CHAPITRE VIII
Le Père Barthélemi Vimont, deuxième supérieur de la mission
Le P. Barthélemi Vimont, qui arriva à Québec en 1639 pour succéder au P. Le Jeune, avait déjà traversé la mer dix ans auparavant (1629), l'année de la prise de Québec par les Anglais; mais le vaisseau du capitaine Daniel, sur lequel il était monté, n'était pas allé plus loin que le Cap-Breton. Le Père avait alors passé l'hiver au fort du Grand-Gibou, où se trouvait son confrère le P. de Vieux-Pont, échappé du naufrage où avait péri le P. Noyrot. Le P. Gharles Laleroant, qui avait réussi, lui aussi, à se sauver, avait été conduit par les hasards de la mer jusqu'à Bordeaux.
Le successeur du P. Le Jeune était un homme «: prudent, charitable et zélé pour le salut des sauvages » : c'était un cœur d'or. Il témoigna aux Hospitalières et aux Ursulines, qu'il avait amenées avec lui à Québec, une bonté toute paternelle, jusqu'à encourir les reproches de son successeur, le P. Jérôme Lalemant, qui aurait voulu plus de discrétion et de modération dans les aumônes. Mais les débuts de ces deux communautés étaient si pénibles! Le P. Vimont n'avait pu leur refuser, pour le pâturage de leurs animaux, quelques arpents « des meilleures prairies » que les Jésuites possédaient à Beauport (1).
Il se dévoua avec tant d'ardeur au ministère des sauvages, qu'au bout d'une année il pouvait déjà se faire comprendre en leur langue, et leur '< expliquer le catéchisme avec fruit ». La vue de leur misère le touchait profondément. « Il s'en allait lui-même avec nos hommes secourir ces bons néophytes, dit le P. Le Jeune, leur donnant parfois à manger à là fin de leur travail, leur procurant du blé d'inde pour semer. » Lorsqu'ils tombaient malades, il les envoyait à l'hôpital, et en « prenait un soin tout particulier ».
C'est à Sillery que le P. Vimont exerçait ces œuvres de miséricorde. La Mère de l'Incarnation faisant, elle aussi, son éloge : ï Pour donner courage à ces pauvres sauvages, dit-elle, il les mène lui-même au travail, et travaille à la terre avec eux. Il fait
(1) Journal des Jésuites^ p. 23.
ensuite prier Dieu aux enfants et leur apprend à lire, ne trouvant rien de bas en ce qui concerne la gloire de Dieu et le bien de ce pauvre peuple. »
Le cœur du P. Vimont fut navré de douleur, lorsque le 14 juin 1640 l'église paroissiale de Notre-Dame de Recouvrance et le presbytère devinrent la proie des flammes :
« Le vent violent, dit le P. Le Jeune, la sécheresse extrême, les bois onctueux de sapin dont ces édifices étaient construits, allumèrent un feu si prompt et si violent, qu'on ne put quasi rien sauver : toute la vaisselle, et les cloches et les calices se fondirent... Nous avions ramassé en notre maison, comme en un petit magasin, tout l'appui et le support de nos autres résidences et missions : Dieu a réduit tout cela au néant... »
Avec la permission du gouverneur, les Jésuites allèrent résider dans la maison des Gent-Associés; et c'est là aussi, au deuxième étage, que se firent les offices paroissiaux jusqu'en 1657.
Le couvent de Notre-Dame-des-Anges était trop éloigné de la ville : les Jésuites cessèrent de l'habiter vers cette époque. Leur Journal nous apprend qu'en 1645 ils vendaient à la paroisse les meubles et ornements d'église qu'ils y avaient. « On prêta le tabernacle de Notre-Dame-des-Anges aux Ursuiines, dit le P. Lalemant, excepté les anges, qui furent prêtés à la paroisse pour ornement d'autel. ï En 1649, le couvent lui-même fut loué pour cent écus.
De Québec, le P. Vimont envoyait aussi régulièrement que possible quelqu'un des Pères desservir les colons qui avaient commencé, dès 1634, às'échelonner de Beau port au Saut-Montmorency, à la Longue-Pointe (Ange-Gardien), au Ghâteau-Richer, à la Rivièreau-Ghien, au Petit-Cap (la Bonne Sainte-Anne), sur toute la côte Beaupré. A partir de 1650, les offices se firent régulièrement à Beauport tous les dimanches et fêtes.
MM. de Saint-Sauveur et Gilles Nicolet visitaient aussi les colons, de la part du Supérieur des Jésuites.
A Québec, il y avait toujours deux Pères spécialement chargés de la paroisse : c'étaient, en 1642, les Pères Bressani et Massé; le premier, très remarquable par son talent de prédicateur; le second, î tout cassé d'âge, dit le P. Vimont, mais suppléant aux forces par son courage, à la grande édification des habitants j.
« Le P. de Brébœuf et moi, ajoute le P. Vimont, venions tous les dimanches et fêtes de Sillery à Québec, pour les aider à
entendre les confessions, et pour faire un mot d'exhortation aux Français et contribuer à la consolation de tous. »
C'est cette année 1642, le 22 octobre, que mourut à Québec le P. Raimbault, récemment arrivé de ses missions du lac Huron et du lac Nipissing. C'était le premier Jésuite qui mourait au Canada; et M. de Montmagny voulut qu'il fût inhumé « près du corps de feu M. de Ghamplain, qui est, dit le P. Yimont, dans un sépulcre particulier, érigé exprès pour honorer la mémoire de ce signalé personnage qui a tant obligé la Nouvelle-France (1) ».
Sous l'administration du P. Vimont, la mission de Sillery prit d'heureux développements : c'était un foyer de vertu, de piété et de zèle :
« L'on ne va point à la chapelle, écrit Marie de l'Incarnation, que l'on ne trouve quelque sauvage en prière. »
« Ils ont horreur de leurs anciennes superstitions, dit le P. Vimont. Si quelqu'un les invite à quelque danse ou à quelque festin qui ne soit pas dans la modestie chrétienne : « Nous aimons « la prière, répondent-ils, nous avons quitté ces folies pour jamais « plus ne les reprendre. »
Le P. Supérieur entretenait dans leurs cœurs tous les bons sentiments, et tout particulièrement celui de la reconnaissance. Lorsqu'ils apprirent en 1641 la mort de M. de Sillery, « quelquesuns voulurent communier, et tous prièrent pour le repos de son âme ».
C'est le bon exemple des sauvages de Sillery qui engagea ceux de Tadoussac à demander au P. Vimont un missionnaire, et il leur envoya le bon P. Dequen. La mission, commencée du temps des Récollets, fut reprise au printemps de 1641 ; on lui donna le nom de Mission de Sainte-Croix.
Les Montagnais de Tadoussac montrèrent les plus heureuses dispositions pour la Foi. Lorsque le missionnaire arriva au milieu d'eux, il les trouva déjà réunis sous la direction d'un sauvage chrétien de Sillery, qu'ils avaient établi « maître des prières ». Ce sauvage les assemblait « dans une grande cabane deux fois le jour, matin et soir, pour y prier Dieu publiquement ». Singulier détail :
(1) L'incendie de 1640 avait détruit « la chapelle j) au-dessus du sépulcre, mais n'avait pas détruit, évidemment, le sépulci-e lui-même.
— sale capitaine lui avait même mis « entre les mains un grand fouet de corde, pour toucher sur ceux qui manqueraient de se trouver aux prières (1) ».
Les Montagnais descendaient à Tadoussac le printemps pour y faire la traite de leurs pelleteries avec les Français, puis retournaient dans les bois le reste de l'année : les missionnaires n'avaient donc que quelques semaines pour les instruire. Mais ils savaient si bien profiter du temps qu'ils pouvaient baptiser chaque année bon nombre de sauvages. Ces nouveaux chrétiens, bien instruits, fortifiés dans la foi, étaient ensuite autant d'apôtres parmi leurs compatriotes.
A Tadoussac, « ils assistaient tous les matins à la prière et à la messe, entendaient l'instruction qui se faisait à l'évangile, après laquelle les catéchumènes sortaient. La plus grande partie du jour se passait à instruire en particulier les hommes et les femmes, a faire le catéchisme aux enfants, à disposer ceux qui demandaient le baptême... Sur la fin du jour, dit le P. Vimont, vous eussiez vu tous ces pauvres gens, hommes et femmes, grands et petits, sortir en foule de leurs taudis, quitter leur besogne et leurs jeux, et courir à la chapelle pour faire les prières et écouter la doctrine chrétienne ».
Cette chapelle n'était encore « qu'une pauvre masure bâtie à la hâte par les Français, qui faisaient la décharge des navires à Tadoussac ». Mais grâce aux aumônes qu'ils recevaient de France, les Jésuites firent construire sur la colline, en 1647, une jolie petite église en bois, très convenable, dont l'apparence extérieure rappelait tout à fait aux sauvages celle de Sillery. On y apporta, disent les Relations, « une tapisserie pour l'embellir, et une cloche pour appeler les sauvages au service de Notre-Seigneur ».
Et les Relations ajoutent : & Les sauvages prenaient un plaisir non pareil d'entendre le son de la cloche. Ils la pendirent euxmêmes aussi adroitement que pourrait faire un artisan français. Chacun la voulait sonner à son tour, pour voir si elle parlerait aussi bien entre leurs mains qu'entre les mains du Père. »
La petite église de 1647 existe encore. C'est la plus ancienne du Canada, et probablement de toute l'Amérique. On la conserve, on
(1) Rel. des Jésuites, i6id, p. 32.
l'entretient avec tout le soin qu'elle mérite. La cloche de 1647, elle aussi, est encore là, dans son petit clocher, et il n'y a pas de touriste qui, allant à Tadoussac, ne tienne à faire « parler » ce vieux témoin des premiers temps de notre pays.
Ceux qui visitent Tadoussac ne peuvent s'empêcher d'admirer cette petite baie aux formes si gracieuses, tout à côté de cette autre plus grande qui est l'embouchure du Saguenay. Dans ce petit coin de terre perdu sur les rivages accidentés de la côte nord du Saint- Laurent, quelle étrange diversité de paysages ! Tout autour de la baie, de riantes collines, oîi reposent, à l'ombre de charmants bosquets, de superbes villas, oii s'alignent, en arrière du grand hôtel de Tadoussac, les maisons d'un magnifique village bâti sur le terrain donné autrefois par le roi de France pour l'entretien des missionnaires. Puis, en arrière de tout cela, la nature la plus sauvage et la plus tourmentée : des rochers à pic, des montagnes entassées sur des montagnes, des terrains bouleversés, des chemins qui côtoient des précipices. Mais sur ces hauteurs, que d'admirables points de vue de tous côtés!
Mille beautés naturelles attirent ici les touristes. Et cependant, la première chose qu'ils tiennent à voir, en arrivant à Tadoussac, c'est la petite église de 1647, qui est là, tout près du grand hôtel (1), ce sont les objets antiques si intéressants qu'elle renferme, et tout particulièrement un a Enfant-Jésus » envoyé aux sauvages Montagnais par la reine Anne d'Autriche, revêtu d'une robe violette très bien conservée, qu'elle broda elle-même de ses mains, suivant la tradition.
La duchesse d'Aiguillon avait été avant elle une des bienfaitrices de la mission de Tadoussac; après la mort de son oncle, le cardinal de Richelieu (1642), surtout, elle voulut contribuer à l'entretien des missionnaires.
Du reste, le Canada ne saurait oublier ce que fît la France, à cette époque, pour la conversion des sauvages. Au témoignage de Marie de l'Incarnation, plusieurs dames françaises voulaient être
(1) On la conserve comme une relique; mais elle ne sert plus au culte. Il y a, tout près, une magnifique église en pierre, pour les offices paroissiaux. Cette église possède une toile bien précieuse, un Ange gardien, tableau original du célèbre peintre Boucher, du temps de Louis XV. Ce tableau est d'une beauté ravissante.
marraines de jeunes filles sauvages, et les entretenaient ensuite au séminaire des Ursu.lines (1). La Sœur Juchereau donne les noms de plusieurs personnes distinguées qui, chaque année, envoyaient aux Hospitalières des aumônes de cent à deux cents livres pour avoir part à leur œuvre si méritoire. Ces aumônes passaient généralement par les mains du libraire Gramoisy : « Il faisait, dit-elle, toutes nos commissions gratis, et s'en acquittait avec une affection sans pareille. »
<t Quand j'entends, dit le P. Vimont, les aumônes qui se fournissent pour nos sauvages; quand je lis les mémoires des dévotions publiques de plusieurs maisons religieuses qui, nuit et jour, tout le long de l'année, n'ont rien de plus à cœur que de hâter la miséricorde de Dieu sur ces pauvres sauvages..., quand je vois tant de jeûnes, tant de veilles, tant d'oraisons, tant de cilices..., je confesse qu'il ne m'est pas possible de douter que Dieu ne veuille accorder à Jésus-Christ ce qu'il lui a promis, la conversion de ce qui reste de gentils... »
En même temps que la mission de Tadoussac procurait quelques consolations aux Jésuites du Canada, ils recevaient d'excellentes nouvelles de leur résidence de Miscou : les sauvages de la baie des Chaleurs — ou Ristigouche, comme on l'appelait aussi (2) — commençaient à se tourner du côté du christianisme; et c'étaient encore les chrétiens de Sillery qui leur donnaient l'éveil.
La résidence de Miscou datait de 1635 : les Jésuites l'avaient établie pour les Français qui, chaque année, fréquentaient, pour la pêche et pour la traite, cette partie des côtes de la Noiivelle- France, de Canso à Gaspé, qui avait été concédée par M. de Rasilly à Nicolas Denys : un grand nombre y demeuraient tout l'été; quelques-uns même hivernaient à Miscou (3).
Mais l'île de Miscou était un endroit meurtrier : une seule année, il y périt seize Français sur vingt-trois qui s'y étaient fixés. Tous les Jésuites qui s'y succédèrent comme missionnaires à partir de 1635 y contractèrent de graves maladies : l'un d'eux, le P. Turgis, y mourut en 1637.
(1) Lettres de Marie de l'Incarnation, t. I, p. 70.
(2) Rel. des Ses., 1642, p. 43.
(3) Ibid., 4645, p. 38.
Seul le P. Richard finit par s'y acclimater : il a attaché son nom aux missions de Miscou et de la baie des Chaleurs, comme celui du P. Dequen reste attaché à la mission de Tadoussac, et au lac Saint-Jean, où il se rendit le premier, en 1647, pour visiter la nation du Porc-épi qui en habitait les rivages.
Quelles ne furent pas la surprise et la joie du P. Richard, lorsqu'étant allé visiter les sauvages de la baie des Chaleurs, au printemps de 1642, il aperçut « une grande- croix qu'ils avaient plantée » devant leur village! Le P. Dequen en trouva une., également, en 1647, chez les sauvages du lac Saint-Jean : et pourtant ces sauvages n'avaient pas encore vu de missionnaires chez eux. C'étaient les chrétiens de Sillery qui se faisaient apôtres, et portaient le flambeau de la foi chez tous les sauvages, de race montagnaise comme eux, qui habitaient la vallée du Saguenay et les rives nord et sud du golfe Saint-Laurent.
Les sauvages de la baie des Chaleurs désiraient recevoir la foi chrétienne, et, à l'exemple de leurs frères de Sillery, « s'arrêter pour cultiver la terre ». Le P. Richard profita de sa visite au milieu d'eux pour les instruire : on lui bâtit à la hâte une petite chapelle temporaire, où il les réunissait matin et soir pour leur apprendre leurs prières et leur faire le catéchisme. Il eut même le bonheur d'y confesser une vieille femme qui avait été baptisée à Port-Royal, en 1611, par le P. Biard. Puis il annonça aux sauvages qu'un homme de bien voulait fonder en leur faveur une mission semblable à celle de Sillery, et qu'ils y pourraient mettre leurs bons desseins à exécution, s'ils étaient sincères.
Ce généreux bienfaiteur était un prêtre de Paris, M. de la Madeleine, membre de la Compagnie des Gent-Associés, membre aussi de la Compagnie de Miscou. Avec l'aide de quelques amis, il fonda la mission de Nepigigouit (1), et y fit bâtir une résidence pour les Jésuites, une chapelle, ainsi que « plusieurs petites maisons à la française », pour loger autant de familles de sauvages chrétiens. Ces sauvages s'accoutumèrent peu à peu à cultiver la terre; et le nombre des chrétiens s'v accrut avec les années. En 1647, le
(1) Aujourd'hui Bathurst, dans le Nouveau-Brunswick, diocèse de Chalham (Une colonie féodale, par M, Rameau de Saint-Père, édition de 1889, t. II, p. 276).
P. Richard y baptisa quarante sauvages dans l'espace de trois mois :
« Noire chapelle est souvent trop petite pour les tenir tous, écrivait-il en 1645; il faut faire les prières à diverses fois... Depuis que nous avons mis ces prières en chant, nos sauvages prennent un singulier plaisir à y assister. Ils se piquent de bien chanter, et il y en a parmi eux qui ont de belles voix...
« Malheureusement, ajoutait-il, la boisson que l'on traite et que l'on débite impunément est le fléau de ce quartier. Quand est-ce que le Ciel y mettra remède? »