‹ La mission du Canada avant Mgr de Laval (1615-1659) [microform]Chapitre 7 sur 39 · SUPÉRIEUR DE LA MISSION · texte numérisé non relu

SUPÉRIEUR DE LA MISSION

C'est une question de savoir si les Récollets^ en abandonnant la mission du Canada, en 1629, ne perdirent pas leurs pouvoirs : ou plutôt cette question nous semble clairement résolue par le texte même du Rref apostolique qui leur avait été donné : donec vos in lis partibus paganorum fueritis duntaxat. Ces pouvoirs cessaient à leur départ du Canada : les auraient-ils recouvrés, s'ils y étaient

(1) Chrétien Leclerc, Premier établissement de la Foi, p. 406.

revenus? L'auteur de V Histoire de la Colonie française au Canada, M. Faillon, ne le croit pas : parlant des Jésuites :

« Les pouvoirs, dit-il, qu'ils avaient partagés avec les Récollets, et qui, d'après les termes de la concession du Saint-Siège, n'étaient valables que tant qu'ils n'auraient pas quitté le Canada, se trouvaient expirés, pour les uns et les autres, par suite de leur transport commun en France par les Anglais en 1629 (1). »

Ce qui est certain, c'est que vers la jfin de 1634, les Récollets eux-mêmes crurent devoir s'adresser au Saint-Siège pour en obtenir le renouvellement ou la confirmation : « Nos Pères, dit Leclerc, députèrent à Rome le P. Antoine Baudron, pour obtenir les pou-' voirs et l'autorité spirituelle. » Donc, ils ne les avaient pas, ou croyaient ne les plus avoir.

La Propagande émit un Décret, en date du 28 février 1635, par lequel le provincial des Récollets de Paris était nommé de nouveau Préfet de la mission du Canada, avec pouvoir d'y envoyer un vicepréfet et une vingtaine de missionnaires. Mais il était dit expressément dans ce Décret que les missionnaires ne pourraient se fixer là où il y en aurait déjà d'autres : iibi tamen non sunt aliœ missiones. D'ailleurs, leur envoi ne devait se faire qu'à la connaissance et avec le consentement du Nonce de Paris : cum scitu consensiique Nuntii GalUarum (2).

Or les Jésuites avaient pris les devants, et occupaient déjà la mission du Canada.

En effet, à peine la colonie fut-elle rendue à la France par le traité de Saint-6ermain-en-Laye, le 29 mars 1632, que Richelieu s'occupa d'y envoyer des missionnaires, comme la Compagnie des Cent-Associés, dont il était le chef, était obligée de le faire. En vertu de sa charte (29 avril 1627), elle devait '« loger, nourrir et entretenir de toutes choses nécessaires au moins trois ecclésiastiques dans chaque habitation qu'elle établirait (3) ».

Richelieu conféra de cette affaire avec le P. Joseph Leclerc du Tremblay, son conseiller intime, qui avait été nommé quelques

(1) Histoire de la Colonie française au Canada^ t. I, p. 280.

(2) Leclerc, Premier établissement de la Foi, p. 446. — Sagard, Histoire du Canada, t. IV, p. 913.

(3) Edits et Ordonnances, t. I, p. S.

années auparavant par le Saint-Siège directeur ou préfet des missions d'Angleterre, d'Orient, du Maroc et du Canada (1). Il eût été naturel, ce semble, de songer tout d'abord aux Récollets, les premiers missionnaires de la Nouvelle-France. Mais le P. Joseph, qui ne les aimait pas, offrit la mission à une autre branche de la famille franciscaine, celle des Capucins, dont il faisait partie. Ceux-ci, après avoir accepté, se désistèrent à la dernière heure, et ne voulurent se charger que de la mission de l'Acadie. Richelieu et le P. Joseph proposèrent alors au Provincial des Jésuites la mission du Canada; et celui-ci choisit aussitôt pour cette mission le P. Le Jeune, alors supérieur de la résidence de Dieppe, lui donnant pour adjoints le P. de Noiie et le F. Gilbert Ruret, qui avaient déjà été à Québec. Ecoutons le P. Le Jeune nous dire avec quelle hâte et quelle précipitation lui et ses deux compagnons durent partir : il écrit de Québec le 28 aoiît à son Provincial :

« Mon Révérend Père, Etant averti, de votre part, le dernier jour de mars, qu'il fallait au plus tôt m'embarquer au Havre-de- Grâce, pour tirer droit à la Nouvelle-France, l'aise et le contentement que j'en ressentis en mon âme fut si grand, que de vingt ans je ne pense pas en avoir eu un pareil, ni qu'aucune lettre m'ait été tant agréable.

8 Je sortis de Dieppe le lendemain, et passant à Rouen, nous nous joignîmes de compagnie, le P. de Noiie, notre Frère Gilbert et moi.

« Etant au Havre, nous allâmes saluer M. de Pontcourlay, neveu de M?"" le Cardinal, lequel nous donna un écrit, signé de sa main, par lequel il témoignait que c'était la volonté de mon dit Seigneur que nous passassions en la Nouvelle-France.

î Nous avons une singulière obligation à la charité de M. le Curé du Havre, et des Mères Ursulines; car, comme nous n'avions point prévu notre départ, si le P. Charles Lalemant, à Rouen, et ces honnêtes personnes, au Havre, ne nous eussent assistés dans l'empressement où nous nous trouvions, sans doute nous étions mal.

« Du Havre, nous tirâmes à Hontleur; le jour de la Quasimodo, 18 avril, nous fîmes voile (2). »

(1) Le P. Joseph et Richelieu, pav Gustave Fagniez, t. I, p. 315.

(2) Relations des Jésuites, 1632, p. 1.

Admirons ici l'incomparable discipline de la Compagnie de Jésus. Au moindre signe de son supérieur, le Jésuite est prêt à partir pour les missions les plus lointaines et les plus pénibles; et il part le cœur gai et content.

Il n'a pas à s'occuper des pouvoirs dont il a besoin pour sa mission ; cela dépend de son Provincial : celui-ci obtient du Saint- Siège, par l'entremise du Général de la Compagnie, les pouvoirs nécessaires aux missionnaires qu'il envoie. Les pouvoirs du Général des Jésuites venaient justement (1629) d'être renouvelés pour vingt ans par le pape Urbain VIII : Innocent X les renouvela encore pour vingt autres années en 1649. Dans le cas présent, ces facultés pouvaient d'ailleurs être communiquées au Provincial par le P. Joseph du Tremblay, préfet général des missions.

« Ceux qui étaient ici légitimement pour gouverneurs de l'Église de ce pays, écrit quelque part M?"" de Laval, étaient suffisamment munis de tout ce qui était nécessaire, de la part du Saint-Siège (1). »

La protection de la cour leur était également assurée : voici les lettres de Richelieu qui furent remises au P. Le Jeune par M. de Pontcourlay :

« Armand, Cardinal, duc de Richelieu, pair de France, grand maître, chef et surintendant général du commerce de ce Royaume, à tous ceux qui ces présentes verront, Salut.

« Ayant, par contrat du 20 janvier dernier, chargé le sieur Guillaume de Gaen, ci-devant général de la flotte de la Nouvelle- France, de faire passer à Québec trois Capucins, avec quarante hommes...; et ayant su depuis par les Pères Capucins, qui nous l'ont représenté de bonne foi, que les Pères Jésuites avaient déjà été employés aux lieux auxquels on les voulait envoyer, et partant qu'il était et plus à propos et plus raisonnable de les remettre en possession des lieux dont ils avaient été expulsés, que d'y envoyer les Capucins, qui s'en sont excusés par les mêmes raisons;

« A ces causes, désirant en cela satisfaire aux uns et aux autres, et que ce qui appartient aux Pères Jésuites leur soit rendu, atin qu'ils y travaillent à la gloire de Dieu; nous ordonnons que les Pères Paul Le Jeune, Anne de Noue et Gilbert Buret, qui ont été nommés par le P. Barthélemi Jacquinot, provincial de France de

(1) Archives de l'Archevêché de Québec, Acte pour l'Hôtel-Dieu.

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la Compagnie de Jésus, aillent reprendre possession des maisons et lieux qu'ils ont déjà possédés audit Québec, pour y faire les fonctions conformément à leur institut. »

Dans tout ce qui précède, nulle mention des Pères Récollets : personne ne semble s'occuper de leurs intérêts. Ces bons Religieux feront à maintes reprises des tentatives sérieuses et déterminées pour retourner à leurs missions; mais leurs efforts viendront toujours échouer contre la volonté inflexible de Richelieu et l'opposition du P. Joseph. Celui-ci ne voulait pas qu'il y eût deux classes de missionnaires dans un pays aussi nouveau, aussi dénué de ressources que le Canada : « Il lui paraissait dangereux, ajoute son biographe, de multiplier dans les petits centres les ouvriers apostoliques de différentes robes. »

Lorsque les Récollets se présentaient pour traverser en Amérique sur les vaisseaux de la Compagnie des Cent-Associés, l'intendant général de cette Compagnie, M. de Lauson, futur gouverneur du Canada, ami et confident de Richelieu, trouvait toujours moyen, à la dernière heure, de les faire rester en France. Il fallut l'intervention directe du Roi, en 1670, pour opérer leur retour au Canada.

Les Jésuites furent seuls chargés des missions de la Nouvelle- France (1), à partir de 1632 jusqu'à l'arrivée de Ms"" de Laval en 1659. Les quelques rares prêtres séculiers qui vinrent au Canada, surtout pour la desserte des communautés religieuses, MM. de Saint- Sauveur, Gilles Nicolet, Antoine Fauls, Guillaume Vignal, Albert de l'Ile, dépendaient complètement de leur juridiction.

Voici les noms des Jésuites qui furent successivement chefs ou supérieurs de la mission du Canada jusqu'à l'arrivée du premier évêque : Paul Le Jeune, de 1632 à 1639; Rarthélemi Yimont, de 1639 à 1645; Jérôme Lalemant, de 164S à 16ol; Paul Ragueneau, de 16oi à 1653; François Lemercier, de 1653 à 1656; Jean Dequen, de 1656 à 1659. C'étaient tous des hommes de Dieu, au cœur vraiment apostolique, la plupart, des hommes éminents et de première marque.

Le supérieur de la mission envoyait chaque année à son Provin-

(1) « Les Pères Jésuites revenaient seuls, évidemment protégés par la toute-puissance du cardinal de Richelieu. » (Note de Laverdière, dans les Œuvres de Champlain, p. 638.)

cial une Relation des travaux de ses missionnaires. Les Relations, imprimées et distribuées en France, contribuaient à faire connaître le pays, ses avantages et ses besoins; on les lisait aussi au Canada, surtout dans les communautés religieuses (1); elles excitaient le zèle des âmes pieuses, et donnaient de l'essor aux saintes et patriotiques entreprises. Ce sont les Relations des Jésuites qui déterminèrent rétablissement des Hospitalières et des Ursulines à Québec : elles ne furent pas étrangères à la fondation si admirable de Montréal (2). Aujourd'hui, ces mêmes Relations sont une de nos plus précieuses sources historiques.

Le vaisseau d'Emery de Caen, sur lequel le P. Le Jeune s'embarqua avec ses confrères, fit voile de Honfleur le 18 avril, et n'arriva à Québec que le 5 juillet, après avoir mouillé à Gaspé et à Tadoussac. Les Pères Jésuites célébrèrent la messe à Gaspé le 6 juin, et à Tadoussac le 18.

Le 6 juin était le dimanche de la Sainte-Trinité; et le P. Le Jeune tira bon augure des paroles qui se lisent à l'évangile du jour : Data est mihi omnis potestas in cœlo et in terra. Euntes ergô docete omnes gentes. « Je pris bon augure de ces paroles, dit-il, quoique je visse bien qu'elles ne s'adressaient pas à une personne aussi misérable que moi. »

A Québec, l'habitation et la chapelle de la Rasse-Yille avaient été incendiées; la résidence des Jésuites à la rivière Saint-Charles, à laquelle on avait donné le même nom qu'à celle des Récollets, Notre-Dame-des-Anges, se trouvait dans un pitoyable état. Ils dirent la messe à la Haute- Ville, dans la maison de M'^'^ Hébert : précieuse récompense pour cette famille, qui était restée au Canada et n'avait pas désespéré de la Providence :

« Nous allâmes, dit le P. Le Jeune, célébrer la sainte messe en la maison la plus ancienne de ce pays : c'est la maison de M°i® Hébert, qui s'est habituée auprès du fort, du vivant de son mari. Elle a une belle famille; sa fille est ici mariée à un honnête Français (3). Dieu les bénit tous les jours; il leur a donné de très beaux enfants; leur bétail est en très bon point; leurs terres leur rapportent de bon grain.

(1) Lettres de la Mère de l'Incarnation, t. II, p. 40.

(2) Dollier de Casson, Histoire du Montréal, p. 12 et 17.

(3) Guillaume Gouillai*d.

« Quand ils virent arriver ces pavillons blancs sur les mâts de nos vaisseaux, ils ne savaient à qui dire leur contentement; mais quand ils nous virent en leur maison pour y dire la sainte messe, qu'ils n'avaient point entendue depuis trois ans, bon Dieu, quelle joie! Les larmes tombaient des yeux quasi à tous^ de l'extrême contentement qu'ils avaient...

« que nous chantâmes de bon cœur le Te Deum Imidamusl C'était justement le jour de l'octave de saint Pierre et saint Paul. Le Te Deum chanté, j'offris à Dieu le premier sacrifice à Québec. »

Le P. Le Jeune confia au P. de Noiie et au F. Gilbert la tâche de réparer le couvent de la rivière Saint-Charles; et en attendant que la maison fût prête, on se logea au fort. C'est là que se firent les offices paroissiaux la première année. Le P. Le Jeune descendait aussi quelquefois à la Basse- Ville pour y célébrer la messe dans la maison de quelque Français.

Le cimetière était toujours dans la côte de la Montagne, à michemin, sur un petit terrain triangulaire choisi pour cette tin dès le commencement de la colonie : « C'est là, dit l'abbé Beaudet, que la population primitive de Québec dort son dernier sommeil. » Il fut le cimetière commun de la paroisse jusqu'en 1688 (1).

Champlain revint au Canada en 1633, avec le titre de gouverneur; il n'avait été jusque-là que le lieutenant des vice-rois. Le gouverneur du Canada était nommé par le Roi, sur la présentation de la Compagnie des Cent- Associés.

« Le fort Saint-Louis, oii Champlain fixa sa résidence, écrit le P. Le Jeune, semblait être une école de religion et de vertu. A l'imitation de saint Augustin, il faisait lire à sa table : le matin, c'était quelque bon historien, et le soir la Vie des Saints. A la fin du jour, on faisait l'examen de conscience, dans sa chambre; on récitait ensuite les prières à genoux, et par son ordre on sonnait VAngelus, au commencement, au milieu et à la fin de la journée. »

Après la prise du pays par les Anglais, en 1629, Champlain avait fait vœu de bâtir à Québec une église sous le vocable de Notre- Dame de Recouvrance, si les Français rentraient en possession du Canada. Grâce à la générosité de la Compagnie des Cent-Associés,

(1) Archives du Séminaire de Québec, mss. de l'abbé Louis Beaudet.

qui fit les frais dé la construction, il put accomplir son vœu l'année même de son retour au Canada.

L'église de Notre-Dame de Recouvrance était en bois, comme la chapelle du Cul-de-Sac. Elle avait environ quarante pieds de longueur, sur vingt-neuf ou trente de largeur. Elle était dans l'alignement de la rue La Fabrique : son portail faisait face au fort Saint-Louis: et en débouchant de la rue La Montagne sur ce qu'on appelait alors « la grande place », on se trouvait devant l'église paroissiale : le chœur coïncidait presque avec celui de la cathédrale actuelle. On y mit un tableau recouvré du naufrage dans lequel avait péri le P. Noyrot, en 1628.

Cette église fut, après la chapelle du Cul-de-Sac, la première église paroissiale de Québec.

« Elle était fort jolie, écrit la Sœur Juchereau ; la voûte et le balustre lui donnaient un air de propreté qui la rendait fort gaie (1). *

Les Jésuites la desservirent d'abord de leur couvent de Notre- Dame-des-Anges, où les Pères Charles Lalemant, Ennemond Massé, et Jean de Brébœuf n'avaient pas tardé de venir rejoindre les Pères Le Jeune et de Noiie. Mais on construisit bientôt, tout près de Notre-Dame de Recouvrance, un petit presbytère, aussi en bois, où deux d'entre eux commencèrent à résider en 1635, pour les besoins de la paroisse.

Ils mirent leur église l'année suivante (1636) sous la protection de l'Immaculée Conception de Marie, et ce fut l'occasion de grandes fêtes religieuses et civiles :

« Aux premières vêpres, dit le P. Le Jeune, on planta le drapeau sur un bastion du fort, au bruit du canon, et dès le matin, au point du jour, l'artillerie réveilla notre joie. Les habitants même, témoignant leur dévotion envers la Sainte Vierge et la créance qu'ils ont de sa pureté dès le moment de sa Conception, firent une saluade de mousquets, et plusieurs s'approchèrent de la sainte table en son honneur. »

Deux ans auparavant, le 8 décembre 1634, les Jésuites avaient fait vœu d'honorer d'une manière spéciale le privilège de l'Immaculée Conception de Marie : ils promettaient, entre autres choses, de jeûner la veille de cette fête; et ce vœu fut renouvelé dans la

(1) Histoire de V Hôtel-Dieu de Québec.

suite d'année en année. Le but des missionnaires, en faisant cette promesse, était d'obtenir de Dieu, par l'intercession de Marie, la conversion des sauvages.

A peine arrivé au Canada, le P. Le Jeune, l'un des plus grands Religieux qu'ait vus notre pays (1), s'applique avec un entrain incroyable à remplir ses fonctions d'apôtre. Il n'a rien de plus à cœur que de se mettre en état d'évangéliser les pauvres sauvages; et pour cela il s'astreint à passer tout son premier hiver dans les bois, en arrière de Rimouski, l'Ile- Verte, la Rivière-du-Loup, accompagnant les sauvages dans leurs chasses, à travers les montagnes, les lacs et les rivières, couchant dans leurs cabanes, mangeant à leur table, vivant de leur vie, afin d'apprendre leur langue. Les sauvages s'attachent à lui, et il les prend lui-même en affection :

« Avant que la Foi fût reçue en Allemagne, en Espagne, en Angleterre, dit-il, les peuples de ces contrées n'étaient pas plus polis. L'esprit ne manque pas aux sauvages du Canada, mais seulement l'éducation et l'instruction... » Et il ajoute cette parole étonnante : « Ils ont plus d'esprit que nos paysans ordinaires (2). »

Ce grand homme ne dédaigne pas de se faire leur élève, puis ensuite, après avoir acquis quelques notions de leur langage, de se faire à son tour leur maître d'école, pour les gagner à Dieu :

« J'avais l'autre jour, dit-il, un petit sauvage, d'un côté, et un petit nègre ou Maure, de l'autre, auxquels j'apprenais à connaître les lettres. Après tant d'années de régence (3), me voilà enfin retourné à l'A B C... » Et l'année suivante : « J'étais, dit-il, l'an passé, maître de deux écoliers; je suis devenu riche, j'en ai maintenant plus de vingt. »

Ce petit nègre, dont parle le P. Le Jeune, venait de l'île de Madagascar, et avait été laissé par les Anglais à la famille Couillard. Les Jésuites l'instruisaient pour le préparer au baptême.

Comme plus tard M?' de Laval, et tous ceux qui se sont intéressés au salut des sauvages, le P. Le Jeune et ses confrères déplorent le mal causé par la traite des boissons enivrantes :

(1) « Le pi'incipal ouvrier qui a cultivé cette vigne », écrit quelque part Marie de l'Incarnation (Lettres de la Mère de l'Incarnation, édition Richaudeau, t. I, p. 68),

(3) Au collège de La Flèche.

« Depuis la venue des européens, dit-il, les sauvages sont devenus tellement ivrognes, qu'ils ne sauraient s'abstenir de boire, et font gloire de s'enivrer. Ceux qui leur vendent du vin ou de l'eaude-vie font un tort irréparable à leur salul. »

Puis il ajoute : « La Compagnie de MM. les Cent-Associés est merveilleusement louable de défendre la traite des boissons; et M. de Gliamplain fait très sagement de tenir la main que ces défenses soient gardées (1). »

Le Canada appartenait, de fait et de droit, à la Compagnie de la Nouvelle-France; elle en était la véritable souveraine; et les Associés ne craignaient pas de reconnaître hautement leurs devoirs envers l'Église :

« Nous avons appris, écrivent-ils, et nous regardons comme une règle certaine que, pour former le corps d'une bonne colonie, il faut commencer par la religion. Elle est dans un Etat ce qu'est le cœur dans la composition du corps humain, la partie première et vivifiante... Aussi nous protestons qu'elle sera toujours précieusement traitée, et qu'en toutes rencontres nous la ferons présider aux destinées de la Nouvelle-France (2). »

Leur conduite était conforme à leurs paroles. Le P. Le Jeune ne cesse de louer, dans ses lettres, le zèle qu'ils témoignent pour le bien de la colonie : obligés de faire passer au Canada quatre mille colons en quinze ans, à compter de la fondation de leur Compagnie, ils ne remplirent que partiellement ce devoir (3), mais ils s'apphquèrent, du moins, à n'envoyer ici que des colons de choix, et à leur procurer les secours religieux : Robert Gitfard, et sa magnifique colonie du Perche, Jean Bourdon, de Rouen, les Le Gardeur^ de Thury, les Juchereau, de la Ferté-Vidame,. tous ces colons, et

(2) Ibid., 1637, p. 3.

(3) Que de malheurs assaillirent la Compagnie des Gent-Associés, à ses débuts : La prise de la flotte de M, de Roquemont par les Anglais, dont nous avons parlé plus haut, celle de Québec, la desti'uction de l'habitation de Champlain, l'incendie de Notre-Dame de Recouvrance, etc, puis la privation de l'appui si nécessaire de son chef, Richelieu, engagé dans des guerres interminables! Il faut tenir compte de tout cela^ quand on veut apprécier et juger l'œuvre de la Compagnie des Cent-Associés.

bien d'autres, arrivèrent à Québec du temps du P. Le Jeune. Les deux familles de Repentigny et de la Poterie, à elles seules, comptaient quarante-cinq personnes.

Le P. Le Jeune remercie également d'une manière spéciale Richelieu de l'intérêt qu'il porte à la conversion des sauvages, et des secours qu'il accorde lui-même « pour l'entretien des ouvriers apostoliques qu'on envoie en leur pays ». Il invite, dans ses lettres, les Français à venir coloniser le Canada :

« Il y a tant de forts et robustes paysans en France qui n'ont pas de pain à se mettre sous la dent! dit-il. Est-il possible qu'ils aient si peur de perdre la vue du clocher de leur village, qu'ils aiment mieux languir dans leur misère et leur pauvreté, que de se mettre un jour à l'aise parmi les habitants de la Nouvelle-France? (1) »

Il est plein de confiance que ce sera un jour un pays prospère et vraiment catholique; et il bénit le ciel de lui avoir donné en Champlain « un chef si zélé pour la gloire de Notre-Seigneur. j»

Le pieux fondateur de Québec tomba gravement malade dans l'automne de 1635, et mourut la veille de Noël dans les plus tendres sentiments de religion, assisté de son ancien confesseur, le P. Charles Lalemant :

a Sa mort, écrit le P. Le Jeune, a été remplie de bénédictions... Il avait vécu dans une grande justice et équité: mais à la mort il perfectionna ses vertus, avec des sentiments de piété si grands, qu'il nous étonna tous. »

Le P. Jérôme Lalemant se trouvant en mission chez les Hurons en 1640, c'est-à-dire plus de vingt ans après le dernier voyage qu'y avait fait Champlain, écrivait au sujet de ce bon gouverneur :

« Sa réputation vit encore dans l'esprit de ces peuples barbares, qui honorent, même après tant d'années, plusieurs belles vertus qu'ils admiraient en lui, et particulièrement sa chasteté et continence envers les femmes... »

Le P. Le Jeune fit ressortir ces vertus et tous les mérites de cette belle vie dans l'oraison funèbre qu'il prononça aux funérailles de Champlain le lendemain de Noël, dans l'église de Notre-Dame de Recouvrance.

Les restes mortels du fondateur de Québec furent inhumés

(1) Rel. des Jés., 1636, p. 52.

i dans un sépulcre particulier » (1), tout près de Notre-Dame de Recouvrance. L'humble monument funèbre où ils reposaient, et que l'on appelait « la chapelle de Champlain j, ou bien « la chapelle de M. le Gouverneur », devint la proie des flammes lors de l'incendie de 1640, qui détruisit à la fois le presbytère et l'église.

M. de Châteaufort, commandant aux Trois-Rivières, assistait aux funérailles de Champlain, et prit en mains les rênes de la colonie. Détail qui nous semble digne de mention : c'est au Supérieur de la mission du Canada qu'avaient été confiées les lettres nommant M. de Châteaufort administrateur, advenant la mort de Champlain, comme plus tard c'est à M?"" de Laval que seront confiés les documents relatifs à la création du Conseil souverain de la Nouvelle- France (2); et les lettres de M. de Châteaufort furent ouvertes et lues par le P. Le Jeune « à l'heure même en présence du peuple assemblé en l'église ». Touchant épisode de l'alliance plusieurs fois séculaire du trône et de l'autel!

Le deuxième gouverneur du Canada, Charles Huault de Montmagny, chevalier de Malte, hérita des vertus de Champlain, de sa piété, de son dévouement à l'Église du Canada, à la conversion des sauvages, à l'avancement de la colonie. Il arriva à Québec le 11 juin 1636, en compagnie des Pères Chastellain et Garnier :

« Nous descendîmes sur le bord du grand fleuve pour le recevoir, écrit le P. Le Jeune; et, après les compliments d'usage, nous le suivîmes droit à la chapelle. En chemin, ayant aperçu l'arbre de notre salut : « Voici, dit-il, la première croix que je rencontre « en ce pays: adorons le divin Crucifié. » Il se jette à deux genoux, et toute sa suite à son exemple. De là il entre dans l'église, où nous chantâmes le Te Deum, comme aussi les prières pour notre bon Roi. Puis M. de Châteaufort vint lui présenter les clefs de la forteresse, où il fut reçu par plusieurs salves de mousqueterie et de canon. »

Le premier acte de M. de Montraagny, à peine installé dans son gouvernement, fut de se rendre avec les Pères aux cabanes des

(1) Relat. des Jés., 1643, p. 3.

(2) Le vénérable François de Montmorency-Laval, par l'abbé Auguste Gosselin, p. 125, Québec, 1906.

sauvages; et comme on allait baptiser un de ces pauvres enfants des bois, il consentit à être son parrain, et lui donna le nom de saint Joseph, patron de la Nouvelle-France :

(( Je ne pouvais mieux inaugurer mon gouvernement, disait-il pendant le dîner, ni désirer un plus grand honneur et une plus grande joie à mon arrivée dans ce pays. »

C'est sous ce pieux gouverneur que fut confirmé solennellement par les Jésuites, aux applaudissements de toute la colonie, le choix de saint Joseph comme patron du pays. Le pape Urbain VIll (1) accorda des indulgences pour la fête de ce grand Saint. Le dixneuvième jour de mars 1637 fut célébré avec enthousiasme dans l'église paroissiale; et le soir M. de Montmagny donna sur la terrasse du château Saint-Louis, qui était alors comme aujourd'hui l'orgueil des citoyens de Québec, uni magnifique feu d'artifice.

Saint Joseph protégeait visiblement l'Église du Canada : les mœurs étaient pures; la piété, sincère :

« Les jours de fêtes, écrit le P. Le Jeune, les deux premières messes qui se disent à Québec sont si fréquentées, que l'église se voit remplie d'un bout à l'autre. Outre les messes basses, on en chante une les dimanches et fêtes, oii se fait l'eau bénite et le pain bénit, et où l'on récite le prône... Mon cœur s'attendrit la première fois que j'assistai à ce divin service, voyant nos Français tous réjouis d'entendre chanter les louanges de Dieu au milieu d'un peuple barbare. »

Quel bonheur ce devait être, en efiet, pour ces braves colons, de retrouver sur cette terre lointaine les joies de la patrie absente et les soins caressants de l'Église leur mère!

L'un d'eux, Jean Bourdon, pour être plus siîr de n'être pas privé de ce bonheur, avait pris la peine d'amener avec lui un prêtre de ses amis, M. Le Sueur, ancien curé de Saint-Sauveur, à Thury, en Normandie : il lui bâtit une petite église près de Québec, sur le coteau Sainte-Geneviève, où était son fief seigneurial; et ce saint prêtre y célébrait régulièrement la messe pour la famille et pour les censitaires de ce seigneur modèle. Durant son séjo.ur au

(1) « C'est un des plus religieux papes qui aient jamais été et des plus grands politiques qui puissent être. » {Correspondance de Richelieu, édition Avenel, t. II, p. 151).

Canada, de 1634 à 1668, date de sa mort, M. de Saint-Sauveur rendit de grands services à la colonie (1).

Même au pays des Hurons, où les Français avaient si souvent, par le passé, donné de mauvais exemples aux sauvages, leur conduite était maintenant édifiante; et le P. de Brébœuf, qui était retourné en 1634 dans son ancienne mission, attribuait le changement « à l'assistance de saint Joseph, protecteur des Hurôns ». Puis il écrivait au P. Le Jeune avec un saint transport :

«: Envoyez-nous des saints, ou obtenez de Notre-Seigneur que nous soyons tels qu'il désire. »

Et de son côté le P. Le Jeune écrivant à son Provincial :

<r Donnez-nous, s'il vous plaît, disait-il, des personnes capables d'apprendre les langues. »

Les vœux de l'un et de l'autre furent exaucés : tous les missionnaires des Hurons furent martyrs, soit de fait, soit par le désir (2); et il y avait en France, dans la Compagnie de Jésus, une sainte émulation à qui se dévouerait aux missions du Canada.

Plusieurs Jésuites, entre autres le P. de Brébœuf et le P. Ghaumonot, devinrent véritablement maîtres des langues sauvages. Le Français instruit, qui était venu à bout d'apprendre une langue sauvage, et d'en saisir tous les secrets, toutes les richesses, toutes les nuances, la réduisait à des règles grammaticales, et la parlait beaucoup mieux que les sauvages eux-mêmes :

« Nous avons, écrit le P. Jérôme Lalemant, tous les principes de ces langues, parfaitement ajustés à ceux de la langue grecque et latine, d

A Onnontagué, le P. Ghaumonot émerveillait les Iroquois par la magnificence de sa parole :

(c Pendant que le Père expliquait toutes ces choses en détail, dit une Relation, ce n'était qu'admirations et acclamations de tous ces peuples ravis de nous voir si versés dans leurs façons de faire. »

Dès 1635. il y avait dans la Nouvelle-France quinze Pères Jésuites; l'année suivante, ils étaient vingt, sans compter six Frères coadjuteurs.

(d) Jean Bourdon et son ami l'abbé de Saint-Sauveur, épisodes des temps héroïques de notre histoire, par l'abbé Auguste Gosselin, Québec, 1904. (2) Lettres de la Mère de l'Incarnation, t. I, p. 85.

Ils avaient six résidences : deux à Québec, une aux Trois- Rivières, une auxHurons, une au Cap-Breton et une autre à Miscou, à l'entrée de la baie des Chaleurs :

(T Nous exerçons dans ces résidences, écrit le P. Le Jeune, toutes les fonctions de curé ou de pasteur, n'y en ayant point d'autres que nous (1). »

Sainte-Anne du Cap-Breton et Saint-Louis de Miscou (2) étaient tout simplement des endroits de pèche, oii résidaient un petit nombre de Français. Ces pêcheurs n'avaient aucune relation directe avec Québec. Le Supérieur de la mission du Canada ne correspondait avec les missionnaires de Miscou et du Cap-Breton que par la France. La morue même que l'on mangeait à Québec et qui venait du golfe, passait ordinairement par la France (3).

En 1638, il n'y avait pas moins de dix Pères Jésuites et quatre Frères, employés au pays des Hurons.

En 1635, on n'y baptisa que quatorze sauvages. L'année suivante, on en baptisa quatre-vingt-six; en 1638, uue centaine: en 1639, cent quarante-cinq.

Dans la région de Québec, on baptisa, en 1636, cent quinze sauvages, et cent cinquante en 1638. En 1639, il y eut plus de cinq cents baptêmes tant aux Hurons que chez les Montagnais(4).

Les résultats n'étaient pas proportionnés, sans doute, au zèle des missionnaires : < Qu'avons-nous fait à Dieu, pour nous avoir donné la Foi, qui a tant de peine à entrer dans l'âme de ces pauvres sauvages? j> s'écriait un jour le P. Le Jeune. Mais la semence de l'évangile était jetée avec persévérance, et elle devait h'uctifier un jour.

Dans l'automne de 1640, le P. Le Jeune écrivait de Québec :

« Nous avons baptisé cette année environ douze cents sauvages, tant aux Hurons qu'ici-bas. Ceux qui ont reçu ce sacrement aux résidences de Québec, de Saint-Joseph, de Sillery et des ïrois- Rivières sont la plupart personnes adultes, qui ont embrassé la

(2) Le P. Richard confessa à Miscou, en 1643, une sauvagesse qui avait été baptisée à Port-Royal par le P. Biard {Rel. des Jés., 1643, p. 37).

(3) Rel. des Jés., 1636, p. 48.

(4) Lettres de la Mère de l'Incarnation, t. l. p. 66.

foi de Jésus-Christ dans une bonne santé, après une suffisante instruction qu'on leur a donnée. Ils vivent maintenant dans la joie et dans une innocence très aimable. »

La création de la mission sédentaire de Sillery, en d638, avait dû favoriser beaucoup la conversion des sauvages qui fréquentaient les environs de Québec.

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