‹ La mission du Canada avant Mgr de Laval (1615-1659) [microform]Chapitre 6 sur 39 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Les Jésuites appelés au Canada par les Régollets. — Cession du PAYS aux Anglais. — La mission abandonnée.

Le voyage du P. Piat en France fut couronné d'un plein succès. Le provincial des Récollets de la province de Saint-Denis, entrant tout à fait dans les vues des Pères du Canada, s'adressa au P. Coton, provincial des Jésuites, à Paris; et celui-ci qui n'avait pas vu sans peine l'échec de la mission de M°^« de Guercheville, en Acadie, et qui, d'après l'auteur des Jésuites et la Nouvelle-France, désirait ff une place de combat » pour ses Religieux sur les rives du Saint- Laurent (2), en accorda immédiatement cinq, trois Pères et deux Frères, pour la mission du Canada.

En vertu du Bref apostolique du 20 mars 1618, le provincial des Récollets restait toujours de droit Préfet de la mission; il y envoyait les ouvriers apostoliques de son choix et leur communiquait les pouvoirs nécessaires.

Le supérieur ou commissaire des Récollets à Québec, lors de la venue des Jésuites, était le P. Guillaume Galleran. Le P. Joseph Le Caron lui succéda en 1626.

Voici les noms des trois Pères Jésuites envoyés au Canada en 1625 : Charles Lalemant, principal du collège de Glermont, à

(1) Jean Nicolet et le Canada de son temps (1618-1642), par l'abbé Auguste Gosselin, Québec, 1905.

(2) Rochemonteix, Les Jésuites et la Nouvelle- France, t. I, p. 439.

Paris, « très dévot et zélé Religieux », dit Champlain, Ennemond Massé, Fancien missionnaire de l'Acadie, et Jean de Brébœuf. Les deux Frères s'appelaient François Gharton et Gilbert Buret.

Henri de Lévy, duc de Ventadour, entré depuis quelque temps dans les ordres sacrés, et grand ami des Jésuites, venait de remplacer son oncle, le duc de Montmorency, comme vice-roi de la Nouvelle-France. Il se chargea de faire passer au Canada les nouveaux missionnaires, « à ses propres coûts et dépens (1) ».

Ils firent voile de Dieppe en même temps que le P. Récollet Joseph de la Roche-Daillon, de la maison des comtes du Lude, « homme aussi illustre par sa vertu et par son zèle que par sa naissance », et arrivèrent à Québec dans les derniers jours de juin.

« La vue de nos Pères, dit Leclerc, en invitant les Jésuites au Canada, était de procurer au pays l'établissement d'une Compagnie non seulement savante et éclairée pour la propagation de l'Évangile, mais encore puissante pour soutenir l'ouvrage commencé, par son crédit, attirer au Canada grand nombre d'habitants, faire défricher les terres, et gagner la vie aux Français et aux sauvages, secourir les uns et les autres temporellement, et avancer la colonie par des établissements considérables : ce que ne pouvaient faire les Récollets, eu égard à leur état, n'ayant pour partage que la parole apostolique... »

C'était tout le contraire de ce que voulait la Compagnie des Marchands : celle-ci ne songeait qu'au commerce, et répugnait à toute idée d'agriculture et de colonisation.

Faut-il s'étonner qu'en arrivant à Québec les Jésuites reçurent un accueil moins que cordial? Champlain était en France, et c'est un Huguenot qui commandait à sa place. Personne ne s'otïrit pour les descendre à terre; personne ne voulut les loger :

z Ils étaient sur le point de repasser en France par les mêmes navires et d'abandonner entièrement leur dessein, dit Leclerc, lorsque nos Pères, après bien des allées et venues, obtinrent de M. le Général et des habitants que les Jésuites pussent se loger chez nous pour ne faire qu'un esprit et qu'un corps de missionnaires, sans être à charge au pays. Le P. Commissaire et ses Religieux partirent avec la chaloupe du couvent pour aller à bord du

(1) Œuvres de Champlain,ç. 1070.

vaisseau faire honneur aux Révérends Pères et les conduire chez nous. Le Te Deum fut chanté en action de grâces. On leur offrit la moitié de notre couvent, du jardin et de notre enclos défriché. 11 demeurèrent chez nous l'espace de deux ans, vivant et travaillant avec nos Pères en parfaite intelligence... »

Le P. Charles Lalemant écrivant de Québec à Champlain, un mois après son arrivée :

« Nous voici, grâces à Dieu, disait-il, dans le ressort de votre Lieutenance, où nous sommes heureusement arrivés, après avoir eu une des plus belles traversées qu'on ait encore expérimenté. M. le Général, après nous avoir déclaré qu'il lui était impossible de nous loger dans l'habitation ou dans le fort, et qu'il faudrait ou repasser en France, ou nous retirer chez les Pères Récollets, nous a contraints d'accepter ce dernier offre. Ces Pères nous ont reçus avec tant de charité, qu'ils nous ont obligés pour un jamais. Notre-Seigneur sera leur récompense... »

A la crainte que tant de nouveaux missionnaires ne fussent à charge au pays, venaient se joindre dans l'esprit d'un grand nombre les préjugés ordinaires contre la Compagnie de Jésus. Le P. Charles Lalemant écrivant de Québec, l'année suivante, à son frère le P. Jérôme :

« Votre Révérence croirait-elle bien, disait-il, que nous avons trouvé ici VAnti-Coton, que l'on faisait courir de chambre en chambre?... »

Les ennemis du bien, pour exciter la haine contre les Jésuites, avaient réussi à faire passer en même temps qu'eux au Canada cette infâme brochure dirigée spécialement contre le provincial de Paris, ancien confesseur de Henri IV.

Si l'on en croit Leclerc, Champlain lui-même se serait montré tout d'abord peu favorable à l'idée de faire venir les Jésuites au Canada :

s Les sentiments de M. de Champlain, dit-il, qu'on avait sondé là-dessus, semblaient assez équivoques. »

C'est-à-dire que le fondateur de Québec avait peut-être redouté tout d'abord qu'il n'y eût pas entente parfaite entre ces Religieux de différents ordres; mais il affectionnait les Jésuites. Le P. Lalemant écrivant à son frère : « M. de Champlain, dit-il, est toujours fort affectionné en notre endroit; il m'a pris pour directeur de sa conscience... » Puis il ajoutait : « Nous continuons plus que jamais les bonnes intelligences avec les Pères Récollets, x Et le

P. Leclerc: « On travaillait de concert. Jésuites et Récollets, dit-il, à l'édification des Français, à Tinstruction des sauvages qui venaient chez nous, et des enfants qui étaient à notre Séminaire. ï

Quand on vit les Jésuites à l'œuvre, quand on connut leur zèle, leur travail et leur dévouement, tout le monde fut désarmé, et les préjugés se dissipèrent; la brochure Anti-Coton disparut ellemême : '( Elle fut brûlée, dit le P. Lalemant, quatre mois après notre arrivée. »

Tout en jouissant de l'hospitalité des Pères Récollets, les Jésuites s'occupèrent immédiatement de trouver un lieu convenable pour s'y construire une résidence; et deux mois après leur arrivée, le lei' septembre 1625, fut plantée une croix à l'endroit choisi pour leur couvent : c'était à une petite distance de JNotre-Dame-des- Anges, de l'autre côté de la rivière Saint-Charles : « Le lieu où ils sont habitués, écrit Champlain, est très agréable, étant sur le bord de la rivière. )'

Puis ils se mirent à préparer les matériaux de construction et à défricher le terrain.

L'année suivante (1626), le P. Noyrot vint au Canada leur apporter du secours. Il repartit dans l'automne, laissant à Québec le P. de Noue et le F. Gauvestre, qui étaient passés au Canada avec lui, ainsi qu'une vingtaine d'ouvriers pour travailler à la construction de la maison, aux défrichements et à la culture de la terre.

La construction du couvent se fit sous la direction du P. Massé, que Ton avait surnommé « le Père utile » ; les Jésuites y entrèrent dans l'été de 1627. Leurs jardins et leurs terres en culture pouvaient déjà leur procurer une bonne partie de leur subsistance. Ils avaient même « un moulin à bras, où les ménages, dit Champlain, allaient moudre leurs grains le plus souvent î.

Champlain, revenu en 1626 au Canada, éiait dans l'admiration du travail qu'ils avaient fait sur leur propriété : « Plût à Dieu, disait-il, que depuis vingt-trois ou vingt-quatre ans les Sociétés de Marchands eussent été aussi unies, et animées du même zèle que ces bons Pères! »

Les Récollets avaient eux-mêmes autour de leur monastère de magnifiques cultures; puis, à mi-chemin entre ce couvent et l'habitation de la Basse-Ville, était le beau jardin du P. Denis; il y avait aussi d'autres jardins, remplis de légumes de toutes sortes,

et même des vignes, apportées de France, près de l'habitation elle-même; et sur le promontoire, à l'endroit où sont aujourd'hui les édifices de la Paroisse, du Séminaire et de l'Université, se voyaient les défrichements de Louis Hébert : on y mesurait quinze à dix-huit arpents en culture.

Remarquons que tous ces travaux de culture et de défrichement avaient été faits « à bras » : le sol de Québec fut a entamé pour la première fois avec le soc et les bœufs, le 27 avril 1628 (1) ».

A la Canardière se trouvait le Désert des Sauvages^ ainsi appelé parce qu'un certain nombre de sauvages que l'on avait réussi à attirer et à fixer aux environs de Québec, y avaient défriché une certaine étendue de terre, où ils cultivaient le blé d'inde.

Là-bas, près du cap Tourmente, à l'endroit où s'étend aujourd'hui la Petite-Ferme, Ghamplain avait remarqué de magnifiques prairies naturelles. Pour les utiliser, il y fait construire une habitation en 1627, et y place un certain nombre d'ouvriers, sous le commandement de Faucher. Les Récollets y construisent une petite chapelle, et vont de temps en temps porter à ces Français les secours religieux.

L'église paroissiale de Québec proprement dite est toujours à l'anse du Cul-de-Sac. Les registres de l'état civil y sont ouverts depuis 1621. Récollets et Jésuites y vont à tour de rôle (2) les dimanches et fêtes célébrer l'office paroissial.

A peine arrivés à Québec, les Jésuites s'appliquent avec ardeur à l'étude des langues sauvages. Le P. Charles prend des leçons de quelques bons truchements, dont il a réussi à s'assurer les services, ce que n'ont jamais pu obtenir les Récollets (3), probablement faute de rétribution à leur donner. Ce qu'il dit quelque part de deux de ces interprètes fait croire qu'il s'agit de Marsolais, et d'Olivier Le Tardif, de Ronfleur, lesquels devinrent dans la suite des personnages importants au Canada. C'est certainement d'Olivier Le Tardif qu'il écrivait un jour à son frère, au départ de cet interprète pour la France : « C'est un de ceux qui nous ont grandementaidés. Votre Révérence lui fera, s'il lui plaît, bon accueil. Il rendra ici de grands services à Notre-Seigneur. »

(1) OEuvres de Ghamplain, p. 1145.

(2) Leclei-c, Premier établissement de la Foi, p. 504.

(3) Rel. des Jés., 1626, p. 6.

Le P. de Brébœuf (1), qui devait bientôt passer maître dans la connaissance des langues sauvages, séjourna tout son premier hiver dans les bois avec les Montagnais, pour se former à leurs dialectes et à leur prononciation :

< Ce bon Père, écrit Champlain, avait un don particulier des langues, qu'il apprit et comprit en deux ou trois ans, ce que d'autres ne feraient en vingt ans. s

Dans l'été de 1626, Brébœuf monta au pays des Hurons avec son confrère Anne de Noiie et le Récollet de la Roche-Daillon. Le zèle de ces Religieux pour la conversion des sauvages était admirable. Ils parcoururent et évangélisèrent toutes les bourgades huronnes : « On reconnut, dit Leclerc, ce qu'on y avait établi et avancé pour la gloire de Dieu. On tâcha de le soutenir et de le poursuivre. »

Le P. de la Roche-Daillon alla porter le tlambeau de la foi jusque chez les sauvages de la nation Neutre, et y passa trois mois : « Je les visitais dans leurs cabanes pour les connaître et les instruire, dit-il; je les trouvais assez traitables, et faisais faire aux petits enfants le signe de la croix... Leur conversion à la foi, ajoute-t-il, est plus à espérer que celle des Hurons. » Puis, demandant à son provincial de vouloir bien lui envoyer un habit : « C'est tout ce que je demande, disait cet homme d'une naissance si distinguée; les pauvres Religieux de Saint-François ayant le vivre et le vêtir, c'est tout leur partage en terre. Nous espérons le ciel de la bonté de Dieu, d

Les missionnaires, rappelés par leurs supérieurs, descendirent à Québec dans l'été de 1628; ils étaient exténués de fatigues, mais remplis de joie. « Le P. de la Roche-Daillon, dit Sagard, était tout hâlé, maigre et défait, comme un homme à qui la nécessité avait enjoint force jeûnes. »

Les Hurons semblaient inconsolables, au départ du P. de Brébœuf : « Eh! quoi, lui disaient-ils, nous délaisses-tu? Il y a trois ans que tu es ici pour nous enseigner à connaître ton Dieu, l'adorer et servir..., et tu nous délaisses! Si nous ne connaissons le Dieu que tu adores, nous l'appellerons à témoin que ce n'est point notre faute... (2) »

(1) Il appartenait à une famille noble du diocèse de Bayeux, en Normandie.

(2) OEuvres de Champlain, p. 1218.

En arrivant à Québec, nos missionnaires apprirent que le doyen de la petite colonie canadienne, Louis Hébert, était passé à un monde meilleur :

« Je meurs content, disait ce brave homme à sa famille avant de mourir, puisqu'il a plu à Notre-Seigneur de me faire la grâce de voir mourir avant moi des sauvages convertis. J'ai passé les mers pour les venir secourir... Je vous supplie de les aimer comme je les ai aimés. »

Puis, « levant la main, dit Sagard, il donna à ses enfants sa bénédiction, et rendit son âme à Dieu le 2S janvier 1627, jour de la Conversion de saint Paul, et fut enterré au cimetière de notre couvent, au pied de la grande croix, comme il avait demandé, étant chez nous deux ou trois jours avant de tomber malade, comme si Dieu lui eût donné quelque pressentiment de sa mort prochaine *.

Quelque temps après mourut à Québec, en vrai prédestiné, un capitaine montagnais, Méchabeau, un de ces sauvages convertis que Louis Hébert affectionnait tant :

« Je l'ai fort connu comme bon ami, dit Sagard, et pour les petites révérences qu'il voulait faire à la française. Il s'était cabane assez proche du couvent, et venait souvent visiter nos Religieux et les Pères Jésuites, qui étaient fort aises de sa conversation, car par le moyen de son entretien on apprenait toujours quelque chose de la langue. »

Un jour qu'il s'était mis en marche pour se rendre chez ses compatriotes, les Montagnais, il arriva au cap Tourmente, exténué de fatigue : « Le sieur Faucher qui était là capitaine, dit Sagard, lui fit donner du vin d'Espagne et de l'eau-de-vie pour le remettre en force, mais rien ne put le soulager, de quoi ces bons Français étaient fort marris, pour l'avoir toujours vu fort affectionné à leur endroit. »

Voici quelles furent les dernières recommandations de Méchabeau à son gendre :

« Aime les Français et va toujours avec eux, particulièrement avec le P. Joseph et ceux qui sont habillés comme lui... Aime aussi les Pères Jésuites. . . Aime aussi M. de Pontgravé, M. de Ghamplain, M™e Hébert et tous les autres Français qui sont bons, et ne va point avec les méchants. »

« Comme il était fort jovial de son naturel, dit Sagard, il leva

les yeux et s'écria : « Çà, où est la mort? elle ne vient point? » On lui fit penser qu'il devait quelque chose à M. Corneille, commis de la traite; il donna des ordres pour que cette dette fût payée, et il rendit l'esprit. Il fut enterré au cimetière de ceux de sa nation, proche le jardin qu'on appelle le jardin du P. Denis. »

Hélas! la mission du Canada, qui avait déjà réussi à implanter de si nobles sentiments dans le cœur des sauvages, était à la veille d'une grande épreuve. Au moment même où elle avait tout à espérer de la création de la Compagnie des Cent-Associés (1627), de l'avènement de Richelieu aux affaires, en France, et de l'intérêt que ce grand ministre semblait lui porter, elle se voyait gravement menacée par la convoitise de l'Angleterre vis-à-vis de notre pays.

Une flotte chargée de secours et de colons pour le Canada, sous les ordres de M. de Roquemont, fut saisie dans le golfe par les Anglais, au printemps de 1628. Les ennemis remontèrent le Saint- Laurent jusqu'au cap Tourmente, et y détruisirent l'habitation que Champlain y avait fait construire, ainsi que la chapelle des Récollets. Puis ils envoyèrent une députation à Québec pour sommer Champlain de se rendre. Sur son refus, ils n'osèrent aller plus loin, pour le moment, et se retirèrent : ce qui n'empêcha pas Charles I^r, cette année-là même, d'adjuger par acte public l'Acadie et -tout le Canada à son ami William Alexander, comte de Stirling.

Quelque temps après, un vaisseau parti de France pour le Canada et frété par les Jésuites fit naufrage au détroit de Canso. Des vingt-quatre passagers qui étaient à bord, dix se noyèrent; l'un d'eux était le P. Noyrot, qui faisait un deuxième voyage au Canada dans l'intérêt des Religieux de sa Compagnie.

L'hiver suivant, Québec fut réduit à la dernière détresse. Sagard, décrivant à sa façon originale la misère des hivernants : « Les dents leur croissaient, dit-il, comme l'herbe en bonne terre, faute d'avoir de quoi les employer. »

Comme il arrive toujours dans les calamités publiques, l'Église vint au secours de la colonie : Récollets et Jésuites, dont la prudence avait fait quelques réserves pour les mauvais jours, firent tout ce qu'ils purent pour assister Champlain et les habitants de Québec. Mais les Anglais ayant reparu l'été suivant (1629) dans le fleuve Saint-Laurent, et monté jusqu'à Québec, Champlain, cette fois, crut devoir se rendre (20 juillet).

« S'il avait eu des vivres, et de la poudre et autres munitions de

guerre, dit une Relation, jamais l'Anglais ne fût entré dans le fort de Québec; il avait le courage trop bon, et la place était d'ailleurs trop tenable... »

Ce fut le P. Joseph, commissaire de la mission du Canada, qui fut chargé d'aller au vaisseau de l'amiral Kertk régler les termes de la capitulation : ce qu'il fit à la satisfaction de tous.

Les sauvages, qui aimaient tant les Français, et surtout l'homme de la prière, proposèrent aux Récollets de les emmener avec eux dans leurs forêts, pour continuer à les évangéliser et à les instruire, en attendant que le Canada retournât à la France, ce que tout le monde espérait devoir arriver dans un avenir prochain. Le P. Joseph aurait acquiescé à cette proposition, s'il n'eût écouté que son zèle et sa charité. Mais les avis de Ghamplain et des principaux citoyens de la colonie finirent par prévaloir : il fut décidé que tous les Religieux, Récollets et Jésuites, repasseraient en France.

On conseilla cependant à Guillaume Couillard, gendre de M™e Hébert, « très honnête homme et craignant Dieu » , dit Sagard, de ne point quitter sa maison de Québec. 11 y resta en effet, et fut pour ainsi dire le gardien de la mission du Canada durant les trois années de l'occupation anglaise.

Avec lui, quelques autres Français restèrent également à Québec, entre autres Adrien Duchesne, originaire de Dieppe, ut médecin et chirurgien de l'habitation j, excellent chrétien, qui accompagnait souvent les missionnaires dans leurs visites chez les sauvages malades, et les avertissait quand « il les jugeait en danger de mort », afin qu'ils pussent leur conférer le saint baptême.

Il fut parrain d'un enfant de Guillaume Couillard, durant l'occupation anglaise. Singulier détail : les .prêtres ayant tous quitté le Canada, on avait cru devoir s'adresser, pour le baptême, à un ministre protestant.

Plusieurs interprètes se donnèrent aux Anglais; quelques-uns, cependant, entre autres le brave Nicolet, restèrent fidèles à la France, et demeurèrent au Canada, dans la forêt, s'imposant volontairement la mission toute patriotique d'entretenir la fidélité des sauvages à l'égard de la France. Leur travail fut efficace : ils cultivèrent si bien l'amitié des Algonquins et des Hurons, qu'il y en eut très peu qui descendirent faire la traite avec les Anglais.

Le vaisseau qui emmenait en France Ghamplain et les mission-

naires mouilla à l'île d'Anticosti : « Les Pères, avec tout le reste de l'équipage, descendirent à terre, dit Sagard, louèrent Dieu, puis ayant planté une croix au nom de Jésus, qui les avait là conduits, se rembarquèrent... »

C'est probablement la première prise de possession de cette île au nom de la religion et de l'Église du Canada.

Le P. Leclerc, parlant de l'abandon de la mission canadienne par les Récollets, en 1629 :

« Ce fut, dit-il, le seul endroit de plaintes qu'on fit en cour, et surtout en Province, contre le P. Joseph, supérieur, de n'avoir pas eu assez de fermeté pour donner tout l'effet à son zèle; car il serait arrivé que ces nations sauvages, qui avaient mis toute leur confiance aux Récollets, seraient aujourd'hui plus disposées qu'elles ne paraissent au Christianisme (1). »

Peut-être est-ce ce reproche qui fut le plus sensible au bon Père Joseph Le Garon, lorsqu'il vit, quelques années plus tard, les Religieux de son Ordre exclus de la mission du Canada, et cette œuvre confiée à d'autres. S'ils étaient restés au pays, il est probable qu'ils s'y seraient maintenus et que personne n'aurait osé les en déloger. Ils auraient eu pour eux cet axiome inexpugnable : Melior est conditio possidentis.

Page 1