R. P. PAUL OUVA, GÉNÉRAL DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS
Viranam, dans le royavnie de Giagi, 1678»
Mon Révérend Père»
Je commence cette lettre, selon ma coutume» par lexposition des événements politiques» dont notre mission a dû subir l'influence. Comme je vous le disais dans ma dernière lettre, leNayaken de Madûré se préparait à la guerre contre Ecogi , ancien capitaine de Tldalcan , au*
JMrdIlui Aiattre indépendant du îaftjalotif ei dévoie pârtîe de Gingi. Sur ces entpefaites le bruit eotirut que Sabagî y Irëre atné d*Ecogi, depuis quelque temps réTolté contre son souveraift, s*était emparé de plusieurs provinces du Bisnagar et s'aranfait à la tète d'une puissante armée (i)« dette nouvelle parut incroyable ; canment se persuader que Sabagi pât franchir une distance de plusieurs cen^ taines de lieues, à travers les pepulation» belliqueuses^ du Décan et de Golconde, pour perler la guerre dans n«s contrées? Pendant qu'on raisonnait sur laf probabilité de ce bruit, Sabagi trancha la question en tombant commu la foudre sur la citadelle èe Gingi qu'il emporta du premier assaut. Il dut ce succès si facile aux divisions qui régnaient, et aux nombreuses iotelligenoes qu'il avait eu sdn d'entretenir parmi les Musulmans^
Après avoir soumis le royaume de Gingr, le nouveau conquérant feint de vespecter les provinces qu'y possède son frère, et s'avance comme pour lui rendre une visite d amitié. Ecogi^ plein de confiance, vient joyeusemnt à sa rencontre et le trouve au-delà du Goléroa à trois lieues de Tanjaour. Mais lessentiments de la natufs sont étouifés ^^ar l'avarice eU'ambition ;* le traître se saisit de son frère et le charge de chaînes, pouv le foreer à lui Uvrer tous* les trésors fecueilli» dans l'exploitation du royaume d& ¥an)aour. Ecogi assez heureux pour s'évader traverse le fleuve à la nage et var se- cacher dans* les bois ; Sid)agl s'en dédommage en s'emparant de toutes les provinces: situées au nord* du Coleron. Puis il confie le gros de son armée à un autie de ses fipères nommé Simtogi v le plus^
(l) Noté de réàiieur. Ce Sabagi, que dliùtres écrivàiiis nomment Se vagi, «séle fbndatèur de la péissance dM MarattM, dont nous lYtiw j^l4 Jans» W^ tom.1. p. 84, ei. itti¥w
' taiUaDt espitaiae cpû ait paru dan» eet contrées; lu donne pour coaseilleir ua brame doni la flageaae ot l'expérieHce égalent le déirfHieiQent , le eharge de défendre se» conqufttes et vole dana le nerd an seeourt de son fib ^lYemaDt pressé par les treupes du grand Mogel*
Eeogi profitant de cette diYermon penr réMUir ses af- £ures^ ratsemUe ses soldats^ passe le fleuye et entre sur les terres do Giagi. Santo^ vient lui présenter Ubataffle a la tête d'une araire supérieure en nemibreet commandée par des capitaines habiles et intrépides r ma» tt vient attaquer des hommes dont il a dédionoré les^ femmes et massacré les enfants dans le sac de Gingi ; le désir de h vengeance exalte leur courage naturel ;. transportés de fureur ib fondent sur Tannée ennemie comme des lions r enfoncent les rangs, répandent partout le carnage et font pendier la victoire de leur eMé. Mais tout à coup Tart et la ruse arrachent le triomphe an courage aveugle. Sanlogi» obligé de fnir^ conserve asses de sang-froid pour ]dacer ^lembuscadeun gro»détachemeirf ; lesvainqu/oirs enqportés par Tardenr du succès daonent dans le piège, pris à dos par ce détachement^ ils^ voient à l^instant les fuyards se retourner centre eux avee une nspétuosiié inrésisliUe. Après quelques heures d'un combat acharné^ Us sont enfoncés, et laissent le du«p de bataflle et rhonnear de la victoire à Santogî ,. dbnl les pertes sont néanmoins beaucoup plus considérable» que celles de$ vaincus*
Tandis que les deux années étaient aux prises, fe Nayaken de Maduré Jtrrivait à la tête de ses troupes contre Ecogi. L'occasion était belle pour s'emparer de Tanjaour ; il ne sut pas eo profiter. Les vaincus repassèrent le Goléron sous ses yeux et rentrèrent en désordre dans leur forteresse. Au lieu de les attaquer ou de pénétrer avec
etrx daoB la ville pour y imposer sa toi; il perdit son femp» à hésiter ; pui» il se ligua avec Santo^ qvii lui promit de lui livrer la dtadelW et tout le royaume dé Tanjaour moyeuMut une somne d'argent destinée à l'entretien de son armée. Hais Ecogi dont k trésor étaît plu» en état de satisfaire la cupidité de Sabagf, fit sa paix avec lui r et conserva la possession de ses états» Le lâche et imprudent Nayaken en fat pMr ses frais et alla cadiier sa honte dans" la citadelle dé TireuehirapalU.
Santegi ayant assuré se» cimqnèfe» rejfoignit son frère ^ occupé au siège de Véleur, autrefois ci^itale du Bisnagar. Aprè9 une année de UocuSt Sabagi s'en rendit maître ef devint par là sauvera» cf une grande partie du voyaume, comme il Tétait déjà de eehiî de Gingi. U ne pouvait se ftatter d'en conserver lengtêmpi la paisible possession ;. il* avait à se défendre contre la puissance du Meg«l • auquel^ rien jusqn'à ce ^eur n'a résister Dans cette prévision il^ appliqua toute Ténergifi de soû ame et toutes les ressour-^ ces de ses étet» à la fortification des villes principale». U^ consiriiisit de nouveaux semparts autour de Gingir creusa dés fossés , éleva des tourt et dea bassins et exécuta tous^ ces csivrageaavec oae perfeetioQ que l'art européen n'eût pa» désavouée, R en fit autant pour les autre» citadellesdont la position hit promettait de vrais avantage», détruisit toute» celles qu'A jugea tnutile»ren construisit «n grand nombre de nouvelles <bn» les plaines et sur les collines r et mit toutes ces forteresses en état de soutenir un siège dé plusieurs années*
Tant de travaux devMent nécessairement épuiser se» trésors, il s'^en dédommagea par le pHlage universel du» pays , dont le» richesses furent entassées dans les citadelles. Ses oràres fwent exécuté» a^vec tant de rigueur et de barbarie , que la pliqpart de» babitant» cherchèrent leur saki
— 2T2r — dEans TexiL Ceux qaî n'ont pu quitter leur patrie gémî^ sent sous ce joug de fer, qui leur fait oublier tous les^ maux précédenls^ et souinrent après TarriTée def Mogolsauxquels ils sont disposés^ à se joind^ pour éeraser le nouveau despote. Tel est Fétat de dësohtmi où se troiH vent le» royaumes de Gingi et de Véleor ; je n^entre pas dans les détails, les termes me manquent peur exprimer les horreurs dwit noue sotnmes- témoins^
De son côté le Tanjaow pressuré par Ecogi^ dut cou-*' tribuer lasoomie que ee prioee af ait déboursée peur racheter ses états ; à ces vexations intérieures se joignirent les brigandages et les dévastations des Maravers , qui, sans oser attaquer les Musulmans en bataille rangée , ne cessaient de les harceler et de surprendre leursdéiachements.^ Néanmoins ces peuples trouvèrent dans la fertilité de leur sol etdans la récolte abondante de cette année, un soulagement à leur misère.
Ajoutons n& mot sur fétat du royaume de Maduré. Pendant qne Socca^Linga-Nayaken, poussé par son am-^ bition, eherchait à s*eHip»er du Tanjaoarr il perdait ses propres états. Le rei de Maïssour y mtra sans coup férir et prit possession des deux- seules forteresses que Maduré avait jusqu'alors conservées' danS' le aord^ Les piineipaux seigneurs du royaume, révoltés de 1» ecmdaite du Naya-^ ken, conspirèrent contre lui r la mirent en prison, sous" prétexte de folie, etki snbstitaèrentMoutta-Linga-Nayaken son frèse, dont le gouvernement n'est ni plus sage, ni moins tyrannique. Dans toute la contrée on n'entend que gémissements et imprécations conti« les auteurs dé tant de cruautés. Pour sRu*ero!i de mattieur» tout le pays a élé dévasté par une espèce de déluge r dans les provinees de Sattiamangalam , de Tirouchirapalli, de Tanjaonr et de Gingi , les inondations ont emporté des villages entiers^
â^ec fous leurs habitants. Ces fléaux de la colère divine furent bieqtôt suivis de la famine , de la peste et enfin de» brigandages, qui infestent tout le royaume. La capitale , autrefois si florissante, n'est plus reconnaissable ; ses palais, jadiÉsi riche* et si majestueux. Sont désert» et com-^ menomt à tomber en ruines ; Maduré ressemble bien moins à i/ne ville qu*à un repaire de brigands. Lie nouveau Nayaken est par eicelleiioe un roi fainéant : il dort la nuit, il dort le jour, et ses voisins , qui ne dorment pas , lui enlèvent à dbacpie moment quelque lambeau de ses états. Les peuples qui n*ont qu'à gagner au changement de domination, n'ont garde d'arrêter les envahisseurs , et tout annonce que ce royaume, si puissant il y a vingt années, sera bientôt lar proie de ses ennemis, ou plutôt Id victime de la pditiqiie iooensée de son profMre gouvernement. Sans m'arréter phrs longtemps aux événements politiques, qui fourniraient une histoire v(dumineuse, je passe aux œuvres de la mission qui sont mon objet principal. Cciei. Ce district a pria des accroissements d rapides qu*il s'étend déjà dans tout le royamne de Gingi et dans une grande partie do celui de Vélotir. 11 a falhi le diviser en deux : celui du nord qui a pour centre Corànapalti • situé à dix lieutô nord-ouest de Colei , et cdui du sud dont le centre est Tattouvantdiéri, atué au nord du Cdéron. Cette dernière résidence à laquelle on a rattaché plusieurs chrétientés autrefois dépendantes de Tanjaour , a été con* fiée au P. Jean de Britio. Accompagné dé quelques brames» il a rendu visite aux deux gouverneurs de ces provinces, qui Tout parfaitement accueHli et lui ont assuré, par des patentes fort honorables, le libre exercice de ta prédication dans tous leurs états. Us continuent à lui donner des gages de leur affection, se recommandent à ses prières et montrent une profonde estime pour le saint
Evangile. Mais il y a encore loin de ces senlifnente à \é pratique ; rexpérien^e prouve que la couTersion des grande est un miracle de première classe ;> tant sont fortes les chaînes qoi les retiennent dans la Csmge des Tokiptésr, plus^ encore que sous le joug des superstitions idolâb'iques ^
Tattouvantchéri est un Keu solitaire qui offre au mi^-^ sionnaire deux avantages précieux : un peu de sécurité contre les troubles de la guerre et une pleine liberté de traiter avec les parias dont Tadministration est si difficile dans les grandes villes sous les yeux des brames. Voici une lettre da P# Jean de Britto « qui vous rendra compte de ses oeuvres.
c( Les perturbations causées dans ce pays paries gdec^ re» et les brigandages de Sabagi, m'ont empêché de vi^ siter toutes nos chrétientés comme je Faurais désiré;- nos chrétiens eux-mêmes n*ont pu venir me trouver dans ma résidence en aussi grand nombre qu'à Tonfinalre ; decix cents catédiumènes tous parfaitement instruits et préparés^ trois cent quatre-vingt-dix seulenient ont recule baptême. Au milieu de ces troubles il m'a été difficile de* recueillir et de vérifier les divers, traits propres & vous intéresser ; je me contenterai donc de vous en dler quelqueMins.
« Un jeune homme de Tiroupourambiam: , âgé de seise ans , assista aux exercices des. catéchumènes malgré l'op^ position de toute sa famille, et^tprès six mois d'épreuves il parvint au comble de ses vœux. Les persécutions ne fi^ rent que fortifier sa foi et manifester sa constance. QaeU que temps après, il. tomba dans une grave mdadie, et aussitôt les païens d'attribuer ce malheur à la vengeance des idoles qu'il avait méprisées, et de redoubler leurs efforts pour le forcer à reprendre ses anciennes superstitions. Le fervent néophyte afÛigé des blasphèmes que les gentil»
vomissaient contre Jésus-Ghrist, plus encore que des sonf-^ frances qu'il endurait , conçut une vire conOance , fit un !vœu à saint François Xavier et se trouva parfaitement guéri. 11 accourut de suite à notre église, éloignée de huit lieues pour accomplir son vesû , se confessa et reçut la sainte communion en actions de grâces du bienfait que Dieu lui avait accordé. Ce fait m'a été confirmé par plusieurs témoins oculaires et par la mère même du jeune homme, qui touebée de cette insigne litYieur s'e9t piise £'u rang des catéchumènes.
» Dans un bourg nommé Mârayam, un païen danger reusement malade , docile aux avis d'un néophyte son pa-^ renU reçut le baptême avec des sentiments d'une piété eixtraordinaire et expira dans des transports de joie. Parmi les gentils témoins de cette mort bienheureuse, était un ministre de la sûcte des linganistes. Au moment où le iiûuyeau baptisé rendit le dernier soupir, ce prêtre idolâ* Ire , plein d*Admiration et comme ravi en extase» s'écria : M Ne yoyezrYOUS pas l'ame de ce chrétien qui s'élève vers ^e ciel'? quelle pompe I ^quelle gloire !... oh ! qu^elle est belle, portée sur un char de triomphe et environnée d'une lumière éblouissante ! ! !» Trente de ces idolâtres, persuadés par le témoignage de leur propre gourou , jouvrirent les yeux à la vérité , et ont déjà été régénérés dans les eaux salutaires, beaucoup d'autres se disposent à recevoir la même faveur. Mais celui qui fut pour eux l'instrument de la divine miséricorde et le prédicateur de la lumière évangélique , est encore aujourd'hui dans les ténèbres épaisses de ses superstitions.
» Une bramiue idolâtre de Mattour, parente de plur «ieurs brames chrétiens , ne pouvant plus supporter les horribles obsessions qui la tourmentaient depuis plusieurs années , me conjura d'avoir pitié d'elle. Je lui envoyai de
— 276^ la qendre bénite, et rarerti^ que, si elle voulait en éprou* ver la yertu salutan*e, elle devait avant tout renoncer au ^Itede ses idoles, mettre sa confian^^ en Jésus-Chris^ , et n*adorer que le vrai pieu. pille remfdit ces conditions de son mieux , reçut un peu de cendre sur la tétè et fut sqbir tement délivrée de ses souffrances. Les brames ses parents m ont assuré k vérité de ce fait , et leur témoignage est confirmé par celui de àdux catéchistes que j*ai expédiés sur t^ lieuK , pour ^i exaanner toutes les drconsl^ances. La bramine se rendra-^-elie aux Im^ilationsde 1^ grâce qui en guérissant son cprps veut Siauvier son ame ? je n'ose encore Tespérèr.
» J'aurjais à vous raconter plusieurs autres faveurs acr (Cordées à nos chrétiens par la bonté divine , telles que la destruction de ces nuées de sauterelles qui ravagent les campagnes et dévorent les moissons : j*ai vu de mes yeux ^es champs jpnchés de ces insectes , tués par la vertu de la cendf^e e^ 4^ l^au bénite , promettre une riche récolte , ^andU qu.e Ijos chjafnps voisins étaient complètement rar vagés parle fléau. A ces preuves de la protection du ciel, je ne crains pas d'ajouter la manière presque miriaculeu^e dont la divine miséricorde me sauva, ainsi que mes conir pagnons, dans la désastreuse inondation du 17 décembre. » Jean de Britto.
Vous serez curieux de connatti^ les circonstances de l'inondation dont le P. de Britto fait ici mention ; je vais yous rapporter en substance ce qu*il m'en écrivit à cette époque :
« L'église et le presbytère de Tattouvantchéri se trour vent sur une colline située à une demi -lieue au nord du jColéron. Quand je choisis cet emplacement, on m'assura que les débordements du fleuve n'avaient jamais approché 4^ ce point et ne pouvaient pas l'atteindre ^ à cause de sp^
élévation qui domine toutes les plaines. Les pluies extraordinaires tombées cette année, a^ient causé une inondation plus grande que toutes celles qu'on se rappelait : cependant les eaux étaient encore loin de Téglise et n*inspiraient aucune crainte. Au milieu de la nuit du 17 dé* cembre, je suis éveillé par les cris et les lamentations du TiUage voisin; soupçonnant la cause de cette alarme, je me lève avec précipitation et trouve que déjà Teau pénètre dans notre enceinte par les ouvertures pratiquées au pied du mur pour Técoulement des pluies. J'éveille les chrétiens, qui se trouvaient avec moi an nombre de dix-huit ; ils sont consternés à la vue de cette mer immense, sans savoir où se réfugier. Par la grâce de Dieu je conserve assez de sang-froid et de confiance pour pouvoir les consoler et remonter leur courage abattu ; je leur recommande de boucher les trous par où Teau pénètre, et me retire à l'église afin d'implorer la divine miséricorde. Dès que je les ai quittés, mes néophytes saisis de frayeur s'enfuient sans rien dire dans un bosquet voisin , résolus de grimper sur les arbres en cas de nécessité.
» Pendant que j'hésite à les suivre, les eaux extérieures s*élevant jusqu'à la sommité des murs d*enceinte s'ouvrent un passage, inondent tout à coup la cour, et envahissent le presbytère. Me voyant dans l'eau jusqu'à la poitrine, je me dirige vers le bosquet, je lutte contre le courant, je m'accroche aux haies dont les épines me déchirent les mains et tout le corps , et j'arrive enfin au point culminant du monticule. Les ruines. d'une vieille maison de terre y forment un petit tertre que les eaux n*onl pas encore touché; je m'y réfugie pour ne pas m'ex^ poser à la piqûre des serpents qui peuplent le bosquet. Huit des néophytes viennent me joindre et nous nous serrons tous sur un espace de cinq ou six pieds. Bientôt le
^ 278 -^ «oleil vient nous découvrir toute Thorreur du spectacle qui nous entoure : un océan sans rivage sur lequel s*élèvent de distance en distance quelques sommets de collines et les cimes des arbres; des corps d'hommes ou d'animaux, morts ou mourants , que les flots roulent avec impétuo* site, des troncs, des poutres, des toits de maisons, qui suivent le courant, ou s*embarrassent dans les branches des arbres, etc., etc.
)i C'est alors que le sentiment d*un nouveau danger me saisit vivement : le déluge était de nature à durer plu* sieurs jours et nous n'avions pas la moindre nourriture pour nous soutenir ; nous ne pouvions donc échapper à l'inondation que pour mourir de faim. Je fis comprendre ce danger aux néophytes , et les pressai de se procurer urne provision de riz ; il y en avait assez dans les ruines du presbytère qui n*était qu*à une portée de fusil ; mais on f\e pouvait s'y rendre qu'à la nage, car les eaux étaient déjà très*hautes. Un des chrétiens, bon nageur, sedé-^ voua pour le salut de tous. Après s'être recommandé à Dieu, il s'élança dans les flots, fit un long détour afin de rompre la violence du courant, et revint épuisé de fatigue, portant une provision de riz suffisante pour toute la troupe. Rassurés contre la faim , nous eûmes à nous défendre d'un troisième danger, celui des ser-^ pents , qui commencèrent à nous disputer notre refuge. Ce n'étaient pas seulement les serpents du bosquet; c'étaient ceux de toute» la plaine que rinondation avait chassés de leurs repaires et qui , nageant à la surface des eaux, se dirigeaient vers notre tertre. Nous étions obligés de monter la garde à tous les instants du jour et de la nuit pour tuer ou repousser dans les flots ces reptiles malfaisants dont plusieurs étaient d'une grosseur énorme.
» L'inondation nous avait surpris le vendredi ; le sa-
uiÊcQ au soir, elle parut diminuer et déjà nou^ commeh-^ cions à respirer ; mais le dimianrcte, elle reprit de nou->* veaux accroissements et sembla touloir nous engloutir. Mes Indiens étaient consternés : les uns frappés de stupeur contemplaient cette immensité des eaux qui allaient devenir leur tombeau ; les autres , dominant par la foi le sentiment de la nature, se recommandaient à la divine misé-*' ricorde ; tous nous chercbions notre consolation dans la . conformité à la volonté de Dieu, et nous nous disposions à une sainte mort pai* le sacrifiée généreux de la vie. Cependant Teau avait cessé de s'életer^une faible lueur d'espérance commençait à briller; le premier effet de cette trêve fui de rendre à la nature ses' droits impreserip^ tibles. Depuis deux jours, nous étionsr dans cet état d'alarme ; Taltemative de la crainte et de Tespérance , Thorreur du danger présent , la préoccupaticm des serpents , nous avaient fait oublier le besoin de la nourriture. Il était urgent d'y penser. Pour inspirer du courage à mes compagnons « je m'enfonçai dans Feau jusqu'aux épaules et me dirigeai vers le bosquet^ afin d'y recueillir des morceaux de bois sec que les flots y avaient portés : mon exemple eut bientôt des imitateurs; à force de travail nous pûmes allumer du feu et faire bouillir notre riz dans le vase de terre qui servait à le conserver.
» La vue de cet aliment ranima notre confiance ; nous étions en état de résister encore quelques jours. Même en supposant que l'inondation vint nous chasser de notre poste y nous pouvions afi^nter les dangers du bosquet, nous n'avions plus à penser qu'à la guerre contre les ser* pents qui s'étaient réfugiés sur les arbres. Mais IHeu ne voulut pas nous mettre à cette dernière épreuve : après trois jours de blocus, les eaux se retirèrent, et s'écoulèrent assez rapidement pour nous permettre de sortir de notre
prison et de nous procurer les choses nécessaires à la vie. Je TOUS laisse à juger de la joie dont nos cœurs furent pénétrés, et des sentiments de reconnaissance que nous of-^ firf mes à notre Seigneur, dont la bonté nous arrachait à une mort presque certaine.
» Je restai dans cet endroit pour y célébrer les fêtes de Noël a-vec le petit nombre de néophyte» qui pourraient venir m*y joindre. Comme notre église et le presbytère étaient entièrement détruits , nous ramassâmes des bois ef des feuilles de palmiers, déWs des toits de diverses maisons et nous construiirîmes une espèce de tfat)ane et de crèche, dans lesqltelles nous célébrâmes la naissance du Sauveur du monde. Notre fête était bien conforme à l'esprit de cet adorable mystère , la pauvreté était notre seule décoration ; c*est celle qui plaif le plus au divin enfant de Bethléem. Nous unîmes avec bonheur nos privations et no» souffrances aux siennes. Nous n'en manquions pas , car» outre Textrème humidité ou plutôt la boue d'une terre détrempée pendant trois jour», nous étions exposés à un vent très-piquant contre lequel nous ne pouvions nous garantir.
y> La Providence ne nous laissa pas longtemps dans ce dénuement, auquel la nature aurait peut-être succombé ; elle voulut que nous eussions aussi notre fête des troî* rois. Je reçus des deux princes dont je vous ai déjà parlé, une lettre très-gracieuse : après m'avoir témoigné la part qu'ils prenaient à mes souffrances, ils m'invitaient à venir loger dans leur palais , si je voulais leur accorder cet honneur; ou bien dans le cas où les raisons de mon ministère et de ma profession me feraient désirer de vivre dans ma solitude , ils s'offraient à se charger des frais de ma nouvelle résidence. J'acceptai la seconde proposition et profitai de leur bonne volonté pour bâtir l'église et le presbytère sur l'endroit même qui nous avait sauvés du nau-
frage. Je construisis en même temps une autre église à Couttour, dans un bois peu éloigné de la résidence de Colei, où les troubles politiques et les guerres de Sabagi m'empêchent de résider. »
Une autre lettre du P. de Britto irous donnera la suite des événements de ce district.
c< Je reprends ma narration au point où la laissait ma lettre de Fanùée dernière. Après- avoir échappé à rinondation par une protection spéciale de la providence. Je continuai l'administration des chrétiens pendant qu'on travaillait à reconstruire mon presbytie et mon église. Quoique je n'eusse pas] même une cabane capable de m'abriter,4'ï serais resté avec une extrême consolation, parce que je m'y voyais entouré d'une foule de chrétiens de toutes les castes qui accouraient de très-loin pour recevoir les sacrements. La plupart d'entre eux n'avaient pas eu ce bonheur depuis plusieurs années par suite des guerres et des persécutions qui ont surtout affligé les chrétientés du Tanjaour. Mais je dus sacrifier mes goûts et mes vues à la sainte obéissance ; le supérieur, craignant peut--être pour ma santé, m'envoya Tordre jj^me diriger vers les chrétientés du nord. Je me rendis donc à Couttour, où en faisant construire la nouvelle résidence, j'administrai les néophytes des environs. Au commencement du carême je revins à Tattouvanchéri» J'y travaillai ^our et nuit et confessai plus de trois mille chrétiens; je célébrai dans la nouvelle éghse la fête de Pâques avec un immense concours de iidèles et d'idolâtres et conférai le baptême à trois cents catéchumènes, a Mais, comme Taffluence des païens de hautes castes me gênait dans l'administration des parias, je résolus d'aller établu: une église solitaire dans les bois de Siroucarambour, environ douze lieues au sud-est de
Tattauvantchéri . Après un voyage très-pénîble pendant lequel je dus Iraicerser à la nage plusieurs mières , j'arriTai enfin à mon eimitage, A peine m'y étais-je installé que des pluies torrentielles vinrent m'assaillir ; les deux rivières qui entouraient cette Se s^enflèrent à un tel pdnt que personne n'osait affronter la violence des courants. ^ me vis donc avec mes disciples abandonné dans un désert » séparé de tout continent et sans aucun moyen de nous procurer un peu de nourriture ; quelques herbes sauvages recueillies avec beaucoup de fatigue furent pendant trois jours notre unique aliment. Mais notre Seigneur se plaît à pn^ortionner ses consolations aux épreuves, mên^e envers ceux qui le méritent le moins : aussi puis-j« assurer que cette solHude fut pour moi un lieu de délices. Ma joie s'accrut à la vue des populations qm accoururent auprès de moi dès que les rivières furent goéables; dans l'espace d'environ un mois je confessai plus de quinze cents néophytes, et baplîsai pbis de trois cents idolâtres. J'étais occupé à disposer au moins trois cents autres catéchumènes, quand ]e reçus du P. Supérieur une lettre qui m'ordonnait de partir de suite pour Madraspatam dans le royaume de Goloonde,. afin d'y traiter une affaire de haute importance. Le sacrifice de ce départ précipité et les fatigues d'un voyage long et difficile furent récompensés par une douce consolation. J'eus le bonheur de convwtir un chrétien Moudéli de cette ville, le plus distingué par sa fortune^ son influence et ses rapports de famille. Depuis neuf ou dix ans il ne fréquentait plus l'église et résistait aux avis et aux exhortations qu'on n'avait cessé de lui adresser ; Dieu m'accorda Ja grûce de ramener cette brebis égarée dans la bergerie du bon pasteur.