‹ La mission du Canada avant Mgr de Laval (1615-1659) [microform]Chapitre 8 sur 39 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Le Père Le Jeune, supérieur de la. mission (1632-1639) (suite).

Cinq établissements principaux signalent l'administration du P. Le Jeune au Canada : la fondation du Collège de Québec, l'établissement de la mission des Trois-Rivières, celui de la Réduction de Sillery, la fondation de l'Hôtel-Dieu de Québec, celle du monastère des Ursulines.

Le Collège des Jésuites à Québec fut fondé par un gentilhomme picard, Nicolas Rohault, marquis de Gamache, à la demande de son fils aîné, René Rohault de Gamache. Le jeune homme étant entré en iQi6 dans la Compagnie de Jésus, pria son père de consacrer à la fondation d'un collège à Québec une partie du patrimoine qui lui était destiné. Le marquis donna pour cette fin au P. Coton, provincial à Paris, un capital de seize mille écus d'or, formant un revenu de deux mille livres, auquel il ajouta, personnellement, de son vivant, une rente annuelle de trois mille livres.

Ceci se passait en 1626. Pour diverses raisons, la fondation ne fut acceptée qu'en 1635, et c'est du jour de l'Assomption, 15 août 1635, que sont datées de Rome les lettres de Mutins Yittelleschi, général de la Compagnie de Jésus, acceptant le don du marquis de Gamache, et de son épouse, Françoise Mangot, et leur attribuant à tous deux le titre et les privilèges de fondateurs du Collège de Québec. Leur fils René, jésuite, mourut cinq ans plus tard, en 1640.

Au témoignage du P. Le Jeune, le marquis de Gamache soutenait déjà « par ses libéralités la Résidence de Notre-Dame-des-

Anges » ; il était « le principal appui de la mission du Canada (1) ». On peut dire, en un mot, que ce riche seigneur était pour les Jésuites ce qu'avait été pour les Récollets M. des Boues, grand vicaire de Pontoise.

On ne commença qu'en 1636 la construction du collège, à la Haute- Ville, sur le terrain concédé dans ce but aux Jésuites par la Compagnie des Cent- Associés; mais les classes s'ouvrirent à Notre- Dame-des- Anges dès 1635.

Au collège était adjoint ce que les Jésuites, comme autrefois les Récollets, appelaient un Séminaire, « pour y rassembler tous les petits sauvages qu'ils pouvaient recueillir et les élever en la foi chrétienne ». Ce séminaire avait été fondé par un autre bienfaiteur, qui avait voulu demeurer inconnu.

Le P. Daniel en fut le premier directeur; le P. Le Jeune, le premier instituteur des jeunes sauvages. Les Pères Charles Lalemant et Dequen furent les premiers professeurs du collège.

On est surpris, en lisant la Relation de 1637, de voir la fidélité avec laquelle les petits sauvages observaient le règlement du séminaire, et les beaux exemples de vertu et de piété qu'ils donnaient dans leur conduite.

L'un d'eux mourut en 1636 : c'est le premier écolier dont la mort soit mentionnée, au Canada :

« Hélas! s'écrie le P. Le Jeune, que cette mort nous fut sensible, notamment au P. Daniel, qui a soin d'eux! H était jour et nuit auprès de son malade, et lui rendait tous les offices de charité possible. B

« On caresse ces jeunes gens, ajoute-t-il, on les fait habiller à la française, on les fournit de linge et d'autres choses nécessaires, on les loge en un lieu qui leur est destiné, avec le Père qui doit en avoir soin. »

En vertu de Tacte de fondation du collège, les Jésuites n'étaient tenus qu'à l'enseignement de la doctrine chrétienne. Mais les exigences du pays, aussi bien que les nobles aspirations de leur cœur leur firent ouvrir peu à peu à la jeunesse canadienne des classes de grammaire, d'humanités, de rhétorique, de philosophie et même d'hydrographie. Avec le temps, le Collège de Québec prit

(1) Relations des Jésuites, 1635, p. 3; 1636, p. 4.

rang parmi les meilleures institutions enseignantes de la Compagnie de Jésus, et rendit à la colonie des services inappréciables. Combien de Français n'auraient Jamais consenti à venir s'établir au Canada, s'il n'y avait eu une institution « pour instruire leurs enfants en la vertu et en la connaissance des lettres! »

Quant au séminaire sauvage, le nombre des jeunes gens qu'on y put recueillir et élever fut d'abord très restreint, mais il alla toujours en augmentant, surtout après la création de la mission sédentaire de Sillery.

Cette mission fut fondée en 1637 par Noël Brûlart de Sillery, commandeur de l'Ordre de Malte, frère du Chancelier d'État, Nicolas Briîlart de Sillery, et l'un des membres de la Compagnie des Cent-Associés. Ambassadeur à Rome en 1624, il s'était entremis, à la demande du roi de France, pour hâter l'élévation de Richelieu au Cardinalat, et le puissant ministre lui écrivit à cette occasion une lettre très flatteuse. Il renonça ensuite complètement au monde et embrassa l'état ecclésiastique.

Voulant favoriser la conversion des sauvages du Canada par l'établissement d'une mission sédentaire, où l'on pût les réunir, les instruire et les civiliser, il affecta une somme considérable à la construction de l'église et de la résidence des Pères, puis au défrichement des terres nécessaires pour procurer la nourriture des sauvages. Le lieu où fut placée la réduction appartenait à M. Gand.. l'un des principaux employés de la Compagnie de la Nouvelle-France à Québec : ce brave homme « le consacra volontiers à un si bon dessein », et voulut même contribuer de ses propres deniers au défrichement des terres (1). Sa charité pour les sauvages était admirable; et lorsqu'il mourut, le supérieur des Jésuites lui rendait ce témoignage : « Il est mort comme il a vécu, c'est-à-dire en homme qui cherche Dieu avec vérité. »

Le terrain des sauvages, à Sillery, avait une lieue de front, sur le bord du fleuve, et quatre lieues de profondeur. La Compagnie des Cent- Associés en ratifia plus tard (1651) la concession, mais à la condition expresse que les sauvages « seraient et demeureraient toujours sous la conduite, direction et protection des Pères Jésuites,

(1) On payait un ouvrier trente ou quarante sous par jour (Rel. des Jésuites, 1643, o. 39, — Journal des Jésuites, 1646, p. SI).

sans l'avis et consentement desquels ils ne pourraient remettre, concéder, vendre ni aliéner les dites terres ». Les Jésuites avaient a la direction des sauvages, sans néanmoins être tenus d'en rendre compte qu'à leurs supérieurs ».

La réduction de Sillery était destinée surtout aux sauvages Montagnais. Quelques-uns allèrent s'y fixer dès 1639. On y compta plus tard près de trois cents familles. La vie des sauvages dans cette mission, sous la direction des Pères, rappelait celle des fidèles de la primitive Église :

« Il semble, écrivait Marie de l'Incarnation, que la ferveur de la primitive Église soit passée dans la Nouvelle-France et qu'elle embrase les cœurs de nos bons néophytes. Le P. Le Jeune continue à y faire des merveilles. Il prêche le peuple tous les jours et lui fait faire ce qu'il veut; car il est connu de toutes ces nations, et il passe en leur esprit pour un homme miraculeux. Il est secondé par les autres Pères, qui n'épargnent ni vie ni santé pour chercher ces pauvres âmes rachetées du sang de Jésus-Christ. »

Yoici la description que le P. Jérôme Lalemant iaisait de l'église de Sillery en 1648 :

« La structure, dit-il, en est assez gentille, quoique les vitres pour ainsi dire ne soient que de toile, et qu'elle n'ait encore ni sacristie, ni clocher; elle ne laisse pas de contenter la vue et de donner de la dévotion à tous ceux qui la voient... »

Il ajoutait, lorsque cette église devint dix ans plus tard la proie des flammes :

« Son maître-autel était enrichi d'or et de ce beau rouge de corail qui frappait si doucement les yeux des bons néophytes, et leur faisait aimer leur maison de prière... »

Les Français de Québec assistaient souvent aux offices dans l'église de Sillery, surtout après l'incendie de Notre-Dame de Recouvrance : plusieurs s'y marièrent (1); d'autres y firent baptiser leurs enfants. Mais les Jésuites tenaient à ce qu'elle ne fût pas

(1) Entre autres, en 1653, Gabriel Gosselin, l'ancêtre de tous les Gosselin du Canada, originaire de la petite commune de Combray, arrondissement de Falaise, département du Calvados, en Normandie. Un des hameaux de Combray s'appelle encore les Gosselins. (Carte de la France dressée par ordre du ministre de l'Intérieur, feuille xi-13. Falaise. Tirage de 1887).

regardée comme église paroissiale, afin de ne pas nuire à la paroisse de Québec, dont elle n'était éloignée que d'une lieue. L'église et la mission, loin de leur apporter du revenu, leur coûtaient près de mille écus d'entretien par année (i).

Nous avons déjà parlé d'une autre mission, celle des Trois- Rivières : elle datait de la fondation de cette ville par Champlain en 1634. C'est bien à Champlain, en effet, sur l'ordre de la Compagnie des Cent-Associés, qu'est due cette fondation : La Yiolette, à qui on l'attribue généralement, n'était que le commissaire ou l'envoyé de Champlain. On lit dans les registres de la paroisse :

« Messieurs de la Compagnie de la Nouvelle-France ayant ordonné qu'on dressât une habitation en ce lieu nommé les Trois- Rivières, M. de Champlain, qui commandait en ce pays, y envoya de Québec une barque sous la conduite de M. de La Violette, lequel mit pied à terre le 4 juillet de l'an 1634, avec quelque nombre de nos Français, pour la plupart artisans; et dès lors on donna commencement à la maison et habitation ou fort qui se voit en ce lieu (2). t

Le P. Le Jeune, supérieur de la mission du Canada, et le P. Buteux s'y rendirent dans l'automne, pour y passer l'hiver, et furent les premiers missionnaires résidents de l'endroit, Trois- Rivières a donc eu l'honneur d'avoir pour premier curé le chef même de l'Église de la Nouvelle-France.

La petite église paroissiale qui y fut construite fut mise, comme celle de Québec, sous le vocable de l'Immaculée-Conception de Marie. Les registres de l'état civil furent ouverts le 18 février 1635 : ils existent encore, et ce sont les plus anciens registres originaux du pays, ceux de Québec, qui dataient de 1621, ayant brillé lors de l'incendie de 1640, et ayant été simplement renouvelés de mémoire.

Les Algonquins de l'Ile, ainsi appelés parce qu'ils habitaient l'île des Allumettes, dans la rivière Ottawa, faisaient la traite avec tous les sauvages du nord : leur chef prélevait même un tribut sur tous ceux qui descendaient ou remontaient la rivière, lors de

(1) Journal des Jésuites, p. IS.

(2) Archives paroissiales des Ti*ois-Rivières, Catalogue des Trespasséz au lieu nommé les Trois-Rivières.

leur passage à l'île. Ils venaient eux-mêmes chaque été en grand nombre aux Trois-Rivières, pour y rencontrer les Français : c'était leur endroit de prédilection. Quelques familles commencèrent à s'y fixer en 1637. Ce fut Toccasion pour le P. Le Jeune de songer s'il ne serait pas à propos d'établir aux Trois-Rivières une réduction pour les Algonquins supérieurs, comme on avait fait à Sillery pour les Montagnais ou Algonquins inférieurs : on aurait ainsi quelque chance de christianiser non seulement ces sauvages arrogants, durs, revêches, mais encore les sauvages du nord qui commerçaient avec eux.

Mais où trouver les ressources nécessaires pour fonder cette mission? A l'exemple du commandeur de Sillery, un généreux bienfaiteur de France fit passer au Canada plusieurs ouvriers « pour défricher et bâtir » à l'endroit choisi pour la réduction (1).

Bon nombre de familles sauvages vinrent peu à peu s'y fixer, et les espérances du P. Le Jeune se réalisèrent, au moins en partie : on eut le bonheur d'y former à la foi chrétienne des Algonquins et des sauvages du lac Témiscamingue. On y comptait déjà quatre-vingt néophytes en janvier 1641.

L'église paroissiale servait à la fois pour la colonie française et pour la mission sauvage; mais Français et sauvages y avaient leurs offices à part (2).

C'est ainsi que la mission du Canada s'étendait peu à peu et se fortifiait; mais elle manquait encore de deux éléments importants : un hôpital, et une maison d'éducation pour les filles.

« S'il y avait ici un hôpital, disait un jour le P. Le Jeune, il y aurait tous les malades du pays, et les vieillards; pour les hommes, nous les secourons bien de toutes nos forces; mais pour les femmes, il ne nous est pas bien séant de les recevoir en nos maisons. »

Puis il ajoutait, en parlant de l'hôpital de Dieppe, qu'il avait bien connu :

« Si un monastère semblable à celui-là était en la Nouvelle- France, la charité de ces hospitalières ferait plus pour la conversion des sauvages que toutes nos courses et nos paroles. »

Le bon Père ne s'intéressait pas moins à l'éducation des filles

(1) Relations des Jésuites, 1640, p. 37.

(2) Ibid., 1641, p. 41.

sauvages; et déjà lui et quelques-uns des principaux citoyens de Québec en entretenaient un certain nombre dans la maison de Guillaume Hubou, marié à la veuve Hébert, sur le coteau Sainte- Geneviève. On peut dire que le pensionnat de M™^ Hubou, à Québec, fut le . précurseur du séminaire sauvage de Marie de l'Incarnation (1).

« Nous payons la pension de ces petites filles, écrit le P. Le Jeune; elles sont vêtues à la française, et ne se soucient pas plus des sauvages que si elles n'étaient pas de leur nation. »

Les relations qu'il adressait à son Provincial, à Paris, excitaient une sainte émulation dans les communautés religieuses de France, à qui se dévouerait pour la mission du Canada et la conversion des Sauvages (2), Treize religieuses d'un couvent de Paris signèrent un jour le vœu de passer en la Nouvelle-France, si leurs supérieurs y consentaient :

î J'ai reçu, vu et lu ce vœu avec étonnement s , écrit quelque part le P. Le Jeune.

A Montmartre, il y avait une religieuse prosternée nuit et jour devant le Saint Sacrement, qui priait pour la conversion des sauvages du Canada. On écrivait au P. Le Jeune de différentes communautés, et nombre de religieuses lui offraient leurs services :

« Hélas! écrivait-il lui-même, est-ce qu'on ne trouvera point quelque brave Dame qui donne un passeport à ces amazones du grand Dieu, leur dotant une maison, pour louer et servir sa divine Majesté en ce nouveau monde? »

Ce sont ces lignes, écrites en 1635, qui tombèrent sous les yeux de la duchesse d'Aiguillon (3) et de M™e de la Peltrie, et donnèrent

(1) Jean Bourdon et son ami Vabbé de Saint-Sauveur, p. 72.

(2) En 1640, le P. Le Jeune se crut obligé de jeter de l'eau froide sui' ce beau zèle qui ne faisait que grandir :

« Ce n'est pas tout d'être envoyées de la France, écrivait-il, il faut être appelées de la Nouvelle, pour faire ici plus de fruit que de bruit... Il en est venu très suffisamment (de religieuses) pour les occupations qu'elles peuvent avoir dans un pays qui ne fait que de naître... » (Rel. des Jés., 1640, p. 4).

(3) Marie-Madeleine de Vignerod, marquise de Corabalet et duchesse d'Aiguillon, nièce du cardinal de Richelieu. On ne peut lire sans émotion la lettre qu'elle écrivait de Paris, le 10 avril 1639, à la Supé-

lieu à la fondation de l'Hôtel-Dieu et des Ursulines de Québec. La duchesse d'Aiguillon écrivant au P. Le Jeune l'année suivante :

« Dieu m'ayant donné, dit-elle, le désir d'aider au salut des pauvres sauvages, après avoir lu la relation que vous en avez faite, il m'a semblé que ce que vous croyez qui puisse le plus servir à leur conversion, c'est l'établissement des Religieuses Hospitalières en la Nouvelle-France : de sorte que j'ai résolu d'y envoyer cette année six ouvriers pour défricher les terres et faire quelque logement pour ces bonnes filles. Je vous supplie de vouloir prendre soin de cet établissement... »

Les hospitalières qu'elle choisit pour exécuter sa fondation étaient les Augustines de Dieppe, nouvellement réformées par l'archevêque de Rouen, leur supérieur ecclésiastique : elles portaient auparavant Un costume noir, et allaient en ville soigner les malades; réformées en 1625, elles se soumirent à la clôture perpétuelle et revêtirent le blanc costume des Chanoinesses de Saint-Augustin.

La communauté de Dieppe fit l'élection des trois religieuses destinées à aller fonder le monastère de Québec, et l'élection fut confirmée par l'archevêque de Rouen, « sous l'autorité duquel devait être le monastère qu'elles allaient établir (1) ».

Le contrat de fondation fut « passé en l'hôtel de la duchesse d'Aiguillon, à Saint-Germain-des-Prés-lez-Paris », le 16 août 1637. Les religieuses de Dieppe y étaient représentées par Sébastien Gramoisy, le célèbre imprimeur des Relations des Jésuites; et il était dit dans l'acte, que la duchesse d'Aiguillon contractait avec les religieuses « sous le bon plaisir de Mgr l'Ulme et Rme archevêque de Rouen »,

C'était à cette époque Mb' François de Harlay, l'ancien. L'illustre prélat croyait-il, dès lors, comme on l'a prétendu, avoir juridiction

rieure des hospitalières de Québec, à l'occasion de leur dépai't pour le Canada, et tout particulièrement les lignes suivantes, ajoutées en marge de cette lettre :

« Ma bonne Mère, obligez-moi de prendre soin de demander aux sauvages que vous assisterez à la mort, le salut de Monseigneur le cardinal, celui de quelques personnes à qui j'ai de particulières obligations, et le mien, et que toutes vos religieuses me fassent la même charité. » (Relations des Jésuites, i6d9, p. 10).

(1) Ai'chives de l'Hôtel-Dieu de Québec.

au Canada? Ce qui est certain, c'est qu'il prit toutes les précautions possibles pour que les hospitalières de Québec, sorties de la communauté de Dieppe, demeurassent sous sa juridiction (1).

La duchesse d'Aiguillon obtint de la Compagnie des Cent-Associés, outre un terrain pour l'hôpital dans l'enclos de Québec, un fief de soixante arpents dans la banlieue; puis elle envoya des ouvriers pour commencer les défrichements et préparer un logement pour les hospitalières (2).

Ce fut l'abbé Le Sueur de Saint-Sauveur qui surveilla lui-même les travaux de défrichement sur les terres de Sainte-Marie; c'est ainsi qu'on appelait le fief de l'Hôtel-Dieu. Il fut aussi le premier aumônier de la communauté (3).

Les trois religieuses Augustines destinées à inaugurer l'Hôtel- Dieu de Québec, Marie Guenet de Saint- Ignace, supérieure, Anne Lecointre de Saint-Bernard, et Marie Forestier de Saint-Bonaventure de Jésus, reçurent, avant de quitter la France, de magnifiques lettres de leur archevêque, datées de son château de Gaillon le 20 mars 1639. Dans ces lettres, il loue leur zèle, et leur permet de partir pour le Canada, mais à la condition expresse de lui envoyer de temps en temps « une relation, bien certifiée de leur confesseur, de leur bonne conduite, progrès et établissement », puis de lui rendre compte de toute leur administration et de leur revenu :

« En tout et partout, ajoute-t-il, elles recevront nos ordres comme font nos diocésaines, jusqu'à ce que l'ordre épiscopal soit par Sa Sainteté établi fixe et successif en ce nouveau monde, oii le saint Évangile est porté pour y établir le royaume de Jésus- Christ, qui est l'Église. »

Nos hospitalières reçurent également des lettres d'obédience de M. Leaume, ancien curé d'Ancourt, directeur de l'Hôtel-Dieu de Dieppe. Il leur permettait « de sortir du monastère de Dieppe, pour s'embarquer dans le vaisseau-amiral commandé par le capi-

(1) Jean Bourdon et son ami l'abbé de Saint-Sauveur, p. 41 et suiv.

(2) Nous voyons dans les Relations des Jésuites (1640, p. 38) que la duchesse d'Aiguillon avait aussi promis au P. Le Jeune du secours pour une mission de sauvages qu'il pensait établir à la Rivière des Prairies. Mais c'est à la pieuse compagnie de Montréal qu'était réservé l'honneur de réaliser toutes les saintes entreprises de ce côté-là.

(3) Jean Bourdon et son ami Vabbé de Saint-Sauveur, p. 81.

taine Bontemps », et les mettait pour le voyage sous la conduite du P. Vimont, « supérieur destiné de la mission des Pères Jésuites de la Nouvelle-France j .

Le départ eut lieu le 4 mai, et les hospitalières, accompagnées des Ursulines, comme nous le verrons, n'arrivèrent à Québec que le ler août, après trois mois d'une très périlleuse traversée. Mais le capitaine leur avait donné sa chambre, « belle et spacieuse, où nous étions séparées du bruit du vaisseau », écrit l'une d'elles. Le P. Vimont leur disait la sainte messe tous les jours.

Elles furent accueillies sur le quai de la Basse- Ville, au bruit du canon du fort, par le gouverneur et les officiers de la garnison, par tout le clergé et les principaux citoyens. On les conduisit en procession, avec de grandes marques de respect et de réjouissance, à l'église paroissiale, où un Te Deum fut chanté en actions de grâces. Le Gouverneur les reçut ensuite au château Saint-Louis, les présenta au clergé et aux citoyens, puis les fil conduire aux résidences qui leur étaient assignées temporairement, les Ursulines à une petite maison près du quai de la Basse- Ville, les Hospitalières à l'hôtel des Cent- Associés.

Cet hôtel des Cent-Associés. situé à peu près à l'endroit où est aujourd'hui l'église anglicane, « une assez belle maison toute neuve ï, écrit la Sœur Juchereau, servit l'année suivante d'église paroissiale, après l'incendie de Notre-Dame de Recouvrance (1). Les Hospitalières se décidèrent alors à quitter la ville pour aller s'établir à Sillery, afin de se rapprocher de la mission sédentaire des sauvages. Durant la construction de leur hôpital, elles se logèrent dans une petite maison près de la Pointe-à-Puiseaux; et au commencement de l'hiver elles purent entrer dans leur résidence de Sillery, où elles demeurèrent quatre ans.

Vers la fin de mai 1644, elles reprirent le chemin de Québec pour s'y fixer définitivement, et, en attendant que leur monastère fût prêt à les recevoir, se logèrent dans une pauvre maison de la Basse-Ville, la même probablement qui avait servi aux Ursulines. Dans l'automne, elles prirent possession de leur monastère, à l'endroit où elles sont encore aujourd'hui.

Chose remarquable, en jnêrae temps que la duchesse d'Aiguillon

(1) Henri de Bernières, par l'abbé Auguste Gosselin, p. 141 . Québec, 1902.

fondait un hôpital dans la Nouvelle-France, une jeune dame d'Alençon, en Normandie, Marie-Madeleine de Ghauvigny, veuve du seigneur de La Peitrie, consacrait sa petite fortune à y établir un monastère pour l'éducation des filles : Dieu inspirait également à une pieuse Ursuline de Tours, Marie Guyart, veuve Martin, dite en religion Marie de l'Incarnation, la généreuse pensée de se dévouer à cette œuvre si méritoire. M™^ de la Peitrie et Marie de l'Incarnation ne s'étaient jamais vues, et ne se connaissaient pas; mais elles marchaient toutes deux, sans le savoir, vers le même but, et se préparaient à remplir les vues de Dieu à leur égard.

La Mère de l'Incarnation raconte elle-même dans ses lettres que Dieu lui fit voir à plusieurs reprises le Ganada comme « la terre promise » oii elle était appelée, et qu'elle devait y participer à la fondation d'une maison de son Ordre. De son côté, M°»« de la Peitrie, conduite par M. de Bernières, celui-là même qui devait être un jour le maître spirituel de Ms^ de Laval, se rendit à Paris, et y consulta le P. de Gondren, général de l'Oratoire, et saint Vincent de Paul, supérieur des Lazaristes, au sujet de son pieux dessein. Tous deux l'exhortèrent vivement à le poursuivre, « l'assurant qu'il était de Dieu et la félicitant de la part qui lui était échue ».

On trouve avec bonheur tous les saints personnages de l'époque entourant de leur pieuse affection le berceau de notre Église.

Ghez les Jésuites de Paris, M™^ de la Peitrie s'informe à qui elle doit confier l'éducation de ses petites sauvages : « A la Mère Marie de l'Incarnation et aux religieuses de son Ordre », lui répond le P. Poucet, futur curé de Québec (1).

Elle se rend à Tours; et lorsqu'elle communique son dessein à la Mère de l'Incarnation, celle-ci ne se montre nullement surprise; elle accepte avec joie la tâche honorable qui lui est proposée, et, avec l'agrément de ses supérieures, se décide immédiatement à partir pour « la terre promise ». Une autre religieuse de la même communauté, Marie de la Troche de Saint- Joseph, se joint à elle :

(1) « Le R. P. Poncet, extrêmement zélé pour tout ce qui regarde la plus grande gloire de Dieu... » (Lettres de la Mère de l'Incarnation, t. I, p. 49).

elles trouveront leur troisième compagne chez les Ursulines de Dieppe. Puis elles vont, avant de partir, recevoir la bénédiction du successeur de saint Martin, l'archevêque de Tours : le vénérable vieillard les présentant à M™^ de la Peltrie :

« Voilà, lui dit-il, les deux pierres fondamentales de l'édifice que vous voulez faire à Notre- Seigneur dans le nouveau monde : je vous les donne pour la tin pour laquelle vous me les demandez; qu'elles soient donc dans ce fondement comme deux pierres précieuses, semblables à celles du fondement de la Jérusalem céleste.

«r Que cet édifice soit à jamais un lieu de paix, de grâces et de bénédictions, plus fécond que ne fut celui de Saloraon... Et puisque c'est pour Dieu que vous le faites, que Dieu y habite à jamais comme Père et comme Époux, non seulement des religieuses que je vous donne, mais encore de celles qui les accompagneront et qui vivront avec elles, jusqu'à la consommation des siècles! »

Jamais religieuse ne fut mieux préparée que Marie de l'Incarnation, par tous les antécédents de sa vie, à la carrière d'épreuves, de travaux et de labeurs de toutes sortes qui l'attendait au Canada. Jamais femme ne réunit à un plus haut degré toutes les qualités requises dans une fondatrice de monastère. Elle a été, dans toute la vérité de l'expression, la « femme forte » de l'évangile.

Les lettres nombreuses qu'elle écrivit de Québec à son fils, Claude Martin, de l'Ordre de Saint-Benoit, et à beaucoup d'autres personnes (1), sont, avec les Relations des Jésuites, une de nos plus précieuses sources historiques.

Marie de l'Incarnation et ses compagnes firent la traversée de Dieppe à la Nouvelle-France, en compagnie des Pères Vimont, Poucet et Ghaumonot, ainsi que des hospitalières. Nous connaissons déjà leur arrivée et leur réception à Québec.

Elles demeurèrent un peu plus de trois ans dans l'humble réduit qui leur avait été assigné à la Basse- Ville. Que de privations n'eurent-elles pas à endurer dans ce logement, qu'elles appelaient gaiement « leur hôtel du Louvre !»

A ces privations vint se joindre une terrible épreuve : leur

(1) « La Reine, Madame la duchesse d'Aiguillon et Madame la comtesse de Brienne me firent toujours l'honneur de me regarder de bon oeil, et m'ont encore honorée cette année (164i) de leurs lettres... » (Lettres de la Mère de l'Incarnation, t. l. p. 110),

fondatrice, qui les avait accompagnées au Canada, et s'était d'abord pieusement résignée à partager leur foyer et leur misère, obéissant à un inexplicable esprit d'inconstance, les quitte un jour pour aller demeurer à Montréal avec la nouvelle colonie qui vient de s'y fixer, emportant avec elle les meubles et autres objets qu'elle avait mis jusque-là à la disposition de la petite communauté. Son séjour à Montréal dura dix-huit mois; puis fort heureusement la Providence la ramena à Québec (1).

L'humble monastère que la Mère de l'Incarnation avait fait construire à la Haute- Ville sur le terrain accordé pour cet objet par la Compagnie des Gent-Associés, venait d'être terminé : il mesurait 92 pieds de longueur sur 28 de largeur, et avait coûté plus de cinquante mille livres. On y entra le 21 novembre 1642.

5|me c[e la Peltrie, à son retour de Montréal, se fit bâtir une maison sur un terrain qu'elle avait acquis dans le voisinage du monastère. Cette maison, de modeste apparence, avait une glorieuse destinée : elle devait abriter un jour le premier évêque de la Nouvelle-France.

A peine entrées dans leur nouveau couvent, la Mère de l'Incarnation et ses compagnes, qui étaient déjà au nombre de sept, ouvrirent leur pensionnat où tant de générations de jeunes filles ont reçu depuis le bienfait de l'éducation. A ce pensionnat, comme chez les Jésuites, était adjoint un séminaire pour les filles sauvages : il faisait l'admiration du clergé et des citoyens :

« M. le Gouverneur m'en parla, l'autre jour, écrit quelque part

(1) La Mère de l'Incarnation nous apprend quel était le but de Mme de la Peltrie en allant à Montréal : « Ses intentions sont bonnes et saintes, dit-elle, car elle m'écrit avec une grande cordialité, et me mande que le sujet qui la retient à Montréal, est qu'elle cherche le moyen d'y faire un second établissement de notre Ordre... » Plus tard, on voudra, également, établir à Montréal une seconde maison des hospitalières de Québec. Mais les religieuses que la Providence voulait à Montréal, c'étaient les filles de la Vénérable Marguerite Bourgeois, pour l'éducation des filles, et pour l'hôpital les hospitalières de Saint-Joseph de La Flèche.

Mme de la Peltrie revint donc à Québec, et rentra dans les vues de la Providence en se dévouant uniquement, corps et biens, à l'œuvre de la Mère de rincarnation. Elle se fit même religieuse Ui'suline.

Marie de rincarnation, avec une consolation toute particulière de voir en des filles sauvages, nourries dans les bois et dans les neiges, des sentiments de dévotion et une politesse d'esprit qui ne se trouvent pas toujours dans des filles bien élevées de la France. »

Cette sainte religieuse avait un talent merveilleux pour l'étude des langues sauvages, et, comme les Pères de Brébœuf et Chauraonot, elle y acquit une telle perfection qu'elle étonnait les sauvages eux-mêmes. Elle rédigea plusieurs dictionnaires et des grammaires de la langue sauvage à l'usage des religieuses de sa communauté. On est frappé d'étonnement à la vue des travaux immenses que cette femme incomparable s'imposa durant les trente et quelques aanées que Dieu la conserva à l'affection de ses Soeurs (1).

Le P. Le Jeune qui avait appelé de tous ses vœux la fondation d'un hôpital et d'une maison d'éducation pour les filles, à Québec, ne présida pas lui-même à leur établissement : il venait d'être remplacé comme supérieur de la mission du Canada par le P. Vimont. Mais il demeura encore dix ans à Québec, et vit par conséquent les heureux développements des deux communautés.

Retourné en France en 1649, il y exerça jusqu'à sa mort les fonctions de « Procureur des missions de la Compagnie de Jésus en la Nouvelle-France » .

Un des derniers actes de ce grand religieux fat un appel chaleureux au jeune roi Louis XIV, qui entrait dans sa vingt-quatrième année, en faveur de notre pays, livré à cette époque (1660) aux fureurs des Iroquois.

Lorsque l'annonce de sa mort (1664) arriva au Canada, les sauvages furent remplis d'une immense douleur. Après quinze ans qu'il les avait quittés, son nom était encore parmi eux en si grande réputation de sainteté (2), qu'ils se mirent à l'invoquer avec confiance : de grandes faveurs spirituelles obtenues à Sillery furent attribuées à son intercession (3).

(1) La Mère de l'Incarnation a écrit de Mgr de Laval : « Il fallait ici un homme de cette force... » Et elle-même s'est montrée véritablement au Canada la femme forte de l'Évangile.

(2) « Il passe en leur esprit pour un homme miraculeux. » (Lettres de la Mère de l'Incarnation, édit. Richaudeau, t. L p. 68).

(3) Rel. des Jés., 1666, p. 4.

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