‹ La mission du Maduré d'après des documents ineditsChapitre 4 sur 6 · ST · texte numérisé non relu

ST

» Ces fongs voyages m'ont empêché de recueîllfr foris: les fruits que j'espârais àa côté des psûfens. Au lieu de mille sur lesquels je comptais , je n'en ai baptisé que sept eento; les autans attendent Tannée prochaine. »

Pour suppléer à ee que la modestie du P. Jean de Britto liû feit omettre dans son récit r je dois signaler ici le zèle ies âmes qui le dévore , les fatigues excessives qu'il endure, les persécution» journalières qu'il sup* porte avec une admirable patience de la part des brames de Couttour^ furieux de le voir s'étaUir st près d'eux. Heureusement la protection du seigneur de cette contrée enchaîne leur puissance. Malgré toutes leurs ceihtradictiens il a terminé son église dont la beauté ravit de joie tou» les néophytes. Déjà son tète a réani une population de plu» de tnns cent scnxante chrétiens dans cette scditude qui un an aupararrant n^en comptait pas un seul. La podtion est très-favorable à la liberté de radministration » et au recueillement du sannkssi. U est vrai qu'elle ne lui présente que des privations^ mais il ne pense pfais anx choses de ce monde; le salut des ames' est sa vie^ sa nourriture et sa joie. Un riche chrétien^ qui vit sur la côte au milieu des Européens, ayant fait le voyage exprès pour visiter le P. de Britto dans son ermitage^ fut également surpris et édifié des rigueur» de sa pénitence : invité à partager le diner qu un cuisinier brame avait préparé au missionnaire et ({ui consistait en un peu de riz et quelques herbes amères, il lui fut impossible d'avaler une seule bouchée de ces mets insipides.. C'est cependant la seule nourriture do sanniassi; il pourrait y ajouter un peu de lait, mais il n'en trouve pas dans le pays, il ne jouit de cette délicatesse que quand la providence ^ lui en eavoie de loin ; ajoutez à ces privatiqns les travaux ac*

eablants auxquels il se livre sans relâche, les courses pénibles qu'il est obligé d'entreprendre pour visiter son immense district; ajoutez enfin la faiblesse de son tem- ]3éranient, et le mauvais état où était sa santé quand il tint à cette mission » et vous conduerez avec moi que la providence de Dieu est grande en faveur de» missionnaires du Maduré.

Au reste le P. de Britto n'est pas le seul en qui elle ait éclaté : sans parler du P. Rob. de* Nobili dont vous connaissez la pénible et glorieuse carrière ; le P. En». Alvarez vint au Maduré chargé d'infirmités» et cepen^ dant il y travailla vingt^eux ans comme l'aurait pu faire l'homme k plus robuste. Le P.Ârcolini» mon compagnon* de voyage, avait Testomac délabré, et nje pouvait se passer de viande. Il fit généreusement son sacrifice > vécut eu sanniassi > marchant à pied, travail^ lant beaucoup, et il fournit; une carrière de vmgt ans. Gos exemples sont bien propres à nous encourager dans le service d'un si bon maître» qui sait suppléer par sa grâce aux^ forces de la nature, et adoucir par ses consolations intérieures les seufiTrances et les privations de tout genre dont la vie du missionnaire semble hérissée.

Goranapatti. Dépuis la division du district de Colei , je &is chargé de la partie du nord dont; la résidence est placée dans un petit village nommé Agaram, fau-, bourg de Coranapatti. Les guerres deSabagi me chas^ seront de cette contrée ; pendant dix mois je m'appLquai à l'administration des chrétiens du sud,, à Gattour, à Tattouvantchéri et dans d'autres provinces» que le malheur des temps avait privées des secoui-s spirituels depuis plusieurs années. Je demeurai longtemps dans une maison particulière dont la cour me servait d'église ; j'y célébrai les fêtes de Noël, au grand contentement des

ehréliens qui accoururent en foule et me remplirent de consolation pai' leur ferveur et leur tendre piété. Plusieurs d'entre eux et même des femmes arriraiefit de très-loin, après avoir passé à la nage les rivières enflées par les pluies, exemple bien propre à confondre tant de chrétiens d'Europe, à qui la crainte de se mouiller la pointe des pieds sufBt souvent ponr se dispenser du devoir et se priver du bonheur d'assister à la sainte messe. On dirait en vérité que toutes les sciences et la sagesse de leur prétendue civilisation ne servent qu'à porter l'aveuglement jusqu'à là folie à l'égard des véritables biens. Nos Indiens sont grossiers et ignorants, mais quand une Ibis ils ont appris que Jésus-Christ notre Dieu' se trouve réeUement présent sur nos autels et dans la sainte Eucharistie, ni la boue, ni la pluie, ni les dislances, ni les torrents ne peuvent arrêter le désir quTls ont de l'adorer et de le recevoir dans leurs cœurs.

Après un an d^absence je pus rentrer dans ma mis^ sion et célébrai les saints jours de Pftques à Coranapatti. Ici encore tes néophytes montrèrent leur empressement et leur piété. Les fatigues et les privations étaient abondamment récompensées, disaient-tls eux-mêmes, par les délices et les consoMons spirituelles qu'ils trouvèrent dans la célébration de la fête et dans la participation aux saints mystères. Pour contribuer à la joie commune , deux chrétiens , marchands de profession , dressèrent des boutiques de charité où ils distribuaient gratuitement de Feau sucrée à tous ceux qui se présentaient»

Après les fêtes de Pâques je commençai les visites des chrétientés qui n'avaient pu se rendre à Coranapattî, et dont plusieurs n'avaient pas été administrées depuis six ans. J'avais à redouter les vexations des employés

Au gouvernement, qui font argent de tout et dépouil^ lent les voyageurs qui semblent élevés au-dessus de la misère commune. Pour me soustraire à leur cupidité» je voyageais constamment à pied , le plus souvent de nuit et à travers les forêts, m'exposant à la férocité des tî* grès et des sangliers qui les habitent. Je m'arrêtai pen^ dant un mois entier dans un de ces bois afin d*admi* nistrer les chrétiens qui venaient en feule de tous les environs. Je n'étais pas très-éloigné d'un bourg païen dont les habitants vinrent me visiter et me témoignérent beaucoup de bienveillance et de respect. Touchés de mon absolu dénûment, ils me conduisirent sous un portique de pierre construit dans un bosquet et m'invitèrent à m'y installer; j'acceptai avec reconnaissance cette offre obligeante et tâchai de les en récompenser en leur donnant de bans avisr et priant notre Seigneur de les éclairer. J'eus beaucoup à souffrir dans cette con* tcée, mais ma plus sensible douleur fut de voir l'état déplorable dans lequel: étaient plusieurs de nos anciens néophytes-;- abandonnés depuis longtemps et privés des secours de la religion, ils en avaient perdu l'esprit et la pratique et retombaient insensiblement dans leurs superstitions païennes. Je passai les jours et les nuits à les instruire, conjointement avec trois catéchistes qui m'accompagnaient; J'eus le bonheur de remettre dans la bonne voie ces brebis égarées et de gagner à Jésus-^ Christ un bon ncnnbre d'idolâtres.

De là je passai à Nangamam, province de Tirounamalei ; je visitai Sur ma route un seigneur païen qui m'avait écrit de venir le voir ; il me reçut avec amitié, plusieurs de ses parents montraient d'heureuses dis^ positions et se préparaient à recevoir le baptême ; mais ks andis ou jpgues soulevèrent des oppositions qui fi-

rent pour le moment évanouir toutes mes espéranee^^ Arrivé à une lieue de Nangamam, je rencontrai dans un petit village nommé Viranam une église bâtie par les Pères du Mdssour* Ils s'y rendent de leur résidence de Darmabouri éloignée de quinze lieues, et y consacrent ordinairement quelques jours à Tadministration de nos néophytes abandonnés. Je m*arrètai dans cette résidence pour y recevoir les chrétiens des environs, dont plusieurs ne m'avaient vu depuis dix ou douze ans. De ce nombre fut une femme pieuse qui , malgré son grand âge et ses graves infirmités, voulut se faire porter à Téglise pour y recevoir les sacrements.

Me dirigeant ensuite vers le sud, j*administrai diver^s chrétientés que les persécutions avaient éprouvées. Quelques familles de haute naissance, triomphant de toutes les oppositions de leurs parents iddâtres, embrassèrent la foi. Le nombre des païens régénérés dans le cours de ces excursions monte à quatre cents, non compris ceux qui reçurent cette grâce à Theure de la mort. Plusieurs d entre eux furent redevables de leur bonheur aux vexations du mauvais esprit, dont ils ne purent être délivrés que par la vertu du sacrement ; je pourrais citer à ce sujet un jeune homme d'Attipacam et trois ou quatre personnes des villages voisins de Coranapatti ; mais je crains de vous fatiguer par d*inutiles répétitions.

Nandavanam. Toutes les provinces de Tanjaour ont été plongées dans la désolation par les guerres de Sabagi contre son frère Ecogi. Cet état de troubles et de persécutions dure depuis vingt ans, et nous n*avons pas encore d'espoii fondé de pouvoir bientôt rétablir notre résidence dans la ville de Tanjaour. Le P. Dominique d'Almeida qui es! chargé de ces chrétientés, avait été renvoyé à la côte d4 Ifk pêcherie , à cause des maux de tête qu*il souffrait coati

nueUement. Dans son iroyage il tomba entre les mains des iroleurs , qui le dépouillèrent, Faccablèrent de coups et le laissèrent couvert de blessures. L'aù* et le régime de la cote ne tardèrent pas à le remettre de ses fiitigues ; ses douleurs se dissipèrent ; mais la pensée de] tant de milliers de chrétiens qui se trouvaient abandonnés sans pasteurs, ne cessait de tourmenter son cœur ; il se re|^x)chait les soulagements qu'il recevait, et la santé dont il jouissait loin des plaies de notre SeigncHP^ c'est-à-dire de TEglise qu'il avait dédiée à leur bonneur. Son zèle ^e put résîs^ ter aux cris de ses chers néophytes et aux attraits de Jésus crucifié ; il exposa ^s désirs et ses raisons aux supérieurs qui les approuvèrent, et il vint /chercher ses maux de léte et tous les genres de privation et de soufiEranee qui compo- .sent la vie du missionnaire. Il fut reçu avec des transports de joie par les chrétiens qui n'espéraient plus le revoir, et continue, malgré les douleurs qui le reprirent et les nombreuses infirmités auxquelles il est sujet, à travailler comme s'il avait la santé la {dus robuste. C'est un ouvrier infatigable , surtout dans l'administration des chrétientés, auxquelles il se sacrifie jour et nuit. Il est donc une noavelle preuve de ce qu€i je disais un peu plus haut, qu'ici les santés faibles et misérables sont souvent celles qui durent le plus, et nous pouvons dir^ avec saint Paul : Cum infirmor, tune p^tem sum.

Malgré les troubles de la guerre qui * ont privé du baptême un grand nombre de catéchumènes, le P. d'Almeida a conféré ce sacrement à huit cent quarante-trois païens, sans compter ceux qui ont reçu cette grâce à l'article de la mort, de la main des catéchistes ou des chrétiens. Il me raconte un trait qui mérite de trouver ici sa place.

jUpe femnie des environs de Nandavanam, nonnmée

Charité, et vérifiant son nom par Tardeur de son amour envers notre Seigneur, tomba gravement malade, reçut les derniers sacrements , et cessa bientôt de donner aucun signe de vie. Les médecins pour s'assurer de sa mort lui appliquèrent le feu, et comme elle n'y répondit pas plus que n'eût lait un cadavre , tous les parents se mirent à la pleurer et à préparer les cérémonies funèbres. Quelques instants après, la malade ouvre les yeux, lève les bras vers le ciel avec l'expreission d'un profond respect , puis faisant le signe de la croix, elle croise de nouveau ses mains sur sa poitrine. Après quelques miuutes d'un re-* cueillement tout céleste, elle fait pour la deuxième fois sa révérence et le signe de la croix, et se lève , le visage rayonnant de joie et de santé. A cet aspect les parents ^enfuient épouvantés ; mais voyant qu'elle. ne les poursuit pas^ ils se rassurent un peu, reviennent sur leurs pas , «'approchent sans bruit et entendent sa voix qui les appelle, ils rentrent dans sa chambre : « Où étiez-vous donc , lui demandent-ils , quand vous étiez si insensible aux cautères et au feu? — Où j'étais, répondit-elle , il me ^rait dificile de le dire ; tout ce que je sais, c'est que , transportée dans un palais resplendissant de lumières, j'ai vu la Mère de Dieu accompagnée d'un chœur de vierges ^et de mon ange gardien ; éblouie de sa majesté, je me «uis prosternée à ses pieds; j'aurais bien voulu rester avec elle : a Non, ro'a-t-elle dit, il n'est pas encore temps, la volonté de Dieu est qiae tu retournes à la vie« » Pour obéir à cet ordre, je lui ai fait deux révérences et me voici rendue à moi-même et à la santé. » Tous les parents ont attesté ce fait extraordinaire et cette pieuse femme en a confirmé toutes les circonstances au P. d'Almeida qui l'a scrupuleusement examinée.

jCanddour. Cette résidence est comme un asile où ar-

rivent en foule les néophytes de tous les environs. Les jours de fêtes, le concours est si grand que <!inq mission-r iiaires ne pourraient suffire au travail de Tadministration ; jugez par là de la vie du P. Ignace da Costa, qui en est chargé. A ces fati^es se sont joints ies troubles de la guerre et des persécutions. Des luttes sanglantes survenues entre les voleurs Font forcé d'abandonner Gandelour et d*errer au milieu des bois. Un ministre de Tirouchirapalli vint à deux reprises à la tête de ses soldats pour surprendre et saisir le missionnaire. Sa maison fut cernée, rt la fureur des persécuteurs en voyant que leur victime leur échappait fit comprendre leurs intentions. Le Père Ignace, qui avait en le temps de s*évader, se retira à Nandavanam ; mais succombant aux travaux excessifs et aux angoisses, il contracta une maladie qui obligea les supérieurs à le renvoyer à la côte ; il n*est point encore tout-à-fait hors de danger. Toutes ces circonstances ont bien entravé Tœuvre de la conversion des païens, le nombre des baptêmes s'élève à quatre cent sept.

Le P. da Costa me communique le trait suivant, snr lequel il assure avoir pris lui-même les informations les plus précises. Dans une famille toute païenne de Pérambour , une jeune fille parut possédée du démon et succomba après quelques années de tourments. A cet instant tous les signes de la même possession se déclarèrent dans ^a jeune sœur ; une année d'atroces vexations l'avait réiluite à la dernière extrémité, quand ses parents la portèrent <ians la maison d'une fervente chrétienne et la conjurèrent de réciter sur elle la prière qui a la vertu de chasse;r le démon. L'humble servante de Jésus-Christ s'excusa longtepips sur son ignorance et les pressa de porter leur «enfant à ;réglise du vrai Dieu , pour l'y faire inscrire au ^lombre des catéchumènes : mais enfin vaincue par leur»

-^291 — instances et leurs larmes, et animée d'une vive conGanceV elle consentit à satisfaire leurs désirs. Pendant Texorcisme,* dont je ne vous raconterai pas les circonstances, pour ne pas vous fatiguer par des détails qui vous ont été plus d'une fois- communiqués, le démon qui déclara s'appeler Pirari, protesta qu'il ne sortirait de cette enfant que quand elle serait consacrée au vrai Dieu. Aces paroles les parents promirent' de porter leur enfant à Téglise^ et le démon abandonna sa proie* Mais la promesse fut bientôt oubliée et les signes de possession reparurent avec des tourments plus affreux qu'auparavant.

Aussitôt les parents accoururent chez la néophyte et réitérèrent leurs prières et leurs promesses; elle les repoussa en leur reprochant leur ingratitude et leur infidé- Mlé ; le chef du village frappé des horribles contorsions et des traits effrayante de lenfant, adressa de sévères réprimandes au'père et le pressa de ne pas repousser le seul remède qni lui restait. La douleur et les craintes du père vainquirent les répugnances et l'obstination du païen : Tenfant fut inscrite au nombre des catéchumènes et à Fin stant elle fut délivrée ; elle suit depuis un an les exercices du catéchisme avec sa mère et ses frères, la grftce du baptême leur a été jusqu'ici différée dans l'espérance d'attirer le père qui a promis de se joindre à eux , mais qui résiste encore à la divine providence.

Vadouguerpatti. Ce district qui> pourrait seul occuper plusieurs ouvriers, n'a d'autre missionnaire que le P. Rodriguez, supérieur delaMission : il est forcé d'ajouter les fatigues de cette administration aux nombreuses occupa-* tions de sa charge. L'église centrale étant trop petite, il en construisit une autre beaucoup plus vaste et plus belle , aidé des généreuses contributions des néophytes , et malgré l'opposition violente des païens. La fête de Pâ-

ques y fut célébrée avec un concours extraordinaire de chrétiens et d'idolâtres. Mais l'arrivée de Sabagi ne tarda pas à troubler la joie : Je me trouvais alors dans cette résidence en compagnie du R. P. Supérieur et du P. Jean de Britto. Nous fûmes assaillis à Timproviste par un détachement de Marattes qui , nous prenant pour des Mogols échappés de Gingi^ voulaient nous emmener prisonniers. Gomme ils ne parlaient que la langue du nord qui nous est inconnue , nous faisions de vains efforts pour les persuader que nous étions des sanniasâs et non de^ musuhnans. Enfin Tun des chefs sembla prendre notre défense et nous conservâmes notre liberté ; nous en profitâmes pour chercha un asile plus assuré.

Je passe sous silence les détails d^une persécution où nos néophytes eurent à essuyer de la part des païens de toutes sectes , des vexations cruelles , et furent ensuite trainés devant le tribunal du seigneur de la contrée. Là , les discussions durèrent plus d'un mois ; notre cause était défendue par un noble chrétien, nommé Gnanapragasam ; et celle des idoles, par un brame, docteur de haute réputation , que rendait célèbre Tinsigne privilège de se foire toujours précéder, même en plein midi, par une torche allumée. Le seigneur nomma une commission pour décider la question, et, grâce à sa bienveillance, le résultat fut pour nous un triomphe et couvrit de confusion nos adversaires. Le P; Rodriguez, pendant son court séjour à Vadouguerpatti, conféra le baptême à neuf cent quarante païens.

Parmi ces conversions il en est plusieurs dont les circonstances, intéressantes en elles-mêmes» offriraient trop d'analogie avec celles que vous avez lues plus d'une fois dans nos lettres précédentes. Voici cependant un trait de providence qui mérite d'être recueilli. Le chef de Vâdouguerpatti attiré au saint Evangile par la grâce , était ar-

rété par un obstacle difficile à surmonter : il avait deux* femmes dont il ne se sentait pas le courage de se séparer. La première avait gagné son cœur par Texcellence de ses qualités personnelles autant que par la noblesse de sa naissance ; la seconde, sans offrir les mêmes avantages, l'avait rendu père de deux enfants. Après bien des regrets et des vœux, la nouvelle Slsira put essuyer ses larmes et la naissante d'un iSls donna lé signal de la joie et des fêtes. Les brames accoururent au festin et s'attribuèrent tout le mérite de cette faveur du del t pour témoigner sa reconnaissance rbeureux père voulut se fanre initier à leur secte , et la cérémonie futcélébrée par un brame arrivê-fexprès de Siringam atec^ un cortège pompeux; La solennité fut bril* lantè, au milieu des sacrifices et des réjouissances on eut soin de tirer l'horoscope du nouveau-né, tous les ^nres de prospérités temporelles lui étaient promis ainsi qu'à ses parents. Le P. Rodriguez s'afiligeail avec le P. Jean de Britto de ce triomphe du démon , et priaient Dieu d'humilier ses ennemis : il faudrait bien peu de chose , disaientils entre eux , pour changer en deuil toutes ces joies bruyantes et dissiper le profond aveuglement de ce malheureux : une petite maladie envoyée à l'enfant suffirait pour confondre les imposteurs et désabuser les dupe». Car au fond, le chef pden avait foi à la vertu du baptême^ et les deux enfants de sa seconde femme avaient reçu ce sacrement à l'occasion d'une maladie dont il» avaient été guéris par la protection divine.

Poussé par un secret pressentinieiit, le P. Rodriguez recommanda au catéchiste de se tenir prêt à courij^ au premier signe, et la nuit suivante l'enfant, attaqué subitement d'une maladie grave^ fut baptisé par le catédiiste et alla jouir d'un bonheur bien différent de celui que les brames avaient annoncé dans leur horoscope. Cette mort

diangea la face des aSatres : les brames se retirèrent confus ; déjà la mère de ce petit ange suit les exercices des catéchumènes avec une foule d' autres personnes désabusées par cet événement , et nous espérons que bientôt cette population ne comptera plus que des chrétiens.

AneicareifoUam. Cette résidence fut fondée par le P. Douarte , dans le lieu même où le P. Antoine de Proenza avait autrefois bâti une chapelle pour y administrer les chrétiens des environs. Les plaies de celte mission de« puis si longtemps abandonnée, commençaient à se fermeis les néophytes étaient consolés , deux cents quarante catéchumènes avaient été régénérés... quand le chrétienté se vit tout»à-coup replongée dans le deuil par la mort de ce généreux missionnake, dont elle avait pu apprécier les vertus. Il fut victime de son zèle : pendant qu*il était luimême épuisé de forces et dans des accès de fièvre , il fut appelé auprès d*ua malade éloigné de quelques milles; sa charité lui faisant oublier ses soufiGrances, il courut au secours de ce cher néophyte , il eut le bonheur de lui donner les consolations de la religion ; mais la fatigue détermina une crise violente, on le transporta chez lui à demi-mojt, et il succomba avant Tarrivée du P. Rodriguez.

Le P. Vincent Douarte , né à Villeneuve dans le royaume des Algarves, partit pom: les Indes dans Fintention de servir son roi; il fit la traversée avec le P. Antoine Sardagna, qui> charmé de son caractère, prit à tâche de le former à la piété , et il le fit avec tant de succès que le jeune homme était appelé par ses compagnons le soldat religieux. Arrivé à Goa il entra dans la Compagnie de Jésus et fut envoyé à la mission du Maïssour ; la faiblesse de sa santé ne l'empêcha point de se livrer à des travaux incessants que couronnèrent de grands succès, U suc*

— 295-^ combâ bientôt à la fatigue et fut rappelé â Goa pour ré-^ tablir ses forces ; il obtint ensuite la mission du Maduré ^ où les excès de son zèle le consumèrent en deux ans. On peut lui reprocher de ne s^être pas assez ménagé , mais^ qui osera prescrire des bornes à la charité d'un missionnaire en face des besoins immenses des âmes qu'il voit périr faute de secours?

Nous aiFons perdu en lui un excellent missionnaire et un fervent religieux digne de nos regrets et des larmes de nos néophytes. Il nous édifiait par sa tendre piété et son exactitude aux exercices spirituels> au milieu de ses nom*^ breuses occupations. Âfiable avec tout le monde , il était comme une mère avec ses néophytes, et savait néanmoins' s*armer d'une juste sévérité quand il s'agissait de punir les fautes et de réprimer les désordres. Mais il était plus porté à les punir sur sa propre personne ; se faisant ainsi victime pour son troupeau , il ajoutait les disciplines et le cilice aux travaux déjà excessifs de l'administration. Cet esprit d'humilité et de m(»rtification était son caractère distinctif , et il s'alliait à une constante hilarité qui lui ga* gnaUtems les coeurs. Naturellement sévère et irascible, il s'étudiait à se vaincre et à s'assouplir. Nous trouvons un beau témoignage de cette généroûté dans un voeu fait peu de temps avant samcnrt et consignédansson cahier spirituel. « Si notre Seigneur, y est-il dit, par les mérites de sa naissance et Tintercession de l'immaculée Yiei^ Marie sa Mère> daigne m'accorder assez de santé et de forces pour administrer tous les chrétiens qui se présenteront pendant ces fêtes, je m*engage à ne me fâcher contre personne et à faire de ce point la matière de mon examen particulier y et je promets de réciter un Ave Maria toutes les fois que j'aurai donné quelque signe d'impatience. Vierge sainte.

iFotfs^ êtes ma mère , quoique je ne sache pas être votr^ enfant; mais, si vous voulez, je pourrai le devenir.»

Cette mort a laissé sanspaStear le district d'Aneicareipaleam, qui renfermé le^ sept provinces : de Dourgam^ <l'Omalour, deSèlam, de ManiUcottei, de Ramasandira^ liayaken , de Madianayaken , de Ellanayaken et quelques terres de Sambali ; la province d*AndiouF a été rattachée à Sattiamangatam.

Le P. Amadio, étant veiiu dans' ce district poïir'i^sitér le P. Rodriguez^ y trouva l'occasion de glorifier Dfeu par ses souffrances. Pendant qu'il se consolait auprès de son supérieur , les chrétiens des environs vinrent - réclamer les secours de la^ religion pour un msdade, et Fappm de^ missionnaires'contre les vexations des païens. Le P. Ama-^ dio fut chargé de cette expédition r après avoir administré le moribond, il se présenta chez te chef de la population^ lui reprocha sa cruauté envers les chrétiens , le menaça de la colère de Dieu et de la justice du roi de Màïssour, Ces remontrances hardies, qui lui avaient souvent réussi en pareilles circonstances , n'eurent d'autre effet que d'exaspérer l'orgueilleux persécuteur. Il sévit phis cruel-^ lement contre les néophytes et emprisonna le missionnaire; après l'avoir laissé un jour entier dans les fers sans aucune nourriture, il le fit tourmenter à un tel peint que le sang coulait de ses nombreuses blessures^ puis il le mit en liberté en lui disant qu'il pouvait maintenant aller rendre compte au roi de tout ce qu*il lui était arrivé. Pour arrêter les suites d'une telle audace, le P. Amadio se rendit en efiiet à Maïssour , où le P. Michel Barbosa qui jouit d'une grande influence à la cour, lui obtint une entière justice ; il en revint accompagné d'un ministre chargé d'exécuter les ordres du roi et de punir l'orgueil deà gentils.

Sattiamangalam. Cette vaste mission avait été partagée

en deux districts; ils étaient administrés, le prenner par leP. Ant. Amadio résidant à Ëllamangalam, le second par le P. Emm. Garrea résidant à Canatacarei ou à Caroumattampatti, à cinq lieues de distance de Ganavacarei» Mais bientôt la mort vint réunir par force ce que la pindence avait divisé. L'inondation dont j*ai parlé plus haut fut suivie d'une épidémie générale. Le P. Correa , qui s*était dévoué au secours de» malades , contracta luimême la maladie à Garoumattampatti ; la charité et les soins empressés du P. Ainadio le sauvèrent du danger. Ge cher compagnon le laissa dan» une pleine convalescence et aUa célébrer les fêtés de Pâques à Sattiamangalam. A peine fut-il parti que le P: Gerrea recul une députation des dirétiens de Ganavacatei : la contagion s'était déclarée parmi eux, fis le eonjuraient d'accourir à leur secours. Le cœur du tendre Père ne put résister au en de ses chers enfants ; son zèle ne put se modérer, à la pensée de tant diames qui se perdaient peut-être pour l'éternité. Plein de confiance dans la di« vine Providence, il se fit transporter au milieu de ses néophytes affligés. Dès que le P. Amadio en fut informé,, il lui écrivit pour le conjurer de se soustraire à une mort certaine et de venir adiever sa convalescence à EUamangalam où le climat était plus^ sain,: voici la réponse du P. Gorrea.

a Je suis bien sensible à l'intérêt que vous me témoignez, mais j'ai Fassurance que vous {^prouverez les raisons qui m'empêchent de me rendre à vos invitations charitables. J^espère de la divine miséricorde que je pourrai rendre la santé à ces chers néq)hytes sans trop compromettre la mienne. Au reste la fatigue du voyage et des administrations ne pourront jamais me faire un mal comparable à celui que me causaient la douleur inces-^

santé et la pensée de mes en&nti naourants sans coir-^ solation , priyés des secottrs de la religion. La charité" ne me pernKt pas de les abandonner en ce moment; mon départ serait un scandale et une ruine; il jetterait dans les cœurs un découragement* qui- augmenterait la maladie, et peut-être un dépit» qui' précipiterait dans Fenfer tant d'ames qui me sont confiées. Ma confiance est en Dieu, et si sa yolenté est que je succombe dans ce saint exercice , qu'elle soit mille fois louée. La contagion exerce païlout d'afifreux ayages, on* dit que dans les environs de PalacâdoUî* elle a fait plus de trois mille victimes. Le catéchiste Mouttoumondeli a succombé , veuillez ordonner en sa faveur les suffrages ordinaires. Cependant les eaul commencent à s'améliorer et font espérer que k mdadie se ralentira peu à peu. Dès que je pourrai quitter mes chrétiens^ j'irai vous rejoindre ; en attendant n'ayez aucune inquiétude pour moi, je vous promets de bien me soigner, et puis je suis entre les mains de la' providence... Dieu sait où nous célébrerons la' fête!... peut-être dans le ciel ! Je me re-^ conunande à vos SS. SS. — 3 mars 1678.».

Le P. Correa continua donc de se dévouer au sou-' lagement des malades,- Dieu le soutint aussi longtemps^ que dura' l'épidémie. De Canavacarei il put encore se rendre à Caroumattampatti pour y célébrer les (êtes de Pâques et rankner le courage des chrétiens. Mais il succomba aux fatigues et à la maladie qui le reprit avec violence ; en vain le P. Âmaâio essaya de le transporter à Ëllamangalam, on ne put le conserver à la mission ; il avait assez travaillé pour la gloire de Dieu, il fut appelé à recevoir la récompense de ses généreuxsacrifices. Ajoutons quelques lignes extraites de la lettre qjie le P. Amadio adressait au P. Supérieur.

t( Où trouyerai-je des paroles ponr tous exprimer la ^louleur qui m*accable? ma main tremble, mes larmes coulent.. • Mon bien-aimé compagnon le P. Emm. Cor-* rea n*est plusl... Il m*a chargé d'annoncer sa mort, de demander pardon en son nom à tous nos Pères des peine» et de la mauvaise édification qu'il leur a données, et de le recommander instamment à leurs prières... Ce qui doit adoucir notre douleur, c'est qu'il est mort victime de son zèle et martyr de la charité. Il semblait déjà posséder ravant-goùt de la béatitude céleste, n Quel bonheur ! s'écriait-il, quelle joie ! si j'en avais la force, je voudrais chanter un cantique de louanges, y» Il conseiTa jusqu'au dernier soupir le libre usage de la parole, et 3 s'entretenait de sa mort avec autant de paix et de délices , qu'un mondain eut pu le faire d'une partie de plaisir. Mort bienheureuse qui est le terme de cette mort de tous les jours et le principe de la vie véritable ! Non, toutes les privations, tous les sacrifices du missionnaire ne sont rien, quand il pense au bonheur qui en sera la récompense.»

Le P. Correa était né à Porto. Il quitta ses classes pour tenter la fortune dans les Indes. Son navire ayant fait naufrage sur la côte Malabare, il lutta plusieurs jours contre la violence des flots, en s'accrochant à quelque débris du vaisseau, et fut enfin jeté sur le rivage de Cochin. La vue du danger qu'il avait couru et de la protection divine qui l'avait sauvé, [lui inspira le désir de chercher des biens plus solides et de se consacrer à Dieu dans la Compagnie de Jésus. Il entra donc au noviciat de Cocbin, et de là il fut envoyé à Goa pour y continuer ses études. Il avait demandé la mission du Maduré; les supérieurs lui assignèrent d'abord celle du Maïs- ^ujr où il passa huit ans, puis ils lui permirent de sui- .

vre ses premiers attraits et de se consacrer au Maduré. Il était remarquable par sa patience , son affabilité et sa douceur : qualités très-précieuses pour la conduite de nos chrétientés, et que couronnèrent des succès trèsconsolants. Dieu lui-même se plut à manifester la gloire de son serviteur : le P. Ignace da Costa était sous le coup d*une grave maladie et ressentait des déchirements d'entrailles qui lui causaient une espèce d'agonie ; dès qu'il apprit la mort du P. Gorrea, il se sentit animé d'une vive confiance, se recommanda à son intercession et se trouva subitement délivré de ses douleurs et de sa maladie.

Un malheur en attire un autre. L'administration du district que le P. Gorrea laissait dans la désolation fut pour le P. Amadio, son voisin» un nouveau surcroit de peines^ de sollicitude et de travaux. Tant de fatigues et de pénibles voyages, ajoutés aux souffrances de sa prison et des blessures qu'il y avait reçues et qu'il n'avait pas assez soignées, épuisèrent les forces de cet homme apostolique; il succomba à la violence de la maladie et alla, nous l'espérons, recevoir la récompense de son zèle et de ses sacrifices.

Ce district, qui vient de dévorer en si peu de temps ses deux missionnaires, n'a pas effrayé le courage de leuris confrères : le P. Ben. Noguera s'est chargé de Canavacarei et le P. Ânt. Perehra de EUamangalam.

Les pertes et les changements arrivés coup sur coup dans cette chrétienté ont nécessairement diminué le fruit qu'on s attendait à y recueillir ; je n'ai pu me procurer le relevé des baptêmes conférés aux païens.

Moullipadi, Le P. Rod. d'Âbreu , chargé d'une mis*sion qui exigerait plusieurs ouvriers , se trouve accablé sous le poids des fatigues, et continuQUomeot entravé jpar

Digi

~30l lies intrigues et les violences des persécuteurs. Mais, en compensation, Dieu ne cesse de bénir ses travaux et ses tribulaticms : lia joie du succès consolé ses doulegiirs et anime son courage. C'est du reste la vie d)u miasiomûûre ; heureuses souCfraoces, quand elles peuvent procurer la gloire de Dieu et lui gagner des anoes arrachées à Fenfer !: Je me recommande à vos SS. S&, etc.

Votre, etc.,

Akdbé Freirb.

lettre du p. ilndré freire au r. p. paul olivâ^ général de la compagnie de jésus.

Vadottsarpatti, 1682,

C'est encore moi qui suis chargé d'ofirir à Vofre Paternité le tableau des souflrances et des succès de vos chers enfants du Maduré. Le plaisir que j'ai à raconter les travaux de mes frères me console du regret de faire moi-même si peu de chose pour la gloire de Dieu. Je commence par un petit exposé de notre état politique.

Les rois de ces contrées ne peuvent comprendre que l'ambition et Tinjuste cruauté qui président à leur gou- Ternement sont la seule cause de tous les malheurs qui fondent sur eux, et de la ruine totale vers laquelle ils courent en aveugles. Depuis la funeste politique de Tiroumalei-Nayaken , qui appela les armées mogoles au secours des trois Nayakers révoltés contre le Bisoagar, cette partie de Tlnde a été sans cesse livrée à tous les dés* ordres de Fanarchie et aux ravages des guerres les plus désastreuses. Loin de profiter de leurs revers et de réparer leurs fautes, en cherchant leur salut dans Tunion et dans la sage administration de leurs royaumes, ces princes

5e sont affaiblis par leurs trahisons réciproques, et ont tari la source de leurs richesses par une tyrannie dont rien ne peut donner une idée. Déjà le Bisnagar, le Nayaken de Gingi et celui de Tanjaour sont dépouillés de leurs états. Le Nayaken de Maduré est à la veille de subir le même sort : ses provinces sont envahies, d'un côté par Ec(^ et de l'autre par le roi de Maïssour^ qui le tient bloqué dans sa forteresse de Tirouchirapalli.

Il serait trop long de vous raconter les troubles qui ont bouleversé ce royaume pendant ces dernières années. Vous savez, par les lettres précédentes (l),*que Soccalinga-Nayaken fut détrôné et emprisonné sous prétexte de folie , et que Mouttalinga-Nayaken, son frère, prit sa place, sans se montrer ni plus sage ni plus humain que lui. Le changement de chef, en mettant en jeu de nouvelles passions, ne fit qu'augmenter le malheur des sujets et les désordres du gouvernement. Cet état de choses dura peu de temps : un général musulman qui était au service du roi et commandait sa cavalerie , profitant d'une promenade que le prince fit hors de la forteresse, se révolta contre lui, lui ferma les portes de la citadelle, et s'empara du pouvoir. Pour se couvrir d'une ombre de justice, il fit sortir de prison Socca-Lingam, et le déclara roi; mais dans la réalité il se réservait l'autorité et tous les avantages de la royauté. Appuyé par sa cavalerie, il imposa son joug à tout le royaume, sans que personne osât ou voulût remuer ; Tusurpateur^ non content de s'emparer de tous les trésors du palais, s'appropria les femmes des deux rois, et deux d'entre elles se donnèrent la mort de leurs propres mains pour se soustraire à ce déshonneur.

(t) Ces lettres ne sont point parvenues jusqu'à nous— No^« de Véditiur,

Cette nouvelle tyrannie pesa sur le pays pendant près de deux ans^ et ne finit que par un nouveau désastre. Goumarayen, général du Maïssour, vint attaquer Tirou* chirapalli à la tête d'une puissante armée ; le commandant de la place, attiré par l'ennemi , fit une sortie imprudente, tomba dans une embuscade , et y perdit presque toute sa cavalerie. Au moment où il rentrait dans la citadelle, Socca-Lingam, aidé de ses amis dévoués, se jeta sur lui, et le massacra avec les musulmans qui l'accompagnaient. Délivré de cet ennemi domestique, le Nayaken se vit alors entouré de quatre grandes armées : la première était celle de Goumarayen, qui l'assiégeait ; la deuxième, celle des Maravers, qui venaient sous prétexte de défendre leur souverain, mais dont l'unique but était de prendre leur part au pillage, ce en quoi ils surent se distinguer; la troisième était celle d'Arasoumalei, général de Sambogi, fils et successeur de Sabagi ; la qua-* trième, celle d'Ecogi. Ges deux dernières feignaient de porter secours au Nayaken , qui les avait invitées ; mais leur motif réel était de repousser l'armée du Maïssour, dont ils craignaient le voisinage, et de s'emparer de tous les étals de Maduré. De son côté, Goumarayen, comprenant qu'il lui était impossible de résister à tant d'armées avec des troupes si inférieures en nombre, offrit la paix au Nayaken , lui promit de lui conserver ses étals et de rétablir les successeurs des anciens Nayakers de Tanjaour et de Gingi. Ges promesses étaient aussi flatteuses qu'elles étaient peu sincères. Le parti le plus sage eût été sans doute de se liguer avec le roi de Maïssour pour chasser les Mogols, Un peu d'énergie , soutenue par la confiance des peuples, eût assuré l'exécution d'un projet auquel les deux rois avaient un égal intérêt. Il eût été curieux de voir le Nayaken de Maduré se liguer avec son ennemi

pour combattre et détruire les alliés qu'il venait d'appeler à son secours. Dans les mœurs du pays, cette conduite n'aurait étonné personne ; elle n'aurait d'ailleurs blessé la justice que dans les formes, car tout le monde savait parfaitement ce que le Nayaken pouvait attendre de ces alliés. Aussi ne fut-ce pas la justice qui i' empêcha d'entrer dans les vues et d'accepter les propositions de Coumarayen. D'un côté, ïil ne pouvait guère plus compter sur sa parole que sur celle des musulmans ; de l'autre, son cœur était incapable d'om projet qui demandait du courage et une généreuse détermination. Il se contenta donc de rester oisif spectateur d'une lutte qui devait décider lequel de ces compétiteurs serait son maître et le possesseur de ses états.

Coumarayen faisait en même temps des démarches auprès du général Arasoumalei, auquel il ofifrait de grosses sommes d'argent pour corrompre sa fidélité et l'engager à se retirer vers Gingi. Il espérait par ces négociations donner au roi du Maïssour le temps de lui expédier les secours qu'il lui avait demandés ; mais ses lettres étaient tombées entre les mains de ses rivaux, qui sacrifiant à leur jalousie personnelle les intérêts et la gloire du prince et du pays, avaient détourné ces dépêches pour perdre le général. Celui-ci ne recevant ni renforts ni réponse à ses lettres, se vit obligé de chercher son salut dans une retraite honorable. Il chargea le corps de cavalerie <le simuler un mouvement pour attirer rattention des ennemis, de soutenir leurs efforts aussi longtemps qu'il pourrait, et ensuite de fuir à bride abattue vers le Maïssour ; pendant que luimême profiterait de cette diversion pour s'échapper avec son infanterie dans une direction contrmre et sauver ainsi son armée. Mais les Mogols ne se laissèrent pas donner le change ; depuis longtemps leur confiance et leur audace

s'étaient accrues par Tinaction de Coumarayen , qui leur révélait sa faiblesse et leurs forces ; ils serraient de près son armée et aucune de ses démarches ne pouvait leur échapper. Ainsi quand la cavalerie opéra son mouvement, ils la suivirent assez froidement sans engager de combat , réservant toutes leurs forces pour accabler le corps d'armée; d'ailleurs'cette cavalerie, démoralisée par sa triste position, n'était plus bonne qu'à exécuter la dernière partie des ordres qu'elle avait reçus ; elle le fit à merveille et avec d'autant plus de facilité, que les Mogols ne voulurent pas perdre leur temps à la poursuivre. Ils tombèrent alors sur l'infanterie et le combat ne fut qu'une horrible boucherie ; ils trouvèrent un riche butin, fruit de plusieurs années de pillages, et firent un grand nombre de prisonniers, parmi lesquels se trouvait Coumarayen lui-même. La défaite et la prise de ce général jusqu'alors invincible mit le comble à la joie et à l'orgueil d'Arasoumalei.

Profitant de sa glorieuse victoire, il étendit ses conquêtes, chassa les Maïssouriens de toutes les provinces et presque de toutes les citadelles qu'ils avaient enlevées au Nayaken de Maduré. Il avait promis à celui-ci de le rétablir dans ses états pour l'engager à l'aider de ses troupes et de son argent ; mais, comme on devait s'y attendre, cette promesse ne s'est jamais réalisée. Sambogi est aujourd'hui en possession de toutes les places conquises par Arasoumalei, qui continue à chasser les Maïssouriens ; ceux-ci conservent encore quelques forteresses , entr'autres celle de Maduré , soutenue par les secours des Maravers , auxquels le Maïssour paraît un voisin moins redoutable que Sambogi. Le Nayaken, frustré de toutes ses espérances , dépouillé de ses états et de tous ses trésors, abandonné de ses troupes, privé de toutes ressources, et pressé par Sambogi dans sa forteresse de Tirouchirapalli plus vivement qu'il l'avait été par

— sosies armées du Maïssour , tomba dans un accablement de tristesse et de mélancolie qui lui donna la mort. Cet événement fit peu de sensation sur ses sujets et ses vassaux , dont il n'avait mérité ni Tamour ni k confiance ^ et que la présence d*un tyran étra^er rendait insensibles à la joie de se voir délivrés d'un tyran domestique. Qudles leçons pour «ces princes et ces rois , s'ils étaient capables de les comprendre et de lessenlir!!! Socca^Linga-Nayaken eut pour successeur son fils Mouttou-Krischna-Nayaken , âgé de 15 ans. On peut s'imaginer quelle espèce de gouvernement existe sous un prince » jeune et si faible. Tout le pays est livré à une anarchie complète et à un pillage universel ; les ennemis occupent les citadelles , les voleurs sont maîtres des campagnes, des villages et des villes, et ils exercent partout leurs brigandages avec une entière impunité.

Je dirai peu de chose sur le Tanjaour ; la tyrannie d'Ecogi y continue son œuvre de destruction : après avoir dépouillé les hommes , il s'est attaqué aux pagodes de ses idoles ; jamais on n'avait vu une si grande témérité dans un païen ; mais c'est un païen qui n'a d'autre dieu que sa cupidité. Pour la satisfaire , il s'est approprié les trésors des pagodes et leurs immenses possessions* Les brames eurent beau venir se lamenter et lui repi'ésenter que leurs dieux se trouvaient abandonnés et sans sacrifices, parce qu'on leur avait enlevé les rizières dont le produit était destiné à leur culte; il leur répondit que les dieux ne mangeaient pas de riz, et que des sacrifices de fleurs odoriférantes leur suffisaient. On peut juger de là comment Ecogi traite ses malheureux sujets. A sa tyrannie se sont joints d'autres désastres. Une inondation, moins forte dans l'intérieur des terres que celle de 1677, a fait sur les côtes d'horribles ravages, parce qu'elle a été accompagnée d'un terrible coup de

vent qui, portant la mer hors de ses limites, a refoulé toutes les eaux des fleuves. Dans les seuls villages de la côte , plus de 6,000 personnes ont péri victimes de ce sinistre.

Dans le royaume de Gingi, la mort de Sabagi n'a causé aucun changement politique ; son fils Sambogi s'annonce comme un tyran plus cruel et plus perfide que son père. Impossible d'énumérer les exactions , les brigandages , les meurtres qui désolent ce pauvre royaume. De nouvelles calamités et de nouveaux changements politiques sont annoncés : on dit que le Mogol, à la sollicitation du Maïssour, envoie une armée formidable contneSambogi. En attendant, celui-ci poursuit ses conquêtes contre le Maïssour , nonseulement dans le royaume de Maduré, mais encore dans les provinces du nord , où il lui a enlevé plusieurs forteresses, toute la province de Darmabouri et d*aulres terres voisines. Il paraît qu'il est secondé par Flquérian , ou roi du Canara, et par le roi de Golconde , qui se sont tous les deux unis contre le Maïssour , regardé comme lennemi commun. Je crains bien qu'une triste expérience ne leur apprenne ce que l'exemple de nos trois Nayakers aurait dû leur faire comprendre : que leurs véritables ennemis sont Ecogi et Sambogi avec leurs hordes sauvages. En décembre 1680 parut une comète qui occupait dans le ciel un arc de 90*; elle fut suivie peu après d'une seconde , située dans la même région du ciel • mais beaucoup moins étendue. Les Indiens, qui attribuent à ces astres effirayants les mêmes influences que Topinion générale de l'Europe leur a toujours supposées, ne manquent pas de les rendre responsables de tous les malheurs qui ont affligé ces contrées et de tous ceux qu'ils attendent pour les années suivantes.

Passons aux affaires de notre Mission. Sans m'arrêter à une foule de détails, qui seraient une répétition de ce que vous avez lu dans les lettres précédentes, j'indiquerai les

évèûemeûts les plus remarquables, par leur importance ou par leur nouveauté.

MADURÉetMouLLiPADi. — Les PP. Emm. LopezetRodr. d' Abreu sont entravés et continuellement harassés par les troupes de Sambogi, qui ravagent tout le pays et assiègent depuis un an les Maïssouriens dans la citadelle de Maduré.

A toutes les sollicitudes que nous causent les guerres et les persécutions des païens s'est ajoutée cette année une crainte très-sérieuse, causée par une aventure qui pouvait avoir les suites les plus funestes. Je vais vous en faire le simple récit. Un chrétien de Maduré ayant donné des scandales, fut puni parle Missionnaire, qui le chassa d une maison appartenant à l'église et qu'on lui avait permis d'occuper jusqu'alors. Ce malheureux, au lieu de penser à se convertir, chercha les moyens de se venger. Plein de cette pensée, il se rend dans les montagnes et les vallées qu'habitent les chrétiens de Saint-Thomas, se présente à Tévêque, Mgr Alex, de Campos, se donne pour un homme de première noblesse, et lui débite toutes sortes de contes sur la Mission du Maduré : à l'entendre, il y a dans.le pays d'Outtamapaleam plusieurs brames convertis, mais non baptisés^ parce qu'ils ne veulent pas recevoir le baptême des missionnaires jésuites, reconnus pour pranguis et méprisés par les hautes castes; de plus, un grand prince demande le baptême et se propose d'épouser la fille du roi Sambogi, chrétienne aussi bien que son père, et plusieurs capitaines de son armée; en conséquence il prie sa Grandeur devenir dans ces contrées pour conférer le baptême à ce prince et à ces brames, et pour consoler un grand nombre de chrétiens de haute condition. Il sait si bien arranger son histoire, que l'évêque le croit sur parole, sans penser à prendre des informations un peu plus sûres; et comme le prélat ne

peut lui-même entreprendre ce voyage, il envoie, avec les pouvoirs de vicaire-général, le P. Paul de S.-François, carmélite italien, missionnaire de la Propagande* Le R. Père, conduit par le chrétien -dont j'ai parlé, arrive dans le pays, revêtu de son habit européen, et observant en tout ses usages européens ; il se présente d'abord à Outtamapaleam dans une chrétienté nombreuse, composée surtout de parias. Le catéchiste étonné lui expose la manière dont les missionnaires du pays se comportent envers les néophytes, il le prie d'éviter, à leur exemple, de traiter familièrement avec les parias en présence des païens, d'entrer dansTéglise avec des souliers, etc., et il s'efforce de lui faire comprendre la nécessité de s'accommoder à ces usages.Sur son refus, il se retire avec les chrétiens nobles^ refuse d'ouvrir l'église, et expédie un courrier pour informer le P. d'Abreu de ce qui se passe. De son côté le P. Paul écrit au P, Supérieur, pour se plaindre de la conduite du catéchiste, et lui exposer les motifs de sa venue.

Le P. Supérieur lui répond en s'étonnant d'une telle méprise, qu'il eût été si facile d'éviter ; il lui explique notre manière de vivre et le mal que sa présence peut causer à la mission, et le conjure de vouloir bien se retirer. Le P. Paul ne se rend pas à ces raisons, et assure que, loin de choquer les chrétiens, son vêtement et ses usages leur sont fort agréables, puisqu'ils lui témoignent beaucoup d'affection et de respect. En effet les parias sont enchantés de le voir au milieu d'eux. Cependant il cherche en vain le prince et les brames qu'il est venu baptiser. Son guide lui fait dépenser tout son argent, sous prétexte d'offrir des présents aux seigneurs du pays, et après avoir joué sa comédie, il disparait. Le pauvre P. Carme, abandonné au milieu d'un pays inconnu, s'en va comme

il peut, et ne manque pas de nous imputer le mauvais succès de son expédition, l'accueil peu courtois du catéchiste et des néophytes de condition, peut-être aussi l'absence des brames et du prince catéchumène , et de la fille de Sambogi, chrétienne comme son père!

Dans le fait, nous étions fort innocents, puisquMl nous était impossible de prendre des mesures contre une visite que nous étions loin de prévoir. Mais, en principe, nous avouerons qu'il nous serait difficile de désapprouver notre catéchiste, et si nous avions dû lui donner une direction, elle aurait été à peu près celle qu'il a suivie. Vous connaissez assez notre Mission pour comprendre nos raisons ; mais combien de personnes auxquelles notre conduite paraîtra fort extraordinaire et même passablement orgueilleuse ! qui sait I vous en aurez peut-être des nouvelles à Rome... Acela que faire? laisser dire, et souffrir.

Voici, dans une lettre du P. d'Abreu, un petit échantillon de ses courses : c< Vous savez par expérience combien le voyage de Maduré au sud de notre mission est pénible. Dans Tespérance d'éviter une partie de ces fatigues, ou du moins de gagner du temps, je résolus de passer par Outtamapaleam. Je consacrai i Tadministration de cette chrétienté vingt jours d*un travail continu, donnant les nuits aux parias, pour ne pas blesser les orgueilleux païens que nous cherchons à convertir. La cabane qui abritait ce ministère nocturne me rappelait les catacombes des premiers chrétiens : il était difficile de m'y retourner, impossible de m'y tenir debout.. De là je continuai mon voyage vers le sud. On me fit gravir une montagne escarpée, ou plutôt un rocher complètement nu, bordé d'affreux précipices. Après avoir marché tout le jour, nous fîmes halte dans un village situé sur un petit plateau, au pied de nouvelles montagnes aussi élevées et

Doa moins roides que les précédentes. Gomme nous étions encore à jeun, nous nous arrêtâmes sur le bord d'un ruis-^ seau pour faire cuire un peu de riz. Le lendemain ayant le jour nous étions en route, d'abord sur la pente des rochers, puis à travei*s d'antiques forêts, habitées par les bêtes féroces, dont nous rencontrions les traces toutes fraîches. Nous atteignîmes le sommet ; mais ici nouvelles difficultés et nouveaux dangers : il fallait descendre le versant opposé des montagnes que nous avions gravies avec tant de peines, suivre des sentiers suspendus sur des abîmes dont l'aspect éblouissait les yeux et causait le vertige ; souvent ma seule ressource était de m'àsseoir et de me laisser glisser tout doucement le long du rocher. Arrivés dans la plaine, le manque d'eau nous] força à continuer notre voyage jusqu'à la nuit sans prendre aucune nourriture. Nous nous arrêtâmes dans un gros village très-populeux, mais qui ne nous offrait pas un seul coin où il nous fût permis de nous reposer et de préparer notre modeste repas. Cependant la Providence vint nous tirer d'embarras : un gentil qui nous avait vus à Tirouchirapalli nous reconnut, et nous conduisit avec beaucoup de civilité dans sa maison, où il nous servît un bon souper. Après quelques heures de repos, le désir de célébrer la Nativité de saint Jean-Baptiste pressa notre marche, et nous arrivâmes à une chrétienté où m'attendait un de mes catéchistes. Je passai quelques mois au milieu de mes chers néophytes du sud ; leur ferveur me consola de mes fatigues, et me prouva que Dieu supplée par sa grâce à Tabsence des missionnaires.

» Une violente persécution s'est élevée contre les chréliens à Cajétar et à Paléam j je vais vous en donner l'histoire en peu de mots. Une femme païenne entretenait des rapports avec un puissant canacapouUei, seigneur de tout

le pays ; elle fut convertie et baptisée par un de nos catéchistes, nommé Pierre; dès-lors elle résista généreusement à toutes les instances de son séducteur , et mena une yie très-édifiante. Le païen, connaissant la cause d'un tel changement, conçut une haine implacable contre notre sainte religion, et résolut d'immoler à sa vengeance les chrétiens et surtout les catéchistes. Dans ce dessein, il se rend au palais du gouverneur, il lui présente ses plaintes contre la nouvelle secte, qui travaille à détraire tous les dieux du pays , il excite sa cupidité par l'espoir d'un riche butin , et obtient un ordre conforme à ses désirs. Pour mieux assurer son coup , il garde le secret et remet Vexécution au vendredi-saint, circonstance où les fidèles se rassemblent en plus grand nombre, pour célébrer la Passion de notre Seigneur et les fêtes de Pâques.

» Au jour fixé, il arrive avec uno troupe de gens armés et se saisit des principaux chrétiens. Le catéchiste , inconnu aux persécuteurs , n'est point arrêté ; il lui serait feeile de s'évader , et les néophytes eux-mêmes le conjurent de se soustraire par la fuite ; mais sa foi et son zèle rejettent un parti qui pourrait décourager ses frères et les exposer à l'apostasie. Désirant les soutenir par ses conseils et son exemple, il se présente à ses ennemis, qui le réunissent aux prisonniers et le chsu^ent de fers si pesants , qu'il ne peut se remuer. Bientôt les tortures commencent : deux hommes le tiennent suspendu en Fair par les cheveux, tandis que d'autres bourreaux le déchirent à coups de verges. Après ce supplice, on le conduit devant le gouverneur, qui lui reproche de déshonorer sa noblesse en professant la religion des Paravas et des Pranguis ; et sur sa réponse pleine de courage, il est condamné à être empalé.

» Pendant qu'il marche, comme en triomphe, vers le lieu du supplice, un ordre du gouverneur le ramène à son trî-

bunal ; les ruses , les promesses et les menaces sont employées de nouveau , sans ébranler la constance du généreux soldat de Jésus-Cbrist. La première sentence est donc confirmée , et on l'entraîne pour la lui faire subir. Sur son chemin, il rencontre le Maniacaren, qui^ sans doute d'intelligence avec le gouverneur , arrête encore le catéchiste ^ essaie de nouveaux moyens de séduction et le soumet à des tourments plus cruels que les précédents. II tombe évanoui et est reporté dans sa prison ; on l'y charge de ses premières chaînes , on Une violemment ses bras en forme de croix et on le laisse dans cette positon , sans autre soulagement que ceux qui étaient absolument nécessaires pour prolonger son supplice. Après vingt jours de martyre, les persécuteurs , désespérant de vaiiicre sa fermeté , le marquent d'un fer rouge sur le front et sur les épaules et le chassent en exil.

» Dieu ne laissa pas longtemps un tel crime impuni. Par ordre du Nayaken , j'ignore pour quel sujet , le gouverneur fut jeté en prison , livré au supplice des verges et expira sous les coups. Le catéchiste put alors rentrer dans le pays , avec d'autant plus de sécurité que les païens eux-mêmes étaient frappés du terrible châtiment qu'avait subi son persécuteur. Il m'a écrit pour me témoigner le désir qu'il a de me voir et^ m'annoncei* qu'une foule de catéchumènes , disposés au saint baptême , attendent mon arrivée ; les troubles de la guerre m'ont empêché jusqu'à présent de me rendre à ses vœux.

» J'ai dit que plusieurs néophytes avaient été arrêtés avec le catéchiste. Ils étaient au nombre de quarante; ils eurent part à ses premiers tourments ; mais cdmme on voulait surtout de l'argent , on leur rendit bientôt la liberté en leur imposant une forte amende. Dieu ménagea leur faiblesse, qui peut-être n'aurait pas résisté aux tor-

tures avec la même constance dont ils avaient sous les yeux un si bel exemple. »

Dans une autre lettre , le P. d*Abreu me dit : «c Je n ai baptisé dans le cours de ces deux ans que 650 personnes ; on m annonce que, dans le Sud de la mission , plus de 500 catéchumènes m'attendent pour recevoir la même grâce. Il m'a été impossible d'aller recueillir ce fruit des bénédictions célestes : mes forces se refusent aux fatigues du voyage. Les armées qui ravagent ces contrées . mont forcé à me retirer dans les montagnes ; la mauvaise influence des eaux et de Tatmosphère , jointe aux privations de tous genres , m'a causé une fièvre opiniâtre qui de- {Hiis un an me réduit à une extrême faiblesse.

Candelour. Cette résidence fondée au milieu des bois pour être l'asile des missionnaires , et qui l'avait été en effet pendant toutes les guerres précédentes, est devenue durant ces dernières années un des postes les plus dangereux. Des divisions survenues entre les voleurs ont ouvert ces bois aux officiers du Nayaken , qui , sous prétexte d'épouser les intérêts des chefs rivaux , y ont porté leurs ravages. L'histoire de ce district n'est donc qu'une suite d'alarmes, de courses , de privations et de souffrances , auxquelles la faible santé des PP. Jos. de Sylva et Emmanuel Rodriguez n'a pu résister que par une espèce de miracle. Dieu a récompensé leurs fatigues et leurs sacrifices par la consolation de soutenir la foi des néophytes et de baptiser 1 1 69 idolâtres.

Nandavanam. Les guerres générales et les excursions continuelles des voleurs qui allaient piller les armées d'Ëcogi, et des détachements que celui-ci envoyait pour punir les voleurs , ne permirent pas longtemps au P.* Dominique d'Almeida de résider à Nandavanam ; il se réfugia dan^ l'hermilage et la chapelle des plaies de notre

Seigneur, où plus d'une fois les missionnaires ses voisins furent obligés de venir le joindre pour se soustraire aux dangers. Vous comprendrez facilement les tribulations des Missionnaires au milieu de tous ces bouleversements, le simple récit de leurs soufirances paraîtrait une exagération. Ajoutons toutefois qu'elles sont adoucies et abondamment récompensées par la joie que leur cause la ferveur des chrétiens et par le bonheur d'arracher à l'esclavage du démon une foule de païens.

Je ne puis m*empécher de vous citer l'exemple d'une chrétienne de Nandavanam de la caste des voleurs , nommée Marguerite. Privée de l'usage de ses jambes , elle se traînait tous les jours sur ses mains » de la maison à l'é^ glise , pour y entendre la sainte Messe ; et quand le Père fut obligé de se retirer à la chapelle des plaies de notre Seigneur, elle ne crut pas acheter trop cher le bonheur d'assister au saint sacrifice, en parcourant de cette manière tous les dimanches la distance d'une lieue. Le P. Dom. d' Almeida , qui m'écrit ce trait , me dit qu'il ne put retenir ses 'larmes en voyant arriver ainsi cette admirable néophyte , les mains en sang et couvertes de blessures. En effet quel missionnaire résisterait à un tel spectacle ! Pendant que son cœur de Père s'émeut de compassion pour les souffrances de ses enfants , sa foi le remplit d'admiration et de joie à la vue des merveilles que Dieu opère dans leurs âmes , et à la pensée des récompenses qu'il leur prépare dans le ciel. Pourquoi faut-il qu'un autre sentiment vienne parfois se mêler à ces douces émotions I II pense à l'Europe et il s'écrie : ô chrétiens aveugles qui méprisez vos trésors!... non, Tyr et Sidon ne seront pas les seules à se lever contre vous au jour du jugement I

Le P. de Sylva me donne en même temps le récit de plusieurs faveurs accordées à des païens malades ou tour-

mentes du démon, et des conversions qui en ont été le fruit. Il parie de doux néophytes qui > traînés devant les tribunaux et forcés de subir l'épreuve du feu pour prouver leur innocence ou la vérité de leurs droits, acceptèrent le défi avec confiance, plongèrent la main dans le beurre bouillant, en présence d'une foule de spectateurs, et la retirèrent parfaitement intacte. Il me suffit d'avoir indiqué ces traits dont j'ai déjà décrit plus d*un exemple dans les lettres précédentes. Le nombre des baptêmQS, pendant ces dernières années , s'élève à 1 758.

Je n'ajouterai qu^un mot, et ce sera à la louange 4a bon Père d'Âlmeida. Sa santé délabrée et Topinion de quelques Pères qui le croyaient attaqué de phthisie avaient engagé les Supérieurs à le rappeler sur la côte pour y reprendre des forces. La pensée d'abandonner cette mission lui causa tant de peine » il sut plaider sa cause avec tant d'éloquence, que le Supérieur lui permit de rester dans ce district. Vous pouvez conjecturer d'après ce que j'ai dit combien il a souffert et travaillé pendant ces auuées; et cependant, loin de succomber à la peine , il est aujourd'hui mieux portant et plus fort que jamais ; c'est une nouvelle preuve de la bonté avec laqudle Dieu veille sur ceux qui se sacrifient pour sa gloire.

Cimit&ur. — Je me contenterai de rapporter ici les lettres du Père Jean de Britto , chargé de ce district. La première lettre est de 1680.

» Après avoir célébré les fêtes de Pâques à Couttour, dans le royaume de Gingi, je passai à la province de Pandanellour» dans le royaume de Tanjaour. J'y baptisai un grand nombre de catéchumènes ; j'administrai les sacrements à tous les chrétiens de cette contrée , qui accoururent à l'église de Tattouvantchéri ; je fis ensuite une

excursion dans la province deCombacouaam, pour visiter les malades» et de là je revins à Tattou vantchéri. G est alors qu*on m' annonça que notre excellent catéchiste Gnanamoutton était à l'extrémité; quoique j'eusse les jambes blessées et en très-mauvais état, je ne pus m'empêcher d'aller con* soler ce bon vieillard, qui a rendu des services si précieux à la religion. Après un voyage bien pénible, j'arrivai auprès du malade à Gabalacouri , je lui administrai les sacrements et reçus son dernier soupir. Tous les chrétiens le pleurèrent comme uu père ; il avait bien mérité ce nom par sa tendre sollicitude et son zèle infatigable : le jour et la nuit, sous les ardeurs du soleil comme pendant la pluie , il était toujours prêt à courir où l'appelaient le besoin des chrétiens et les désirs du missionnaire. 11 était également admirable par sa dévotion et par sa charité pour les pauvres , auxquels il distribuait tout ce qu^il avait ; nous célébrâmes ses funérailles avec toute la pompe possible. J'administrai ces chrétiens» qui depuis plusieurs années n'avaient pas vu de prêtre chez eux; après les avoir consolés, je partis, contre l'avis de tout le monde , pour Gararampatti, où la persécution avait fait de tristes ravages. Cette province est située au sud de Tanjaour , sur tes confins du Marava ; elle est très-pauvre , parce que les terres en sont peu fertiles et que les seigneurs augmentent encore la misère des habitants par leurs exactions^ Cependant je n'ai jamais rencontré un orgueil plus-insuppertable ni une haine de notre sainte religion plus ave«lgle et plus fanatique que dans les païens de cette contrée. Je désirais ardemment parler aux brames » auteurs des persécutions ;. mais j'eus beau les provoquer, ils répondirent constamment qu'ils se garderaient bien de venir me voir; ils savaient, disaientils, que j'ensorcelais et attirais à la religion tous ceux qui me visitaient » grâce à une certaine; poudre composée drsv

cendres des petits enfants que je tuais et faisais brûler ; je ne manquerais pas de leur jeter ma poudre magique et les forcerais ainsi à se laire chrétiens ; les peuples imitant leur exemple embrasseraient la foi, et alors leurs idoles irritées enverraient une peste qui dépeuplerait tout le pays.

» Ces pourpalers durèrent plusieurs jours » que je consacrai à l'administration de ces chrétientés; je baptisai douze catéchumènes et en laissai un bon nombre d'autres qui avaient besoin d'une plus longue épreuve. Je passai de là à Sirouearambour . Pendant que je cultivais cette chrétienté, Ton vint m*annoncer que par ordre du roi une troupe de soldats était allée à Tattouvantchért pour m'arréter avec mes brames chrétiens , et que ne nous ayant pas rencontrés, ils avaient chargé les gardes de faire des perquisitions dans tous les environs. Comme j'avais à peu près terminé ma visUe , je crus prudent, d'après l'avis des principaux chrétiens, de fuir la nouvelle persécution ; je me travestis et m'embarquai, au milieu de la nuit, pour le royaume de Gingi; j'y employai deux mois à la visite des chrétientés ; puis , jugeant que le roi de Tanjaour , préoccupé d'une nouvelle guerre , n'aurait pas le temps de nous persécuter, je rentrai dans son royaume. Dès que j eus passé le Goléron , des pluies abondantes enflèrent soudainement les rivières; j'en passai trois à la nage et fus surpris par la nuit dans un bois, où j'eus beaucoup à souffrir : le vent , la pluie , le froid et la faim semblaient avoir conjuré conbre nous.*Dieu vint à notre secours : vers minuit , deux païens nous rencontrèrent et nous conduisirent dans une cabane; ils allumèrent un grand feu et servirent un bon souper à mon compagnon, et à moi un peu de lait, seule nourriture que mon titre de sanniassi leur permit de m'ofifrir. Je remerciai la divine providence et donmi à ces braves gens quelque présent pour récompenser leur charilé.

Le lendemain, nous continuâmes notre route. La pluie recommença et nous accompagna jusqu'à quatre heures après midi. Nous nous Irouvâmes alors sur le bord du canal appelé Manja-Vaïkkal, que nous ne pouvions traverser ni à gué ni même à la nage, à cause de la violence du courant. Je rencontrai dans ce bois quelques jeunes gens, que je priai de me céder un vase de terre qu'ils portaient avec eux, comme font tous les Indiens dans leurs voyages ; mon intention était d'y déposer mes livres et ma chapelle afin de tenter le passage. Leur refus obstiné m'ôlant tout espoir de franchir l'obstacle» je m'assis sou» un arbre épineux, et me mis à réciter mon bréviaire, résolu d*y passer la nuit, a jènn» tout trempé et transi de froid» Le bon Maître eut encore une fcns pitié de ncnis. Un jeune homme apparaît sur la rive opposée, et crie de toutes sas forces : « Où est le sanniassi arrêté par la rivière? » Je lui réponds par mes gestes pius que par mes pardes, et à Vinstant il se jette à l'eau et arrive bientôt auprès de moi« Il commence par transporter à l'autre bord mes livres et mes effets ; puis, revenant à la nage, il me prend par le bras, fend les flots avec une vigueur étonnante, et me dépose sur le rivage, pour entreprendre son troisième voyage et chercher mon compagnon. Grâce à cette attention de la Providence, il nous fut permis de nous rendre à une chrétienté peu éloignée et de nous y reposer de nos fatigues. Le jour suivant^ après avœr encore traversé un canal dont l'eau me venait à la poitrine, j'arrivai à ma résidence de Siroucarambour ; j y célébrai la fête de Noël au milieu des néophytes accourus de tous les environs, et administrai quelques bapté*< mes, qui portent à 900 le nombre des conversions de cette année.

y> Je suis, etc. »

Autre lettre du P. Jean de Britto.

n La paix conclue entre Sambogi et l*Ouréian; petit roi de ces bois, m'ayant permis de rentrer dans mon église de Couttour, je quittai le sud, passai par TattouTantcbéri, oùje reconnus les dégâts qu'avaient faits les soldats venus pour m'y arrêter. Je parcourus, pendant le carême, les chrétientés de Vengatlammapettei, de Tirouvadi , de Vettavalam, de Yirasôlabouram et autres provinces de Gingi, et célébrai les fêtes de Pâques à Couttour. Je revins ensuite dans le Tanjaour, visitai Solamandalam, où je donnai le baptême à plusieurs catéchumènes qui m'attendaient avec impatience ; de là je passai dans la province de Mannârcoïl, où je fus obligé de camper pendant quinze jours dans un bois, sans maison, privé de toutes les choses nécessaires à la vie, n'ayant d'autre boisson que l'eau bourbeuse d'un fossé, et exposé constamment à la cruauté des tigres et des voleurs. Je me consolai de toutes ces privations et de ces dangers par l'avantage que m'offraient ces bois d'administrer en toute liberté les parias et les autres castes inférieures. J'y entendis deux mille confessions et conférai cent cinquante baptêmes. De là je me rendis à la province de Cararampatti , où les nuits furent consacrées à l'administration des fidèles et les jours aux disputes avec lés païens. Un certain nombre de nobles catéchumènes reçurent le sacrement de la régénération avec des dispositions qui m'édifièrent et me remplirent de joie. Je repartis au milieu des larmes de ces chers néophytes, et, après avoir passé à la nage plusieurs rivières , j'arrivai dans la province de Tiroucareioûr. Les fatigues excessives de ce voyage, jointes aux travaux et aux veilles qui l'avaieni

précédé, ayaient épuisé mes forces et allumé le feu dans mes veines ; une fièvre ardente me consumait ; des furoncles envenimés couvrirent mes jambes; mes yeux subirent un genre de torture bien extraordinaire : une grosse excroissance de chair s'était formée dans l'intérieur des paupières et me causait une violente douleur. Les médecins ne comprenaient rien à mon état et avaient perdu toute espérance. Après dix jours de souffrances, Dieu m'inspira de recourir a Fintercession de saint François- Xavier. Pour 'e prendre par son côté faible, je renouvelai en son honneur le vœu de me consacrer, jusqu'au dernier soupir de ma vie, à la conversion de ses chers Indiens. A l'instant les douleurs se calmèrent, et en peu de jours je fus complètement guéri.

» Vers la fin de Tannée, je me rapprochai du nord de la Mission, parcourus les chrétientés du royaume de Gingî, et célébrai les fêtes de Noël à Couttour. C'est là que j'appris la mort terrible du brame Minatchi , chef et seigneur de ce village, qu'habitent plus de quatre cents chrétiens, et ennemi juré de notre sainte religion. Plusieurs fois il avait présenté ses réclamations et ourdi ses trames iniques auprès des seigneurs de la province, pour détruire notre église. Quand il se crut maître de la position , il fit comparaître les néophytes, leur déclara que le lendemain il voulait offrir un sacrifice à ses idoles, et leur enjoignit non-seulement de contribuer, mais d'assister personnellement à ces cérémonies. Irrité de leur refus, il les chargea d'outiages, vomit les plus 'horribles blasphèmes contre la sainte loi de Jésus-Christ, et ajouta que le lendemain il saurait bien les forcer ou leur montrer jusqu'où s'étendait son pouvoir. Les chrétiens, effrayés de cça menaces, se recommandèrent à Dieu, et passèrent la nuit en prières ; ils attendaient pleins d'anxiété, mais avec une détermination

généreuse de combattre pour la foi et de tout souffrir plutôt 'que de Tabandonner. Le lendemain arriva et leur fut annoncé par les pleurs et les hurlements des païens, attroupés autour du cadavre du brame, que la justice divine avait frappé pendant la nuit ; sa femme, qui avait partagé sa rage contre les chrétiens, se fit elle-même justice en » brûlant avec le cadavre de son mari. Ce châtiment et plusieurs faveurs accordées par la divine miséricorde en confirmation du saint Évangile frappèrent vivement les païens et en convertirent un grand nombre. J'en ai baptisé sept cents dans le courant de cette année : quelques-uns d'entre eux sont allés sur-le-champ prendre possession de ia gloire céleste. Veuillez demander à Dieu que je ne me rende pas indigne de partager leur bonheur , et me donner votre bénédiction.

» Jean de Britto. »

J'ajouterai h cette lettre un trait de miséricorde qui signala le voyage que j'entrepris pour porter secours à cet excellent Père, malade à Tiroucareiour. Chemin faisant, je me sentis intérieurement poussé à quitter la route ordinaire et à faire un long détour, et je suivis cette impulsion sans trop me rendre raison du motifr Après un voyage pénible, j'arrivai très-fatigué dans un vQlage païen situé à quelques lieues de Couttmir, et me retirai dans une pagode pour me reposer. Un instant après, j'entendis des soupirs et une voix plaintive ; je cherchai et trouvai derrière la pagode un pauvre malade qui n'avait plus que la peau et les os. Je compris aussitôt le dessein de la Providence, qui sans doute m'avait conduit auprès de ce païen pour le salut de son ame ; je lui prodiguai donc tous les soins possî-> blés, et, comme il n'y avait dans le village aucun chrétien à qui je pusse le confier, je le fis transporter à Couttour,

où je continuai à lui témoigner la plus tendre charité. Mais les obstacles étaient plus grands que je ne Ta vais cru, et le malade, ayant repris un peu de forces, déclara qu'il était prêtre d'une idole et ne pouvait Tabandonner. Cependant je ne perdis pas espérance; j*en chargeai un catéchiste, qui réussit enfin à vaincre ses répugnances et le décida à écouter au moins Texplication du catéchisme. Ses yeux s'ouvrirent à la lumière céleste, son cœur se rendit à la grâce, il crut, fut baptisé et mourut^ pour aller chanter éternellement les louanges de la divine miséricorde, comme nous avons lieu de l'espérer.

Revenons aux lettres du P. Jean de Britto.

» Je continue le journal de ma mission. Après avoir passé le commencement de Tannée et le carême dans le royaume de Gingi, j'y célébrai les fêtes de Pâques avec une solennité extraordinaire : les processions, les décorations, les musiques bruyantes, les pétards, les feux d'artifice, tout s*y trouva^ au grand désespoir des païens et à Textrême consolation de nos néophytes. Ce qui me consola par-dessus tout, fut leur empressement, leur piété, leur ferveur à s'approcher des sacrements durant ces fêtes et pendant tout le carême ; je confessai et communiai plus de quatre mille chrétiens et conférai plus de 300 baptêmes. Au moment où je me disposais à partir pour le Tanjaour, un ordre de la sainte obéissance m'envoya à San-Thomé; j*en revins au commencement de juin et me rendis de suite à Salamandalam, où les ennemis de la foi me poursuivirent avec acharnement. Je fus obligé de faire toutes mes administrations retiré dans quelque maison de chrétiens, ou caché dans les bois. Je m'effor-

^ 324 — çai de consoler ces pauvres néophytes ; mais comment nie consoler moi-même en voyant Timpossibilité physique de suffire à tous, et surtout de secourir les moribonds dans ce moment d'où dépend leur éternité ! Si Ton ne vient à notre secours, cette mission ne peut durer ; mais c'est là une affaire qui appartient à un autre tribunal que le mien, je reviens donc à mon histoire.

» De Tirouvandatourei, je partis pour Cararampatti, et ce jour même le gouverneur de cette province, qui me croyait encore dans ces bois, expédia une troupe de soldats avec ordre de me tuer : mais Dieu, sans la permission duquel rien n arrive, avait eu soin de me soustraire à leur fureur. A cette époque eut lieu un ouragan si violent, que de mémoire d*homme on n'avait rien vu d'aussi effrayant. Dans la seule province de Tirouvadour plus de dix mille âmes furent victimes de cette horrible tempête et de Tinondation qui l'accompagna ; ce qu'il y eut de remarquable, c'est que de tous les chrétiens, qui s'y trouvent en grand nombre, pas un seul ne périt. Dans la province de Tandanelloûr, le brame qui deux ans auparavant était venu avec des gens armés pour me prendre à Tattouvantchéri, comme je l'ai rapporté en son temps, subit un sort qui fut regardé de tout le monde comme un châtiment du ciel. Le désir de sauver sa fortune lui fit perdre quelques instants à ramasser son or et ses bijoux; quand il vit l'inondation pénétrer dans sa maison , il s'enfuit chargé de ses richesses, mais ce poids ne l'empêcha pas d'être saisi et emporté par un tourbillon dé vent qui le jeta dans une rivière, et il disparut dans les flots avec tous ses trésors.

» La justice divine a pareillement éclaté dans la punition d'un seigneur, dont la haine contre les chrétiens égalait le pouvoir et rinflnence : entre mille autre vexa-

lions, il avait (ait iacâoulier notre église de Colei ; quelques jouB après, le £eu consuma sa mamon avec tout ce qu'elle contenait ; et lui-mêtné, poussé au désespoir par les ministres de Sambogi qui exigeaient de lui une grosse somme d'argent, s empoisonna, et nous délivra ainsi d'un des plus redoutables ennemis que nous eussions dans ce royaume.

» Pendant louragan dont je viens de parler, 80 néophytes s'étaient r^ugiés dans une grande maison, la plus capable de résider à cette tourmente, qui avait déjà emporté toutes leurs cabanes; le catéchiste était avec eux et les exhortait à la confiance; ils passèrent toute la nuit en prières ; dès la pointe du jour, voyant que l'orage se cal* maU, ils sortirent de la maison ; à Tinstant même elle s*écroula, comme pour leur manifester la protection du Gel, qui Tavait jusqu'à ce moment suspendue sur leurs têtes. Les païens furent si fcapp^ de cet évèuement que plusieurs d'entre eux se convertirent

» Dans le cours ,de cette année j*ai baptisé 680 personnes ; un grand nombre de catéchumènes qui devaient recevoir ce bonheur n'ont pu venir me joindre i cause de ce terrible ouragan; j'espère les retrouver un peu plus tard.

» Je TOUS demande votre bénédiction et me recommande à VOS prières.

Je AH DE BUTTO. »

AiUre kttre du même Père de Britio.

» Les premiers travaux de cette année, depuis janvier jusqu'en avril, furent consacrés au royaume de Gingi, plongé dans la désolation par la tyrannie de Sambogi Je

lîsitai les chrétientés et célébrai les fêtes de la p ission et de la résurrection de notre Seigneur, ai^c une solennité jusqu*ici sans exemple. J^étais secondé par le P. Joseph de Sylva^ que les guerres ayaient chassé de sa résidence, et par le P. Dom. d*Âlmeida, qui se rendait a San-Thomé, en qualité de recteur du collège. Ce fut une vraie jouissance de paradis pour mes néophjtes, qui se nourrirent du pain des anges au nombre d'environ 5,000. Après les fêtes, le P. d'Almeida prit la route de Coranapattou, le P. Joseph de Sylva celle de Nandavanam, et moi je rentrai dans le royaume de Tanjaour; mais je fus bientôt arrêté par deux nouvelles qui m*arrivèrent en même temps : Tune était un avis de mes catéchistes , qui me priaient de fuir, parce que le gouverneur des provinces de l'est avait donné l'ordre de se saisir de ma personne ; lautre était une lettre de Votre Révérence par laquelle vous me chargiez d'aller rejoindre le P. Provincial à la côte de la Pêcherie. En conséquence je me dirigeai vers la côte, et me jetai sur la première barque qui se rencontra. La mer était grosse, la mousson contraire, et les courants nous entratnaient vers le nord avec une violence que nous avions peine à vaincre. Après quatorze jours d'une navigation extrêmement pénible et dangereuse, je fus obligé de prendre terre au Marava et de continuer mon voyage à pieds. Je fus également confus de la charité de tous nos Pères et touché de Tesprit religieux, du zèle apostolique et du dévouement qui brillent en eux. Malgré les douceurs d'une telle compagnie je dus sacrifier le plaisir^'au devoir, et j'arrivai au Travancor auprès du R. P. Provincial Gaspar-Alphonse, dans notre collège de Topo. Je traitai avec lui les affaires doni Votre. Révérence m'avait chargé, et après avoir reçu sa bénédiction, je repartis, extrêmement édifié de tous nos

Pères du Travancor, dans lesquels je voyais des frères et de vrais imitateurs de Saînt^François^Xavier, apôtre de ces peuples. Je conclus à Tuticorin les affiiires que j'avais à y régler, et je m'embarquai de nouveau avec les PP. Jérôme Fêliez et Louis dé Mello, sujets de rares vertus et de talents distingués , auxquels notre Seigneur inspira le désir de se consacrer à son service dans notre mission. j> La navigation fut des plus orageuses : pendant 35 jours nous nous crûmes aux portes de la mort ; nous pûmes bien dire avec saint Paul : ter naufragium feci^ car dans ce seul voyage nous ne fîmes pas moins de trois naufrages, dont chacun était plus que surfisant pour nous submerger. Notre barque fut mise en pièces par les vagues ; pendant qu'attachés à nos débri$, nous lutions contre la violence des flots, nous fûmes recueillis par un navire musulman. Bientôt après, nos libérateurs effrayés eux-mêmes du danger et obligés de fuir devant la tempête^ vou^ lurent se débarrasser des bouches inutiles; ils nous jetèrent sur une petite embarcation, moitié pourrie, sans voiles et sans rames, et nous abandonnèrent ainsi au gfé des flots. Dieu était notre pilote, il nous conduisit heureusement au port, tandis que le vaisseau qui nous avait rejetés était peut-être englouti dans les abîmes. Nous débarquâmes, au mois de septembre, dans le royaume de Gîngi ; je m'arrêtai deux mois avec les nouveaux missionnaires, qui s'appliquèrent avec ardeur à Tétude du tamoul. Au mois de décembre, je partis pour le royaume de Tanjaour et visitai les chrétientés des provinces de Pandanellour, Rarajarapettei, Tiroucareiour, Mannarcoïl et Védaranianam, au cap de Calimère. Ainsi se termina cette année, pendant laquelle j'ai baptisé 810 personnes^ malgré les voyages qui me retinrent six mois loin de la mission.

» Diea soit béni à jamais de la protection qu*il daigne aocotâer à cette mission , pour la conserver et l'étendre malgré toutes les contradictions des rois , des princes et de tous les grands de cethonde !

» En demandant Yotre bénédiction , je sois, etc. t»

JsAti DR BarrTO.

Coranapattou. — Je ne m'étendrai pas beaucoup sur ce district qui offre une matière peu abondante. La tyrannie de Sambogi a dépeuplé plusieurs provinces , dont les habitants sont allés chercher un asyle dans les royaumes voisins ; les guerres continuelles ont rendu l'administration impossible pendant une partie du temps, et le missionnaire y a recueilli plus de tribulations que de succès. Voici le journal d'une excursion que je fis dans ces contrées. Après m'être arrêté quelques jours à Goranapattou pour administrer les chrétiens de tous les environs , je vins m*établir dans un bois voisin d*Adikénour^ où les chrétiens de Vettavalam > Gingi et Tirounamalei accoururent pour recevoir les sacrements. Une nuit que je reposais tranquillement dans ma cabane avec mes catéchistes , l'un d'entr'eux aperçut, à la lueur des éclairs, un gros serpent qui se promenait au milieu de nous ; un cri d'effroi éveilla tout le monde , on alluma la lampe et l'on découvrit l'hôte perfide» étendu sur ma natte ; je me retirai avec précaution et le serpent s*enfuit. Quelques instants après, nous eûmes la visite d'un gros scorpion noir de six à sept pouces de longueur : un coup de bâton nous en délivra.

Dans mon voyage d'Adikénour à Sangamam, l'apparition d'un ours, au regard fier et menaçant , nous donna une alarme plus sérieuse ; mais elle n'eut d'autre résultat que de nous effrayer un peu , et de nous faire prier avec

plus de ferveur. Il n'en fut pas de même d'une grosse épine, qui mVntra fort avant dans le pied ; la jambe s'enfla au point de m'empécher de célébrer la sainte Messe. Notre Seigneur m'en consola par la rencontre inopinée du P. Simon Gomez, missionnaire du Maïssour, qui voulut bien s'arrêter quelques jours avec moi et m'aidera confesser les chrétiens de Sangamam» Je me rendis de là , non sans beaucoup de peine» à Sittanaiigour,. où m'attendait un personnage diistingué , pour me prier d'allé délivrer sa femme de la possession du démon. Il assista pendant quelques jours au catéchisme ; mais comme ses affaires ne lui permettaient pas une si longue absence , je le renvoyai avec un catéchiste chargé de l'instruire et de chercher à propager la foi dans ce village. Le néophyte était parfaitement disposé; dès qu'il entra dans sa maison, il se mit à briser toutes ses idoles. Mais sa foi fut éprouvée ; tous les habitants se soulevèrent contré lui, et comme quelques-uns d'entre eux avaient été à Pondichéry, factorerie ou comptoir des Français, ils protestèrent que cette religion étant la rel%ion des pranguis, il perdrait en l'embrassant tous les honneurs de sa caste et deviendrait infâme à leurs yeux. Il résista loi^temps à leurs injures et à leurs menaces ; mais enfin il fléchit , renvoya le catéchiste sous prétexte qu'il fallait donner aux esprits le temps de se calmer, et promit de venir lui-même dans un mois pour s'instruire et recevoir le baptême. Dieu veuille qu'il n'ait pas manqué le moment de la grâce \

La fermeté d'un cammalen nous consola de la faiblesse de ce catéchumène. Il se trouvait seul chrétien dans un village de gentUs , exposé à leurs vexations. Le feu consuma sa maison ; et comme il ne toucha pas aux édifices voisins, les païens triomphant» publièrent que c'était un châtiment des idoles qu'il avait abandonnées» Irrités de sa

constance» ib 8*ameiitèrent contre lui et le sommèrent dV piâser les idoles par des sacrifiées oo de qaitter le TÎlIage ; il se réftigia chez un idolâtre d*ane bourgade voisine , dont la maison fut aussi dévorée par les flammes , peu de jours après son arrivée. Ce nouvel accident acheva de persuader aux païens que la col^ des iddes pesait sur ce malheureux et qu'il portait avec lui leur malédiction. En consé* quence il se vit repoussé de tout le monde; inébranlable dans sa foi et plein de confiance en Dieu , il se retira avec sa famille dans une misérable cabane , placée au milieu des champs pour abriter les voyageurs. Celui qui tient en mains le cœur des bonmies tcHicba celui des païens ; ceux mêmes qui Ta vaient chassé vinrent Tinvifer à rentra dans leur village , et lui laissèrent pleine liberté de suivre sa religion.

Le P. Dom* d'Abneida qui , en se rendant à San-Thomé, eut la charité de s'arrêter quelques mois dans ce district pour consoler les néophytes , m'écrit en ces termes : a La joie que m'ont causée l'empressement et la ferveur des chrétiens et l'èaipérance que j'ai conçue d'y faire quelque bien , m'ont engagé à prolonger mon séjour dans ces provinces ; sans parler du grand nombre des chrétiens que j'ai administrés, j'avais déjà baptisé trente catéchumènes, vingt étaient tout prêts à recevoir ce sacrement , et cent vingt autres se disposaient au même bonheur. Mes pécliés me rendirent indigne d'une si douce consolation. Le seigneur des terres où je me trouvais , gagné par les intrigues de mes ennemis , envoya une troupe de gens armés pour se saisir de ma personne; j'en fus averti quelques heures avant leur arrivée , et , d'après le conseil des chrétiens, je crus devoir me soustraire au danger et continuer ma route vers le nord »

Le nombre des baptêmes pendant ces dernières années

s'éleTè a cinq eeiit quarantè-4roi0. Si les dreonstances avaient permis âe yisiler ces chrétientés, ootre les cent quarante qui ont éehappé au P. d'Âlmeida , on aurait en<core pu opérer bien ef'autnes conversions. EspérMis que la^ paix sera bientôt rendue à ce pays, depuis si longtempsbouleversé,

VadimgarfaUÙ Le P. Em. Rodriguez (fat quftter cette résidence pour aller assister le P» Âmadio , malade à Ella^ mangalam , à sept journées de distance. Gomme il ne put revenir à son poste , je le remplaçai depuis février jusqu'à Pâques. Le concoure des chrétiens fut si grand, que le jour et la nuit ne me suffisaient pas pour satisfaire à leurs désirs* Aprèà une brillrâle fiâte de Pâques, je partis pour Ciouttour , où le P. J^n de BriUo subissait les conséquent ces des fatigues du Carême. Je le laissai en bonne convalescence et fis une excursion dans mon propre district de Coranapattou.

Mon séjour n'y fut pas long : des ordres du Père Provindal m'appelèrent à &ire la visite générale de toutes les missions. Je parcourus les chrétientés de Solamandalam, de Nandavauam, de Gandabur^ et me retrouvai à Vadougarpatti au mois de décembre. Aussitôt les néophytes accoururent de toutes parts, et dans l'espace d*un mois je confessai deux mille personnes ; le même concours et le niême travail continuèrent les jours suivants. Un beau matin, j'avais autour de moi cent cinquante pénitents, dont la plupart s'étaient confessés pendant la nuit, et tous se préparaient à communier à la sainte Messe, lorsqu'arriva tout-à*coup la nouvelle qu'un détachement de cavalerie musulmane avait franchi le Golâron. Impossible de vous dépeindre la frayeur de mes Indiens : en un clin d*œil la foule se dispersa et me laissa tout seul; chacun songeait à sauver ses enfants et ses petits^ trésors, et je m'empressai

moi-même de cacher les objets les plus précieux de Téglise. Nous en fûmes quittes pour la peur : les Mogols pillèrent tous les villages voisins , et passèrent près de notre église, sans nous honorer de leur visite. Cependant , le voisinage d*un tel ennemi ne permettant pas aus chrétiens de se réunir , je profitai de cette trêve pour visiter Couttour, d'où je ne revins qu'après quelques mois. A mon retour, j'appris que l'église et le presbytère avaient été saccagés, non par les musulmans, mais par le seigneur du pays , à l'instigation des brames. Le puissani ressort mis en jeu pour déterminer cette expédition avait été, comme toujours, Tidée des trésors cachés dans notre église. Inutile de dire que la cupidité fut déçue et vengea ses déceptions sur nos néophytes. On les soumit à la question pour les forcer à découvrir les prétendus trésors, et Ton finit, selon la coutume, par leur imposer de grosses amendes.

De peur de rallumer par ma présence un feu mal éteint, je me réfugiai dans un bosquet , où je reçus les néophytes de ce district et ceux de Tanjaeur et de Solamandalam. L'excès des fatigues, l'incommodité dii lieu et l'insalubrité des eaux et de la nourriture compromirent ma santé; des douleurs aiguës me forcèrent à interrompre mes travaux et à me retirer à Couttour. Je fus successivement remplacé à Vadougarpatti par le P. Rodriguez elle P. de Sylva. Ce dernier soutint une violente persécution, dont il sortit vainqueur;: le seigneur du pays^ convaincu de l'innocence du missionnaire et de la sainteté de la loi qu'il prêchait , condamna ses calomniateurs , et lui accorda pleine liberté de prêcher le saint Évangile. Il n'en jouit pas longtemps : car, l'armée de Sambogi s'étant campée dans les environs, il fut obligé de s'enfuir avec une partie de la population, et tomba malade.

Dès que le départ des trempes nous eut laissé un peu de sécurité, je reTÎns me charger de cet knpcnrtant district. Dieu m'avait rendu assez de santé pour supporter les fatigues de Tadministration ; elles furent telles, que je me demande encore coiriment je n'y ai point succombé : évidemment j'ai été soutenu par une assistance spéciale de la Providence. Le soin des catéchumènes et le travail des confessions se disputaient tons les instants des jours et des nuits. Dans le seul intervalle du carême et du temps pascal, j'entendis plus de cinq mille confessions. Les fruits répondent aux fatigues : dans le cours de ces trois ou quatre ans, le nombre des baptêmes dans ce district s'est élevé à trois mille deux cents, sans compter une foule de païens baptisés à l'article de la mwt. Ce triomphe sur l'enfer est d'autant plus remarquable, que le village de Vadougarpatti est la propriété particulière d'une pagode voisine et par conséquent tout-à-fait consacré au démon.

Outre le centre de Vadougarpatti, nous avons dans ce district quatre autres résidences, où le missionnaire se transporte successivement pour y administrer plus facilement les néophytes, quand les circonstances le permettent. Pendant que j'étais dans celle de Poudour, je vis beaucoup de chrétiens du district d'Âneicareipaleam, abandonné par la mort du P. Ignace-Xavier, dont je parlerai tout-à-l'heure. Je vais maintenant citer quelques-uns des traits intéressants qui se présentent à ma mémoire.

Un petit village nommé Maîlangam, situé sur le bord du Coléron et habité par des chrétiens de la caste des chasseurs, refusait de se soumettre au tribut arbitraire que la caste des voleurs impose à toutes les populations voisines. Les brames, comptant sur la bravoure de nos chrétiens, s'empressèrent de se joindre à eux pour se délivrer de cette rançon déshonorante. Les voleurs, résolus de se

venger, organisèrent une attaque, et arrivèrent avec une armée de cinq cents hommes. De leur côté, les chasseurs s*étaient préparés à une [vigoureuse défense : ils avaient entouré le village d'une espèce de rempart de terre, et construit à leur manière diverses fortifications. Mais leur principale confiance était dans la protection dû ciel et des saints sous rinvçcatioa desquels ils avaient placé leurs forts : Tun était le fort Saint-Pierre» l'autre le fort Saint- Paul, un troisième le fort Saint-Jacques. La garnison se composait de soixante combattants; le mot d*ordre des sentinelles était toujours quelque nom de saint, ou quelque mystère de la religion, et les païens eux-mêmes répétaient ces noms avec une pleine assurance de la victoire. Les voleurs essayèrent Taesaut plusieurs fois, mais ils furent constamment repoussés avec perte, et enfin obligés de se retirer honteusement dans les bois* L'intrépidité de ces chrétiens leur mérita l'admiration des gentils et fit respecter la religion.

Un jeune homme de bonne famille, conduit par la Providence à Vadougarpatli, fut touché de la grâce, et se mit au nombre des catéchumènes. A cette nouvelle, son père accourut transporté de colère ; j.'eus beau lui adresser les plus vives remontrances , le menacer des châtiments du ciel, rien ne put le fléchir, et il emmena son fils. Mais il ne lui fut pas aussi facile d'arracher de son cœur la foi que Dieu lui avait inspirée. Insulté, maltraité par ses parents, traîné devant les tribunaux, jeté en prison, chargé de fers et livré à la plus cruelle torture, le catéchumène d'un jour souffrit tout, triompha de tout, avec une patience et un courag)e dignes d'un ancien soldat de Jésus- Christ. Frappé de sa constance , le maniacarem le remit en liberté, et à l'instant le jeune vainqueur, tressaillant de joie, accourut à Vadougarpatli, acheva de s'instruire, et

reçut le baptême. La justice divine ne laissa pas impunie la cruauté de ses persécuteurs : la foudre consuma la maison de son père ; son beau-frère, qui s*était signalé par son acharnement, fut saisi par les ministres du roi, mis en prison et dépouillé de ses biens.

Aneicareipaleam. Cette résidence dévore ses missionnaires. Au P. Vincent Douarte, dont la mort a été rapportée dans les lettres précédentes , succéda le P. Ignace-Xavier^ qui se mit aussitôt en devoir de rétablir la ferveur et le bon ordre dans ces chrétientés abandonnées. Non content de cultiver les néophytes qui venaient le trouver, il voulut courir après les brebis égarées ; il eut la consolation d*en ramener un grand nombre et de baptiser quatrevingt-dix psùfens. Mais, emporté par son zèle, il oublia de se prémunir contre les fâcheuses influences de la saison et les rosées dangereuses de ces contrées ; en peu de temps il contracta une maladie mortelle, et» après plusieurs mois de souffrances, il expira entre les mains des PP. Benoit Noguera et Emmanuel Rodriguez.

Le P. Ignace-Xavier était né à Londres de parents hérétiques , qui le laissèrent bientôt orphelin. Il embrassa la carrière du commerce, et, ayant découvert la pierre précieuse de rÉvangile, il abandonna tout, et s'exposa joyeusement aux persécutions de ses compatriotes pour (aire profession de la foi catholique. U entra dans la Compagnie en Portugal, fit ses études à Coimbre, demanda les missions des Indes, pour imiter de plus près le grand modèle qu'il avait choisi pour son patron, et dont il copiait si fidèlement les vertus et le zèle apostolique»

Ellamangalam et Canavacarei. Après la mort des Pères Correa et Amasio, ces résidences ont été confiées. la première au P. Antoine Pereira, et la deuxième au P. Benoit Noguera. Ils travaillèrent avec un zèle infatigable, pen-

dant près de deux ans, à relever ces missions, jadis florissantes, mais depuis longtemps désolées par la mort de lem^ pasteurs et par les troubles de la guerre. L'exoèsdes fatigues les avait déjà fort épuisés» lorsqu'ils furent obligés d'abandonner tous les deux leurs postes et de se retirer dans les montagnes , à cause des ravages qu'exerçaient dans tout le pays les troupes de Sambogi. La rapacité de ces soldats allait jusqu'à ouvrir le ventre aux msJheureux habitants, pour chercher dans leurs entrailles les pièces d'or qu'ils les soupçonnaient d*y avoir cachées. Celte cruauté fut surtout exercée contre les brames, ces êtres presque divins que les gentils de ces contrées n'osent toucher, même dans le cas où ils sont convaincus des crimes les plus atroces. Le nombre des .baptêmes dans ces deux résidences s'élève à dix-sept cents. Le trouble et la confusion qui régnent dans ces provinces n'ont pas permis aux missionnaires d'envoyer plus de détails.

Je termine en conjurant Votre Paternité d'avoir pitié de cette Mission et de lui envoyer de nombreux renforts. Le nombre total des baptêines, qui dépasse douze miUe, prouve que la divine grâce nous assiste au milieu de tant d'obstacles et de persécuGons ; mais il montre en même temps la facilité qu'il y aurait d'étendre prodigieusement le royaume de Dieu, si les ouvriers étaient proportionnés à l'abondance de la jnoisson. Je demande, au nom de tous les missionnaires, votre sainte bénédiction, etc.

Andbé Freirb.

Lettre du V. P. Jean de Britto au R. P. Oliva, général DE LA Compagnie de Jésus, 1683.

Ce n'est qu'avec une certaine répugnance que j'entreprends cette relation. Les ministères et les œuvres des missionnaires, quelqu'en soit le prix devant Dieu, me semblent présenter un récit plus propre à fatiguer par sa monotonie, qu'à intéresser par ses détails. Il faudrait avoir le temps de sortir des bornes et des formes d'une lettre annuelle , pour égayer et relever son sujet par des descriptions géographiques, des peintures de mœurs et quelques observations savantes sur ce pays : il faudrait surtout avoir plus de talent que je n'en ai. Quoiqu'il en soit, en attendant les jours heureux où les missionnaires, moins accablés par l'administration , pourront servir la science par des recherches utiles et des dissertations précieuses , je me contenterai de vous exposer, selon la coutume, le modeste tableau de nos travaux apostoliques et des bénédictions du Ciel sur cette mission.

Je ne m'arrêterai pas sur le gouvernement civil de ces contrées^ si toutefois il faut donner ce nom aux brigandages qui les désolent. L'ancien royaume de Maduré est en lambeaux : le Nayaken en conserve une petite portion, une autre est occupée par le roi du Maïssour, une troisième parle petit roi du Marava, une quatrième par Sambogi, une cinquième enfin par Ecogi. Vous pouvez conclure de là le désordre universel qui règne dans toutes ces provinces.

La puissance du roi de Maïssour dans le Maduré commence à s'affaiblir , parce que , violemment attaqué dans ses propres états par les troupes de Sambogi , il ne peut soutenir et renforcer les armées qu'il avait envoyées dans

CCS contrées. Les provinces qu'il y avait conquises secouent peu à peu son joug , pour revendiquer leur indépendance , ou se rattacher à quelqu'un des princes qui se sont partagé les lambeaux de ce royaume autreloîs si florissant.

Le Tanjaour est au pouvoir d'Ecogî , à l'exception de quelques provinces dont s'est eniparé le roi du Marava. Voici en peu de traits un tableau de l'administration de ce pays. Ecogi prélève les quatre cinquièmes de tous les produits. Ce n'est pas assez , au lieu d'accepter ces quatre cinquièmes en nature , il exige qu'on les lui paie en argent ; et comme il a soin de fixer lui-même le prix , bien au^ dessus de celui que le propriétaire peut réaliser , il résulte que la vente de la récolte entière ne suffit point à payer les contributions. Les cultivateurs restent donc sous le poids d'une dette accablante, et souvent ils sont obligés de prouver par des tortures barbares l'impuissance où ils sont de s'en acquitter.

Il vous sera difficile de concevoir une telle oppression , et cependant je dois ajouter que la tyrannie est encore plus affreuse et plus révoltante dans le royaume de Gingi. C'est au reste tout ce que j'en dirai , car les expressions me manquent pour rendre tout ce qu elle a d'horrible.

Agaram. Je commence par cette résidence, la plus récente de toutes. Le district dont elle est le centre se compose de chrétientés dispersées dans les trois royaumes de Golconde , de Vélour et de Gingi ; il s'étend sur une longueur de quarante lieues, depuis Cangibouram jusqu'au Vellârou ; et sur une largeur de vingt lieues, depuis Singamam jusqu'à la mer. C'est le champ que cultive le P. Jérôme Fêliez; il faut du dévouement pour suffire à une tâche si vaste. Le bon Père n'en manque pas, et Dieu récompense son zèle en proportionnant ses su^ccès à ses fatigues. Voici ce qu'il m'écrit :

» Parti au mois de mars dernier pour me rendre à cette résidence d' Agaram, Je m'arrêtai quelques jours à Velléiour, où je fus extrêmement touché de la ferveur et de la foi vive des chrétiens* Ils semblaient ne pouvoir s'arracher de r église : leurs délices étaient d'entendre les exhortations spirituelles , d'assister à la sainte Messe et de recevoir les sacrements. J*admirai surtout la résignation d'un néophyte qui , le jour même de mon arrivée » perdit un enfant qu'il chérissait tendrement ; comme je voulais le consoler, il me répondit : « Ce n'est pas pour jouir des prospérités temporelles que je me suis fait chrétien, mais uniquement pour chercher les biens éternels et pour les mériter en aimant un Dieu si plein de bonté ; il est le seigneur de toutes choses, mon enfant était véritablement plus à lui qu'à moi; loin de m'affliger, je dois le remercier de l'avoir retiré des misères de ce monde , pour lui accorder le vrai bonheur. »

• De Velléiour je me rendis à Coureipatti, où je fus pareillement édifié de la piété des néophytes; j'y baptisai beaucoup de catéchumènes parfaitement instruits et préparés; et, après avoir visité les chrétiens des environs, je partis pour Agaram , qui m'offrit les mêmes fatigues et les mêmes consolations. Plusieurs catéchumènes y reçurent la santé du corps avec celle de l'ame. Les païens ne pouvant s'expliquer tant de guérisons merveilleuses , nous regardent comme de puissants magiciens, qui jetons et retirons à volonté nos sortilèges , pour tromper les gens et attirer tout le monde à notre religion. J'auri^is à vous citer une foule de traits assez intéressants ; je m'en abstiens, de peur de multipUer des détails déjà bien oonnns. Le

nombre des baptêmes dans le cours de cette année s'élève à cinq cents. »

Couttour (ou Couatlour). Ce district, dont je suis actuellement chargé , s'étend depuis le Vellârou jusqu'au Coléron, et descend, le long de la côte, jusqu'au cap Galimëre; ce qui fait près de quarante lieues de long sur seize de large. L'administration des chrétientés disséminées sur un si vaste espace me fait vérifier les paroles de saint Paul : Non kabemîAs hic manentem civitcUem, Nous n'avons pas ici de demeure permanente ; et l'animosité des gentils vient encore multiplier les courses de cette vie errante. Je me trouvais au commencement de l'année sur les confins du Marava, près du cap Calimère ; nos adversaires y sont si nombreux et si puissants, que nous regardions comme impossible l'établissement de TEvangile dans cette contrée. Mais l'événement à montré combien est facile à Dieu ce qui paraît impossible aux hommes ; car un grand nombre de ces habitants ont suivi les instructions et reçu le baptême, et ils vivent tous avec une piété et une ferveur qui peuvent servir de modèle aux plus anciens.

Deux païens, plus orgueilleux que savants, plus disposés à combattre la vérité qu'à la connaître, vinrent me provoquer à une dispute ; elle roula spécialement sur Yécriture de la tête, erreur commune aux savants de ce pays. Selon eux , chaque homme porlie sa destinée écrite sur son crâne ; tout ce qu'il pense , tout ce qu'il dit et tout ce qu'il fait est fixé par ces caractères sacrés, d'une manière si absolue et si inévitable, que Brama lui-^niéme , ni aucun de leurs millions de dieux , ne pourrait en arrêter l'effet. Je leur prouvai l'absurdité de cette opinion par des arguments auxquels ils ne surent rien répondre, ils s'en dédommagèrent en me chargeant d'injures et d'affronts ; mais je ne fus pas digne de souffrir autre chose que des paroles

— 341 -^ en témoignage de la vérité que j'annonçais. Je les quitlai |)our me rendre à Mannarcoïl et à Combacounam, où je m'arrêtai quinze jours pour administrer les sacrements aux néophytes et donner le baptême à tous ceux que les catéchis* tes avaient suffisamment instruits. Je passai ensuite au royaume de Gingi, et célébrai les fêtes de Pâques à Coùttour. Mon séjour y fut troublé par de graves inquiétudes : je fus averti par les chrétiens du palais que le gouverneur avait ordonné de m' arrêter. Un édit publié dans toutes ses dépendances déclarait infâmes les sectateurs de la loi des pranguis, leur ordonnait d'abandonner les villes et les villages pour se retirer dans les faubourgs, réduits destinés aux parias» et défendait sévèrement à tout gentil de traiter avec eux, de les toucher, de toucher leur argent ou tout objet qui eût passé par leurs mains, sous peine de tomber lui-même sous le coup de cette dégradation. C était le plus grand malheur dont on pût menacer des Indiens ; cependant nos chrétiens s'y résignèrent. Us vinrent me consulter sur ce qu'ils avaient à faire ; je leur développai quelques textes de l'Écriture sainte : il faut aller au ciel soit par l'ignominie, soit par la gloire ; les souffrances et les persécutions sont le plus bel héritage des enfants de Dieu sur la terre : Beati eritis.*. Enfin je les içngageai à quitter leurs emplois et leurs maisons, pour aller s'établir dans une province où ils pourraient servir Dieu avec plus de liberté. Mes ^paroles les remplirent de courage et de consolation, et ils partirent résolus de suivre mes conseils. Le principa auteur de cette persécution ne tarda pas à en porter la peine : il mourut quelques jours après'» et ses deux femmes se firent brûler avec son cadavre ; le gouverneur luimême sera bien heureux s'il échappe aux châtiments du Ciel.

Ne voulant pas irriter mes ennemis par ma présence

dans ces contrées , je me disposais à passer dans le Tanjaour, quand on vint nous annoncer que la persécution y était plus violente que jamais. Le gouverneur de Siroucarambour avait juré de passer tous les chrétiens au fil de répée, de brûler leur église et leurs maisons» et de s'emparer de leurs biens. L'instigateur de cette nouvelle persécution était un certain Rama-Nayaken » puissant dans le pays par son emploi et surtout par son audace Entre mille calomnies qu'il avait imaginées pour exaspérer contre nos néophytes l'esprit du gouverneur, il les accusait « d'avoir vendu aux pranguis de Tranquebar un bœuf vivant pour être tué et mangé par ces derniers». On ne peut se figurer la fureur qu'excita cette accusation ; le gouverneur résolut d'en tirer une vengeance éclatante, mais certaines raisons de prudence l'engagèrent à dissimuler quelques jours, pour accomplir plus sûrement son dessein. Les néophytes, avertis à temps, vinrent aussitôt me prier de leur obtenir du roi Oureiar une lettre de recommandation auprès de ce gouverneur. J'y consentis, et le prince leur remit, à ma prière, la lettre suivante à l'adresse du gouverneur :

« Moi, grand seigneur, qui jouis d'une brillante fortune et suis commandant des armées, je vous accorde à V0US5 Ponna-Maratan, ma bienveillante protection. Vous ne pouvez ignorer que je possède dans mes états et honore de mon estime le Sanniassi du Seigneur de toutes choses et que, pour lui témoigner ma vénération, je lui ai fait bâtir uue maison, aussi bien qu'à ses disciples, que je protège. Je sais que ce Sanniassi a pareillement une maison et un grand nombre de disciples dans les terres de votre gouvernement; c'est pourquoi je vous ordonne de les traiter avec une telle bienveillance que j'en sois satisfait. »

Un chrétien présenta cette lettre au gouverneur, qui.

sans se déconcerter, fit la réponse suivante : « Tournant les regards vers les lieux où se trouvent les pieds royaux de Votre Seigneurie, et prosterné à terre pour l'adorer, moi, votre serviteur, ai reçu votre lettre comme un don excellent, et j'y réponds humblement : Votre Seigneurie favorise les disciples du Seigneur de toutes choses, parce qu'elle n'est pas informée de leur conduite criminelle. Ils sont si vils et si insolents, que, sans aucun respect pour les lois les plus sacrées, sans aucune horreur des crimes les plus abominables, ils vendent leurs bosufs tout vivants aux pranguis de Négapatatn et de Tranquebar , lesquels pranguts étant une race vile, infâme et barbare qui ne craint ni les dieux ni les hommes, font tomber ces boeufs et les mangent (1). L'énormité de ce crime est bien connue de Votre Seigneurie, à qui rien n'est caché ; quant à la vérité du fait, elle a été constatée par mon seigneur Ragoupandiden, qui s'en est convaincu par le témoignage de ses espions, et m'a recommandé d'exterminer cette race maudite. J'espère de la justice de Votre Seigneurie et de son zèle pour la vertu qu'elle ne m'empêchera pas d'accomplir mon devoir ; sans cela, les bœufs et les vaches qui tomberont seront sans nombre, et le poids d'un si horrible attentat pèsera sur nous, qui ne l'auront pas prévenu par les châtiments mérités. »

Le gouverneur lut cette lettre eu public, et la remit non cachetée au chrétien, qui vint me la montrer. Je me gardai bien de l'envoyer au prince Oureiar, parce qu'il aurait dû, selon la coutume, la faire lire aussi publiquement, ce qui nous eût diffamés auprès de ces peuples, sans parler

(1) Un Indien se croirait souillé s'il prononçait ou écrivait les mots tuer un bœuf

du danger auquel elle nous eût exposés de la part du prince lui-même. Tuer un bœuf est un crime si affreux, que rhorreur qu'il inspire tient lieu de preuve. D'ailleurs, comment démontrer notre innocence ? L'accusateur citait ses témoins, seul genre de preuves qu'on exige dans les tribunaux de ce pays. Je déchirai donc la lettre, et recommandai à tous les néophytes d'invoquer le secours du Ciel. Il ne fut pas sourd à nos prières : dans l'espace de deux mois, ce gouverneur fut honteusement déposé ; ce qui mit le comble à son humiliation, c'est que dans un concours immense, à l'occasion d'une éclipse de soleil qui attira tous les peuples à un certain pèlerinage pour se baigner dans les eaux de la mer, le bruit courut que le roi avait fait couper les pieds et les mains à ce gouverneur pour punir ses malversations.

Ces tracasseries ayant entravé mon ministère dans le Tanjaour » je repris la route du nord, et visitai les chrétientés de Vettavanam, de Tirounâmalei et deTanrey. Je passai un mois sur la cime d'un grand rocher situé au ceutre d'un bosquet ; un petit arbre m'abritait de son ombre, et une cabane de feuillage formait mon église. Nous eûmes beaucoup à souffrir dans ce bois : la crainte des tigres et des serpents, les chaleurs excessives d'un soleil brûlant, dont les rayons, réfléchis par le rocher, n'étaient tempérés par aucun souffle, le manque des choses les plus nécessaires à la vie , se joignaient aux fatigues du saint ministère. J'étais occupé toute la nuit avec mes parias, qui devaient repartir avant le lever le soleil, pour ne donner aux gentils aucun soupçon de mes rapports intimes avec les basses castes. Le jour était employé presque tout entier aux disputes avec les païens. Bon Dieu ! quelle patience il faut pour supporter toutes les incivilités qu'on

en reçoit et répondre aux questions ridicules qu'ils proposent!

Il me fut impossible de rester longtemps caehé; la nouvelle de ma présence dans le pays parvint aux oreilles des gouverneurs» qui m'avaient défendu de prêcher TËvangile sur leurs terres» et des soldats linganistes furent expédiés à ma recherche, avec ordre de me massacrer* Us rencon* trèrent un chrétien parti un peu plus tard que les autres, et voulurent Tobliger à découvrir le lieu de ma retraite. Il réussit à leur donner le change et à s'échapper de leurs mains ; puis, ayant fait un détour» il vint m'avertir que les soldats étaient à la distance d'une portée de fusil. Aus<* sitôt je cachai les ornements de Tautel, et me mis en prières avec huit néophytes restés auprès de moi. C'était un vendredi : nous étions bien persuadés que notre Seigneur nous ferait la grâce de mourir pour son amour. J'enten* dais mes disciples s'exhorter mutuellement à la constance et se féliciter du bonheur qu'ils auraient d'être les martyrs de JésuS'Christ et les prémices de cette chrétienté na^saute. Dieu ne nous jugea pas dignes d'une telle faveur; les soldats ne purent nous découvrir^ et se retirèrent dès le lever du soleil. Cette circonstance me fait croire qu'ils étaient envoyés non par le premier gouverneur, mais par des magistrats subalternes, qui tenaient à exécuter leur dessein sans se compromettre par la publicité. C'est apparemmeut pour cette raison qu'abandonnant la voie de la violence , ils recoururent à des moyens plus faciles à justifler. L'occasion se présenta d'elle-même. Le général Silla-Nayaken, à la tête d'un détachement de Maîssourieos, ravageait le pays, et, selon la coutume, des brigandages sans nombre marquaient son passage. Un marchand fut dépouillé en plein jour, et alla faire sa déclaration au chef de police de la province. Celui-ci, à Tinstigation de nos

ennemis, et poussé par la haine qu'il portait lui-même à la religion, suggéra au marchand de déclarer que les auteurs de ce vol étaient des disciples du|souami étranger^ et, sur cette accusation, il envoya des hommes armés, les uns à cheval et les autres à pied, pour m'arrêter. Pendant qu'ils perdaient le temps à me chercher, les vrais auteurs du vol furent découverts par la voix publique, et le chef de police dut rappeler ses agents.

Délivré de ce danger , je quittai le royaume de Gingi^ pénétrai dans celui de Golconde » et m'arrêtai quelque temps à Outtaramanelour, ville très-peuplée et fort commerçante, qui vient d'ouvrir ses portes à la foi ; j'y baptisai 180 catéchumènes suffisamment instruits, et en laissai un grand nombre d'autres qui étaient en benne voie. Je redescendis alors vers le sud, traversai le royaume de Vélour^ puis celui de Gingi, où je m'arrêtai quinze jours pour baptiser les catéchumènes que je trouvai préparés, et me hâtai de passer au Tanjaour avant que les pluies et les^ inondations ne rendissent les chemins impraticables.

Après avoir parcouru les chrétientés de Mannarcotl et du cap Galimère , je pensais me reposer de mes courses dans ma chapelle de Siroucarambour ; le temps du repos n'était pas venu. Le gouverneur, dont l'acharnement ne le cède pas à celui de son prédécesseur, ordonna de me mettre en prison et de confisquer mes biens. A cette nouvelle, les chrétiens, très-nombreux dans cette contrée, se rassemblèrent, etliri déclarèrent courageusement qu'ik étaienttpus disposés à quitter le pays, s'il touchait à leur souami. La crainte de dépeupler ses terres lui fit révoquer ses ordres, sans étouSfer la haine qu'il nourrissait dans son cœur. Au milieu de la nuit suivante, il expédia secrètement un capitaine à la tête de quelques soldats, chargés de lui rapporter ma tête, parce que, disait-il en joignant la plaisan-

terie à la cruauté, il voulait me voir et non me parler. Le capitaine et sa troupe étaient déjà près de ma chapelle, lorsqu'ils furent assaillis par un violent orage accompagné d'éclairs et de tonnerre ; ils errèrent quelque tem.ps sans se reconnaître et saisis d'effroi, puis ils se décidèrent à la retraite. Ce retard donna aux chrétiens le temps de me prévenir de tout ce qui s était passé et du sort ^qu'on me préparait. Je crus devoir m'y soustraire, pour la gloire de Dieu et le bien de ces peuples ; je me mis donc en marche vers le nord, traversai sept rivières à la nage, et, quelques jours après, je me trouvai dans le royaume de Gingi avec le P. Jérôme Fêliez, qui était venu me visiter.

Je consacrai deux mois à la visite de ces chrétientés ; puis , ayant appris que les choses étaient plus tranquilles dans le Tanjaour, j'y revins célébrer les fêtes de Noël. Dieu seul connaît les fatigues que j'y endurai et les consolations qui remplirent mon cœur. Il suffit de vous dire, pour vous en donner une idée, que, depuis le jour de saint Thomas (29 décembre) jusqu'à la fêle du saint Nom de Jésus, je confessai et communiai de ma main 1800 néophytes. Le nombre des catéchumènes baptisés dans le cours de l'année s'élève à 1003. Dieu continue à bénir nos travaux et à féconder notre prédication par les grâces extraordinaires qu'il accorde à ceux qui l'invoquent Je veux vous en citer quelques exemples.

Dans uo village nommé Sattipadi, trois enfants 5 surpris par l'orage en pleine campagne^ s'étaient réfugiés sous un grand arbre, qui un instant après fut frappé de la foudre; on ne trouva plus que trois cadavres. Deux de ces enfants étaient païens et leurs corps furent brûlés selon la coutume. Le troisième, âgé de 13 ans^ appartenait à une famille que j'ai baptisée il y a peu d'années. Après les premières cérémonies de l'enterrement et au

moineDt où Ton allait déposer Tenfant dans la tombe, sa mère, transportée de douleur et animée d*uoe sainte confiance 9 tombe à genoux et prononce à haute voix cette prière : « glorieux saint François Xavier 1 vous savez que depuis quelques années j'ai été instruite dans la loi de Dieu et baptisée. J*espérais que par votre intercession Dieu voudrait me protéger, et je m*en étais glorifiée auprès de mes parents encore idolâtres. Et voilà qu'ils viennent st moquer de ma simplicité en me reprochant la nlort malheureuse de mon fils. grand Saint I montrez-leur qu« je ne me suis pas trompée en espérant en vous ; montrezleur que mon enfant qui porte votre nom jouit aussi de votre protection , et que ceux qui mettent leur confiance dans la divine miséricorde ne sont pas confondus ; pour la gloire de Dieu et de sa sainte loi, rendez la vie à mon fils*^ » A peine la pieuse mère avait elle achevée sa prière, que lenfant se leva tout-à-coup plein de vie et de santé. Tous les parents, chrétiens et gentils, assemblés pour assister aux funérailles^ furent saisis d admiration et vinrent avec le jeune homme à notre église pour rendre à Dieu leurs actions de grâces.

Ces faveurs prodigieuses sont si fréquentes que nos chrétiens s*y familiarisent : Un néophyte, nommé Je^n, s'est rendu célèbre par les guérisons qu'il opère instantanément en récitant le Credo sur les malades ; les païens eux-mêmes accourent pour le chercher ou se recommander à lui dans leurs infirmités. Cette vertu divine éclate surtout dans la délivrance des énergumènes. Voici un trait que je choisis entre plus de vingt cas du même genre et presque semblables.

Une bramine, distinguée dans sa caste, était depuis vingt ans cruellement tourmentée par le démon ; souvent il la jetait dans des convulsions si violentes que huit per-

- 3à9 sonnes ne suffisaient pas pour la tenir; quelquefois il Ten^ levait dans les airs et la faisait retomber dans des étangs ou dans les bois. Après avoir inutilement employé tous les remèdes ordinaires, elle eut recours à la grâce du saint Évangile, suivit les instructions des catéchumènes, reçut le baptême après dix mois d épreuves, et depuis lors elle a été parfaitement délivrée de toutes ses souffrances. Ses parents n'ont pas cessé de lui faire une guerre acharnée ; elle a résisté jusqu'à présent à toutes leurs attaques ci nous édifie par sa ferveur.

Nandavanam. Cette résidence a près de vingt lieues du nord au sud, et quatre de Test à l'ouest; elle est confiée aux soins du P. J. de Sylva, missionnaire dont la vertu et le zèle sont d'autant plus admirables que sa santé est plus faible. Malgré répuisement de ses forces, il per^ste dans la résolution de supporter jusqu*à la mort les fatigues de la carrière apostolique, pour lamour de celui qui a consacré sa vie au salut des hommes. Voici quelques passages de ses lettres :

«Les guerres entre Ecogi et les voleurs de Nandavanam me retiennent toujours à Counampatti. J*ai été consolé par la conversion d'une femme distinguée dans la caste des voleurs: c'est la tante du fameux Meicondono et de son frère dont je vous racontai la bienheureuse mort dans une de mes dernières lettres. Son mérite et sa capacité lui ont gagné le respect de ces fiers voleurs, et ils ne croient pas se déshonorer en laissant à une telle femme le gouvernement de la contrée. Quoiqu'elle suivît depuis longtemps les exercices des catéchumènes, j'avais cru nécessaire de lui différer le baptême pour mieux l'éprouver. L'ardeur de ses désirs et la vivacité de sa foi lui ont enfin mérité ce bonheur. Depuis ce moment elle a renoncé aux affaires du monde ; la prière et les œuvres de piété

font désormais son unique occupation et ses plus chères délices; aux pannes flatteuses que lui attire quelquefois sa conduite édifiante, elle répond aTec humilité : « Hélas ! je ne mérite que le mépris, puisque, ayant consumé ma \ie à la poursuite des honneurs mondains, je suis venue si tard chercher la véritable gloire, qui consiste dans la connaissance de Dieu. »

» La foi n*a pas été moins glorifiée par la constance de deux femmes de Tanjaour. La première avait persisté deux années entières dans les pratiques religieuses en qualité de catéchumène. J'avais cru devoir ainsi prolonger le temps des épreuves, afin d'afiermir son courage contre les persécutions de sa famille. Pendant tout ce temps , elle fut traitée comme une personne déchue de sa caste; on lui jetait à manger dans un coin , non pas sur des feuilles de bananier, mais dans Técuelle destinée aux chiens, en lui reprochant de s'être dégradée et avilie à l'égal de ces animaux. La foi de Théroïque catéchumène triompha de toat, cl fut enfin récompensée par la grâce du baptême ; elle le reçut avec des transports de joie qu'il serait difficile d'exprimer. Ses parents en ayant été informés , la chassèrent de leur maison , comme un objet d abomination dont le voisinage seul les souillait ; la néophyte ne se découragea point , elle fut recueillie dans une autre boui^de par des chrétiens charitables, avec lesquels elle vit heureuse dans Texercice des plus sublimes vertus.

» La seconde héroïne est encore une femme de Tanjaour, elle s'était alliée à une famille ennemie jurée des chrétiens. Dès qu'elle obéit à la grâce , son mari joignit à tous les genres d'humiliations, les traitements les plus barbares ; on l'a vu dans les accès de sa rage la suspendre en l'air parles cheveux et dans cet état la frapper de verges av4?c mie telle cruauté , que tous les spectateurs s'attcn-

— 3Sl -

daient à la voir expirer sous les coups. II espérait que vaincue par la douleur elle renoncerait à sa foi; mais loia de céder à la violence , elle sembla puiser dans ses tourments un nouveau courage ; elle remerciait son Dieu de la grâce qu'il lui accordait de souffirir pour son amour et lui demandait la grâce de triompher de ses ennemis ; son mari se lassait de la tourmenter, elle ne se lassait jamais de souffrir.

)» Quoique ces miracles de la grâce dans les cœurs des néophytes soient les plus signalés, Dieu opère aussi, pour la confirmation de son évangile , d'autres prodiges qui frappent davantage les sens grossiers des païens. En voici un dont j*ai été témoin. Un riche gentil , de haute naissance et chef d*une bourgade, était connu par son attachement fanatique au culte de ses idoles. Cependant le démon ne payait son dévouement que par toutes sortes de vexations : sa famille était en proie à des maladies et à des accidents étranges, que les païens attribuent généralement à r intervention des génies malfaisants; tous ses enfants étaient morts lun après l'autre, à l'exception d'un seul , qui se trouvait lui-même dans un état désespéré. Réduit h cette affreuse extrémité, il résolut enfin de recourir à la vertu de la foi chrétienne. Malgré l'imperfection des motifs qui me ramenaient, je Taccueillis avec bonté dans l'espérance que la grâce lui inspirerait des sentiments plus purs et plus surnaturels. Les premiers jours me donnèrent peu de satisfaction, mais quand je lui expliquai le mystère du divin Rédempteur, il se produisit dansTame du catéchumène un changement si merveilleux , que je ne pus m'empécher de m'écrier : a Hœc mtUatio dexterœ excehi; c'est ici un changement opéré par la main du Très- Haut. » La foi vive, infuse dans son ame» se manifesta sur sa figure, dans ses gestes, se^ paroles et ses actions: à

l'instant il se fit apporter son enfant malade, assurant que toute sa crainte était non de le perdre , mais de le voir mourir sans baptême ; son exemple et ses conseils persuadèrent facilement sa femme et sa mère , qui suivirent les instructions pendant un mois.

y> Se croyant alors assez instruits, ils demandèrent le baptême : je n'accordai cette grâce qu'à l'enfant. Dieu , voulant mettre la foi des parents à une dernière, épreuve, ne rendit pas la santé du corps avec celle de Tame , comme il le fait si souvent. Au contraire , le mal fit de nouveaux progrès, le malade paraissait sur le point d'expirer, et les parents se disposèrent à le reporter chez eux , afin.de l'enterrer auprès de leur maison. Ils protestèrent néan^ moins que leur foi n'était point ébranlée par cet accident, qu'ils se soumettaient à la volonté divine, persuadés que leur enfant serait plus heureux dans le ciel, et pour s'assurer à eux-mêmes ce bonheur , ils me conjurèrent de ne pas leur refuser plus longtemps le sacrement de la régénération. Ils s'étaient montrés dignes de cette faveur, et ils la reçurent avec des sentiments qui m'arrachèrent les larhies ; enfin ils partirent pleins de joie , quoiqu'ils s'attendissent à voir expirer entre leurs bras Tunique objet de leur tendresse. La générosité avec laquelle ils acceptaient ce sacrifice douloureux , ne tarda pas à être récompensée : à leur arrivée, leur fils, qu'ils avaient cru ne porter que pour la sépulture , fut rendu subitement à la santé ; et huit jours après, il revint à l'église , non plus porté, mais marchant en compagnie de son père et de sa mère pour remercier notre Seigneur de la grâce qu'il leur avait accordée.

» Dans ma lettre de Tannée dernière je vous parlai d'une persécution qui s'élevait contre nous dans la ville de Tanjaour ; Dieu a daigné venir à notre secours et dissi*

per cet orage. Voici en peu de mots comment les choses se sont passées. On célébrait la fameuse fête qui se renouvelle tous les douze ans , à l'occasion d'une certaine conjonction des astres. Tous les païens du pays et des contrées même très-éloignées s'assemblent auprès d'un vaste étang de Combacounam , et au signal donné par les brames, la foule des pèlerins se précipite dans l'eau ; on entre d'un côté et Ton sort par l'autre , atin de laisser à tous la facilité de prendre ce bain salutaire, qui efface tous les crimes et donne droit à toutes les prospérités. Le merveilleux de la chose consiste en ce quc^ dans l'instant indiqué, les eaux du Gange , qui coule dans le nord à près de troi$; cents lieues de distance , viennent par des canaux souterrains se mêler à celle de cet étang et lui communiquent leur vertu divine.

» Dans cette circonstance, nos chrétiens, qui sont trèsnombreux à Tanjaour et dans toute la province, se firent remarquer par leur indifférence pour une cérémonie qui exaltait jusqu'au fanatisme tous les gentils ; quelques-uns même eurent l'imprudence de se moquer de cette superstition ridicule. U n'en fallut pas davantage pour allumer le feu de la persécution ; on les accusa auprès du roi de mépriser les dieux, et on eut soin de réchauffer toutes les absurdes calomnies que nos ennemis tiennent toujours en réserve pour de pareilles occasions ; des ordres furent donnés pour saisir et mettre aux fers les catéchistes, qui parvinrent à s'évader. Alors un chef de voleurs, ennemi juré du christianisme, se présenta au roi, et se chargea de me faire prisonnier. Je fus averti, et ne lui laissai pas le temps de réaliser sa promesse; puis, l'exaltation de la fête s'étant calmée, on ne songea plus à nous. Bientôt après, ce même chef de voleurs, à la tête d'une bande de brigands, ayant enlevé quelques chevaux du roi, fut pris par les magîs-

— 3o4 trais, et doit être sous peu de jours mis à mort. C*est ainsi que , par une permission de la justice divine , il subit le sort qu'il iious préparait quelques jours auparavant.

» Voyant le calme rétabli à Tanjaour, je donnai ordre au catéchiste d'aller y reprendre son poste et de soigner les chrétiens comme à l'ordinaire. Le fruit de cette année, sans parler des confessions sans nombre que j*ai entendues, consiste surtout dans 630 personnes nouvellement baptisées. Les difficultés et les troubles de la persécution m'ont empêché de parcourir les diverses provinces, et c'est peut-être une attention de la Providence ; car, dans l'épuisement de forces où je me trouve, je n'aurais pu résister longtemps aux fatigues des voyages. »

Je n'ajoute rien à cette lettre du P. J. de Sylva. Dieu veuille nous conserver longtemps encore ce saint missionnaire, dont le zèle, la prudence et l'affabilité ont gagné l'estime et l'affection de tous les chrétiens, au-delà de toute expression!

Coloupatti. Cette résidence aussi bien que toute la Mission pleure la perte du P. Emmanuel Rodriguez , qui , pendant l'espace de vingt-deux ans, s'est consacré avec un zèle infatigable au service de cette Mission ; il l'a gouvernée pendant longtemps en qualité de supérieur, et deux fois il Ta dirigée comme visiteur. Après avoir épuisé tous les genres de fatigues , de sacrifices et de souffrances qui composent la vie du missionnaire dans ces contrées, il a reçu des supérieurs l'ordre d'aller se reposer sur la côte de la Pêcherie, où il pourra continuer à rendre d'émînents services à la religion.

Il a été dignement remplacé par le P. Louis de Mello, qui , exercé depuis quelques années aux divers travaux de cette Mission, joint à un zèle ardent une expérience et

une prudence remarquables. Voici un extrait de la lettre qu'il m'écrit :

« Je vous quittai en février pour aller visiter le P. Ant. de Payva, qui, forcé de quitter les provinces du Maïssour désolées par les armées de Sambogi, s'était retiré à Vâdougarpatti. Je reçus la bénédiction du Père Supérîeurr qui se trouvait avec lui, passai le Coléron et le Cavéry, et rejoignis les Pères Rodriguez et de Sylva à Counampalti, où je fus attaqué d'une grave maladie. Le Père Supérieur, en ayant été informé, me fit aussitôt i-econduire auprès de lui pour me soigner lui-même avec une charité vraiment admirable ;^t je puis bien dire que tout ce qui me reste de vie à consacrer à cette Mission, je le dois aux soins et aux attentions de ce bon Père et du P. Joseph de Sylva. Après avoir repris un peu de forces, je vins dans cette résidence profiter des leçons et des exemples du P. Emmanuel Rodriguez, qui me laissa bientôt tout seul chargé de ces chrétientés. Pendant le reste de l'année, je baptisai 460 personnes, et parcourus les diverses chrétientés pour y administrer les sacrements

» J'ai eu le bonheur de ramener à Dieu une femme de la caste des voleurs, baptisée depuis plusieurs années, mais qui avait toujours vécu en païenne. Comme elle était d'une famille très-distinguée et des plus influentes du pays, je gémissais de son endurcissement et du scandale qui en résultait. Enfin le temps de la divine miséricorde arriva. Attaquée dé sa dernière maladie, elle fut touchée de la grâce, me fit appeler, se confessa avec beaucoup de larmes, demanda pardon à tous les chrétiens, pria qu'on ne lui parlât que des choses de Dieu, et, munie des derniers sacrements, elle expira dans les dispositions les plus édifiantes.

» Une autre femme, parente de la précédente; mais qui

avait toujours nourri dans son cœur une haine du christianisme égale à son attachement fanatique pour ses superstitions, fut attaquée par une maladie très-grave. Elle demanda qu'on lui lût, pour la consoler, quelque livre de l'histoire de ses dieux ^ qui n*est qu'un tissu d'absurdités et d'abominations. Un de ses proches parents , qui, quoique gentil , était parfaitement instruit de notre sainte religion, répondit à la malade que, si elle désirait une véritable consolation et le salut de son ame, elle ne pouvait les trouver que dans les livres des chrétiens. Elle voulut essayer, et fit venir un catéchiste, qui lui lut quelques chapitres du catéchisme ; éclairée en même temp&^par la grâce divine, qui agissait puissamment sur son ame^ elle fut convaincue de la vérité, et demanda le baptême. J'allai aussitôt la visiter ; je la trouvai suffisamment instruite et pénétrée d'une foi et d'une dévotion extraordinaires ; je la baptisai , et pendant que je terminais les cérémonies, elle rendit son ame entre les mains de son Dieu.

» La veille de saint François-Xavier, patron de cette église, j'étais tourmenté par une grosse fluxion qui me causait de violentes douleurs de dents et qui depuis plusieurs jours m'empêchait de célébrer la sainte Messe. Cependant plus de trois cents chrétiens étaient venus pour se confesser et communier le jour de la fête. Je m adressai à mon protecteur , et le priai de m obtenir assez de santé pour célébrer la sainte Messe et entendre les confessions ; à l'instant même la douleur se dissipa, et je pus vaquer au saint ministère comme si je n'avais jamais eu de maladie. »

JMoullipcuti. Je ne puis mieux vous présenter les événements de cette vaste chrétienté qu'en vous communiquant la lettre que m'écrivait à ce sujet le P. d'Abreu, qui en est chargé depuis plusieurs années.

— oo7 —

« Je commence l'exposé de ce district paît Moullipadi , où je réside la plus graude partie du temps, afin d'y recevoir les chrétiens des environs et surtout du Marava , qui s'y rendent en foule. J'aurais un vif désir de pénétrer dans ce royaume ; mais les anciens missionnaires ne me le permettent pas, par la crainte des grai?es inconvénients et des persécutions que la présence du missionnaire pourrait y soulever contre nos chrétiens. Les païens y sont animés d'une telle fureur contre notre sainte religion^ qu'ils ne cessent de chercher tous les prétextes pour exterminer les milliers de néophytes qui habitent ces provinces ; mais, malgré les eiforts de l'enfer, la divine miséricorde les conserve et en augmente le nombre d'une manière merveilleuse , comme vous pourrez le voir par le récit suivant.

r> Le roi du Marava5 campé à la tête de son armée, fit le sacrifice ordinaire à la mère des dieux, et ne manqua pas, selon sa coutume, de satisfaire largement sa dévotion pour la lix{aeur du palmier, qu'il appelle pieusement le lait de la dées$e. 11 faut observer que les Maravers ne se êroient pas obligés d'observer la loi qui défend si sévèrement les liqueurs enivrantes a toutes les castes honora^ blés : ausà ont-ils soin d'ennoblir le nom de cette liqueur, que les autres castes appellent pei^tannir , l'eau du diable ; la dififérence, au reste, n'est pas fort grande, puisque cette déesse n*est autre chose que le démon. Pendant que les fumées de ce lait généreux exaltaient le zèle du roi, les brames profitèrent du moment favorable pour lui dénoncer les chrétiens, qui servaient en g<rand nombre dans son armée, et irriter S9n esprit contre la religion. Il iit venir à l'instant un de ses parents, et ordonna que, sans retard et sans exception de personne, tous les chrétiens de Tar^ mée fussent passés au fil de Tépée. Le bruit s'en étant ré-

pandu dans tout le camp, les néophytes se réunirent en un bataillon ; ils se félicitaient mutuellement du bonheur qui leur était préparé, et s'encourageaient les uns les autres à mourir généreusement pour l'amour de celui qui les avait choisis au milieu de cette gentilité. Cependant le pa« rent du roi« obéissant à ses volontés , avait commandé à Tun de ses confidents de lui envoyer par pelotons les ^soldats chrétiens, afin de les égorger ; mais celui-ci, soit qu'il comptât plusieurs de ses parents au nombre des néophytes, soit qu'il eût horreur d'un tel acte de barbarie, répondit qu'il n'y avait pas de chrétiens dans l'armée, et à toutes les instances souvent réitérées il fit constamment la même réponse. Pendant cet intervalle, le roi avait eu le temps de cuver son lait, puLs de graves événements qui survinrent alors dans ses états occupèrent toute son attention, et il oublia les ordres donnés pendant son ivresse.

Un capitaine, baptisé depuis trente ans, avait faibli dans la persécution soulevée dans le Marava, il y a près de dix-sept ans, et depuis lors il ne fréquentait plus l'église, quoiqu'il continuât en secret à réciter ses prières et à se recommander à Dieu. Il eut une querelle avec les parents de sa femme> qui cherchant à le ruiner lui intentèrent un procès au tribunal de la mère du roi. Une des accusations les plus graves portées contre lui était d'être chrétien et de réciter certaines prières magiques par la vertu desquelles il empêchait de parler tous ceux qui voulaient le dénoncer : « Si je possédais un tel secret, répondit Taccusé» je n'aurais pas manqué de m'en servir pour vous fermer la bouche; il faut que vous soyez bien stupides pour ne pas voir que votre accusation se détruit elle-même. » La mère du roi, satisfaite de la justesse de cette réponse, examina les autres chefs d'accusation qu'elle trouva sans fondement, et renvoya les accusateurs

^ 359 — humiliés de leur défaîte. Ils voulurent fi*eii venger par k violence ; ils altaquèrent le capitaine de nuit et dans sa propre maison» l'assommèrant de coups et le laissèrent étendu par terre et couvert de blessures. Sa mère, éveillée par le bruit, accourut au secours de son fils, un des assassins lui porta en fuyant un coup mortel : Mais la divine miséricorde fit tourner ce malheur au bien des âmes et à la gloire de la religion. La mère du capitaine eut le temps d appeler le catéchiste et de recevoir le baptême avant de mourir. Lui-même guérit bientôt de ses blessures ; il lui .était facile de tirer de ses ennemis une vengeance éclatante, soit par Tinfluence dont il jouissait à la cour , soit par les moyens qu'il avait de faire tomber sur eux le coup qu'ils avaient essayé contre lui. Il devait y être d'autant plus porté, que la vengeance est pour ainsi dire un besoin pour le caractère allier et féroce des Maravers, et que les uèages du pays lui en assuraient riropunité. La grâce de Dieu fut plus forte en lui que la nature. Non content de pardonner, il chercha lui-même ses assassins, leur déclara que la loi qu'il professait lui défendait la vengeance et en étouffait même le désir dans son cœur, il fit sa paix avec eux et leur accorda son amitié. Puis; goûtant le fruit d'une si glorieuse victoire, il sentit le besoin de rentrer en grâce avec Dieu et de pratiquer plus fidèlement les devoirs de sa religion, qu'il avait négligés depuis près de quinze ans. Il se mit en route, et après cinq jours de marche, il arriva à cette église, se soumit de nouveau à tous les exercices des catéchumènes, reçut les sacrements avec des marques de contrition et de piété touchantes, et commença dès ce moment à mener une vie toute nouvelle.

» Voici un autre événement dont j'ai été moi-même témoin. Dans le voisinage de MouUipadi vivait un vadhoiighen fort riche et favori du seigneur de ce pays. Il

était en proie depuis plusieurs années à une maladie aussi singulière que douloureuse. Dans ses yeux se formaient comme des brins de paille et de petites pierres de la grosseur d'une lentille, qu'un habile médecin devait extraire tous les huit jours, sans jamais parvenir à détruire le principe du mal. Tout extraordinaire qu*il paraîtra, je puis attester ce fait, parce que je lai vu de mes yeux. Le pauvre vadhoughen avait dépensé sa fortune en remèdes et en offrandes aux idoles et aux pèlerinages célèbres de linde sans aucun résultat. Un chrétien, touché de compassion, lui dit que s*i1 voulait assister aux explications du catéchisme et mettre sa confiance dans le vrai Dieu, il serait infailliblement guéri. 11 méprisa longtemps ce conseil, parce que les chrétiens de sa bourgade étant la plupart des cammalers, caste peu estimée dans le pays, il craignait de se déshonorer en embrassant leur religion ; enfin, pressé par la douleur, il se décida à venir me trouver. Je lui donnai les avis nécessaires et Tadrnis au nombre des catéchumènes. Â peine eut-il assisté à quelques instructions , que Dieu, en éclairant son esprit des vérités de la religion, lui rendit en même temps Fusage parfait de ses yeux, et dissipa toutes les douleurs qu*il souffrait depuis si longtemps. Transporté de joie, il courut chercher sa femme, qui se trouvait à six journées de distance, et tous deux se disposent en ce moment à recevoir le baptême. Une guérison si prodigieuse étonna tous les autres parents, mais ne put les convertir.

» Je passe au récit dune excui^ion que j'ai faite dans le sud. Âpres avoir célébré ici les fêtes de Pâques et consacré près de deux semaines, jour et nuit, à Tadministration des sacrements, j'entrepris ce long et pénible voyage. Je croyais que les routes seraient moins dangereuses parce que les hostilités, entre le Nayaken et le roi du Maïs-

sour s'étaient ralenties^ mais je tombai dans un autie dan-* ger. On venait d*arrêter plusieurs jogues qui, sous k prétexté de pèlerinage, portaient Veau sacrée du Gange dans de gros vases au fond desquels on trouva dix mille pagodes (environ 80,000 k.) ; c'était un secours que le roi du Maïssour envoyait à son armée, bloquée depuis un an dans la forteresse de Maduré. On me prit moi-même pour jogue, et en conséquence on m'arrêta; mais comme je suis connu dans le pays, je n'eus qu'à me faire annoncer an gouverneur pour obtenir ma liberté. Je continuai donc ma route, et après neuf jours de fatigues et de privations j'arrivai à Tirounelvely, où j'appris la mort du catéchiste Gnanapragasi. Les grands services qu'il a rendus à la religion lui méritent ici une place honorable. Il avait renoncé à tout pour se dévouer à la gloire de Dieu ; et afin de rendre son zèle plus efficace il avait embrassé le régime des Sanniassis^ ne mangeant que du riz avec quelques herbes amères, ne buvant que de Teau, se baignant tous les matins, ce qui aux yeux des Indiens est une marque de grande distinction. Ce genre de vie joint à des ma* inèresnobleset affables, son érudition et son éloquence naturelle, aidées de ia grâce divine, lui gagnaient tous les cœurs et opéraient de nombreuses conversions.

1) Ce zèle et ces succès furent bientôt dénoncés au gouverneur de la province , qui envoya une troupe de gens d'armes pour l'arrêter et confisquer tous ses biens. Le catéchiste en fut averti, s'évada avec son frère, et prit la direction du nord. Arrivé à une certaine distance, il quitta la route et suivît des sentiers détournés, sans autre motif qu'un pressentiment dont il ne se rendait pas compte ; car il n'avait aucune idée qu'on voulût prendre la peine de le chercher si loin. Ce pressentiment le sauva : les soldats envoyés à sa poursuite continuèrent leur route , et trompés

rfans leur espoir. Os revinrent sur lears pas. pillèrent les maisons des deux frères et enlevèrent leurs femmes. Ce malheur FaOlige d'autant plus vivement qu'il craint pour la foi des deux captives. Afin de les arracher à ce danger, il implore le secours d*un puissant Maraver qui Thonore de son amitié ; le prince le console et le rassure : une bande de ses bravles , les plus exercés à un coup de main , se met en campagne et en peu de jours le Haraver , présentant aux deux maris leurs épouses , leur assigne des terres et des maisons et les invite à s'établir dans ses états.

j> Gnanapragasi refusa tout ce qui ne lui était pas d'une absolue nécessité, et profitant avec adresse de Fheureuse impression que son désintéressement faisait sur Tesprit du prince, il lui parla de Dieu et des vérités delà foi. Le Maraver récouta avec plaisir et conçut une profonde vénération pour une religion si sainte et si sublime ; il n'eut pas le courage de l'embrasser , mais il ne cessa de la protéger de tout son pouvoir. L'afiection qu'il conçut pour Gnanapragasi lui inspira le désir de se l'attacher plus étroitement, il lui offrit donc Tintendance de quelques villages. Le catéchiste touché des avantages qui pouvaient en résulter pour la reli^oa « autant que de ses propres intérêts , accepta le gouvernement de cette terre , à condition qu'il n'y admettrait que des chrétiens, ou des païens disposés à recevoir le baptême ; il le pria de plus de ne pas confier la levée des impôts à un idolâtre , mais de lui laisser à lui-même le soin de les lui envoyer régulièrement tous les trimestres. Le Maraver , qui ne savait le contredire en rien, agréa toutes les conditions, et de cette manière nous avons obtenu un asile précieux pour l'administration des nombreux chrétiens qui se trouvent dans les environs.

DigitizecJ by VjOOQIC

» Le catéchiste passa trois années dans cet exil honorable. 11 y fit connaissance avec un jeune païen de haute caste , beau-frère du gouverneur du sud qui, les années précédentes, avait si cruellement persécuté nos chrétiens. Ce jeune homme , après avoir rempli avec honneur plusieurs emplois distingués > s'était lui-même expatrié pour jouir en paix de la fortune qu'il avait acquise , et éviter le sort ordinaire de ceux qui ont passé par les charges publiques. 11 faut vous dire que, dans ce pays, les rois ou gouverneurs généraux , non content de sucer jusqu'au sang de leurs sujets , laissent aux employés subalternes une pleine liberté de s'enrichir par tous les moyens possibles ; mais cette apparente connivence n'est qu'une spéculation de leur part : dès que les subalternes sont parvenus à une brillante fortune , les princes tombent sur eux et les font rc^ gorger au profit du trésor royal ; et ce sort qui est une juste punition pour ceux qui ont fondé leur fortune sur l'iniquité , frappe également ceux dont la fortune est le fruit de leur sage administration. Quelle que fût l'origine de la fortune que possédait notre personnage, il avait eu la précaution de s'en assurer la jouissance*

» Il vivait en grand seigneur , c'est-à-dire , qu'il ne mangeait ni viande , ni poisson , ne buvait que de leau , et se baignait soigneusement tous les matins. Vous le savez , ce sont là les prérogatives et les marques distinctives de la plus haute noblesse : une propreté exquise dans tout l'extérieur , et une pureté qui exclue de la nourriture toute espèce de mets immondes et spécialement tout ce qui partidpe à la nature du cadavre. Quant aux liqueurs enivrantes, elles inspirent par leurs effets une telle [horreur aux Indiens de castes tant soit peu honorables , que quiconque en boirait serait repoussé comme infâme, par ceux mêmes qui ne se croient pas assez nobles pour devoir

s'abstenir da poisson et des autres viandes légères. Je ne sais si Too trourerait beaucoup d'Européens qui voulussent être grands seigneurs à cette condition. Il leur est plus cotnaiode de se moquer des sots préjugés de l'Indien ; mais, sans vouloir justifier sa pauvre vanité « je pense que c'est cependant quelque chose que de savoir s'élever au-dessus de cette grossière sensualité qui nous met si près de la brute.

» Revenons à notre Jeune seigneur; le catéchiste l'ayant aperçu , résolut de le gagner à Jésus-Christ. Dans cette vue, et pour s'insinuer tout doucement dans son estime, il eut soin d'aller tous les matins se laver au même étang et à la même heure que lui. Le noble païen en fut d'dtord surpris^ car il s'imaginait que les chrétiens, à raison de leur condition vile et méprisable, négligeaient ces soins de la propreté; il le snrvctUa de phis près et découvrit bientôt qu'il ne mangeait jamais de viande ni de poisson. C'en fut assez pour dissiper en partie ses préjugés contre les chrétiens, et exciter son intérêt pour le catéchiste ; désireux de faire sa connaissance, il l'aborda un matin après avoir pris son bain. C'est ce que le chrétien désirait depuis longtemps ; ils s'entretinrent quelques instants sur leur position et sur les affaires du pays. Depuis ce jour ils ne manquaient jamais , au sociir de leur bain , d'entrer en conversation; bientôt ils contractèrent une amitié, qui permit au catéchiste de parler familièrement des vérités de notre sainte Religion , et le jeune homme se décida & suivra les explications du catéchisme.

» Mais c'était une conquête difficile ; les parents du calécbumèoe qui l'avaient suivi dans cette contrée , soupçonnèrent bientôt sa résoliition , et firent tous leurs eflorts pour l'en détourner. Sa mère plus furieuse que les autres, semblable à une louve à qui l'on aurait ôté ses petits , vient

un jour assaillir le catéchiste , le charge d'injures et d'outrages, et lui reproche d'avoir perverti son fils, déshonoré sa haute noblesse et perdu tout son avenir. Le catéchiste la reçoit avec bonté , écoute ses reproches sanglants sans la moindre émotion ; puis entrant adroitement dans sa douleur, il sait si noblement la consoler, il lui expose les vérités de notre sainte religion avec tant d'évidence et de douceur , il lui inspire une si haute idée et un si ardent désir ^e la gloire et du bonheur du ciel , seuls biens véritables qui méritent notre amour et notre ambition, que cette mère , changée subitement en une autre femme , s'en va pleine de confiance , donne à son fils une entière liberté de fréquenter le catéchisme , se fait instruire elle-même et se prépare à recevoir le baptême.

yt Cependant le fils a bien d'autres luttes à soutenir ; ses parents lui livrent des assauts continuels et mettent en jeu toutes ses passions pour triompher de sa constance. Un jour , ébranlé et vaincu par leurs efibrts, il renonce à son projet et dit à son ami qu'il n'a plus besoin de ses instructions. Le catéchiste , pénétré de douleur et voyant le danger extrême de cette ame, qui lui a coûté tant de sacrifices > a recours à Dieu et passe une partie de la nuit en prières : U ne tarde pas à être consolé : le lendemain, le catéchumène revient dès la pointe du jour : a Pardonnez- » moi, dit-il en l'abordant, l'impolitesse que j'ai commise >> et la peine que je vous ai causée hier soir. Mais c'en est >) fait ; me voici plus décidé que Ijamais. C'est Dieu qui a >» vaincu par sa grâce : oh ! j'ai bien senti que quelqu'un ?> priait pour moi. Ecoutez ce qui m'est arrivé cette nuit : y^ l'agitation de mes pensées m'empêchait de dormir ; j'ai y> vu, vers minuit , un rayon de himière, plus brillant que » le soleil, pénétrer dans ma chambre et se mouvoir dans » tous les sens avec un éclat admirable ; je me suis levé

)> aussitôt , j*ai ouvert ma porte pour examiiier s*il n*y » avait pas autour de ma maison quelque cause d'un phé*ï» nomène si extraordinaire : tout était plongé dans les té- » nèhres. J'ai compris que Dieu voulait par là dissiper les n ténèbres de mon esprit; et en effet tous mes doutes se » sont évanouis, et ma volonté est tellement fortifiée, n qa'die ne craint plus ni les dsstacles de ma famille, ni » les persécutions des idolâtres, n

» Le principal argument que ses pavents feisaieiil valoir contre lui était que le baptême lui fermerait la porte des emplois et des honneurs. Afin de détruire ce pr^ngé, U se présenta au vioe-roi chargé de l'administration de ces contrées au nom du Maïssour» Le gouverneur, gagné par son air plein de noblesse et de candeur, hii offrit Tinten* dance de quelques villages, avec une pension mensuelle de 14 pagodes (près de 80 francs). Une telle position était peu propre à obtenir le but que se proposait le catéchumène, a Parmettez^moi , seigneur, dit-il au vice-roi, de » vous parl^ avec franchise : il m'est impossible avec » cette pension de vivre selon les exigences de ma condi- » tion, et je ne suis pas homme à y suppléer par des » moyens que repousse ma conscience (1). **<^you8 êtes » donc chrétien? — Je n'ai pas encore ce bonheur, mais » je n'attends que l'arrivée du souami pour recevoir le » baptême. — Dans ce cas, c'est di£Eérent ; la loi des chré- >» tiens est sainte, je la connais et la respecte ; le seul mo- » tif qui m'empêche de l'embrasser, c'est que je n'ai pas » le courage de la pratiquer. Mais vous, êtes-tous bien » décidé à l'observer? -— Oui , répliqua le catéchumène 7

(1) Dans ce pays le tour de bâton fructifie aux employés dix fois plus que leur paie.

» avec la grâce de Dieu, je veux Tobserver fidèlement en » tout point. 1» Le \ice-roi fut si content de lui, qu*à Tinstant il lui assigna un domaine de dix raille pagodes et une pension considérable ; s'étant ensuite assuré de sa fidélité, il rbonora de son estime et de son amitié, et kiî permit de construire à l'honneur du vrai Dieu un temple magnifique, en lui offrant lui-même tous les matériaux et les ouvriers nécessaires. Ces beaux projets se sont éranouis avec la puissance des Maïssouriens, qui viennent d'être chassés de ces provinces. Par suite de ce changement politique, le catéchumène se réfugia <kns le village qu'il avsût d'abord habité et oii il s'était converti ; il fut confirmé dans l'esprit du christianisme par la grâce du baptême, où il prit le nom de Josaphat, et renonça aux espérances de ce monde » pour se eonsaorer tout entier au service de la religion.

)» Dieu voulait en faire le successeur de Gnanapragasi, qui avait été pour lui l'heureux instrument de la divine miséricorde, et qui , plein de jours et de mérites, se préparait alors à recevoir sa couronne. Les chrétiens, qui se regardaient comme ses enfants, s'étaient assemblés autour de son lit de mort ; il les consola, leur donna des avis sa* lutaires» et rendit paisiblement son ame à son Créateur, (font il avait si généreusement procuré la gloire pendant l'espace de dix-huit ans. Les bornes de cette lettre ne me permettent pas de rapporter ici une foule de conversions qui furent le fruit de sa dextérité, de ses manières attrayantes, et surtout de la vivacité de sa foi, qui lui obtenait de Dieu la grâce de chasser les démons et de guérir les maladies des gentils.

» Dès que j'arrivai dans le pays, Josaphat vînt me rejoindre, se construisit une maison pour être continuellement près de Téglise, me charma par ses belles qualités.

et contribua beaucoup à me consoler de la perte que nous venions de faire. Pendant qu'il était près de moi, il reçut la nouvelle que sa sœur était gravement malade et déses* pérée des médecins ; il en fut très-affligé, beaucoup moins par la crainte de la perdre que par la prévision des discours des parents , qui ne manqueraient pas d'attribuer cette mort à la vengeance de leurs dieux. Je Tencourageai » lui donnai une médaille et une relique de saint Ignace, et lui dis d*aller l'attacher au cou de la malade. Il y courut, animé d'une pleine confiance en Dieu, et revint aussitôt m'annoncer que sa sœur était guérie.

» Pendant que je me réjouissais des progrès du saint Évangile, de l'empressement des chrétiens à cherdier les secours de la religion, et du grand nombre des païens qui demandaient à être admis au rang des catéchumènes, une lettre adressée à Josaphat par un de ses parents, employé chez le gouverneur du sud, vint troubler notre bonheur. D'après cette lettre, les païens du voisinage avaient écrit à ce gouverneur qu'un souami était établi dans ce vit» lage ; que les chrétiens arrivaient par milliers pour conférer avec lui; qu'il serait facile, par un coup de main, d*y faire une capture de plus de quatre mille pagodes au profit du trésor royal ; mais que ce village^ étant situé sur les terres d'un prince maraver, le gouverneur devrait s'entendre avec lui pour cette expédition. Je chargeai aussitôt le frère de Gnanapragasi de visiter le Maraver et de lui exposer les trames de nos ennemis. Le prince répondit qu'il était enchanté de mon arrivée et de mon séjour dans ses états, et remit un écrit signé de sa main, dans lequel, en me prodiguant dans son style oriental tous les témoigna* ges de bienveillance et de vénération, il m'assurait que je pouvais demeurer chez lui aussi longtemps que je le dési* rerais, sans avoir la moindre inquiétude. Assuré de sa

protection , je continuai tranquillement radministration des chrétientés jusqu'à h réception d*une lettre du Père Provincial Gaspard-Alphonse, qui m'appelait au Travan* cor. Je partis aussitôt pour la côte de la Pêcherie , où je le rencontrai occupé de la visite de ces chrétientés. Il me reçut avec une bouté paternelle, qui me fit oublier toutes mes fatigues passées et me donna un nouveau courage pour en supporter de plus grandes. Après avoir terminé avec lui mes affaires, je demandai sa bénédiction , et re* vins accompagné du P. François Lainez, qui brûlait du désir de se consacrer à cette Mission.

)> Il commença sa carrière par une épreuve bien rude : comme j'étais obligé de visiter la chrétienté d'Outtama-* paleam» abandonnée depuis longtemps , je crus devoir franchir la chaîne des montagnes qui nous séparaient de cette vallée , pour m épargner un voyage de plus de dix journées, et le Père voulut absolument m'accompagneif. Nous gravîmes ces rocs escarpés dont j'ai déjà parlé dans une de mes lettres précédentes ; mais cette fois nous eûmes de plus à supporter la faim, la soif et un soleil brûlant, qui nous fît courir un véritable danger de mort. J'admirai la patience et la générosité du nouveau missionnaire. Nous étions réduits à ne manger qu'une fois en vingt-quatre heures, et notre repas consistait en une poignée de riz ; quant à Teau, nous n'en trouvâmes qu'au sommet du rocher. Nous étions continuellement exposés à être assaillis par les brigands ou par les tigres qui peuplent ces montagnes. Dieu nous protégea contre tous ces dangers, et nous donna la force de supporter toutes ces fatigues. Qu'il en soit béni, ainsi que des succès dont il daigne couronner nos travaux : j'ai eu le bonheur de baptiser dans le cours de cette année onze cent trente*six personnes.

D RoD. d'Abreu. »

Vadùugarfatti. Cette résidence, Tune des plus considérables de la mission, présente une extension de cinq lieues du nord au sud et de dix-huit lieues de l'est à l'ouest. Elle est administrée depuis trois ans par le P. André Freire, supérieur de la mission. Une m'appartient pas de vous parler dignement des rares vertus et des glorieux travaux de cet homme apostoh'que et des milliers d'ames qu'il a converties à la foi pendant les vingt-sept années qu'il a passées dans cette mission. Braver le soleil, la pluie, les vents, les rosées pernicieuses, la faim et la soif ; voyager sans cesse, à pieds et souvent pieds-nus, à travers les montagnes, les déserts et les bois épineux ; dormir sur la terre nue ; se dévouer, le jour et la nuit, au saint ministère;^ gouverner toute la mission, aussi bien que son district particulier, avec une sagesse et une charité vraiment admirables; accepter avec joie, comme récompense de tant de fatigues, le bonheur d'être persécuté pour l'amour de notre Seigneur, d'avoir été une fois tourmenté jusqu'au sang, plusieurs foi3 emprisonné et plus souvent abreuvé d'injures et d'outrages ; faire éclater en toute cirj^onstance une patience et un courage au-dessus des souffrances et des tribulations : et cela à l'âge de 60 ans et avec un tempéragient qui était loin d'être robuste.... voilà en peu de mots la vie du P. André Freire. Je me hâte de passer aux détails que sa lettre me fournit sur son district.

« Parmi les princes ou rajahs, anciens vassaux du Nayaken de Maduré, un des plus puissants est Lingaretti, dans les états duquel vivent la plupart des chrétiens qui dépendent de cette résidence et un grand nombre d'autres qui appartiennent aux résidences voisines. Ce prince, quoique linganiste et en cette qualité superstitieux* et obstiné dans le culte de ses idoles, n'avait mis jusqu'à pré-

sent aucua obstacle aux progrès de TEvangOe et nous avait toujours laissé vivre en paix dans la pratique de notre sainte religioh. Cette sécurité fut troublée cette année par une alarme qui pendant quelques mois nous donna de graves inquiétudes. Ce rajah entra un jour en se prome^ nacit dans la maison de son gourou, pour lui donner un témoignage de son respect et de son afifection ; le gourou, ennemi juré des chrétiens, sut profiter d^ ses bonnes dispositions : «c Je m'étonne, lui dit-il, que Votre Majesté si renommée par la droiture et la profondeur de son jugement aussi bien que par la justice de son gouvernement, souffre que Ton prêche dans ses états la loi des pranguis et des parias, et que le maître de cette loi ait une maison et une église à Vadougarpatti, où se fait un concours incessant de foules immenses. Je m'étonne qu'elle ne punisse pas sévèrement la témérité de ce souami qui ordonne à ses disciples de briser et de profaner le lingam, comme cela s'est fait à tel et tel endroit. » Le rajah, frappé de ses paroles, répondit qu'il prendrait d'exactes informations. En effet, de retour dans son palais, il fit venir le premier gouverneur de ses états et lui ordonna d'examiner ce- qui s'était passé au sujet du lingam dans les localités qui lui avaient été désignées ; puis il demanda quel était le nombre total des chrétiens dans son royaume : «c Leur » nombre ! reprit un des employés du palais ; eh I qui » pourrait les compter ! ils sont partout; il n'y a pas de » village où ils ne se trouvent, i» Nous attendîmes longtemps avec anxiété le résultat de cette affaire ; mais comme depuis plus de sept mois on n'en a plus parlé, je présume qiie le rajah consultant ses intérêts plutôt que la haine aveugle de son gourou, a craint de perdre la moitié de ses revenus en forçant une si grande partie de ses habitants à s'expatrier pour se soustraire à ses vexations.

— 372 ~ i> Ce fait nous prouTC que si nous étions en nombre suffisant pour profiter des heureuses dispositions que nons trouTOtts dans une foule de gentils, et opérer un ébranlement plus général , nous pourrions en pea d'années consolider la religion chrétienne dans ces contrées. Je n'ose pas dire que nous lui donnerions une entière solidité , car comment la reli^on serait-elle inébranlablement étaMie dans un pays dont la population est flottante cmnme les vagues de la mer , mouTante comme les sables du désert; dans un pays où il suffit d'une guerre , d'une épidémie , d'une famine, d'un changement politique, d'une invasion étrangère, pour détruire une partie de ses habitants et changer presque dans son entier la population (1). Ces

f (1) Outre les exemples de famine souvent cités dans les lettres des missionnaires, nous en trouYons un plus récent et bien remarquable dans récrit publié à Madras en 1844 par M. Best, capitaine du génie^ et analysé dans la Bévue de rOrienf^ mars 18i5. D*après les recherches les plus exactes fiiites sur les lient, le généreux officier anglais constate qua par la làmine qui régna en 1833, dans le seul district de Guntour , résidence de Madras, la population qui était de 518,818 âmes, perdit 256,806 individus; et déduisant de ce chififre les familles qui se Jetèrent comme des sauterelles sur les districts veisins et y trouvèrent plus ou moins de seeours , le capitaine calcule que le nombre des morts, pour le seul district de Guntour, sur une population de 518,818 âmes, a dû s*élever en une seule année, au moins à 150,000 âmes, puis il ajoute avec un sentiment qui honore son noble caractère r « Ceci n*est point un fait de statistique ordinaire : il ne s*agit pas de quelques milliers d*aunes de drap ou de tonnes de sucre importées ou exportées ; ce sont cent cinquante mille créatures humaines qui ont péri, non point en un instant et dans Tenivrement et le choc d*ttne bataille » mais lentement, rongées, dévorées parla fiiim et la soif, pendant des Jours, des semaines et des mois !!! »

Cest par un effet de semblables événements que les Maravers, auxquels le y. P. de Britto prêchait le saint Evangile et qui peuplaient te royaume du Marava, ont presqu'entièremeut disparu de ces provinces , et ne ftirment pas aujourd'hui la trentième partie de la population , composée en grande mfgorité de Turcs, de Paliers et d'Odéages , venus du nord.

(Note de rëdUeur.)

éventualités, dont nous avons tu déjà tant d'exemples, et dont nous retrouvons partout les traces dans Tasseisfolage de tant de races différentes , ne peuvent être dominées et dirigées que par une action spéciale de la providence. Mais À part ces événements qui appartiennent à Dieu , il n'en est pas moins vrai que si nous arrivons à former partout une masse respectable de chrétiens , nous plaçons la religion au*dessus des tracasseries et des persécutions continuelles, qui , suscitées par Tesprit des castes , par la haine des sectes et les intérêts des brames, sont exécutées par les gouverneurs, les princes et les rois du pays ; que par conséquent nous lui donnons une condition de stabilité, et préparons les éléments dont l'action divine pourra se servir pour conserver et répandre de plus en plus la religion de Jésus-Christ dans Tlnde entière. Mais revenons à notre histoire.

D Ce qui contribua beaucoup à nous rassurer contre les ^ortsde ce gourou furieux, fut Tamitié sincère que nous témoigna an seigneur, proche parent du rajah. Il nous invita à construire une église et une maison sur ses terre?, et déjoua ainsi les desseins hostiles des brames. Je profitai de cette paix pour administrer ces nombreuses chrétientés, en y consacrant souvent les jours et les nuits entières. Je ne crois pas en cela tenter la providence t l'expérience nous rend hardis ; nous voyons cpie Dieu proportionne sa grâce aux besoins du missionnaire et conserve sa santé au milieu des fatigues qui devraient lepuiser en peu de jours. Sans compter les païens convertis à larltcle de la nuirt , le nombre des baptêmes s'élève cette année à 1040, dont 900 restent attachés à cette résidence ; les autres sont des personnes préparées et envoyées par les catéchistes de Tanjaour , où les troubles et les persécutions nous empêchent de pénétrer.

» J ajoute ici quelques traits qui semblent mériter d être consignés dans les annales de la mission. Un païen marié depuis trente ans, adligé de n'avoir pu obtenir d'enrants , fut attiré à notre église par le bruit des merveilles qui s'y opèrent. Bientôt un motif plus pur se joignant au premier^ il suivit avec sa femme les explications du catéchisme ; ils conçurent un sincère désir de leur salut , protestant que , tout en conservant une vive confiance que Dieu daignerait les exaucer, ils étaient mus principalement par Famour des biens éternels ; ils reçurent le baptême dans ces saintes dispositions, et neuf mois après ils revinrent, transportés de joie, offrir à Dieu l'enfant qu'il leur avait accordé.

Une autre famille baptisée à peu près en même temps que les deux précédentes, reçut une grâce plus précieuse. La femme surtout était pénétrée d'une tendre dévotion qui se résolvait en larmes délicieuses, lorsqu'elle méditait la passion de Jésus-Christ, ou récitait le saint rosaire. « Gom- » ment, disait-elle souvent à son mari, comment peux-tu » ne pas fondre en larmes en récitant le chapelet et en » pensant aux adorables mystères de notre divin Maître ! » Gomme on devait s'y attendre , Dieu ne tarda pas à l'appeler à sa gloire. Sa mort presque subite n'eut rien d'imprévu pour elle : Jouissant d'une parfaite santé, elle dit à son époux : « Je vais mourir ; mais garde-toi de tout ce qui semblerait annoncer le deuil; ta douleur serait déplacée , puisque je m'en vais au ciel. » Elle mourut en effet, et son mari, fidèle à sa recommandation et persuadé de son bonheur , ne donna que des signes de joie. Il reçut d'un air calme et serein tous les parents qui accouraient pour le consoler. « Epargnez vos larmes , leur disait-il , et réjouissez-vous plutôt avec moi ; car ma femme est heureuse dans le séjour de la gloire. » Cette con-

- 37S — duite et ces paroles étonnèrent d'autant plus les païens r que dans ces contrées la céiémonie des lamentations funèbres est un usage sacré et universel. Mais leur admiration fut à son comble , lorsqu'ils virent la iSgure de la défunte rayonnante d'une beauté toute céleste, et ses membres aussi flexibles que si elle eût été pleine de yie.

L'habitude qu'ont les païens de constater tous les jours Faction bien manifeste du démon, les rend faciles à lui attribuer aussi divers effets où cette action est moins évi-^ dente. Telles sont certaines maladies, dont ils ne peuvent découvrir dans la nature ni la qualité, ni les causes, ni les remèdes : une foule de ces sortes de malades s'étant présentés à notre église ont été parfaitement guéris, en assistant au catéchisme. De plus, quatre énergumènes, en qui la possession n'était nullement douteuse, ont été déli-^ vrés par la vertu du baptême. »

Aneicareipaleam* Ce district, qui comprend 24 lieues du nord au sud, et à peu près autant de l'est à l'ouest, renferme un grand nombre de chrétiens. Après la mort du P. J. Xavier, il a été cultivé successivement par le P. Antoine Péreira et par le P. A. de Payva. Mais les guer-^ res atroces que se font le roi de Maïssour et Sambogi, dont l'armée est campée dans ce pays depuis deux ans^ ont bouleversé Joutes ces chrétientés et empêché le libre exercice du saint ministère. Il en est résulté aussi une interruption de communications qui m'a privé des détails concernant cette résidence.

Ellamangalam et Canavacarei. Les PP, A. Péreira et B. Noguera, qui ont soin de ces deux districts, ont été entravés par les troubles de la guerre dont je viens de parler. Obligés de se retirer sur les montagnes, ils n'ont pu visiter leurs chrétientés, qui d'ailleurs étaient dispersées par la frayeur. Les fatigues, les privations, les dangers qu'ils

ont eu à subir sont au-delà de (outa expression. Le P. Â. Péreira en a contracté une fièvre maligne, qui la conduit au bord de la tombe; sans abri, sans maison, sans médecin, sans remède, sans aucune espèce de soulagement humain, 11 avait offert généreusement son sacrifice ; mais Dieu a eu pitié de cette mission et nous a conservé cet ouvrier si précieux. La difficulté des communications nous a emf>êchés de recevoir des nonvelles directes et détaillées sud? ces deux Pères et sur leurs iravarux, je n'ai appris ce que je viens d'en dire qu'indirectement par quelques chrétiens arrivés de ces provinces désolées.

Tel est, mon Très-Révérend Père, le tableau de cette mission, qui vous est si chère et qui mérite votre affection par les espérances qu'elle offre pour l'avenir, encore plus que par les fruits qu'elle donne pour le présent. Le nombre total des baptêmes pendant cette année dépasse 5,000 ; c'est une preuve évidente de la divine protection, qui se plaît à soutenir et étendre son oeuvre, malgré les obstacles de tout genre*

Je me recommande instamment à vos saints sacrifices, en union desquels je suis, etc.

Jean deBritto.

Lettre ou P. Louis de Mello au R. P* de Noyelle» général DE LA Compagnie de Jésus, 1686.

Mon Très-Révérend Père, P. C,

L'état politique de ces royaumes présente les mêmes déchirements et la même confusion que dans les années précédentes; c'est le travail de la dissolution qui ccmtinue son œuvre, jusqu'à ce que les grandes puissances du nord

viennent y mettre un terme par une invasion générale. Dans le sud les petits rajahs, autrefois vassaux de Maduré, continuent à secouer le joug du Maïssour , trop faible pour conserver ses conquêtes ; les voleurs et les Maravers font une guerre de brigands aux troupes d'Ecogi ; Sambogi poursuit avec acharnement la guerre contre le roi de Maïssour dont il envahit les états , et il est puissamment secondé par les révoltes des habitants contre leur propre souverain.

Au milieu de tous ces bouleversements , la Mission a éprouvé pendant ces trois années des secousses et des persécutions plus terribles que toutes celles qui l'avaient affligée jusqu'à ce jour. Pour procéder avec ordre , je vous exposerai d'abord les persécutions de Sattiamangalam , du Tanjaour et du Marava ; puis je dirai un mot des progrès de la religion , arrosée de tant de larmes et de sang.

Attaqué dans le cœur de son royaume par les armées de Sambogi , le roi du Maïssour pour subvenir aux frais de la guerre exerça sur les provinces orientales de ses états des exactions et des cruautés si révoltantes , que ses sujets se soulevèrent en masse contre lui et contre tous ses ministres. Encouragés par les pertes qui l'affaiblissaient de toutes parts^ poussés par l'exaltation de la douleur présente sans aucune réflexion sur l'avenir, dépourvus d'ailleurs, comme tous les peuples esclaves , des sentiments de la patrie et de la grandeur nationale , ils choisirent pour leurs généraux deux brames, chefs des sectes de Vichnou et de Siven, et formèrent deux grandes armées. L'une composée de 70,000 hommes marcha droit contre la forteresse de Maïssour et assiégea le roi qui s'y tenait renfermé ; la seconde composée de 30,000 hommes se répandit dans la province de Sattiamangalam et dans les contrées circonvoisines. Je ne m'arrêterai pas à décrire les horreurs que coinmii'eat

CCS masses excitées par Tesprit de Yengeanee e( par un lanatisme aveugle. Après avoir déchargé leur première fu* reur contre les officiers du roi et les divers magistrats, les deux généraux profitèrent de Toccasion pour sati3faire leur haine contre nos néophytes et détruire le ch^istianisme.

Dans ce but , ils envoyèrent un détachement de soldats pour prendre le P. Benoit Noguera qui résidait dans la chrétienté de Caroumattampatti ; le Père ne douta point que rheure du martyre n*eût sonné pour lui , il les reçut courageusement et se mit à leur discrétion. Mais la divine providence vint à son secours. Un seigneur du pays» à qui appartenaient Caroumattampatti et plusieurs villages des environs, sous la condition de fournir au roi du Maïssour un contingent de 500 hommes de cavalerie, n'avait pas voulu prendre part au soulèvement général, et s'était retiré dans une espèce de petit château. Ayant appris le danger où se trouvait le P. Noguera qu'il honorait de son amitié , il accourut avec une partie de son armée pour le délivrer : « Je ne souffrirai jamais » dit-il aux agresseurs , qu'on inquiète un souami qui vit paisiblement sur mes terres et sous ma proteclion ; je le vénère autant à cause de ses vertus et de son mérite personnel , qu'à cause de la loi sainte et sublime qu'il enseigne , et quiconque osera le toucher, trouvera dans moi un vengeur de l'inno* cence. »

Les soldats repoussés par ce généreux prince en portent la nouvelle à leurs chefs, qui , transportés de fureur , assaillissent de toutes parts nos néophytes, brûlent leurs maisons et leurs églises et exercent sur eux les plus horribles cruautés. Le seigneur païen , outré d'indignation et n'écoutant plus les conseils du P. Noguera qui cherche a le modérer^ sort à la tête de ses troupes, fond sur les rebel-

les , en tue quelques-uns , fait prisonniers plusieurs autres et les oblige à réparer les dommages causés aux chrétiens. Mais ce coup de main ne fait qu'accrdtre la rage des fanatiques» ils s'assemblent en foule et Tiennent assiéger le général dans la forteresse, où il s'est retiré avec le raiissionnaire. Voyant alors la grandeur du danger et Textréme inégalité des forces, le P. Noguera expédie un message au P. Antoine Péreira, qui jouit de toute la confiance du coramandant^généra) de ces provinces. Le P. Péreira , effrayé de ces nouvelles et des bruits plus alarmants que les païens répandent à dessein, ranime son courage, se met en route r arrive auprès du général son ami et lui expose 1 état de» afi&ires. A Tinstant celui-ci lui donne une escorte de 200 soldats et le prie d'aller en toute hâte annoncer aux assiégés qull arrive lui-même , à la tête de son armée, pour réprhner Taudace des rebelles.

Cependant le siège était poussé avec acharnement depuis vingt-cinq jours; le P. Noguera, pour soutenir le courage des assiégés , était obligé de rester jour et nuit sur les remparts, exposé aux traits des ennemis et à des pluies continuelles ; les chrétiens désespérant de pouvoir résister à des forces si supérieures, s'encourageaient mutuellement à mourir pour la défense de leur foi , et se félicitaient du bonheur de verser leur sang pour Tamour de Jésus- Christ ! De son c&té le seigneur gentil , qui n'avait pas ces motifs de consolation, et ne pouvait supporter l'idée de se laisser égorger dans sa citadelle» voulait à chaque instant faire une sortie à la tête de ses braves et vendre chèrement sa vie ; mais le Père le retenait toujours par ses prières et par l'assurance d'un prompt secours de la providence. C'est dans cette extrémité que le P. Péreira vînt relever les courages, en annonçant l'arrivée prochaine du gouverneur-général. Cette nouvelle se répandit bientôt

dans les rangs des assiégeants; et comme ils avaient plus de fanatisme que de yraie bravoure, cette perspective d'un combat contre des armées régulières fit peu à peu tomber leur exaltation et leur orgueil. Le P. Noguera saisit cette occasion pour prévenir une bataille sanglante , et leurdé^ puta quelques chrétiens , distingués par leur noblesse et par leur expérience dans le maniement des affaires. Les envoyés surent si bien parler à ces esprits mutinés, leur présentèrent avec tant d'énergie les dangers extrêmes auxquels ils s'exposaient , que la paix fut conclue et le siège levé. Les assiégeants se portèrent dans les autres provinces , à la poursuite des employés du roi , et les chrétiens rentrèrent paisiblement dans leurs maisons.

Les deux missionnaires s'empressèrent d'aUer à Sattiamangalam offrir leurs actions de grâces au gouverneur-général. Dès qu'il fut averti de leur approche, il envoya à leur rencontre plusieurs grands de sa cour et un détachement de soldats, qui les conduisirent en triomphe, au son des tambours et des trompettes. Le gouverneur les accueillit avec les démonstrations de la plus haute estime, les félicita de l'heureux succès de la campagne, les remercia au nom du roi d^avoir été les seuls qui osassent avec leurs disciples donner des preuves de leur fidélité et résister au torrent de la rébellion. Les deux Pères ne purent recueillir le fruit de leur triomphe r épuisés par les fatigues excessives, et plus encore par les émotions violentes qu'ils venaient d'éprouver, ils tombèrent malades, et allèrent se reposer dans le sein de Dieu, dont ils avaient procuré la gloire et défendu la cause.

Les païens ne se réjouirent pas longtemps d'un événement qui nous plongeait tous dans la douleur. Le roi du Maïssour, outré de leur insolence, expédia contre eux une ar-

mée chargée de mettre tout à feu et à sang, et de passer les rebelles au fil de Tépée, sans distinction d'âge et de sexe. Ces ordres cruels furent exécutés ; les pagodes de Vichnou et de Siven furent détruites, et leurs revenus immenses confisqués au profit du trésor royal. Ceux des idolâtres qui échappèrent au carnage s'enfuirent sur les montagnes et dans les forets , où ils mènent une vie misérable. Les chrétiens seuls furent épargnés. Âinâ cette persécution, qui faillit causer la ruine totale de nos chrétientés , et qui nous coûta si cher , puisqu'elle nous enleva deux vaillants missionnaires, pourra être pour TÉvangile un principe de prospérité et de succès extraordinaires.

Pendant que la religion commençait à respirer dans les provinces de Sattiamangalam, une persécution non moins atroce s'élevait au Tanjaour. Le P. Jean de Britto, supérieur de la Mission, avait baptisé, à son passage par ce royaume, un grand nombre de catéchumènes. Ces néophytes, ivres de bonheur, ne surent pas contenir leur joie dans les bornes d'une sage discrétion : on les voyait publiquement professer la loi sainte qu'ils venaient d'embrasser, briser leurs idoles et fouler aux pieds le lingam que jusque-là ils avaient adoré.. Ces conversions éclatantes et ces excès de zèle exaspérèrent au dernier point les idolâtres ; les brames réunis obtinrent du premier ministre du roi la permission d'arrêter tous les chrétiens et de les codiduire dans les prisons de Combacounam ; des gens d'ar^ mes furent expédiés dans tout le royaume pour exécuter cet ordre.

Un des principaux héros de ce glorieux combat fut un jeune homme de dix-huit ans, nommé Gaudence, issu d'une des premières familles du pays. Jeté dans un cachot et chargé de chaînes, il était tous les jours conduit devant le juge, sommé de renoncer à la foi, soumis à une torture

cruelle» et frappé à coups de rotin avec une telle barbarie, que tout son corps n'était qu'une plaie. Voyant que la rigueur ne pouvait vaincre sa constance, les juges, qui étaient ses proches parents , recoururent aux artifices, et, le prenant par le point d'honneur» ils lui parlèrent. ainsi : « C'est pour nous tous un opprobre de voir traité publiquement comme un vil malfaiteur, un homme qui est notre frère ; mais ce qui met le comble à notre honte» c'est la cause qui vous attire ces justes châtiments, c'est votre obstination à suivre une secte abominable, au mépris des dieux qu'adorent tant de rois» de princes, de seigneurs, de nobles et de savants, répandus dans tous ces royaumes. II faut bien qu'ils aient reconnu la grandeur et l'excellence de nos dieux, puisque depuis tant de siècles ils ont épuisé leurs trésors pour leur ériger ces temples somptueux que nous admirons ; tandis que votre Dieu n'a su obtenir que de misérables cabanes de terre I Prétendre que tant de savants et de sages n'ont pas su trouver la vérité, et que vous, avec votre pauvre entendement, ou ces vils parias auxquels vous vous associez, vous l'avez seuls découverte, n'est-ce pas la plus insupportable présomption ? Si votre aveugle obstination vous a fait perdre tout sentiment de votre honneur, ah ! du moins ayez compassion de votre famille, que votre conduite couvre d'ignominie. »

A ces raisons le vaillant soldat de Jésus-Christ répondit en peu de mots : « La religion des chrétiens est la seule véritable ; le nombre plus ou moins grand et la condition plus ou moins noble de ceux qui la professent ne peuvent rien ajouter ni rien ôter à la vérité. Je suis résolu de donner ma vie plutôt que de consentir à l'abandonner ou à la dissimuler» car ma plus grande gloire sera de souffrir pour Jésus-Christ. » Cette réponse irrita tellement les ju-

ges, qu*ils le condamnèrent à être mis à mort le jour suivant.

La nuit fut signalée par des traits bien touchants. Une petite fille d'onze ans, très-proche parente de Gaudence et qui était encore au nombre des catéchumènes, vint le visiter dans sa prison , et se mettant dévotement à genoux à ses pieds, lui adressa ces paroles entrecoupées de sanglots : « mon frère, combien j'envie votre bonheur de souffrir et de mourir pour notre Dieu, qui est si bon! Quand vous serez arrivé en sa présence, priez-le de m'accorder la même grâce, et en attendant, de me procurer les moyens de recevoir bientôt le baptême. » Les gardiens de la prison furent attendris d'un tel spectacle et de ces paroles sorties de la bouche d'une enfant, et l'un d'entre eux se décida, avec toute sa famille, à embrasser une religion qui inspirait de tels sentiments.

Gaudence, profitant de l'intérêt que lui témoignèrent ses gardiens, sortit de prison au milieu de la nuit, alla faire ses adieux à sa mère, à son épouse et à ses autres parents, que le P. de Britto venait de baptiser avec lui, et leur parla en ces termes : a Par la grâce de Dieu, je vais souffrir la mort pour l'amour de Jésus-Christ ; la joie et la consolation qui remplissent mon cœur sont au-dessus de toute expression. En venant vous embrasser pour la dernière fois, je vous demande trois choses : la première, que vous offriez à Dieu d'incessantes prières pour qu'il m'accorde la persévérance ; la deuxième, que, loin de voir un déshonneur dans le genre de mort que je vais subir, vous le regardiez comme la plus grande gloire que Dieu puisse accorder à ses plus chers amis, et dont je suis bien indigne ; la troisième, que la crainte de perdre des honneurs, des richesses et même la vie ne vous fasse jamais abandonner la loi de Dieu. y> Tous lui répondirent en

le félicilaol de son bonheur et de sa constance, et lui firent solennellement toutes les promesses qu'il leur demandait. Après avoir passé quelques moments avec eux pour les consoler et les remplir de son courage- héroïque, Gaudence se rendit à sa prison, où il attendit en paix l'heure après laquelle son cœur soupirait. Mais les brames et les magistrats n'osèrent prendre sur eux d'exécuter une sentence de mort sans la permission du roi ; la crainte de se compromettre prévalut sur leur haine, et Gaudence fut laissé en prison.

Pendant que ces choses se passaient à Combacounam, le P. de Britto avait parcouru les provinces du sud et pénétré dans un bourg, dépendant de Maduré, où jusqu'alors aucun missionnaire n'avait osé mettre le pied. N'ayant ni maison ni église^ il s'était fixé dans un bosquet de palmiers et y recevait une foule de païens, qui accouraient de tous les environs ; la grâce divine avait tellement fécondé ses prédications, qu'il se disposait à baptiser deux cents catéchumènes lorsqu'il fut assailli pendant la nuit par une troupe de gentils, que les brames avait ameutes pour arrêter les progrès de l'Evangile. Dès qu'il fut averti de leur arrivée, il conseilla aux catéchumènes de prendre la fuite, et pour leur en donner le temps, il s'avança lui-même à la rencontre de ses ennemis et leur demanda ce qu'ils venaient chercher. Ils lui répondirent par des injures, des soufflets et des coups de bâton , qu'il souffrit avec une invincible patience ; ensuite ils le garrottèrent et le conduisirent- en prison arec ses catéchistes. Ils les gardèrent plusieurs jours dans ce cachot, arrivèrent deux fois avec leurs haches pour leur trancher la tête ; le Père et les catéchistes, oflrant à Dieu leur sacrifice, présentèrent leurs cous ; mais à chaque fois, les brames et les autres idolâtra, après avoir tenu conseil en présence des victimes, reculèrent

deyant Inexécution, non. par horreur du cr*me, mais par la crainte des conséquences. Us s'en dédominagèrent en tourmentant longuement ceux à qui ils n'avaient osé ar* racher la ?ie, et leur rendirent enfin la liberté, après les ayoir entièrement dépouillés. Ce fut dans ce moment que le P. de Britto reçut les messagers du Tanjaour. Aussitôt/ oubliant tout ce qu'il ayait enduié, il se mit en route pour aller consoler ses chers néophytes. Il voulait se rendre droit à Combacounam, mais les chrétiens venus à sa rencoatrc le conjurèrent avec larmes et le persuadèrent par leurs raisons de se retirer au-delà du Coléron, où sans courir aucun danger, il pourrait soutenir ses enfants et les diriger par ses consdls : « Si les lonps dévorent quely^ ques brebis, disaient-ils, c'est un malheur facile à répa* y> rer, mais s'ils atteignent le pasteur, que deviendra tout » le troupeau? » Le Père accéda à leurs désirs; en conséquence, les conducteurs le posèrent sur un fagot de bois sec, et nageant autour de lui» ils le transp(»*tèrent à l'autre bord du fleuve.

Sans perdre de temps te P. de Britto chercha les moyens de remédier aux malheurs de cette chrétienté et d'arrêter une persécution qui devenait de jour en jour plus furieuse. Déjà toutes les prisons du royaume étaient remplies de néophytes ; les brames ayaient si bien fermé tous les abords die la cour, qu'il fut impossible d'obtenir une audience ou de foire parvenir au roi aucune lettre dé recommandation, irfallut tenter un remède extrême : d'après la direction du Père, les chrétiens do palais, qu'on n'avait pas osé arrêter, s'adressèrent en corps au gétéral de l'armée, musulman de naissance, et le suplièrent de parler au roi en leur faveur ; la seule grâce qu'ils demandaient était d'être entendus et de pouvoir se justifier; s'il les jugeait coupables d'une seule des fautes qu'on leui^ reprochait « il pourrait

leur faire trancher la tête à tous ; mais, s'il les trouvait innocents, ils le conjuraient de réprimer Tinsolence de ses ministres. Le général répondit qu'il ne pouvait seul s'opposer efficacement à tous les brames, mais que si l'occasion se présentait, il se ferait un plaisir d'engager le prince à écouter leur défense*

Dès que cette réponse fut connue des païens, Rama- Nayaken, auteur principal de toute cette intrigue, alla visiter le général et le conjura de ne pas se mêler de cette affaire : les chrétiens étaient aussi ennemis de Mahomet que des idoles ; si Ton n'arrêtait leurs progrès, on ne trouverait plus dans quelques années un seul homme qui voulût adorer les dieux du pays. 11 y ajouta plusieurs autres arguments, dont le plus convainquant et le plus efficace était un beau cheval de race étrangère et magnifiquement caparaçonné, accompagné d'autres présents trèsriches. Le général ne résista pas à la force d'une telle logique, et depuis cet instant, il se montra mal disposé envers nous.

Sans se déconcerter, les chrétiens s'adressent le plus secrètement possible à un autre mahométan de grande autorité, et d'après son avis et celui du P. de Britto, voici le parti qu'ils prennent : tous les néophytes parias, chargés de soigner les chevaux et les éléphants du palais, se retirent au même instant, et les pauvres animaux se trouvent pendant plusieurs jours sans nourriture ; la confusion se met dans les écuries, le roi qui aime passionément ses chevaux et ses éléphants s'inquiète, demande la cause. . . et alors l'officieux mahométaft parle en faveur de ses protégés, raconte les injustices qu'on leur fait, et expose le désir qu'ils ont de se justifier. Le roi s'intéresse à leur cause; aussitôt six des principaux chrétiens du palais sont appelés devant un ministre du roF, et entendent la lecture

de l'accusation portée contre eux par Rama-Nayaken. 11$ répondent qu'ils avouent le premier chef d'accusation, savoir qu'ils n'adorent pas les idoles, et offrent leur culte au seul vrai Dieu créateur de toutes choses. Mais en cela, disent-ils, ils usent de la liberté accordée à tout le monde, non-seulement aux musulmans qui méprisent les dieux des païens ; mais encore aux païens eux-mêmes, puisque parmi eux il n'en est pas un seul qui ne rejette des dieux adorés par d'autres. Les chrétiens ne forcent personne d'adorer leur Dieu ; ils ne voient pas pourquoi on voudrait les forcer d'adorer les dieux des autres. Pour ce qui regarde les autres crimes dont lès accuse Rama-Nayaken^ ils protestent contre la calomnie, demandent à être examinés avec la plus sévère justice, et si l'on prouve contre eux une seule des fautes qu'on leur impute, ils consentent à tous les châtiments qu'on voudra leur imposer et même à la mort. Us dressent en ce sens un acte solennel^ où ils ne craignent pas d'engager leurs biens et leurs vies.

Le prince renvoie au gouverneur de Combacounam, auteur de toutes les violences, les chrétiens de Tanjaoùr, avec l'écrit qu'ils viennent de signer, et lui ordonne d'examiner l'affaire promptement et selon toute justiée. Ce brame et les autres ministres sont consternés à la lecture d'un ordre auquel ils s'attendaient si peu. D'un côté, c'est pour eux une honte insupportable de s'avouer vaincus par ces chrétiens qu'ils méprisent; de l'autre, le roi montre assez qu'il est informé de cette affaire, et il serait dangereux de se compromettre par des actes arbitraires. Dans cet état d'hésitation plusieurs des brames opinent qu'il faut commencer par traîner leal principaux chrétiens parles rues de la viUe, attachés à la queue des chevaux, et de les faire mourir ignominieusement ; qu'après l'exécution il sera facile d'inventer une calomnie pour colorier et justi-

fier cet acte. Mais le grand brame, président du tribunal, sur qui pèse la responsabilité, effrayé de la démarche du roi, qui annonce quelque changement au palais en faveur des chrétiens, n'ose s'exposer aux suites d'une telle iniquité. Il assemble tous les brames, jette au milieu de la salle Tordre royal et leur dit : a Si quelqu'un d'entre vous » peut prouver un seul des crimes dont les chrétiens sont » accusés, je me charge de faire mourir, non-seulement » ceux qui sont actuellement en prison, mais tous ceux du y> royaume ; si vous ne pouvez les convaincre d'une seule » faute, il m'est impossible de les condamner. » On ne put présenter aucune preuve et en conséquence le juge proclama l'innocence des chrétiens, leur rendit la liberté, et leur permit, par une sentence publique, de vivre conformément à leur religion.

Le P. Jean de Britto rendant à Dieu d'infinies actions de grâces pour l'heureux dénouement de cette persécution, se hâte de visiter ses néophytes , court d'abord chez Gaiïdence^ l'embrasse avec amour, le félicite de son courage héroïque , et exhorte tous les chrétiens à persévérer généreusement dans la foi. Puis, s'adressant aux brames: « Vous avez eu tort, leur dit-il, de vous attaquer à ces jeunes néophytes ; si la religion chrétienne est un crime , c'est à moi que vous deviez vous en prendre ; me voici maintenant prêt à rendre raison de ma doctrine et à ré^ pondre à toutes vos objections ; je vous provoque à une dispute solennelle en présence du roi. » Les brames , qui connaissaient les triomphes que le missionnaire avait souvent remportés sur leurs confrères en pareilles occasions , se gardèrent bien d'accepter te défi. Vainqueur sans combattre , le Père administra les chrétiens , conféra le baptême aux catéchumènes et partit pour le Marava , où aucun missionnaire n'avait pénétré depuis dix-sept ans, de peur

de renouveler la terrible persécution de 1669. Le concours de ces peuples affamés de la yérité ne lui laissa pas un instant de repos, et en moins de trois mois il baptisa 2070 personnes. Pendant qu'il recueillait le fruit de ses précédentes tribulations , des envoyés du nord lui annoncèrent de la part de quatre catéchistes , qu'ils avaient préparé au baptême un nombre considérable de gentils ; cette heu* reuse nouvelle lui donna des forces et il se mit en route.

Hais Dieu voulait lui faire mériter ces conquêtes par de nouveaux combats. En passant avec ses catéchistes auprès de Mangalam , il tomba entre les mains des soldats de CouroumapouUei , commandant-général et premier ministre du roi du Marava. Informé de Tan'estation du missionnaire et de ses compagnons , le général se les fit amener sur-le-champ, et leur ordonna d'adorer Siyen; ils refusèrent généreusement et le P. de Britto ajouta qu'il n'adorait que le Créateur de toutes choses, seul vrai Dieu. A cette réponse, le Maraver entrant en fureur, commanda de leur mettre les fers aux pieds et aux mains > de les attacher à des troncs d'arbres et de les livrer ainsi aux outrages et à la torture. Ils passèrent dans cet état toute la nuit et une partie du jour suivant , puis îl^ en furent retirés pour être conduits au supplice de l'eau. Voici en quoi il consiste : On soulève en Fair le patient par une corde attachée à son bras et passant sur une poulie ; ensuite on le laisse tomber de son poids dans l'eau d'un étang ou d'un puits ; et s'il surnage , les bourreaux ont soin de le tenir plongé sous l'eau , jusqu'à ce qu'il meure , ou qu'il soit de nouveau élevé dans les airs pour prolonger ses souffrances. Des six compagnons du missionnaire un seul, nommé Sattianadensetti, ne pouvant résister aux tourments, invoqua Siven, plutôt par un cri instinctif que lui arrachait la violence de la douleur, que par une véritable apos-

tasie. La douleur qu'en conçut leP. J. de Britto fut à peine adoucie par la constance héroïque des cinq autres qui souffrirent avec lui.

De Mangalam il fut traîné à Caleiarcoïl , à la distance de trois lieues, et là on le suspendit dans les airs au moyen de jdeux cordes , dont Tune , fixée au sommet d*un arbre » lui serrait les pieds , et lautre , attachée à un autre arbre, lui garrottait les mains, de manière à faire décrire à son corp$ un arc de la chsdnette. Après avoir passé un long espace de temps dans ce tourment, il fut renfermé avec ses cinq compagnons dans une espèce de tannière , d'où on les transféra dans un cachot moins étroit , mais obscur et infect. Ils y passèrent onze jours, sans autre nourriture qu'une poignée de riz toutes les 24 heures y et furent ensuite, par ordre du général , conduits à Pagany, lieu de sa résidence. Dès qu'ils parurent en sa présence, il leur réitéra l'ordre d'invoquer Siven, et sur leur refus , oubliant sa dignité et transporté par la colère , il se jeta sur eux, les assomma de coups de poings et dé pieds , et fut bientôt secondé par ses courtisans. Une circonstance étonna extrêmement ces barbares : c'est qu'au premier soufflet que le général déchargea sur le P. de Britto, celui-ci , sans s'émouvoir , lui présenta l'autre joue. Le persécuteur fit de nouvelles instances pour engager les prisonniers à invoquer son idole, et les trouvant toujours inébranlables, il prononça une sentence conforme aux édits portés contre les prédicateurs de l'Evangile : elle ordonnait, après leur avoir coupé les mains et les pieds , d'empaler le missionnaire et ses catéchistes. Quant aux autres compagnons qui étaient plus jeunes, on devait leur couper un pied^ une main , les oreilles, le nez et la langue, et les renvoyer en cet état dans leurs familles.

Les confesseurs de Jésus-Christ accueillirent cette sen-

tence avec des transports de joie, chantèrent des cantiques et récitèrent à genoux les litanies de la sainte Vierge et diverses prières 9 pour se préparer au dernier combat Ils furent interrompus par les bourreaux qui les tirèrent de la prison et leur infligèrent une cruelle flagellation , qui fit couler le sang de tous leurs membres. Ensuite on étendit le P. de Britto , dépouillé de ses vêtements , sur un roc hérissé de pointes, où huit personnes le foulèrent aux pieds avec une telle violence , que toutes les aspérités du rocher pénétrèrent dans Tintérieurdes chairs; après avoir été exposé dans cet état aux rayons d'un soleil brMant, il fut reconduit le soir dans sa prison. Quelques jours après , les bourreaux arrivèrent de nouveau , portant en mains une hache et un billot pour couper les membres aux prisonniers , et des pieux pour les empaler ; on n'attendait plus que celui qui devait présider au supplice.

Mais Dieu réservait le saint missionnaire à de nouvelles fatigues. Au moment où le général se préparait à commander l'exécution , un courrier extraordinaire du roi lui annonça qu'il venait de découvrir dans son palais une conjuration contre sa personne > et lui enjoignit d'accourir avec son armée. A cette nouvelle , le persécuteur oublia ses victimes et ne pensa plus qu'à voler au secours de son prince. Les prisonniers ignorant la cause d'^un tel changement , attendaient dans leur prison le moment désiré du sacrifice , et passèrent vingt-deux jours dans cette incertitude , qui fut pour eux un martyre prolongé. Enfin arriva Tordre de les conduire à la cour du roi , à Ramanadabouram , et ils furent encore obligés de parcourir cette route de dix-huit lieues à pieds nus et d'un pas accéléré. Le P. de Britto était dans un état si affreux, qu'il excitait la compassion des idolâtres eux-mêmes : on le logea dans une écurie avec les chevaux , comme indigne d'occuper un

lieu*plus honorable; puis on Tenferma dans un réduit moins ignoble, mais plus sale et plus incommode. La» les lettrés , les brames et les gourous vinrent en foule» les uns pour insulter à son humiliation, les autres pour disputer fièrement avec un homme dont les souffrances et Tépuisement leur promettaient un facile triomphe. Mais la grâce suppléant aux forces de la nature, il leur parla avec tant d'énergie, il montra l'absurdité des sectes idolâtriques et prouva la vérité de la religion chrétienne par des raisons si évidentes et des arguments si palpables, que ces savants orgueilleux ne purent s'empêcher de s'écrier publiquement et en présence même du roi : <( Quoique ce gourou combatte nos sectes et nos cérémonies , on ne peut nier qu'il n'enseigne des maximes trèss-aintes, sublimes et conformes à la pure raison. »

Frappé d'un tel aveu et poussé par la curiosité de connaître plus à fond les doctrines de ce Sanniassi étranger, le roi veut le voir dans son palais, le reçoit avec civilité et respect, le fait asseoir auprès de lui, et le prie de lui exposer la loi qu'il enseigne à ses disciples. Le général Couroumapoullei , pour détourner le discours et tendre un piège au missionnaire, lui demande pourquoi il n'invoque pas Siven. a Les sectateurs de Brama,, répond le^Père, invoquent Brama» les Vichnouvistes invoquent Vichnou , les Sivénistes sont les seuls qui invoquent Siven, et moi qui reconnais pour vrai Dieu le Créateur du ciel et de la terre, je n'invoque que lui seul* — C'est assez, reprend le roi, satisfait d'une réponse si raisonnable . laissez de côté toutes ces questions. Je ne vous ai pas appelé pour vous inquiéter, mais uniquement dans le désir de connaître la loi que vous enseignez. » Alors le Père explique les commandements de Dieu avec une grâce et une éloquence qui charment le prince. c( Qui peut nier^

dit-il en se retoarnant vers ses courtisans et ses ministres, qui peut nier que cette loi ne soit la plus sainte des lois, puisqu'elle défend tous les péchés et commande toutes les vertus ? Pour vous, ajoufa-t-il en s^adressant au missionnaire, je vous accorde la vie et la liberté, à vous et à vos disciples ; continuez à adorer votre Dieu et à observer sa loi. Mais parce qu'elle réprouve le culte de nos dieux, la polygamie et le vol, je vous défends, sous peine de mort, de la prêcher à mes sujets. »

Après avoir prononcé ces paroles, le roi se relira, et le P. de Britto fut mis en liberté avec tous ses compagnons. Un accueil si favorable lui laissa l'espoir, non-seulement de faire révoquer la prohibition qui lui était intimée, mais de convertir le roi lui-même. C est pourquoi il résolut de demander une seconde audience, dans laquelle il se proposait de dévelc^per les mystères de notre sainte religion et de montrer tout ce qu'elle a de sublime et d'attrayant. Ses efforts furent inutiles : les brames, étonnés de la bienveillance et de Taffabilité qu'avait manifestées le roi dans la première audience, craignirent, comme ils l'avouaient hautement, qu'une seconde entrevue n'achevât de l'ensorceler et de le gagner au christianisme. Le misâonnaire trouva donc toutes les avenues du palais fermées, et dut renoncer pour le moment a ses espérances. En même temps il reçut une lettre du R. P. Provincial, qui l'appelait à la côte de la Pêcherie pour y traiter les affaires de la Mission.

Les catéchistes, compagnons du martyr, racontent trois circonstances qui méritent d'être signalées. C'est d'abord la merveilleuse facilité avec laquelle se fermaient les plaies que le serviteur de Dieu avait reçues dans ses diverses tortures, et la force surnaturelle avec laquelle il les supportait. Les païens eux-mêmes avouaient avec stupeur

■^ 394 — qu'il était humainement impossible que le corps d'un homme résistât à des supplices si cruels , si multipliés et capables de causer plusieurs fois la mort. L*admiration fut telle, qu'un grand nombre d'idolâtres de haute condition, et même des brames» déclarèrent qu'ils voulaient embrasser la loi de Jésus-Christ, parce que, disaient-ils» une religion qui enseigne à souffrir avec joie tant de tourments, et à estimer les opprobres plus que les mondains n'estiment les honneurs , ne pouvait qu'être la véritable religion.

Un des catéchistes, nommé Selva-Nayagan, avait été si cruellement tourmenté, qu'un de ses yeux, arraché de son orbite par la violence des coups, lui pendait sur la joue. La douleur n'altéra pas le courage du généreux confesseur ; au sortir de l'étang, où il venait de subir à plusieurs reprises le tourment de l'eau, un des bourreaux le montrant au P. de Britto, lui dit : a Yois-tu ce misérable ? Si lu es si puissant^ tâche de lui rendre son œil. — J'envie son sort, répondit le Père avec une modeste assurance ; mon bonheur serait de donner» non pas un œil, mais ma vie pour la même cause. » Quand on eut reconduit en prison les martyrs de la foi, le Père, oubliant ses propre douleurs, ne pensa qu'à consoler et à fortifier ses chers enfants. Il leur parla avec une tendre émotion mêlée d'enthousiasme, et de la bonté du Dieu qu'ils servaient, et des bienfaits qu'ils en avaient reçus, et des récompenses qu'il leur préparait. Animé d'une sainte confiance , Selva Nayagan le pria de faire sur son œil le signe de la croix. Le P. de Britto se mit en prières, remit l'œil à sa place» et lui donna sa bénédiction. A l'instant le catéchiste sentit se calmer sa douleur, et vit de cet œil aussi distinctement que s'il n'eût pas été touché.

Un petit enfant se trouvait au nombre des confesseurs ;

après avoir entendu la sentence, le P. de Britto lui dit : « Mon enfant, que feras-tu si Ton veut aussi te martyri^ ser? Voudras-tu mourir joyeusement avec moi? — Mon bien-aimé maître, répondit le petit néophyte, ni vous ni moi ne mourrons dans cette occasion ; vous irez dans votre patrie, et, à votre retour dans ce pays, on vous tranchera la tête. » C'est à l'avenir qu'il appartient de vérifier entièrement cette prédiction , dont les deux premières parties sont réalisées.

J'omets plusieurs autres persécutions de moindre importance, que les missionnaires ont endurées dans les divers districts pendant les trois années qui viennent de s'écouler. Au milieu de tant de tribulations, une chose nous console et nous fait dire avec Tapôtre saint Paul : • Superabundo gaudio in omni tribtdatione nùstrà. Je surabonde de joie au milieu de nos tribulations. » C'est que le démon, loin d'arriver à son but, qui est de détruire la foi, en augmente les progrès en proportion des persécutions qu'il nous suscite. Les conversions se multiplient au lieu de diminuer. Quoique les troubles et les bouleversements du pays aient empêché les missionnaires de me transmettre tous les détails de leur administration, je sais que les baptêmes conférés pendant les années 1684, *85 et 86 dépassent le nombre de 13,400.*

Je vais maintenant vous présenter un court abrégé des autres détails parvenus à ma connaissance, et j'y joindrai, par anticipation, quelques particularités et des conversions qui appartiennent à cette année 1 687.

Le P. André Freire, Père et Maître de cette mission, qu'il a cultivée pendant 30 années, en a été retiré par la sainte obéissance pour aller se reposer sur la côte.

Le P. R. d'Abreu , qui travaille dans le Maduré depuis 1 7 ans avec un zèle et un courage dont les lettres précé-

dentés donnent assez de preuves, a conféré le baptême à 478 catéchumènes, et me cite bien des traits édifiants et des faveurs célestes, dont j'omets le récit de peur de vous fatiguer.

J*use de la même réserve à Tégard des détails que me communique le P. F. Laynez, chargé de la résidence de Couttottr. Ce Père est très-*aimé des chrétiens et des gentils à cause de son extrême affabilité; c*est une des qualités les plus nécessaires à la conversion de ces peuples ; sa patience et son zèle infatigable dans Tadministration du sacrement de' la pénitence ne sont pas moins admirables, d'autant plus qu'il souffre presque habituellement de violents maux de tête. Il a baptisé 404 païens.

Le P. J. Peliez/ arrivé depuis 6 ans, sait si bien gagner laffection des Indiens par ses bonnes manières, qu'on le dirait né au milieu d'eux. Ses deux résidences, Goronapattou et Gouritcbipatti , étant exposées aux incursions fréquentes des armées, et trop éloignées des nouvelles chrétientés formées dans l'ouest, il résolut de fonder une nouvelle résidence à Paravour. Dans ce dessein il visita le seigneur de cette ville, nommé Cassirâyen, pour loi demander la permission de bâtir; après de longues contrariétés suscitées par les ennemis de la foi, il obtint enfin l'autorisation, construisit une église et un presbytère, et* s*arréta quelques mois dans cette contrée. Il y fut constamment accablé des visites et des questions puériles des païens ; il en fut récompensé jpar des conquêtes très-importantes, et par des traits de courage et de constance vraiment héroïques de la part de plusieurs néophytes que persécutaient leurs parents. La famine qui depuis quelques années fait d'horribles ravages dans toutes ces contrées, semble avoir chassé du fond de leurs forêts des légions de tigres affamés. Leur férocité et leur audace ne connaissent

plos de bornes : ils attaquent des troupes de cent personnes, saisissent la première victime qu'ils rencontrent et remportent dans les bois pour la dévorer; un néophyte racontait qu'ils avaient tué ainsi dans te cours de cette année plusieurs centaines de personnes de sa caste, et que son beau*père venait d'être dévoré le jour même de Tarrivée du missionnaire ; un autre pleurait la perte d'une fille unique encore païenne que le tigre lui avait enlevée à ses côtés. Le P. Fêliez n'a pu baptiser cette année que 150 catéchumènes; il espère une plus ample moisson dès qu'il aura la facilité de la recueillir*

Le P. A. de Proenza travaille avec zèle et patience à rétablir la régularité et la ferveur dans le district d'A^eicareipaleam depuis si longtemps abandonné et désolé par les troubles de la guerre. Il m'a envoyé le récit de plusieurs conversions remarquables, qu'il serait trop l<»)g de rapporter ici; mais le brave missionnaire oublie de me donner le chiffre total de cette année.

La résidence de Candalour a été affligée par des malheurs qui effacent tous ceux du passé. Le nouveau gouverneur, mettant sa perfidie au service de son insatiable cupidité, convoqua dans son palais tous les principaux habitants de la province et les chefs des villages, qu'il attira par de belles promesses ; dès qu'il les eut en son pouvoir , il expédia de tous côtés ses soldats pour piller le pays et enlever jusqu'aux récoltes ; puip il se mit à tourmenter les malheureux prisonniers, pour les forcer à découvrir toutes Iosn sommes d'argent qu'ils pouvaient avoir cachées. Il avait idonné des ordres pareils contre le missionnaire. et les catéchistes, dont il espérait une forte rançon ; heureusement ils eurent le temps de s'échapper.

N'ayant plus de cemtre qui fût à portée de ses néophy*tes, le missionnaire résolut de s'établir à Orebur, près de

TîrouchîrapaUi, et d*y bâtir une église et un presbytère dans remplacement même où le P. Balthasar da Costa avait autrefois fixé sa résidence. Il fallait en obtenir Tautorisation du seigneur de cette irille, proche parent du Nayaken. La chose était d autant plus difficile que Ton avait construit sur ce terrain une petite pagode, devenue ] objet de la vénération des païens. Cependant le Père, mettant toute sa confiance en Dieu, députa un catéchiste brame, en qui la gloire des talents et de la science était rehaussée par la noblesse des traits et une majestueuse vieillesse de quatre-vingts ans. Le prince laccueillit avec des marques de respect, reçut avec bienveillance la pétition qu'il lui présentait au nom du missionnaire , et accorda Tautorisation par un acte signé de sa main. Dès que le brame chargé de k pagode en est informé, il court chez tous ses dévots, ameute la populace, et se rend avec îvaésis au palais, où il compte une foule d'amis et de pro« tecteurs. Tous les ennemis de la religion réunis soulèvent xme tempête effrayante contre les chrétiens. Pour la conjurer, le missionnaire a beau se présenter et demander à se justifier, il^st repoussé avec mépris.

Abandonné des hommes , il met toute son espérance :en Dieu, et passe en prières le reste de la journée. Vers le milieu de la nuit, il est appelé au palais. Quel est Tobjet de cet ordre du prince? quelles sont ses intentions ? Il rigaore ; tout ce qu*il sait, c'est que les païens ont conjuré sa mort. Il prie avec une nouvelle ferveur,' offre à Dieu son sacrifice, et se rend à la cour. A son arrivée, le roi descend de l'estrade qui lui sert de trône, accueille le Père avec une bonté extraordinaire, et Tinvite à s'asseoir à sa droite. Encouragé par ces témoignages de bienveillance, le P. de Britto parle au prince de notre sainte religion,de l'amitic dont les missionnaires ont été constamment hono-

rés par les Nayakers ses aïeux , et surtout par Sckkana-^ der, son oticle ; il prouve la fausseté des Cdlomiiies ; il sollicite Texamen le plus rigoureux de sa conduite, et accepte d*aYance les plus cruels supplices, si on peut le convaincre d*un seul des crimes dont on l'accuse. « Ne craignez rien, lui dit le roi en l'interrompant, ne parlez pas de peines à subir ; c'est moi qui suis désormais votre avocat et votre protecteur. » Il ajoute à ces promesses si flatteuses la confirmation solennelle de l'autorisation qu^îl lui avait accordée de construire son église, et le eongédfe en le comblant d'honneurs. Il faut avoir passé par ces épreuves pour comprendre tout ce que le cœur ressent de joie et de reconnaissance à la vue de ces coups imprévus de la protection divine.

Le prêtre de la pagode, consterné d'un changement si subit, qui anéantissait tons les succès de ses intrigues, renoua ses trames, courut de nouveau chez ses protecteurs, se présenta au palais, et reçut pour toute réponse l'ordre formel d's^bandonner le terrain qu'il occupait injustement. Comme il répondait qu'ail ne pouvait obéir parce qu'il n'avait aucun endroit oii il pût placer ses idoles : « Si tu ne » sais qu'en faire, reprit le prince impatienté, jette-les à » la rivière , mais qnrtte à Tinstant l'emplacement du » Sanniassî. » Toute résistance devenant impossible, le pauvre brame se retira tout honteux, sans autre consolation que de lancer contre le missionnaire les malédiction» de ses dieux exilés.

La résidence de Moullîpadi, jusqu'à présent l'une des plus tranquilles, n'offre plus aujourd'hui que des ruines. Le Paléagar ou seigneur du pays, homme juste et pacifique, dont le gouvernement faisait le bonheur de ses sujets, s'était rendu à Maduré pour saluer le Nayaken, rentré en possession de cette ville par l'expulsion des Maïssou-

rieurs. Ce prmice cruel ne répondit à la fidélité de son vassal que par la plus inique tyrannie ; il Tarrèta dans Tacte même où il lui présentait ses hommages, le dépouilla de tous ses bijoux et l'enferma dans un cachot. En même temps des troupe» expédiées^ par son ordre allèrent piller les états de Tinfortuné Paléaigar^ saisirent ses femmes et les soumirent à la torture , pour les forcer à découvrir ses trésors cachés.

Indignés d'une telle conduite , et prévoyant le sort qui les attendait eu^^-mêmes, les chrétiens de toute la province résolurent d'un commun accord d abandonner celle terre malheureuse. Ils partirent en eS^et secrètement au milieu de la nuit, avec leurs femmes» leurs enfants et leurs troupeaux. Les privations et les fatigues qu'ils eureiit à supporter furent adoucies par la présence du missionnaire, qui marchait avec eux, et suffisait, disaient-ils, pour les remplir de joie au milieu de toutes leurs tribulations. De son côté, le missionnaire était consolé et attendri à la vue de la ferveur et du. courage de ses chers néophytes, et leur confiance en Dieu mérita d'être récompensée plus d'une fois par des faveui^s spéciales de la divine providence qui veillait sur eux.

La résidence de Maduré commence à se rétablir par les soins du Père Joseph Carvalho, dont le zèle s'étend à toutes les chrétientés environnantes. Il visita dernièrement celle d'Outtamapaleam , où il arriva après une marche pénible de trois journées à travers les forêts et les montagnes. Les chrétiens, touchés de l'état d'épuisement où ils le virent, se cotisèrent entre eux, et, malgré leur extrême pauvreté» réunirent une somme suffisante pour acheter un cheval. Ils vinrent ensuite, triomphants et joyeux, L'oflfrir à leur Père, en le conjurant de l'accepter et de ne plus s'exposer désormais à des fatigues qui étaient

au-dessus de ses forces. Le missionnaire, les ayant affectueusement remerciés de leur générosité et de l'amour qu*ils lui témoignaient, refuna d'accepter leurs présents : Il avait abandonné sa patrie, ses richesses et ses parents, et était venu, à travers les mers, dans ces contrées lointaines, non pour y chercher ses aises, mais pour y endurer tous les genres de privations et de souffrances, dans la vue de sauver leurs âmes ; quant à sa santé, il avait confiance que Dieu saurait le soutenir et lui donner des forces pour travailler à son service. Cette grandeur d*ame et ce mépris des richesses étonnèrent tout le monde, et contribuèrent beaucoup à la conversion des païens, dont il baptisa quatre-vingt-quinze.

Dieu lui-même seconda le zèle de son serviteur par des preuves éclatantes de sa protection. L'événement qui fit le plus d'impression fut la victoire que la foi des néophytes remporta sur un brame, fameux magicien, qui depuis deux ans était devenu la terreur de tout le pays. Il fut frappé d'une telle impuissance et couvert d'une telle confusion, qu'il alla cacher sa honte dans un exil volontaire ; sa défaite fut un sujet d'étonnement pour les gentils, de triomphe pour les chrétiens et de joie pour tout le monde.

Parmi les guérisons opérées pendant cette année, il eu est une qui eut des suites très-heureuses pour la religion. Un catéchiste célèbre par les grâces que Dieu accorde à ses prières guérit le seigneur de Tédampatti d'une maladie regardée comme incurable. Le noble gentil, pénétré de reconnaissance, pressa son libérateur de s'établir à sa cour, et lui offrit des terres et des présents de grand prix ; mais le disciple de Jésus-Christ, préférant sa pauvreté aux biens de ce monde, refusa toutes ces offres brillantes. Il ne m'appartient pas de décider si la guérison fut miraculeuse ;

mais un miracle qui est évident pour moi, c est ce désin-* iéressement héroïque d'un Indien : aussi ne frappa4*il pas moins tous les païens que la guérison elle-même. Le prince voulant donner un témoignage de sa gratitude, fit construire dans son château de Tédampatti une église sous Tinvocation de saint François Xavier, et le pays ne tarda pas à recevoir de nouveaux effets de la protection de ce grand saint.

La résidence de Camianayakenpatti vient d'être. fondée^ Une des principales familles de ce bourg avait été convertie à la foi vers Tan 1660, et avait disposé une chapelle domestique, où les missionnaires célébraient les saints mystères quand ils passaient par cette contrée. Le Père de Britto. considérant l'avantage de cette position pour Tadminislration des chrétientés environnantes, avait déjà. pensé à y établir une résidence ; mais l'exécution de ce projet était réservée au P. Xavier-Marie Borghèse, Cet excellent Père, issu de Tillustre famille des princes Borghèse, qui a donné à l'Église Paul V, non content de renoncer aux jouissances et aux honneurs que lui promettait sa haute naissance, est venu chercher dans le Maduré tout ce que la vie du missionnaire peut offrir de privations et de souffrances. En partageant nos travaux et nos fatigues, il nous édifie parle courage avec lequel il s'y livre, plus encore que par la générosité qui a foulé aux pieds toutes les grandeurs du monde. Après s'être concilié à un haut degré l'estime et l'amitié du petit roi d'Etiahouram, dont dépend Camianayakenpatti, il a fixé sa résidence dans ce bourg, en y construisant une église et un presbytère. Il a baptisé, cette année, trois cent cinquante-quatre païens; mais il n'a pu me communiquer aucun détail de son administration. Les excès de son zèle et les fatigues des voyages, qu'il fait souvent pieds nus, lui ont causé une maladie

~ 403 — grave ; c'est uti apprentissage qui, j*espère, lui donnera pour l'avenir plus d'expérience et de modération.

N'ayaat reçu aucune particularité des autres districts de la mission* je termine ma lettre par un trait du P. J. de Britto, notre supérieur. Dans le bourg d'Agaram vivaient deux chrétiens de haute condition et très4nfluents par leurs richesses^ Depuis plusieurs années des raisons d'in* térét les entretenaient dans une opposition qui causait du scandale. Déjà plusieurs missionnaires s'étaient efforcés de les pacifier en accomodant leur différent : mais tous avdent échoué. Gomme il arrive toujours en pareil cas, chacun des deux rivaux rejdait la faute sur l'autre, et pro^ testait que pour lui il ne conservait ni haine ni rancune. En effet, ils se voyaient et se parlaient même, dans les occasions ; cependant il restait dans le cœur un sentiment contraire à la parfaite charité; et plus d'une fois, malgré eux et peut-être à leur insu, ce sentiment se produisait au dehors. Arrivé dans cette chrétienté, le P. de Britto n'omit rien pour détruire ce levain d'amertume : il employa tour-à-tour la force de la raison et les motifs de la iioi : (( Ce n'est plus assez pour vous, leur disait-il, de ne point vous haïr; disciples d'un Dieu mort pour ses ennemis, vous devez vous aimer comme il vous a aimés. Ce n'est pas en vain que vous dites tous les jours : pardonnez-nous comme nous pardonnons; si Dieu, en vous pardonnant, se contentait de ne pas vous haïr, de ne pas vous vouloir de mal, un tel pardon pourrait-il vous suffire? Vous avez beau vous faire illusion , vous ne pouvez tromper Dieu qui scrute l'intime des cœurs, et qui a déclaré vouloir user envers vous de la même mesure dont vous aurez usé envers les autres. »

Ces paroles émurent les chrétiens assemblés selon la coutume pour réciter en commun la prière du soir ; mais

— 404 ~ elleâ n'obtinrent des deux rivaux que des excuses et des prétextes. A cette Tue le Père ne contient plus les élans de sa charité : « Puisque vous refusez de vous pardonner pour l'amour de Jésus-Christ, c'est moi qui vais satisfaire pour tous les deux, afin de sauver vos âmes. » En prononçant ces mots il laisse tomber la toile qui lui couvre les épaules, prend en main sa discipline et se donne une flagellation sanglante. Aussitôt les deux néophytes s'avouent vaincus, ils s'écrient qu'ils sont amis, ils se pardonnent, ils s'embrassent, et depuis cet instant ils continuent à vivre comme deux frères dans une parfaite concorde. C'est au reste le seul reproche qu'on avait pu leur faire; ils se distinguaient en tout le reste par leur piété, leur assiduité à l'église et leur charité pour les pauvres.

Le chiffre des conversions dans le cours de cette année 1687 s'élève à i ,936; joint à celui des trois années précédentés, il donne la somme de 15,336 : résultat consolant et bien propre à nous dédommager des travaux et des persécutions dont il est le fruit.

En union de vosSS. SS., etc.

Votre très-humble et dévoué serviteur.

Louis DB Miuo.

Page 1