendrait aussi contre les regrettables excitations , d'où qu'elles pussent venir ^ l'approbation qui accueillit partout ces

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