‹ La mission de Sainte Catherine de Sienne [microform]Chapitre 6 sur 24 · I. — SA DOCTRINE · texte numérisé non relu

I. — SA DOCTRINE

Dans son Histoire de Sienne, considérée comme une des meilleures et des plus pénétrantes qui soient, Langton Douglas consacre à sainte Catherine de Sienne un chapitre entier qu'il conclut ainsi : « Sainte Catherine nous semble bien la figure la plus séduisante du xiv° siècle; et nul Siennoîs, sauf peut-être jîlneas Sylvius Piccolomini, n'a joué un plus grand rôle dans l'histoire.

« II est facile de trouver à critiquer chez cette femme, observe-t-il : crédule, sujette à l'hystérie, elle fit un usage immodéré de cette « discipline » qui ne fait souvent que provoquer les émotions qu'elle cherche à réfréner, et aggrave, plutôt qu'elle n'y apporte remède, les maux qu'elle est censée guérir. Elle ne se rendit pas compte que, sans la santé du corps, la santé complète de l'esprit n'est pas possible; mais santé, tempérance, modération n'étaient pas le propre du moyen âge. » Enfin il ajoute : « Nous ne devons pas faire grief à sainte Catherine de l'excès même de ses vertus. C'est au cœur plutôt qu'à l'intelligence que les grandes religions s'adres-

sent. Un grand prophète religieux doit nécessairement surtout émouvoir; pour lui l'amour doit toujours rester la première chose du monde. Ce serait folie de souhaiter que David, saint Jean, saint François ou sainte Catherine n'aient pas été ce qu'ils ont été. » (1)

Il y a de tout dans ce jugement : du bon et du mauvais; du meilleur et du pire. Les faits obligent cet historien honnête à s'incliner devant Catherine, « la figure la plus séduisante du xiv^ siècle »; une de celles qui, selon lui, a joué le plus grand rôle dans l'histoire. Mais, parce qu'il ignore les vraies sources où Catherine a puisé la lumière et l'énergie nécessaires à l'accomplissement de ses hauts faits, il lui reproche — comme les autres — bien qu'avec une nuance de regret et de sympathie, d'avoir été crédule; de s'être livrée de façon immodérée à la pénitence corporelle; de n'avoir pas assez ménagé sa santé dans l'intérêt même de la vie de l'esprit. Sans doute il reconnaît qu'il faut chercher dans son cœur le secret de sa vie et de son activité; que l'amour y occupe la première place. Mais de quel amour s'agit-il ? Il ne le sait pas; ou, s'il se rend compte que c'est de l'amour de Dieu, il ne comprend pas qu'un tel amour, chez les saints, a de terribles exigences qui expliquent tout : leur ascétisme, leur mystique, leur apostolat. ■

C'est en effet « en plein cœur » de sainte Catherine qu'il faut se placer pour saisir, dans l'ensemble et dans les détails, à la fois l'unité et la diversité harmonieuses de sa vie, comme — toute proportion gardée — on ne peut rien comprendre aux « mystères » de Jésus — à sa naissance, à ses souffrances, à sa mort même — que si l'on se place « en plein cœur )) de Dieu, mais d'un Dieu d'amour qui a tant aimé les hommes que, pour racheter leurs péchés et

les aider à faire leur salut, il leur a donné son Fils unique.

Evidemment on ne demande pas à un historien, comme tel, de se placer à ce point de vue surnaturel pour écrire la vie de Sainte Catherine; ou, s'il s'agit d'une vie déjà écrite, pour en critiquer les sources. Mais que penser d'un historien qui — cela s'est vu, il n'y a pas si longtemps ! — sous prétexte qu'il y a trop de surnaturel dans une pareille vie — trop de miracles, d'extases, de visions — accuserait ses biographes de l'y avoir introduit frauduleusement en vue d'assurer plus sûrement la canonisation de leur héroïne, et s'ingénierait ensuite à arranger lui-même, ou plutôt à déranger les faits, à changer les dates, à substituer toute une nouvelle chronologie à celle déjà établie d'après des témoignages nombreux et irrécusables ? Le moins qu'on pourrait dire serait qu'une pareille « reconstruction historique » est plus difficile à justifier que le surnaturel qu'elle prétend éliminer. C'est pourquoi sans doute d'autres historiens, d'une probité scientifique à toute épreuve, n'ont pas eu de peine à en démontrer le caractère arbitraire et à rétablir la chronologie traditionnelle, tout en laissant aux spécialistes, c'est-à-dire aux psychologues, aux théologiens, à l'Eglise elle-même le soin d'interpréter des faits dont l'exactitude historique n'est pas en cause, mais dont le contenu « surnaturel » échappe manifestement à la compétence des historiens.

Enfin là méthode qui consisterait, sans nier le surnaturel, mais en en faisant pour ainsi dire abstraction, à vouloir apprécier la vie et l'activité de Catherine de Sienne d'un point de vue purement humain, ne vaut guère mieux. Prétendre tout expliquer de son apostolat, par exemple, ou du moins de certains aspects de son apostolat, en faisant d'elle l'équivalent d'un « homme politique », d'un « fin diplomate » on

d'un « grand homme d'Etat, le plus grand de son siècle )) comme cela a été dit, c'est ne rien comprendre aux motifs surnaturels qui seuls l'ont toujours inspirée, ni à sa méthode apostolique.

Certes Catherine, humainement parlant,, n'a pas manqué des qualités requises pour adapter son apostolat aux idées et aux milieux politiques de son temps, et y faire quelquefois figure de fin diplomate; voire, si l'on y tient, d'homme d'Etat. Elle était naturellement bien douée; mais elle l'était plus encore surnaturellement. Et l'originalité de son génie, comme de sa méthode, fut de fondre harmonieusement tous ces dons, naturels et ~ surnaturels, sans en détruire aucun, au feu de sa charité, c'est-à-dire de son amour de Dieu pour lui-même 6t par-dessus toutes choses. Et c'est cette charité qui en elle explique tout : sa vie intérieure et sa vie extérieure; c'est elle qui donne à son ascétisme,, à sa mj'stique, à son apostolat, cette unité dans la diversité qui fait l'étonnement et l'admiration de tous ceux qui, à la lumière de sa doctrine, se donnent la peine d'examiner sa vie.

Car Catherine de Sienne, l'illettrée, la sainte qui, de son propre aveu, ne savait ni lire ni écrire, a une admirable doctrine que l'on retrouve, toute palpitante de lumière et de vie, dans sa volumineuse correspondance, et surtout dans le Dialogue, qui est considéré comme le testament spirituel de sa vie, et que, sur leur demande, elle a dicté — comme d'ailleurs la plupart de ses lettres — à ses secrétaires, au cours de ses extases.

Quels furent ces secrétaires ? Raymond de Capoue nous a conservé leurs noms, du moins les noms de ceux qui furent les principaux témoins sur lesquels

il s'appuie pour composer son récit : Barduccio Canigiani, Etienne Maconi et Neri Landoccio. Parlant de ce dernier, à la fin du premier chapitre de la troisième partie de la Legenda, Raymond écrit : « Il fut, avec Etienne et Barduccio, un des secrétaires auxquels Catherine dicta ses lettres et son livre. Il s'était attaché avant les autres à l'épouse du Christ, abandonnant pour la suivre son père qui vivait encore et tous ses proches...

« C'est pour ces témoins et non pour moi, remarque humblement Raymond, que je demande créance. Ils en sont plus dignes que moi, car je sais qu'ils ont imité plus parfaitement les actions de Catherine et qu'ils les ont par conséquent mieux comprises. » (2)

A leur témoignage s'ajoute celui de Catherine elle-même, qui est au-dessus de tout soupçon. Car si Raymond n'a pas été le témoin oculaire des faits dont il parle ici, il les a' appris, non seulement par la bouche des fils spirituels de Catherine dont il garantit le témoignage d'après la sainteté de leur vie, mais aussi par les lettres de Catherine qui lui écrivait souvent à cette époque pour lui raconter ce qui lui arrivait.

Or, que disent ces témoins ? Tous sont d'accord pour reconnaître qu'ils ont écrit le Livre sous la dictée de Catherine pendant ses extases et Raymond de Capoue dont Maconi, devenu chartreux, vante de son côté, dans une lettre bien connue, l'absolue sincérité, et même le caractère inspiré de son témoignage, nous dit que c'est le Dialogue tout entier que Catherine a composé sous la dictée de l'Esprit Saint (3). Nous voici donc renseignés. La doctrine de Catherine, celle éparse dans ses lettres, et ramassée dans le Dialogue, a une origine surnaturelle. Elle l'a apprise directement de Dieu même, et transmise elle-même directement à ses disciples (4).

Cependant, à lire les Lettres et le Dialogue, on a l'impression que, toute divine qu'elle soit dans ses sources, la doctrine de Catherine de Sienne est merveilleusement adaptée à la nature de son intelligence. Comme un prisme de pur cristal à travers lequel la lumière se réfracte et forme sur un écran placé à distance une image colorée des belles nuances de l'arcen-ciel, ainsi, à travers l'intelligence de Catherine, la doctrine qu'y projette Dieu directement prend forme humaine et reflète toutes les nuances féminines de sa pensée, au point que, lorsqu'elle la dicte à ses. disciples,, on dirait que c'est elle-même qui l'invente pour le fond comme pour la forme. D'un bout à l'autre sa doctrine porte aussi la marque de son esprit.

Toute proportion gardée, il en va de la doctrine de sainte Catherine comme de celle de saint Thomas, avec laquelle nous verrons qu'elle a beaucoup d'analogie, non certes dans la manière de l'exposer, qui est toute différente, mais dans sa substance, dans ses pensées maîtresses.

Saint Thomas, vers la fin de sa vie, confessait à l'un de ses disciples et confidents, qu'il avait plus appris au pied de son crucifix que dans les livres. Nous savons d'autre part qu'en rédigeant la Somme théologique, lorsqu'il se trouvait aux prises avec des problèmes particulièrement difficiles, il recourait d'abord à la prière. A lui non plus, l'assistance divine n'a pas fait défaut au cours de sa carrière de professeur et d'écrivain, bien qu'il n'ait pas rédigé la Somme, comme Catherine le Dialogue, sous la dictée de Dieu. Mais, quelle que soit la part qu'il faille faire à l'inspiration du Saint-Esprit dans la doctrine de saint Thomas, ce qui est sûr, c'est que celle-ci

porte bien la marque humaine de son génie. Partout on y retrouve, dans l'analyse comme dans la synthèse, cette intelligence virile, à la fois profonde et lucide, qui, lorsqu'elle aborde une question, l'épuisé et ne laisse rien dans l'ombre. Saint Thomas est avant tout un esprit spéculatif qui certes, lorsqu'il s'agit des principes, laisse à l'intuition sa part, mais qui, à partir des principes — ceux de la raison ou ceux de la foi, en philosophie et en théologie — déduit des conclusions à l'aide du raisonnement. Sa méthode est essentiellement déductive. A l'intérieur de chaque question qu'il aborde, avant de la relier à d'autres questions et d'en faire la synthèse, il procède lentement, d'un pas tranquille, article par article, jusqu'à l'épuisement du problème à résoudre. D'où, dans son œuvre, l'impression qui s'en dégage d'un équilibre parfait entre une pensée forte, sûre d'elle-même, et une méthode intellectuelle bien adaptée, où le divin et l'humain, la foi et la raison, se prêtent un mutuel appui, s'éclairent réciproquement sans jamais se confondre, ni empiéter sur leur propre terrain. Il n'y a pas jusqu'aux formules elles-mêmes dont se sert saint Thomas pour exprimer sa pensée qui ne donnent cette impression d'équilibre et de force, tellement elles semblent jaillir de la pensée même et en traduire toutes les nuances à l'aide des mots et des images les plus simples, les plus transparents.

Dans le Dialogue, au contraire, bien que la doctrine qu'il contient soit révélée par Dieu à Catherine, elle n'en reflète pas moins la nature et les besoins d'une intelligence féminine, plus intuitive que spéculative; plus prompte à suggérer les idées au moyen d'images bien choisies qu'à en tirer des conclusions par Yoie de raisonnement. Au surplus, il s'agit ici d'une sainte préoccupée surtout de connaître Dieu pour mieux l'aimer et de l'aimer toujours davantage pour le

mieux connaître; plus propre, en un mot, à la contemplation qu'à la spéculation.

« Ce qu'il y a d'étrange, en effet, et de merveilleux, remarque un des meilleurs traducteurs du Diur logue dans la préface qu'il lui a consacrée, c'est de voir l'intelligence d'une humble fille qui n'a pu étudier ni les lettres divines ni les lettres humaines, appliquée à la contemplation de la Vérité éternelle, du mystère de la Divinité, de la Providence, de l'Amour, de la Miséricorde, des abîmes d'iniquité et des magnificences de grâce que peuvent receler les consciences humaines, avec une telle aisance et une telle pénétration que l'on dirait qu'elle y est dans son élément, que son esprit se meut et se joue dans cette lumière, suivant une comparaison oii elle se plaît, comme le poisson dans l'eau. L'on demeure confondu de ces termes si précis que ne trouvent les docteurs qu'après de longues méditations et des efforts soutenus, et dans lesquels cette vierge exprime simplement, sans hésitation et avec sécurité, sans recherche et pourtant avec une exacte mesure, la plus haute sagesse et les plus profonds mystères. Conmient n'être pas convaincu que ce n'est pas des hommes qu'elle tient sa science, quand ces sublimités pour lesquelles les contemplatifs de l'Ecole ont préparé toute une langue de convention, en dehors de laquelle, semblet-il, il est périlleux, sinon impossible, de les dire, on les entend se parler tout à coup dans le langage du peuple, dans le vulgaire, disent les érudits, à peu près comme, le Verbe étemel du Père, dédaignant les pompes royales, revêtait la forme de l'esclave et choisissait de naître dans une crèche. Par un prodige nouveau, de même que l'étable s'est élargie en basilique, ce dialecte vulgaire sublimé par le même Verbe divin est devenu, sur les lèvres de cette illettrée, au contact de l'Esprit, une langue d'éiection qui, dans la

formation de la littérature italienne, rivalise sans efifort pour la pureté, l'élégance, la richesse, avec celle de Pétrarque lui-même. Tant il est vrai qu'une puissante intelligence se rend maîtresse des formes d'art par lesquelles elle s'exprime et qu'en vérité les grandes pensées font seules le grand style ! Ici, l'intelligence de cette épouse du Christ est en puissance de la Sagesse de Dieu. » (5)

Mais ce qui nous semble plus merveilleux encore que la puissance de contemplation de cette « humble fille » et que l'éclat de son style ou la richesse inouïe de sa langue, c'est le parfait équilibre de son esprit, la maîtrise avec laquelle, dans la doctrine d'amour qui lui est « révélée », elle établit les justes rapports entre l'amour et la connaissance.

A ne considérer que certains aspects extérieurs de sa vie intime et personnelle avec Dieu, par exemple les rigueurs de son ascétisme, ou la multiplicité de ses extases, on serait tenté de croire que cette âme, dont le cœur brûle d'amour divin et rêve d'incendier le monde des âmes des feux de sa charité, n'apprécie que l'amour et, pourvu qu'il soit intense et sans mesure, se désintéresse de le régler; de le soumettre au contrôle éclairé de la foi et de la prudence; que c'est dans ce sens absolu qu'elle entend la fameuse formule de saint Augustin : aime et fais ce que tu veux, ama et jac quod vis.

Mais il n'en est rien, bien au contraire. Si, avec saint Paul, elle fait de la charité la première des vertus, elle prétend, avec saint Thomas, en soumettre l'objet à la lumière de la foi, et l'exercice au contrôle de la prudence, de cette vertu surnaturelle de la raison pratique qu'elle appelle « discrétion » ou discernement. Rien n'est plus raisonnable que sa doctrine de l'amour. Aussi bien, pour apprécier à leur juste valeur certaines particularités de sa vie ascétique

OU mystique, qui sont de nature à choquer notre myopie intellectuelle, et plus encore notre médiocrité de mœurs, c'est à travers sa doctrine qu'il faut les considérer. Alors on s'aperçoit qu'en dépit des apparences, sa vie elle-même, dans ce qu'elle paraît avoir d'excessif, inspirée qu'elle est par un amour de Dieu sans bornes, demeure cependant, comme cet amour lui-même, baigné de la lumière de la foi et contrôlé, non certes par une prudence humaine vide d'amour, mais par cette prudence surnaturelle et infuse, doublée d'ailleurs du don de conseil, qui mesure le don de soi aux exigences de la vraie charité.

C'est précisément ce que nous nous proposons de démontrer ici en dégageant de la doctrine de .sainte Catherine les lignes maîtresses, en particulier ces rapports réciproques et harmonieux de la charité et de la foi, de la foi et de la raison, qui projettent sur la vie intérieure de Catherine et sur son apostolat de telles lumières qu'on ne risque plus, lorsqu'on les a bien saisies, de chercher ailleurs que dans sa charité le secret de son ascétisme, de sa vie mystique et de son extraordinaire apostolat.

« Notre âme, déclare sainte Catherine, ne peut vivre d'autre chose que d'amour, et d'amour divin. En effet, si cette âme ne possède pas l'amour divin, la charité parfaite, elle ne saurait produire des fruit? de vie, mais de mort. » (6)

Cette charité parfaite, qui est une grâce de Dieu, ne peut s'épanouir dans l'âme qu'à deux conditions : la connaissance de Dieu et la connaissance de soimême en Dieu.

La connaissance de nous-mêmes est d'abord le fruit d'une considération de notre esprit, « Ouvrez l'œil

yo LA MISSION DE SAINTE CATHERINE DE SIENNE

de votre intelligence » répète à satiété Catherine dans les exhortations que, dans ses lettres, elle adresse à ses correspoïidants. Les lumières naturelles de notre intelligence sont utiles, et même nécessaires d'une certaine manière; ce sont des dons de Dieu. « J'ai créé l'âme à mon image et ressemblance, lui enseigne I le Seigneur, par le fait que je lui ai donné la mé- I moire, l'intelligence, la volonté. L'intelligence est la | plus noble partie de l'âme (7). L'âme qui ne voit pas i avec l'œil de son intelligence l'objet de ma vérité ne I peut entendre ni connaître ma vérité; c'est pourquoi i je t'invite, pour la mieux connaître, à t'élever au- i dessus des impressions des sens... Tu sais, pour l'avoir appris de Moi, que, sans la lumière de la raison, nul ne peut trouver la voie de la vérité, et que cette lumière de la raison, vous la tenez de moi, la vraie Lumière. » (8)

Cette âme de feu aime donc aussi la lumière, quelles qu'en soient les sources. Elle exalte l'intelligence qui nous aide à nous connaître nous-mêmes, et aussi la science par quoi nous connaissons les choses. « La science en soi est bonne, lisons-nous dans le Dialogue; elle est parfaite, quand celui qui la possède y joint une vie honnête et sainte et une sincère humilité; mais, dans im orgueilleux, dépravé et libertin, la science est un poison. » (9) Sainte Catherine, | comme sainte Thérèse, si elle avait eu à choisir entre | deux directeurs dont l'un eût été un théologien judi- j cieux et expérimenté, sans être un saint, et un saint | dépourvu de ces qualités essentielles, n'aurait sans I doute pas hésité non plus à choisir le premier. Eu i tout cas, comme le remarque finement le Père Le- j monnyer, « ce n'est pas elle qui désignerait comme candidats privilégiés à la sainteté chrétienne les âmes où l'imagination et la sensibilité dominent » (10) . Cela ressort de tous ses écrits.

Néanmoins, quand il s'agit de connaître Dieu et de nous connaître nous-mêmes en Dieu, Catherine déclaré sans ambages que, si ces lumières naturelles de notre intelligence sont requises, elles ne suffisent pas. Dans ce style imagé qui lui est propre, elle insiste pour que nous ouvrions l'œil de notre intelligence, mais surnaturellement agrandi par la « pupille de la foi ». « La pupille de cet œil, c'est la très sainte foi, dont la lumière fait discerner, connaître et suivre la doctrine de ma Vérité, le Verbe incarné. Sans cette pupille de la foi, l'âme ne saurait voir. Elle ressemblerait à un homme qui aurait sans doute des yeux, mais dont la pupille, par laquelle l'œil voit, serait recouverte d'une taie; l'intelligence est l'œil de l'âme, et la pupille de cet œil, c'est la Foi. » (11)

Et ailleurs encore, dans une lettre à l'avocat florentin Ristoro Canigiani, elle-même écrit : « Nous avons en nous une lumière naturelle que le Créateur nous a donnée pour discerner le bien du mal, le parfait de l'imparfait, le pur de l'impur, la lumière des ténèbres, le fini de l'infini. C'est une connaissance dont Dieu a doté notre nature même... Il convient donc de nous servir de cette lumière naturelle... et avec elle de chercher le bien où il est. En le cherchant, nous le trouverons en Dieu... (12) Mais pour bien connaître Dieu et nous bien connaître nous-mêmes en Dieu — deux conditions indispensables de notre charité — il faut qu'à cette lumière naturelle imparfaite s'ajoute une lumière surnaturelle parfaite, infusée par la grâce dans notre âme (13), la foi proprement dite, îeçue au baptême (14). Alors nous verrons l'amour ineffable que Dieu nous a montré par l'intermédiaire de son Fils, et celui-ci par l'effusion de son sang sous le feu de l'amour. » (15)

Tel est le portique de lumière par où il faut passer, à la suite de sainte Catherine, pour pénétrer dans Iç temple de l'Amour. On ne peut aimer Dieu qu'à là condition de le connaître et de se connaître soi-même en Lui. Mais dès que l'intelligence, éclairée par la Foi,; le connaît tel qu'il s'est révélé à nous, notre volonté! est portée à l'aimer, à répondre à l'amour parj l'amour, c'est-à-dire, comme Dieu nous en fait à tous! l'obligation, à l'aimer pour lui-même et à aimer, dui même élan, le prochain comme nous-mêmes pour LuiJ

Peut-être dira-t-on qu'il n'y a là rien de bien nou-i veau; que c'est du pur Evangile ! Sans doute, mais il| ne manquerait plus que cela que Catherine, instruitei par Dieu directement, changeât quelque chose auxj enseignements de l'Evangile et à la doctrine de| l'Eglise !' Ce qu'il y a précisément d'étonnant ici et-; de nouveau, c'est qu'une humble fille qui n'a pas étudié dans les livres et n'a pas suivi de cours de théologie, nous transmette une doctrine théologique absolument orthodoxe et qui répond si bien aux exigences de la raison et de la foi qu'elle semble en outre comme un écho vivant de la doctrine de saint Thomas. Enfin ce qu'il y a d'absolument nouveau dans la doctrine de sainte Catherine — nous aurons l'occasion | d'insister sur ce point au chapitre suivant — c'est | qu'elle n'est pas le fruit de la spéculation, mais de la | contemplation ; , une doctrine de vie, toute gonflée | d'amour et d'expérience personnelle où, comme il est dit dans le Dialogue, « l'intelligence est mue par l'affection et l'affection nourrie par l'intelligence... » L'âme, déclare Dieu à sainte Catherine, ne peut vivre sans amour, il lui faut toujours quelque chose à aimer : car c'est d'amour qu'elle est faite et c'est par amour que je l'ai créée. C'est pourquoi je t'ai dit que la volonté donne le branle à l'intelligence : « Je veux aimer, semble-t-elle dire, parce que ma nourriture à

moi c'est l'amour ». Ainsi réveillée par la puissance affective, l'intelligence se met à l'œuvre : « Tu veux aimer, semWe-t-elle répondre, je vais te donner un bien que tu puisses aimer » (16).

Et, tout le long du Dialogue, Dieu en effet va révéler à Catherine l'existence, la nature et la grandeur de ce bien, en se faisant connaître à elle dans toutes les manifestations de son amour pour les hommes, et en la faisant se connaître elle-même en lui à la fois dans la dignité et l'indignité de son être. Cette doctrine que, dans le Dialogue, Dieu enseigne à Catherine, celle-ci se l'est si bien assimilée et l'a fait passer à ce point dans son langage et dans sa vie que, lorsqu'on lit ses Lettres, où elle s'adresse directement à ses correspondants, on a l'impression que c'est sa doctrine à elle qu'elle leur enseigne; qu'elle l'a tirée de son propre fonds. Toute sa correspondance en est pleine, et, dans chaque Lettre, quel que soit celui ou celle à qui elle écrit, on retrouve sa marque personnelle, non seulement son style, sa langue inimitable, éclatante de lumière et riche de couleur, mais cet accent d'autorité qui pourrait étonner de la part d'une fille aussi humble, aussi consciente de son néant, si l'on ne se souvenait pas qu'elle parle au nom de Dieu; ou mieux encore que ce n'est pas elle qui parle, mais Dieu lui-même qui parle par sa bouche, même lorsqu'elle dicte personnellement ses Lettres à ses disciples.

Essayons maintenant de dégager des écrits de Catherine cette admirable doctrine d'amour, révélée par Dieu et vécue par elle. Alors, mais alors seulement, nous pourrons nous expliquer sa vie. Car la vie de Catherine, c'est sa doctrine en action, puisée aux sources d'une contemplation pour ainsi dire continuelle, en présence de Dieu, où la foi et la charité, réagissant l'une sur l'autre, s'enrichissent au surplus,

de votre intelligence » répète à satiété Catherine dans les exhortations que, dans ses lettres, elle adresse à ses correspondants. Les lumières naturelles de notre intelligence sont utiles, et même nécessaires d'une certaine manière; ce sont des dons de Dieu. « J'ai créé l'âme à mon image et ressemblance, lui enseigne le Seigneur, par le fait que je lui ai donné la mémoire, l'intelligence, la volonté. L'intelligence est la plus noble partie de l'âme (7). L'âme qui ne voit pas avec l'œil de son intelligence l'objet de ma vérité ns peut entendre ni connaître ma vérité; c'est pourquoi je t'invite, pour la mieux connaître, à t'élever audessus des impressions des sens... Tu sais, pour l'avoir appris de Moi, que, sans la lumière de la raison, nul ne peut trouver la voie de la vérité, et que cette lumière de la raison, vous la tenez de moi, la vraie Lumière. » (8)

Cette âme de feu aime donc aussi la lumière, quelles qu'en soient les sources. Elle exalte l'intelligence qui nous aide à nous connaître nous-mêmes, et aussi la science par quoi nous connaissons les choses. « La science en soi est bonne, lisons-nous dans le Dialogue; elle est parfaite, quand celui qui la possède y joint une vie honnête et sainte et une sincère humilité; mais, dans un orgueilleux, dépravé et libertin, la science est un poison. » (9) Sainte Catherine, comme sainte Thérèse, si elle avait eu à choisir entre deux directeurs dont l'un eût été un théologien judicieux et expérimenté, sans être un saint, et un saint dépourvu de ces qualités essentielles, n'aurait sans doute pas hésité non plus à choisir le premier. En tout cas, comme le remarque finement le Père Lemonnyer, « ce n'est pas elle qui désignerait comme candidats privilégiés à la sainteté chrétienne les âmes oii l'imagination et la sensibilité dominent » (10). Cela ressort de tous ses écrits.

Néanmoins, quand il s'agit de connaître Dieu et de nous connaître nous-mêmes en Dieu, Catherine déclare sans ambages que, si ces lumières naturelles de notre intelligence sont requises, elles ne suffisent pas. Dans ce style imagé qui lui est propre, elle insiste pour que nous ouvrions l'œil de notre intelligence, mais surnaturellement agrandi par la « pupille de la foi ». « La pupille de cet œil, c'est la très sainte foi, dont la lumière fait discerner, connaître et suivre la doctrine de ma Vérité, le Verbe incarné. Sans cette pupille de la foi, l'âme ne saurait voir. Elle ressemblerait à un homme qui aurait sans doute des yeux, mais dont la pupille, par laquelle l'œil voit, serait recouverte d'une taie; l'intelligence est l'œil de l'âme, et la pupille de cet œil, c'est la Foi. » (11)

Et ailleurs encore, dans une lettre à l'avocat florentin Ristoro Canigiani, elle-inême écrit : « Nous avons en nous une lumière naturelle que le Créateur nous a donnée pour discerner le bien du mal, le parfait de l'imparfait, le pur de l'impur, la lumière des ténèbres, le fini de l'infini. C'est une connaissance dont Dieu a doté notre nature même... Il convient donc de nous servir de cette lumière naturelle... et avec elle de chercher le bien oii il est. En le cherchant, nous le trouverons en Dieu... (12) Mais pour bien connaître Dieu et nous bien connaître nous-mêmes en Dieu — deux conditions indispensables de notre charité — il faut qu'à cette lumière naturelle imparfaite s'ajoute une lumière surnaturelle parfaite, infusée par la grâce dans notre âme (13), la foi proprement dite, reçue au baptême (14). Alors nous verrons l'amour ineffable que Dieu nous a montré par l'intermédiaire de son Fils, et celui-ci par l'effusion de son sang sous le feu de l'amour. » (15)

Tel est le portique de lumière par où il faut passer, à la suite de sainte Catherine, pour pénétrer dans le temple de l'Amour. On ne peut aimer Dieu qu'à la condition de le connaître et de se connaître soi-même en Lui. Mais dès que l'intelligence, éclairée par la Foi, le connaît tel qu'il s'est révélé à nous, notre volonté est portée à l'aimer, à répondre à l'amour par l'amour, c'est-à-dire, comme Dieu nous en fait à tous l'obligation, à l'aimer pour lui-même et à aimer, du même élan, le prochain comme nous-mêmes pour Lui.

Peut-être dira-t-on qu'il n'y a là rien de bien nouveau; que c'est du pur Evangile ! Sans doute, mais il ne manquerait plus que cela que Catherine, instruite par Dieu directement, changeât quelque chose aux enseignements de l'Evangile et à la doctrine de l'Eglise ! Ce qu'il y a précisément d'étonnant ici et de nouveau, c'est qu'une humble fille qui n'a pas étudié dans les livres et n'a pas suivi de cours de théologie, nous transmette une doctrine théologique absolument orthodoxe et qui répond si bien aux exigences de la raison et de la foi qu'elle semble en outre comme un écho vivant de la doctrine de saint Thomas. Enfin ce qu'il y a d'absolument nouveau dans la doctrine de sainte Catherine — nous aurons l'occasion d'insister sur ce point au chapitre suivant — c'est qu'elle n'est pas le fruit de la spéculation, mais de la contemplation;, une doctrine de vie, toute gonflée d'amour et d'expérience personnelle où, comme il est dit dans le Dialogue, « l'intelligence est mue par l'affection et l'affection nourrie par l'intelligence... » L'âme, déclare Dieu à sainte Catherine, ne peut vivre sans amour, il lui faut toujours quelque chose à aimer : car c'est d'amour qu'elle est faite et c'est par amour que je l'ai créée. C'est pourquoi je t'ai dit que la volonté donne le branle à l'intelligence : « Je veux aimer, semble-t-elle dire, parce que ma nourriture à

moi c'est l'amour ». Ainsi réveillée par la puissance affective, l'intelligence se met à l'œuvre : « Tu veux aimer, semble-t-elle répondre, je vais te donner un bien que tu puisses aimer » (16).

Et, tout le long du Dialogue, Dieu en effet va révéler à Catherine l'existence, la nature et la grandeur de ce bien, en se faisant connaître à elle dans toutes les manifestations de son amour pour les hommes, et en la faisant se connaître elle-même en lui à la fois dans la dignité et l'indignité de son être. Cette doctrine que, dans le Dialogue, Dieu enseigne à Catherine, celle-ci se l'est si bien assimilée et Ta fait passer à ce point dans son langage et dans sa vie que, lorsqu'on lit ses Lettres, où elle s'adresse directement à ses correspondants, on a l'impression que c'est sa doctrine à elle qu'elle leur enseigne; qu'elle l'a tirée de son propre fonds. Toute sa correspondance en est pleine, et, dans chaque Lettre, quel que soit celui ou celle à qui elle écrit, on retrouve sa marque personnelle, non seulement son style, sa langue inimitable, éclatante de lumière et riche de couleur, mais cet accent d'autorité qui pourrait étonner de la part d'une fille aussi humble, aussi consciente de son néant, si l'on ne se souvenait pas qu'elle parle au nom de Dieu; ou mieux encore que ce n'est pas elle qui parle, mais Dieu lui-même qui parle par sa bouche, même lorsqu'elle dicte personnellement ses Lettres à ses disciples.

Essayons maintenant de dégager des écrits de Catherine cette admirable doctrine d'amour, révélée par Dieu et vécue par elle. Alors, mais alors seulement, nous pourrons nous expliquer sa vie. Car la vie de Catherine, c'est sa doctrine en action, puisée aux sources d'une contemplation pour ainsi dire continuelle, en présence de Dieu, où la foi et la charité, réagissant l'une sur l'autre, s'enrichissent au surplus,

SOUS l'inspiration de l'Esprit Saint, de ces intuitions surnaturelles qu'en langage théologique on appelle les actes des dons du Saint-Esprit qui, dans une âme sainte, sont comme les antennes permanentes de l'amour.

« Sache, ma fille, que nul ne peut s'échapper de mes mains : car je suis Celui qui suis et vous, vous n'êtes pas par vous-mêmes : vous n'êtes qu'autant que vous êtes faits par moi. Je suis le Créateur de toutes choses qui participent de l'être, mais non du péché, qui n'est pas, et, par conséquent, n'a pas été fait par moi... La créature ne m'offense que parce qu'elle aime ce qu'elle ne doit pas aimer, c'est-à-dire le péché, en me haïssant. Moi, qu'elle est obligée et tenue d'aimer, parce que je suis souverainement bon et que je lui ai donné l'être avec un si ardent amour ! » (17),

Dans ces quelques lignes du Dialogue, nous avons l'essentiel de l'enseignement divin sur l'amour créateur. Voici maintenant, dans une lettre de Catherine à Messire Bernabo Visconti, seigneur de Milan, sa façon personnelle de transposer en langage mystique une formule intellectuelle.

« Père très cher, écrit-elle, quel est le cœur assez endurci et obstiné pour ne pas se . fondre en voyant l'affection et l'amour que lui porte la divine Bonté ? Aimez, aimez. Songez qu'avant d'aimer vous avez été aimé, parce que Dieu, dans la contemplation de lui-même, s'est épris d'amour pour la beauté de sa créature. Mû par le feu de sa charité, il n'a pas eu d'autre but que de lui donner la vie éternelle et de la faire jouir du bien infini dont il jouit en lui-même. amour inestimable; que de preuves tu nous a données de cet amour ! » (18).

C'est proprement l'art de Catherine, et celui de

tous les grands contemplatifs, de traduire ainsi en langage d'amour et d'action des vérités spéculatives et, par une sorte d'intuition du cœur, d'aller droit à la réalité qu'elles expriment de façon abstraite, pour en vivre concrètement et en imprégner tous leurs actes. On dirait qu'au contact brûlant de leur charité, les formules intellectuelles, dont notre esprit a naturellement besoin pour exprimer les vérités les plus hautes, les plus chargées d'être, celles en particulier qui concernent la nature de Dieu et nos rapports de créatures avec Lui, se volatilisent en quelque sorte pour céder la place, sous l'inspiration du Saint-Esprit, à ces intuitions du cœur, à ces prises directes de la réalité divine elle-même par les dons d'intelligence, de science et de sagesse, qui permettent alors à ces grands amoureux de Dieu, à ces familiers de la contemplation, de traduire en langage concret, à l'aide de mots et d'images jaillissant de leur esprit en fusion — telles les étincelles d'un foyer — - tout ce qu'ils ont senti, expérimenté ou simplement deviné de divin.

En lisant les Lettres de sainte Catherine, on a vraiment cette impression que le Dieu dont elle parle avec tant de flamme et dans une langue si lumineuse, quasi transparente, elle ne l'a pas connu à travers les livres et les enseignements des hommes, mais à l'école de la réalité et de l'expérience, , dans un cœur à cœur brûlant et continuel avec Lui.

Cette impression s'accroît encore lorsqu'on passe de la lecture de ses Lettres au récit de sa vie.

Dans la Legenda, par exemple, Raymond de Capoue nous raconte qu'au temps où Notre-Seigneur commençait à se manifester à la sainte, il lui apparut un jour, pendant qu'elle priait, et lui dit : « Sais-tu,

ma fille, qui tu es et qui je suis ? Si tu as cette double connaissance, tu seras heureuse. Tu es celle qui n'est pas, je suis Celui qui suis. Si tu gardes en ton âme cette vérité, jamais l'ennemi ne pourra te tromper, tu échapperas à tous ses pièges; jamais tu ne consentiras à poser un acte qui soit contre mes commandements et tu acquerras sans difficulté toute grâce, toute vérité, toute clarté. » (19)

« Je suis Celui qui suis, tu es celle qui n'est pas. » Cette formule non plus n'est pas nouvelle. C'est celle dont Jahvé s'est servi dans l'ancien temps pour signaler sa présence à Moïse, du milieu du buisson ardent. Depuis lors, les plus grands théologiens l'ont commentée et mise en lumière lorsqu'ils ont affirmé et démontré qu'en Dieu il n'y a pas de différence entre son essence et son existence; que son essence, c'est d'exister; qu'il est par Lui-même, absolument et infiniment, alors que nous ne sommes que par Lui, et dépendants, dans tout ce que nous sommes ou faisons, uniquement de Lui.

On s'imagine aisément un métaphysicien jonglant avec cette antithèse de l'être et du non-être et tirant plus ou moins vanité des réflexions profondes qu'elle lui inspire, des riches dévelappements qu'elle lui suggère.

Tout autre est l'attitude de Catherine. Une fois reçue dans son esprit, cette formule : Je suis Celui gui suis, tu es celle qui n'est pas, traverse son cœur et passe dans sa vie. Ou plus exactement encore, par delà l'antithèse verbale et la vérité métaphysique qu'elle exprime, la charité de Catherine s'émeut. Elle a non seulement l'idée, mais le sentiment très vif que Dieu est tout et qu'elle n'est rien qu'en Dieu. On dirait que, dans la lumière de Dieu, de l'Etre suprême, infini, elle voit «son néant»; qu'elle sent sa totale dépendance à l'égard de Dieu, comme

quelqu'un qu'une main vigoureuse tiendrait suspendu au-dessus d'un abîme et qui aurait la sensation très nette d'être complètement à sa merci, rassuré seulement par la conviction que cette main est celle d'un ami.

L'humilité de Catherine, une humilité telle qu'elle commande toute sa vie, tous ses actes, et que sa charité elle-même s'y alimente, n'a pas d'autre source en elle que ce double sentiment de la grandeur infinie de Dieu, et de son propre néant. Dieu d'ailleurs s'est chargé de l'en informer : « Aucune vertu, ma fille, ne peut avoir la vie en soi sinon par la charité et par l'humilité qui est la mère nourricière de la charité. La connaissance de toi-même t'inspirera l'humilité en te découvrant que par toi-même tu n'es pas et que l'être tu le tiens de moi qui t'aimais, toi et les autres, avant que vous ne fussiez. » (20)

Du temple de l'amour où s'épanouit l'âme de Catherine, cette vérité est comme la clef de voûte à quoi s'appuie tout l'édifice.

Car, si l'humilité, provoquée dans son âme par l'idée et surtout par le sentiment de son néant en face de Dieu, excite et nourrit sa charité, elle y fait naître aussi l'horreur du péché.

Voir dans la lumière de Dieu qu'on n'est rien par soi, absolument rien, c'est en somme normal. Bien loin d'être tragique, ce sentiment de notre néant, s'il engendre l'humilité, se traduit en actions de grâces et en charité, dès qu'on s'aperçoit que l'amour de Dieu est au principe de tout. Le tragique ne commence qu'avec le péché, c'est-à-dire avec l'attitude voulue d'une créature qui sait que par elle-même elle n'est rien; qu'elle est en perpétuelle dépendance de Dieu; qu'elle doit tout ce qu'elle a et tout ce qu'elle est à son amour, et néanmoins

renverse les rôles; agit avec Lui comme s'il n'était rien, et qu'elle, au contraire, fût tout.

Voilà encore une de ces antithèses où, selon son degré de pénétration naturelle, un esprit peut jouer avec les mots ou avec les idées, sans que sa conscience et son cœur s'émeuvent, ni que cela change quoi que ce soit à son attitude spirituelle et à sa conduite. Mais une âme, à la fois intelligente et ardente, comme celle de Catherine, que déjà le sentiment de son propre néant rendait si humble en nourrissant sa charité, ne pouvait s'arrêter à l'idée de « péché » sans en être bouleversée jusqu'au plus intime de son être. Il n'y a pas dans tout le Dialogue, hormis celle die la charité, une doctrine sur quoi Dieu ait plus attiré l'attention de sa fille et remué son cœur, et il n'y en a pas non plus sur quoi elle revienne avec plus d'insistance dans ses lettres.

« Ma vérité, lui avait dit le Seigneur, est que j'ai créé l'homme à mon image et ressemblance pour qu'il possède la vie impérissable, pour qu'il partage avec moi et goûte la souveraine et éternelle douceur de ma bonté. Mais, après que le péché eut fermé le ciel et les portes de la Miséricorde, tout accès lui fut fermé de ce côté. La faute produisit les épines et les tribulations de contrariétés multiples. La créature trouva en elle-même la rébellion; car aussitôt qu'elle se fut révoltée contre Moi, elle se rebella contre elle-même. Sans plus parler, la chair se mit en guerre contre l'esprit, et en perdant l'état d'innocence, l'homme devint un animal immonde; il eut à lutter contre toutes les choses créées qui lui auraient été soumises, s'il fût demeuré dans l'état où je l'avais placé. En l'abandonnant, il a transgressé mon commandement et mérité la mort éternelle, pour l'âme et pour le corps. Dès qu'il eut péché, il fut assailli par un torrent impétueux qui toujours vient le

battre de ses eaux... Tous se noyaient dans ce torrent et aucun, avec toutes ses justices personnelles, ne pouvait arriver à la vie éternelle. C'est pourquoi, voulant porter remède à de si grands maux qui étaient vôtres, je vous ai donné mon Fils comme un pont sur lequel vous puissiez passer le fleuve sans vous noyer. Ce fleuve, c'est ia mer pleine de tempêtes de cette vie ténébreuse. » (21)

Nous sommes ici au centre de la doctrine de Catherine, d'où rayonne une lumière qui éclaire jusqu'aux recoins les plus obscurs de sa vie. Il importe donc souverainement de s'y arrêter un instant, ne Mt-ce que pour découvrir le secret de ses relations intimes avec Dieu dans la contemplation, et de son apostolat futur auprès des âmes.

La haine du péché et l'amour des pécheurs, tels sont les deux sentiments que Dieu a provoqués dans son âme en lui révélant son attitude amoureuse à l'égard des hommes. Aussi profondément pénétrée de son propre néant que de l'amour de Dieu qui l'a créée à son iinage et ressemblance, Catherine ne peut supporter l'idée que le néant veuille s'égaler à l'être et répondre par la haine à l'amour. Cela l'indigne et la révolte. Nous en avons une admirable preuve dans le fait que nous avons raconté, au premier chapitre de cet ouvrage, lorsque Catherixre, après la mort de sa sœur aînée, Bonaventura, s'aperçut soudain que, pour lui plaire, elle avait cédé à ses conseils et s'était occupée plus que de raison de sa toilette, sacrifiant comme elle à la coquetterie et à la mode. Là où il n'y avait apparemment que l'excès d'une affection fraternelle mal comprise, elle a vu une faute; elle s'est reprochée d'avoir préféré l'alfec-

tion de sa sœur à l'amour de Dieu, en faisant pour lui plaire ce que, pour plaire à Dieu, elle n'aurait pas dû faire. Son confesseur, Raymoiid de Capoue, à qui elle s'est ouverte plus tard de ces « péchés de jeunesse », et qui pourtant avait l'étoffe d'un saint, a cru devoir nous avertir que, selon lui, il n'y avait même pas là de faute vénielle. Mais Catherine, .qui examinait sa conscience au miroir de l'amour divin, n'était pas de cet avis. Convaincue que par ellemême elle n'était rien et que Dieu, qui est tout, ne l'avait tirée du néant que par bonté, elle en arrivait à se reprocher comme une faute de ne pas tout lui sacrifier d'elle-même, et, jusque dans les plus petites choses, de ne pas lui rendre amour pour amour. Pendant des années, elle a essayé de laver dans les larmes et la pénitence volontaire ce qu'elle appelait ses fautes de jeunesse, lesquelles somme toute se ramenaient à un manque de générosité à l'égard de Dieu, sur un point oti l'affection fraternelle, plus encore que la vanité, l'avait entraînée. Catherine n'était pas le moins du monde scrupuleuse; mais elle avait à un degré inouï le sentiment des droits de Dieu sur sa créature, du fait que celle-ci n'était rien par elle-même et lui devait tout. Toute sa vie elle aura l'horreur du péché, surtout du péché qui, sous l'inspiration de l'amour-propre et de l'orgueil, pousse les créatures à préférer les biens de ce monde au Souverain Bien. Qu'on relise sa correspondance, et l'on verra à quel point, même envisagée sous ce jour, l'horreur du péché va chez elle jusqu'à l'obsession !

Ce fut encore bien autre chose, lorsqu'elle se rendit compte du prix que Dieu lui-même, en la personne du Verbe, son Fils unique, avait payé nos fautes en

n'écoutant que son amour des pécheurs. Lorsqu'elle comprit que, malgré sa haine du péché, le Fils de Dieu s'était incarné et avait résolu, pour sauver les pécheurs — à la condition bien entendu qu'ils y consentissent — de verser jusqu'à la dernière goutte de SOU- sang, elle aussi se mit à les aimer d'un amour proportionné à la haine que lui inspirait le péché.

Deux passages du Dialogue, deux enseignements divins, nous permettent de comprendre de quelle doctrine s'inspira Catherine lorsqu'elle résolut, en digne fille de saint Dominique, de se consacrer, en union intime avec Jésus-Christ, au salut des âmes, et de verser elle aussi son sang jusqu'à la dernière goutte, si Dieu le lui demandait, pour expier les péchés des hommes.

« Regarde Jésus sur le bois de la croix, lui dit le Seigneur, son corps est tout percé; de chacun de ses membres le sang coule à flots. La rédemption, ce n'est pas à prix d'or ou d'argent qu'il l'opère, c'est avec son sang et par largesse d'amour... Ce sang ne vous a pas été donné, sans qu'en même temps vous fût distribué le feu; car c'est par le feu de l'amour, que le sang a été versé pour vous, » (22)

Une autre fois que Catherine, «'adressant directement à Jésus, lui disait : « Doux agneau sans tache, vous étiez mort quand votre côté fut ouvert, pourquoi donc avez-vous voulu que votre coeur fût aussi blessé et entr'ouvert ? » A quoi Jésus répondit : « Pour plusieurs raisons dont je te dirai la principale. Mon désir concernant la race humaine était infini et l'acte présent de la souffrance et des tourments était infini. Par cette souffrance, je ne pouvais donc vous manifester combien je vous aimais, puisque mon amour était infini. Voilà pourquoi j'ai voulu vous révéler le secret de mon cœur, en vous le faisant

voir ouvert, pour que vous compreniez qu'il vous aimait bien plus que je n'avais pu vous le prouver par une douleur finie. » (23)

On devine ce qu'une pareille doctrine d'amour devait avoir de résonance dans l'âme ardente de Catherine qui, à l'âge de sept ans, un an seulement après la première vision sur l'église de Saint-Dominique, avait déjà fait le vœu de n'avoir jamais d'autre époux que Jésus-Christ, A cet âge-là, bien que son esprit fût précoce, elle ne pouvait cependant tout deviner de ce à quoi elle s'engageait en faisant ce vœu. Quelques années plus tard, lorsqu'elle comprit qu'en définitive la seule manière de prouver à Jésus-Christ son amour, c'était de collaborer avec lui au salut des âmes, elle se décida, pour rendre cette collaboration effective et féconde, à entrer dans l'Ordre de saint Dominique, et à consacrer toute sa vie à l'apostolat. Mais ce n'est vraiment que lorsque Jésus-Christ la choisit à son tour pour épouse, que sa vocation apostolique acquit toute sa signification et prit une ampleur exceptionnelle.

A partir de ce moment-là, tout ensemble intime et solennel, Jésus et Catherine ne firent plus qu'un cœur et qu'une âme. Il y eut précisément entre eux, nous disent ses biographes, « un échange de cœurs », ce qui signifie tout au moins qu'en épousant Jésus, Catherine épousa ses motifs et jusqu'à sa manière de vivre. Comme pour lui, son amour de Dieu se traduisit par un immense amour du prochain, et le chemin qu'elle prit, pour collaborer avec lui au salut des âmes, fut celui qu'il avait tracé, sous la seule inspiration de l'amour, le chemin de la croix. Toutes ses Lettres témoignent de cette union intime, amoureuse, avec le « Crucifié », et la doctrine qui s'en dégage est vraiment le message qu'elle adressa alors

à l'humanité. Conlentoiis-nous de quelques extraits pris parmi les plus significatifs.

« Le serviteur ne doit pas marcher dans une autre voie que le maître et la voie du plaisir n'est pas celle du crucifié. — Rien ne doit nous réjouir autant que de partager les humiliations et, les souffrances de Jésus. — Sois crucifiée avec le Christ crucifié; suis-le sur le chemin du Calvaire; deviens semblable à Lui, réjouis-toi des opprobres, des souffrances, des mépris, des railleries et des injures. Persévère jusqu'à la fin, en ne recherchant de réconfort que dans le sang qui ruisselle de la croix. — Ne recule pas quand viendront les épreuves, mais va au-devant d'elles avec un visage joyeux, accueilleles avec bonheur en disant : « Soyez les bienvenues !... » — Alors l'amertume se changera en douceur et tu finiras tes jours en te reposant doucement sur la croix avec le Christ crucifié. — De même que l'enfant se nourrit du lait maternel, de même l'âme qui aime Dieu vit du Christ crucifié et marche sans cesse sur ses traces, le suivant dans la voie ignominieuse, sans vouloir se réjouir de rien d'autre que des souffrances et des injures... L'âme s'attache fortement à l'arbre de la croix et la contemple avec un saint désir, en voyant l'Amour brûlant et consumant qui répand son sang de toutes parts. Une telle âme supporte patiemment les épreuves et renonce librement et par amour à toutes les consolations du monde; les persécutions, les tourments et les peines deviennent ses meilleurs amis, car elle a vu ainsi vêtu le Fils de Dieu qui sans aucun doute a choisi le plus beau vêtement qu'il pût trouver. — Revétez-vous, revêtez-vous du Christ le doux Jésus. Il est une armure si puissante que ni les démons, ni les hommes ne pourront vous en dépouiller si vous n'y consentez vous-même. Il est

la suprême et éternelle Suavité qui dissipe toute amertume. L'âme se fortifie et se rassasie en lui de telle sorte qu'elle en arrive à considérer comme de la boue tout ce qui ne vient pas du Christ et, ne souhaitant plus que de ressembler à ce Christ crucifié, elle se réjouit des opprobres et des calomnies. » (24.)

Cependant prenons bien garde, si nous voulons donner tout son sens à cette doctrine de l'imitation de Jésus crucifié, que, comme il est dit dans le Dialogue (25), la souffrance n'est pas une fin en soi, mais un moyen. C'est le moyen, choisi par Dieu lui-même, et inspiré, comme la création, par sa Bonté suprême, de racheter nos propres fautes et celles du prochain. Devant l'obstacle humainement invincible du péché, l'amour créateur de Dieu, loin de se repentir, a en quelque sorte rebondi avec plus de violence et de générosité. Il a inventé l'Incarnation et la Rédemption. C'est donc par amour des pécheurs que le Fils de Dieu s'est fait homme, a souffert et est moi-t sur la croix. En' sorte que toutes les pénitences que pratique Catherine et qu'elle recommande aux autres de pratiquer, pour ajouter ce qui manque à la passion du Christ, c'està-dire notre collaboration personnelle, s'inspirent du même amour de Dieu et des âmes. C'est de là qu'elles tirent, comme celles de Jésus, toute leur valeur morale et leurs mérites. Otez cet amour, et la souffrance n'est plus justifiée. Elle n'est plus ni une fin, ni même un moyen.

Il n'y a donc rien de plus évangélique que cette doctrine cathérinienne de la souffrance au service de l'amour, et rien non plus d'aussi orthodoxe que son enseignement relatif à l'amour du prochain consi-

déré comme corollaire de l'amour que nous devons à Dieu. Aimer Dieu, c'est s'engager du même coup à aimer soi-même le prochain que Dieu a aimé; et aimer le prochain comme soi-même, en souffrant pour lui comme Dieu nous en a donné l'exemple en la personne de Jésus, c'est une des façons les plus authentiques de prouver à Dieu notre amour. (( Là charité que l'on a pour le prochain, déclare le Seigneur à Catherine, dérive nécessairement de l'amour qu'on a pour Moi, c'est-à-dire de cette connaissance par laquelle l'âme se connaît et ma bonté en elle. Elle voit alors que je l'aime inefîablement, et de ce même amour dont elle se voit aimée, elle aime toute créature raisonnable. Voilà la raison pour laquelle l'âme, dès qu'elle me connaît, dilate son amour pour y envelopper le prochain. Dès qu'elle ie voit, elle l'aime ineffabiement, afin d'aimer ce qu'elle voit que j'aime davantage. » (26)

Mais comment prouver à Dieu que nous l'aimons et que nous aimons le prochain ? La réponse de Dieu à Catherine est on ne peut plus claire : « L'âme qui veut m'aimer doit vouloir du même coup endurer pour moi toutes les peines qu'il me plaira de lui envoyer, quelle qu'en soit la nature et la gravité. La patience, qui est inséparable de la charité — elle en est comme la moelle — ne se prouve que dans les peines. Comportez-vous donc virilement. Il n'est point d'autre moyen pour vous d'être et de prouver que vous êtes les époux de ma Vérité et mes enfants fidèles, comme aussi que vous avez le goût de ma gloire et du salut des âmes. » (27)

Faut-il ajouter que cette doctrine, si divine dans ses sources, si évangélique dans son expression, est

aussi, dans son fond et malgré certaines apparences, une doctrine fort raisonnable ? On le peut, mais à la condition de se souvenir, avec saint Paul, que « ce qui est sagesse aux yeux des hommes est folie pour Dieu, tandis que ce qui paraît fou aux yeux des hommes est sagesse pour Dieu » (28).

Nous avons vu que certains historiens et critiques distingués ont quelquefois reproché à Catherine « ses pénitences excessives », et, pour les expliquer, sinon pour les justifier, n'ont pas craint de recourir à l'hystérie. C'est proprement de la démence. Toute proportion gardée, autant reprocher à Jésus-Christ d'avoir choisi le Calvaire pour expier nos péchés et nous rétablir en grâce avec Dieu ! Cependant les mêmes hommes qui reprochent à Catherine, voire même à Jésus, d'avoir recherché volontairement la souffrance, reconnaissent que, même humainement parlant, l'amour maternel, par exemple, ou l'amour de la' patrie, ont des exigences analogues à celles de l'amour de Dieu; qu'une mère, pour sauver son fils, ou un patriote, pour défendre son pays, doivent s'imposer de lourds sacrifices, et au besoin offrir leur vie. Pourquoi ce qui est raisonnable dans le domaine de l'amour humain, cesserait-il de l'être, lorsqu'il s'agit de l'amour divin ? En quoi est-il moins sage de sacrifier son corps au salut de son ânie ou de l'âme du prochain que de se faire amputer d'un membre pour sauver tout le corps, ou de donner sa vie pour sauver son pays ? A cela on ne peut répondre qu'en niant Dieu ou l'obligation de l'aimer. Mais si l'on se place au point de vue de ceux qui croient en Dieu et qui l'aiment, on doit au moins reconnaître que, de leur point de vue, leur amour de la souffrance n'est qu'une manifestation raisonnable de leur amour de Dieu et du prochain. Il n'y a pas de véritable amour sans un don de soi.

et on ne se donne pas sans souffi'ir. C'est sur le degré de l'amour et sur son désintéressement que se règlent la qualité et la gravité de la souffrance voîontaire. Celle-ci au fond est comme le thermomètre de l'amour. On peut juger de Famour infini du Christ pour les pécheurs à l'énormité de ses souffrances volontaires. Pareillement lorsqu'il s'agit d'apprécier les souffrances de Catherine, on ne le peut qu'en fonction de l'amour de Dieu et du prochain qui les a inspirées. Si la qualité d'un pareil amour vous échappe, dites-le; mais, en ne vous en tenant qu'aux faits, reconnaissez du moins qu'entre les souffrances volontaires de Catherine et sa charité chrétienne il y a un lien absolu; sa vie et sa doctrine en sont un témoignage irrécusable. L'hystérie à laquelle vous avez recours pour expliquer l'inexplicable, est le .dernier des motifs à invoquer, même humainement, lorsqu'il o'agit d'une femme aussi raisonnable et équilibrée que Catherine qui, sur le chapitre même de la pénitence, a écrit des pages lumineuses qui dénotent de sa part un bon sens et une finesse de psychologie qu'en toute charité on voudrait voir partager, au même degré, par ses détracteurs conscients ou inconscients. Nous ne citerons, à l'appui doucette affirmation, qu'un passage du Dialogue, choisi entre beaucoup d'autres, mais qui est significatif : « Les saintes et douces œuvres que je demande à mes serviteurs sont les vertus intérieures et éprouvées de l'âme.,, et non pas seulement celles qui ont' pour instrument le corps çt pour, effet des actes extérieurs, des pénitences de différentes sortes. Ce sont là les instruments de la vertu, mais non la vertu... Quelquefois même, si l'âme ne fait discrètement pénitence; c'est-à-dire si elle met surtout son affection dans la pénitence qu'elle entreprend, elle met un obstacle à sa perfection;... c'est avec dis-

crétion que l'âme doit faire pénitence, en aimant plus la vertu que la pénitence et en se servant de celle-ci comme d'un instrument pour régler la vertu, selon qu'il en est besoin et qu'elle croit pouvoir le faire dans la mesure de ses forces. Personne donc ne doit se laisser aller à juger que celui qui s'applique avec ardeur à mortifier son corps par de grandes pénitences, est plus parfait que celui qui en fait moins; car... ce n'est pas en cela que consiste la vertu, ni le mérite. » (29)

C'est sur l'amour — ■ amour de Dieu et du prochain — que se règlent la vertu et le mérite des saints, non sur leurs pénitences extérieures. Catherine instruite directement par Dieu, le dit et le répète sans cesse dans ses Lettres et les conseils qu'elle donne à ses correspondants. C'est donc d'après sa doctrine, et non d'après nos préjugés, que nous devons juger sa vie. Il est vrai que sa vie est pleine de pénitences extérieures qui dépassent, en nombre et en importance, la mesure habituelle. Mais on joeut en dire autant de ses vertus, dont i'héroïcité a été proclamée par l'Eglise lorsqu'elle fut mise sur les autels. S'il y a un lien étroit entre ses pénitences et ses vertus, allons-nous lui reprocher aussi l'héroïsme de ses vertus ? En un mot^ allons-nous lui reprocher d'avoir été une sainte, et, à ce titre, la figure la plus rayonnante de son siècle ?

La doctrine de Catherine de Sienne est le meilleur projecteur dont nous disposions pour éclairer toutes les manifestations de sa vie morale personnelle comme de sa vie apostolique, surtout celles qui au premier abord heurtent de front nos préjugés ou nos égoïsmes. En dernière analyse, ainsi que nous venons de le voir, son amour explique tout. Mais son amour

lui-même — qu'il s'agisse d'aimer Dieu, soi-même ou le prochain — demande à être bien compris, tel que, dans le Dialogue et dans ses Lettres, elle l'explique elle-même, et non selon les amoindrissements ou les déformations que notre ignorance ou nos incompréhensions lui font subir.

Et d'abord une charité vraie, pure de tout alliage, avons-nous vu, suppose une parfaite connaissance de Dieu et de soi-même en Dieu.

Or, il en va de même de la pratique de la charité. Elle ne peut se faire que dans la lumière, une lumière spéciale à laquelle Catherine donne le joli nom de discrétion, ou de discernement, et qui en définitive n'est autre que la vertu surnaturelle de prudence, dont elle a en effet tous les attributs. Dans le Dialogue, Dieu apprend à sa fille que « la vraie charité porte en elle-miêm-e la lumière de la sainte discrétion. Celle-ci est une lumière qui dissipe toutes les ténèbres, détruit l'ignorance, et pénètre toute vertu, tout instrument et tout acte de. vertu; elle est une prudence qui ne peut être mise en défaut... elle va de la connaissance que l'âme a de moi à la connaissance de soi-même, de l'amour qu'elle a pour moi à l'amour du prochain. » (30)

Autant dire que, sous la pression de la vraie charité, la discrétion règle les actes de toutes les vertus. C'est aussi la doctrine de saint Thomas.

Nous avons déjà noté comment, d'après la doctrine de Catherine, la charité, sans être elle-même une lumière, peut devenir une source de lumière. Par l'influence qu'elle exerce sur l'intelligence éclairée par la foi, la charité non seulement nous met en état de mieux nous connaître en lui, mais encore de mieux régler, du point de vue même de l'amour que nous devons à Dieu, à nous-mêmes, et au prochain, l'exercice de la charité à travers les actes

de toutes les vertus. C'est là proprement le rôle de la discrétion, et ce qui la distingue de toutes les autres vertus.

La discrétion est en somme l'art avec lequel une âme, toute vibrante de charité, se rend compte de tout ce qu'elle doit à Dieu, à soi-même et au prochain, et, dans sa conduite de chaque jour, à travers le réseau infini et compliqué de ses actes, agit en conséquence, non d'une façon inconsidérée et impulsive, mais avec clarté et mesure, en pleine maîtrise de soi.

Si, étymologiquement, et dans le sens le plus large du mot, devoir signifie « ce que l'on doit, ce qui est dû », on peut dire que l'un des premiers effets de la discrétion est de donner à l'âme le sens du devoir, de ce qu'elle doit à Dieu, à soi-même et au prochain, et de la façon dont, pratiquement, dans sa conduite quotidienne, elle doit s'acquitter de tous ses devoirs, de toutes ses a dettes ». Dans le Dialogue, Dieu explique clairement cette doctrine à Catherine : « La racine de la discrétion, lui dit-il, est pour l'âme une connaissance de soi et de ma bonté qui la porte naturellement à accorder à chacun — et sans retard — ce qui lui est dû...

« Et premièrement elle m'attribue à moi ce qui m'est dû, en rendant honneur et gloire à mon nom, en rapportant à moi toutes les grâces et les dons qu'elle a reçus... Pour ce qui est d'elle, elle confesse s'être montrée ingrate pour tant de bienfaits et n'avoir pas profité du temps et des grâces reçues : aussi s'estime-t-elle digne des châtiments et est-elle pour elle-même, à cause de ses . fautes, un objet de haine et de dégoût... Après s'être acquittés de leur dette envers moi et envers eux-mêmes, ceux qui ont la vertu de discrétion rendent au prochain ce qu'ils lui doivent, c'est-à-dire principalement l'affection de

charité et cette humble et continuelie prière que l'on se doit les uns aux autres. Ils lui payent leur dette de doctrine et lui donnent l'exemple, auquel il a droit, d'une vie sainte et honnête. Ils lui donnent conseil et secours selon qu'il en est besoin pour son salut. » (31)

Comme il est facile de s'en rendre compte, il ne s'agit pas, en tout ceci, de dettes de justice proprement dites, mais de dettes d'amour, qui ne dispensent pas de celles-là bien entendu, mais les dépassent de beaucoup et sont d'un autre ordre. Ce qui est ici en question, ce ne sont pas les droits de l'homme, mais le droit de Dieu à être aimé pour lui-même, en nous et dans le prochain. Car nous sommes dans îe domaine surnaturel de la grâce où, de la part de Dieu, tout est gratuit. Il ne s'agit donc pas seulement de servir Dieu — ce à quoi pourvoit naturellement la vertu de religion — mais de l'aimer, de lui rendre amour pour amour. Pareillement à l'égard du prochain. Il ne s'agit pas seulement d'être juste envers lui, en respectant ses droits naturels ou acquis; mais, par amour de Dieu, de lui donner au delà de ce qui, en justice, lui est dû; de l'aimer comme nous-même en l'aidant à connaître et à aimer Dieu par tous les moyens à notre disposition : la prière, la doctrine, les conseils, l'aumône, les sacrifices, et par-dessus tout le bon exemple. C'est la discrétion qui doit nous éclairer sur tous ces points et nous indiquer ce que nous devons faire ou ne pas faire à l'égard du prochain. C'est elle par exemple, ainsi que Dieu le fait observer à Catherine dans le Dialogue, qui nous interdit de pécher pour aider une âme à se sauver. Le remède ici serait pire que le mal. Car nous ne pouvons nous flatter d'aimer Dieu à la fois et de le haïr : de le haïr en péchant, et de l'aimer en substituant, pour sauver une âme, la

haine à l'amour, « Tu vois, ma fille, quelle règle la discrétion trace et quel devoir elle impose, vis-à-vis de chacun, à l'âme qui veut posséder la grâce. Il faut qu'elle m'aime, Moi, d'un amour infini et elle doit aimer le prochain avec mesure, avec une charité ordonnée; ne pas se faire mal à elle-même, en péchant, pour rendre service à autrui. C'est ce dont nous avertit saint Paul quand il dit que la charité doit se porter tout d'abord sur soi-même et commencer par soi. » (32)

Dans une lettre magnifique à Sœur Danielle d'Orvieto, sainte Catherine revient sur cette doctrine de la discrétion avec complaisance; elle répète ce que nous venons de dire concernant nos dettes d'amour à l'égard de Dieu et du prochain, mais le dit d'une manière qui lui est propre, avec son accent personnel, et un sens de la mesure qui dénote de sa part une finesse de psychologie peu ordinaire. « La première règle que la discrétion fournit à l'âme, écrit-elle, consiste à rendre à Dieu l'honneur, au prochain la bienveillance, à soi la haine du vice et de la sensualité propre. Mais, comme l'âme habite dans le corps, il convient que cette lumière de la discrétion lui fixe, à lui aussi, une règle, attendu qu'il est un instrument dont l'âme doit se servir poiir accroître la vertu... Elle règle tous les membres du corps de sorte qu'ils soient modestes et tempérants. L'œil ne regarde pas ce qu'il ne doit pas regarder... la langue fuit les paroles inutiles... l'oreille évite les discours frivoles... A tous elle fournit une règle. Et pour que la loi perverse des assauts que la chair livre à l'esprit n'aille pas jusqu'à mettre le désordre parmi ses organes, elle impose une règle au corps. Elle le macère de veilles, de jeûnes et d'autres pratiques qui sont de nature à le réfréner. Mais prends bien garde, dit-elle à Sœur Danielle, qu'en tout ceci la

discrétion ne voit qu'un moyen d'accroître la vertu, en temps et en lieu voulu, selon qu'il en est besoin, et non une fin qui pousserait l'âme à rechercher pour elle-même telle ou telle pénitence... Si le corps, trop vigoureux, se montre récalcitrant à l'égard de l'esprit, elle' saisit les verges de la discipline, le jeûne, le ciliée aux nombreuses gemmes, les longues veilles, et lui impose des fardeaux tels qu'il se inontre plus souple. Mais si le corps est débile et malade, la règle de la discrétion s'oppose à ce qu'on le traite de cette façon. Il faut non seulement abandonner le jeûne, mais manger de la viande, et si ce n'est pas assez d'une fois par jour, qu'on en mange quatre fois. Si l'on ne peut se tenir debout, il faut se coucher; s'il est impossible de s'agenouiller., que l'on s'assoie, ou que l'on se couche si besoin est. Voilà ce que veut la discrétion. » (33)

On le voit, les enseignements de Catherine, dans ses Lettres, et ceux du Dialogue, se rejoignent. Mais on sent dans ses Lettres qu'elle a profité personnellement des divines leçons du Dialogue et qu'à l^utorité de Dieu s'ajoute, lorsqu'elle écrit et enseigne à son tour, l'autorité de l'expérience.

La vertu de discrétion, considérée comme un rejeton de l'arbre de la charité, dont elle parfume tous les fruits, est peut-être, a-t-on dit, le trait distinctif de la physionomie spirituelle de sainte Catherine. Nous le croyons aussi, pourvu qu'on l'entende d'une « discrétion » ou prudence infuse, généralement éclairée par les inspirations du don de conseil qui écartent toute incertitude et hésitation.

« Sa vie extérieure, observe le Père Lemonyer, en porte l'empreinte profonde et très nette. Je pense surtout à ce rare mélange de hardiesse dans les desseins et d'imperturbable assurance dans l'exécution, par où se révèle une âme sachant ce qu'elle

fait et pourquoi. Pas trace d'incertitude relativement au but, ni hésitation sur la valeur des moyens choisis. Elle donne l'impression d'une conscience sûre d'elle-même, d'une prudence qui tient en mains tous les fils de ses actions. Sans doute une lumière spéciale d'origine divine l'éclairé; mais cette lumière, il est manifeste qu'elle se l'approprie, qu'elle se l'incorpore, qu'elle la fixe en vertus intérieures, stables, vitales et que, sous des clartés miraculeuses, c'est elle vraiment qui prend la conduite de sa vie. » (34)

Dans la préface de sa Sainte Catherine de Sienne, Joergensen nous fait à ce sujet un candide aveu: « Pour être sincère, écrit-il, je dois avouer qu'au début j'éprouvais moins de sympathie pour Catherine de Sienne que pour François d'Assise. Il y a dans la nature énergique de la Siennoise un je ne sais quoi d'esprit de domination, un élément de tyrannie qui me déplaisait. Avec son perpétuel et très féminin lo voglio « Je veux », elle est le contraste absolu du doux Ombrien qui préférait voir s'eiïondrer l'œuvre de sa vie que d'user de pouvoir et d'autorité comme les Podesta de ce monde... Mais à mesure que j'appris à la connaître plus intimement, il m'advint ce qui était advenu à tant d'autres pendant sa vie terrestre — 'je fus subjugué par elle, et il me fallut me rendre. » (35)

Joergensen se trompe lorsqu'il attribue à Catherine un esprit de domination. Il a pris pour esprit de domination son esprit de décision. Elle était vraiment trop humble et trop charitable pour s'imposer elle-même à qui que ce fût. Mais elle avait une claire vue des fins surnaturelles qu'elle poursuivait, et un jugement très sûr concernant les meilleurs moyens de réaliser ces fins. Alors, sous le poids de sa charité, dans un accord parfait de sa

volonté avec celle de Dieu, elle passait à l'action. ]e veux, disait-elle, parce que telle est la volonté de Dieu. Je veux faire ceci, ou je veux que vous fassiez cela. A ses yeux, cela voulait dire : Dieu le veut. Elle ne s'imposait pas le moins du monde; elle ne prétendait pas dominer. Mais elle savait prendre ses responsabilités et se décider à agir quand il le fallait et de la façon qu'il lui paraissait s'imposer. D'où ce lo voglio, ce « Je veux », qui n'avait rien de dominateur ou de tyrannique, mais qui tranchait évidemment sur la pusillanimité habituelle des gens, même de ceux qui voient bien ce qu'il faudrait faire, mais qui, faute de volonté, ne le font pas.

Cette humble fille était axxssi la patience même, une patience due à sa charité, et qui n'avait absolument rien à voir non plus avec l'esprit de domination. Le Seigneur lui avait dit, en parlant de ses vrais serviteurs ; « Comme ils m'aiment pour moimême, parce que je suis la suprême Bonté et digne d'être aimé; comme ils s'aiment eux-mêmes et le prochain pour moi, c'est-à-dire afin de rendre louange et gloire à mon nom; à cause de cela ils sont patients et supportent tout avec courage et persévérance. (36) L'âme qui veut m' aimer, doit se résoudre à endurer pour moi toutes les peines qu'il me plaira de lui envoyer, quelle qu'en soit la nature ou la gravité. La patience ne se prouve que dans les peines et la patience, comme il a été dit, est inséparable de la charité. » (37) Elle en est la moelle, ou encore l'humble et doux visage.

Personne, plus que Catherine, n'est convaincu de la vérité de cette doctrine, et personne n'a fait preuve de plus de patience qu'elle dans les peines de

toutes sortes qui l'ont assaillie, et à certaines heures comme submergée. On ne comprendrait pas d'ailleurs qu'il en eût été autrement de la part d'une âme généreuse qui n'était préoccupée que d'accorder sa volonté en toutes choses à celle de Dieu, et aux yeux de qui la patience traduisait cet accord permanent. « Oh vraie et douce patience, écrivait-elle à Monna Nella, tu es cette vertu qui. jamais n'est vaincue, mais qui triomphe toujours... Tu dissous la haine du cœur et sa rancune. Tu dissipes l'amertume contre le prochain. Tu soulages l'âme de toutes ses peines. Par toi les fardeaux si lourds des tribulations sans nombre deviennent légers. Par toi le déplaisir se change en douceur... (38) Devenue patiente, l'âme ne se scandalise ni ne se trouble de rien. (39) Elle se possède vraiment dans la patience. Elle est une reine qui domine l'impatience et ne se laisse pas vaincre par la colère. » (40)

Voilà le seul esprit de domination que Catherine ait connu et pratiqué et qui fait grand honneur à sa charité. Elle s'est dominée elle-même, au milieu de toutes ses fatigues et tribulations. En fait, sa sainteté n'a été qu'une longue patience.

C'est d'ailleurs dans le même sens élevé qu'elle à exalté la vertu surnaturelle de force, dont la patience est une vertu annexe. Ici encore se révèle, dans la doctrine de Catherine, l'esprit profondément humain de son enseignement divin.

« Dieu, écrit-elle à Pietro Marchese del Monte, a pourvu l'homme d'une armure si puissante que ni démon ni créature ne lui peuvent nuire, sa libre volonté... Et il entend que nous fassions usage de cette arme qu'il nous a donnée; qu'avec elle nous

résistions aux coups que nous recevons de nos ennemis... Si l'homme ne se dépouille de cette arme et s'il ne la met lui-même dans les mains du démon en donnant son consentement, jamais il n'est vaincu. »

Sans doute, l'usage de notre liberté, lorsqu'il s'agit de manier la vertu surnaturelle de force, réclame aussi la grâce de Dieu, sans laquelle nous ne pouvons rien faire; mais la grâce ne nous dispense pas de l'effort personnel de collaboration à l'œuvre de Dieu.

Comme la discrétion, comme la patience, la vertu de force a pour principe la charité. La charité est comme un sommet où toutes les vertus prennent leur source. C'est la doctrine de saint Thomas et c'est aussi celle de sainte Catherine. Voici ce que nous lisons dans une de ses lettres à Etieime Maconi: « Je dis que c'est en la manière suivante que nous pouvons acquérir la glorieuse vertu de force et longue persévérance. La raison ayant été affermie dans le sang du Christ, nous devons nous renoncer nous-mêmes dans ce doux et glorieux pi-ix. Avec l'œil de l'intelligence et la lumière de la sainte foi nous le découvrons dans le vaisseau de notre âme; nous comprenons que notre être vient de Dieu; nous voyons que Dieu nous a restaurés à la vie de la grâce dans le sang de son Fils unique, et qu'ainsi notre faiblesse a disparu... sang... tu embrases et tu consumes l'âme dans le foyer de la divine charité, c'est-à-dire que tu consumes tout ce qui se trouve dans l'âme en dehors de la volonté de Dieu... très doux Sang^ tu la dépouilles de l'am^ourpropre sensible, lequel débilite l'âme qui s'en revêt, et tu l'enveloppes des flammes de la divine charité... car tu fus répandu par ardeur d'amour. C'est pourquoi l'amour ne va pas sans la force, ni la force

sans la persévérance et c'est pourquoi il fortifie et affermit en toute adversité... Appuyé sur la Force souveraine, tu seras fort et persévérant et tu feras disparaître la faiblesse de la sensibilité propre. Dans l'amertume tu goûteras la douceur et au milieu de la guerre, la paix. » (42)

Bien loin que les luttes et les difficultés puissent nuire à l'âme que la vertu de force affermit, elles ne' font que lui procurer l'occasion de resserrer son union avec Dieu qui est sa force, de lui prouver son amour et de s'affermir dans sa patience, d'autant plus que, dans cette âme, le don de force accompagne toujours la vertu, et, au besoin, supplée à ses imperfections.

Catherine écrit au cardinal Bonaventure de Padoue cette lettre admirable où elle exalte les bienfaits de la vertu de force : « Les luttes et les persécutions du monde peuvent-elles faire défaillir une âme ? Assurément non. Au contraire, elle en retire une force plus grande, car ce sont pour . elle des occasions de se réfugier avec d'autant plus de sollicitude dans sa force. De la sorte aussi, l'amour qu'elle a pour Dieu a le moyen de faire ses preuves et de révéler s'il est un amour mercenaire ou non, s'il tend à sa propre satisfaction. Les créatures ne peuvent la faire défaillir avec leurs persécutions sans cesse renaissantes, avec leurs injustices, leurs outrages, leurs reproches, leurs mépris, leurs affronts. Elles le font, au contraire, se retirer de plus en plus de tout amour de la créature en dehors du Créateur et s'exercer dans la vertu de patience. Ainsi donc, il n'est rien qui la puisse faire défaillir, à moins que l'homme n'y consente en se séparant de sa force. Et cela en quelque situation que l'homme se trouve; car ni situation, ni conjoncture ne peuvent nous enlever Dieu. Dieu ne fait attention ni à la situation

ni au lieu, ni au temps. Il ne s'inquiète que du saint et sincère désir. » (43)

Dans le Dialogue, il avait dit à sa fille : « Avec la lumière de la foi et une ferme espérance, l'âme a vu et reconnu que je donne tout avec le même amour et pour le même but, qui est votre salut, et que je pourvois à tout. C'est pourquoi, dans le grand labeur, je donne des forces proportionnées, et je ne mets de fardeau sur les épaules que ce que l'on en peut porter, pourvu que Ton soit disposé à le vouloir porter pour l'amour de moi. » (44)

Telle est, dans ses grandes lignes, la doctrine d'amour de sainte Catherine. C'est vraiment, nous le verrons, la doctrine d'une âme contemplative dont la contemplation s'achèvera en action, pour l'éclairer à la fois et la féconder. Car cette âme de feu a en même temps la nostalgie de la lumière. Elle brûle d'aimer Dieu, qui est tout amour. Mais elle ne veut pas l'aimer à l'aveugle, dans les ténèbres de la sentimentalité, et moins encore de la sensualité. Faute de pouvoir le contempler ici-bas face à face, et de puiser dans cette vision bienheureuse un amour sans mesure comme sans défaillance, elle veut du moins le. connaître autant que cela est possible à une créature dont l'œil de l'intelligence se trouve surnaturellement agrandi et fortifié par la pupille de -la foi. Et c'est aussi en Lui qu'elle veut se connaître, dans la lumière de sa Bonté créatrice et rédemptrice, et non dans le miroir déformant de l'amour-propre sensible et de l'orgueil humain. De cette façon, elle pourra faire la part de sa dignité et de son indignité, et se revêtir d'humilité.

Mais ce n'est pas assez d'aimer Dieu dans la

lumière; il faut que cet amour éclairé et ardent passe ensuite de notre cœur dans notre vie, et en imprègne tous les actes; que la contemplation amoureuse de Dieu y éclaire et féconde notre action. Là encore nous verrons Catherine préoccupée d'envelopper sa vie de lumière autant que de la saturer d'amour. Pour ne pas marcher et agir à l'aveugle, sous l'impulsion de l'amour de Dieu, de soi-même, et du prochain, elle fera appel à la prudence, ou, comme elle le dit joliment, à la discrétion. Elle s'efforcera de tout faire avec jugement, mesure et équilibre, comme il convient à une créature raisonnable, faite à l'image d'un Dieu qui lui-même, au dire de la Sagesse, « a tout réglé avec mesure, avec nombre et avec poids » (45).

Ce sera s'engager ainsi sur la voie de l'héroïsme. Car, d'une part l'amour de Dieu est exigeant, et d'autre part l'amour de soi et du prochain pour Dieu, dans la pratique quotidienne des vertus où la conscience chrétienne ne souffre pas , de relâche, se heurte à des difficultés de toutes sortes et sans cesse renaissantes, celles qui naissent intérieurement du devoir à accomplir, ou qui nous viennent du dehors : des événements, du commerce des hommes, voire de Dieu lui-même, à titre d'épreuves. Il faut, pour supporter tout cela, une patience inaltérable et une force surhumaine.

Catherine- le reconnaît, mais loin de se décourager, elle s'encourage au contraire à entrer dans cette voie .héroïque et à y persévérer, simplement parce qu'elle aime Dieu par-dessus toutes choses et qu'elle compte sur sa grâce pour ne pas défaillir en route. Dieu nous a tant aimés qu'il nous a donné son Fils unique. Sans lui nous ne pouvons rien; mais avec lui nous pouvons tout; Lorsque l'action nous semblera un fardeau trop lourd à porter, notre âme se réfugiera dans la contem-

plation, et ce bain de lumière et d'amour nous redonnera des forces pour aller de l'avant.

Il nous reste à voir la façon dont Catherine a fait passer cette doctrine d'amour dans sa vie, soit dans sa vie privée, soit dans sa vie publique; dans ses relations intimes avec Dieu comme dans ses relations apostoliques avec le prochain. Toute notre ambition serait de faire voir que sa vie, dans toutes ses manifestations, reflète merveilleusement sa doctrine; qu'elle est comme elle pleine de lumière et d'amour; que la grâce y perfectionne extraordinairement la nature; qu'en dépit de certaines apparences, cette mystique, qui semble en effet perdue en Dieu, ne méprise rien de ce qui est vraiment humain et fait à l'image de Dieu, telles que notre raison et notre volonté libre, mais cherche au contraire à le maintenir et à le prolonger en divin par la foi, l'espérance, la charité, et toutes ces vertus ou énergies surnaturelles que la charité engendre, nourrit, développe, sans parler des dons qui s'y ajoutent encore et les enrichissent sous l'inspiration de l'Esprit Saint,

Il en est un peu de la vie de sainte Catherine comme de ses écrits, oii nous avons puisé sa doctrine. Tout y est de Dieu, et tout semble jaillir d'elle spontanément; ses acLes, inspirés par la charité, portent la marque de sa volonté forte comme ses écrits, inspirés par Dieu, portent celle de son esprit pénétrant; son langage d'action a l'éclat de son style et sa variété. Une image d'elle, dans laquelle elle a pour ainsi dire condensé sa doctrine, s'applique également à sa vie. C'est sur. cette image que nous finirons ce chapitre consacré à sa doctrine avant d'essayer, à travers cette doctrine, d'expliquer sa vie, en parlant de sa contemplation.

« Figure-toi un cercle placé sur la terre et au milieu du cercle lui arbre portant à son côté un

rejeton qui lui est uni. L'arbre tire sa nourriture de la terre enfermée dans la circonférence du cercle; car s'il était hors de la terre, l'arbre périrait et ne donnerait aucun fruit. Maintenant représente-toi l'âme comme un arbre fait pour aimer et qui ne peut vivre que d'amour. Si cette âme n'a pas l'amour divin de la parfaite charité, elle ne produit pas des fruits de vie, mais de naort. Il est donc nécessaire que la racine de cet arbre, c'est-à-dire l'affection de l'ânie, se fixe et se nourrisse dans le cercle de la vraie connaissance de soi-même. La connaissance de soi-même est con- * jointe à Moi, qui n'ai ni commencement, ni fin, comme le cercle qui est rond, et dans lequel tu as beau tourner et retourner, tu ne trouveras jamais oii il commence et où il finit; cependant tu n'en es pas moins en lui. Cette connaissance de toi-même et de moi se trouve placée sur la terre de la véritable humilité, elle-même circonscrite par le cercle de cette double connaissance, d'une connaissance de soi, qui se perdrait dans le vide, si elle ne se terminait en moi. L'arbre de la charité se nourrit de l'humilité; il porte sur son côté un rejeton qui est la vraie discrétion. La moelle de cet arbre de la charité, c'est la patience, qui est le signe certain de ma présence dans une âme et de l'union de cette âme avec moi.

« Cet arbre, ainsi doucement planté, produit les fleurs odoriférantes des vertus, aux parfums multiples et variés. Il produit un fruit d'utilité pour le prochain, suivant le zèle que met celui-ci à recevoir les fruits de mes serviteurs. Vers moi, il fait monter un parfum de gloire et de louange à mon nom, parce que c'est moi qui le créai. C'est ainsi qu'il a sa fin en moi, son Dieu, qui suis la vie durable et qui ne peut lui être enlevé à moins qu'il ne le veuille. Tous les fruits que produit cet arbre sont pleins du suc de la discrétion qui sort de lui comme un rejeton. » (46)

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