NOTICE SUR LE P. J. -B. BOUTTARI
La vie de ce saint missionnaire du Maduré fut écrite peu de temps après sa mort par ses parents, qui se servirent des lettres qu’ils avaient reçues de lui, ou qu’ils obtinrent des missionnaires du Maduré, ses confrères. Elle a été imprimée en italien à Lorette. L’objet de cet ouvrage ne nous permet pas d’en rapporter tous les détails, quoique très-édifiants ; nous nous contenterons de
recueillir ici les particularités qui se rattachent de plus près à l’histoire de la mission.
J.-Bapt. Bouttari naquit en 1707 à Osimo, dans la Marche d’Ancône, de parents aussi distingués par leur piété que par leur noblesse. Nous passerons sous silence les faveurs spéciales dont le Seigneur combla ses premières années, les vertus dont il mit le germe dans son cœur et qu’il développa rapidement par les bienfaits d’une éducation chrétienne, et enfin les prodiges par lesquels il sembla plus d’une fois arracher à une mort presque certaine cette vie qu’il avait destinée à sa plus grande gloire. Il fit ses études au collège de Macerata, se sentit appelé à la Compagnie de Jésus,, triompha des longues résistances de son père, et entra au noviciat de Rome en 1727. Après avoir fini son cours de philosophie, il fut appliqué à la régence pendant quelques années, revint à Rome et suivit Je cours des études théologiques. Pour donner d’un seul trait une idée de sa vie et de ses vertus, *il sufit de dire qu’il retraça celles de Louis de Gonzague , qu’il avait choisi dès ses tendres années pour son protecteur et son modèle. Il l’imita avec tant de fidélité, qu’en contemplant la copie on croit souvent avoir sous les yeux l’original lui-même; c’est ce qui nous a frappé dans la lecture de la vie du P. J. -B. Bouttari jusqu’à l’âge de trente ans, c’est-à-dire jusqu’à l’année 1737. Il était alors à la deuxième année de sa thélogie, et avait enfin obtenu l’objet de ses plus ardents désirs, la grâce de se dévouer aux missions des Indes, et la faveur de s’y préparer en recevant le sacerdoce.
De toutes les lettres qu’il écrivit dans cette circonstance, et qui révèlent les ardeurs de son zèle et de son
amour pour Dieu , nous nous bornerons à celle qu’il adressait à son frère Laurent Boultari :
« Mon bien cher frère,
» Me voici au terme après lequel je soupire depuis longtemps; il ne me reste que peu d’heures avant mon départ. Ainsi, adieu Osimo ! adieu, maison paternelle ! adieu, parents! C’est pour l’amour de Dieu que j’abandonne tout, que je m’arrache à tout ; je le fais avec joie, parce qu’en quittant tout, je retrouve tout et possède tout en Dieu : Deus meus et omnia ! Quelle douce consolation je goûte dans cette séparation des connaissances, des amis, des parents ! Détaché de tout, je chercherai Dieu plus purement, je le trouverai plus facilement, je m’unirai h lui plus intimement et plus fortement. Ne vous inquiétez pas des souffrances et des croix qui abondent dans les pays où je vais; rien ne peut m’effrayer, parce que je compte sur la grâce de Dieu. Comme l’heure du départ me presse, je vous dis à la hâte ce qui est l’essentiel : D’abord, pardonnez-moi, mon bien cher frère (et ceci s’adresse en commun à vous et à Mme Cécile), pardonnez-moi tous les désagréments et les peines que je vous ai causés; ils sont grands et nombreux; mais qu’y faire? Au passé, pas d’autre remède que le repentir. Puis mille et mille remercîments pour les présents si précieux que vous m’avez envoyés; je prierai Dieu de vous en
récompenser par des biens spirituels. Je vais partir
adieu! dites à Cécile de ne pas s’affliger de mon départ, mais de s’unir plutôt à moi pour remercier Dieu de l’insigne miséricorde dont il use envers moi. Saluez-la, adieu! adieu! adieu! Celui d’entre nous qui arrivera le
premier au ciel y attendra ses compagnons. A revoir! au paradis... Superabundo gaudio, je ne me possède plus de joie ! »
Le P. Bouttari, s’étant embarqué à Gênes, arriva le 31 décembre 1797 à Lisbonne, avec cinq Pères allemands qui se destinaient aux mêmes missions. La reine Marie-Anne d’Autriche, sœur de Charles VI et épouse de Jean V, leur donna les preuves de la tendre affection qu’elle portait à tous les Pères qui se dévouaient au salut des Indiens; elle voulut visiter elle-même leurs cellules, les combla de bontés et de présents; et le P. Bouttari écrivait des Indes :
« La très-fidèle reine de Portugal est véritablement la mère de nos Pères missionnaires ; elle leur écrit ellemême, travaille de ses mains des chasubles et autres ornements d’autels qu’elle leur envoie, elle demande sans cesse de leurs nouvelles, et veut connaître tous leurs besoins. » Cette reine, pieuse et zélée, ne se lassait de parler des missionnaires; et quelque temps avant sa mort, vers l’an 1754, elle prononça ces paroles, que les événements n’ont que trop réalisées : « Malheur aux missions après ma mort! »
Après avoir subi un nouvel examen de théologie, le P. Bouttari se disposa au voyage des Indes avec vingtcinq autres missionnaires de la compagnie de Jésus. Ils allèrent d’abord baiser la main au roi Jean V, à la reine et aux princes. C’était là une cérémonie de rigueur, dont ne pouvait se dispenser aucun missionnaire.
Le lendemain, jour de l’embarquement, eut lieu la cérémonie touchante qui se pratiquait dans ces occasions. Au son de la cloche, les vingt-six missionnaires se rendi-
rent à l’église du collège Saint-Antoine, où les attendaient tous les Pères et Frères de cette nombreuse communauté, avec ceux des six autres maisons que la Compagnie possédait à Lisbonne, et une foule de personnes de qualité, parents, amis et bienfaiteurs des missionnaires. A cette réunion imposante se joignaient les élèves du collège, au nombre de plus de mille. Les missionnaires étaient rangés au milieu de l’église, devant l’autel, de Saint-François-Xavier; et l’un d’entre eux prononça un discours analogue à la circonstance. Il n’avait pas besoin de grands frais d’éloquence pour exciter un attendrissement général, et provoquer les larmes et les sanglots; ce qui lui était bien plus difficile, c’était de maîtriser sa propre émotion dans un moment si solennel, et en présence de tant d’objets qui s’unissaient pour livrer assaut à sa sensibilité. Il termina son discours par une prière pathétique au grand Apôtre des Indes, auquel il recommandait tous les missionnaires, les parents et les amis qu’ils quittaient, le voyage qu’ils entreprenaient, et les Indiens qu’ils allaient chercher à travers les dangers de l’océan.
Après cette prière on sortit de l’église, et la procession s’organisa : les élèves, rangés sur deux files et conduits parleurs professeurs, ouvraient la marche; puis venaient les séculiers et les Pères de la Compagnie, marchant pareillement en procession; enfin paraissaient au milieu des deux files les missionnaires, distingués par le crucifix qu’ils portaient sur la poitrine. Une foule immense se pressait partout sur leur passage jusqu’aux bords du Tage. Là se termina la procession; là se firent les adieux aux parents et aux généreux bienfaiteurs, au milieu des larmes et des sanglots. Les plus ardents néanmoins ne
s’arrêtèrent point à la rive ; pendant que les missionnaires montaient sur la chaloupe qui leur était destinée, une multitude d’autres barques reçurent ceux qui voulaient avoir la consolation de les accompagner jusqu’à leur vaisseau, et le fleuve se couvrit d’une flotte de ces légères embarcations. Au moment où elles abordaient le navire, on eût dit une forteresse prise d’assaut par ces assiégeants qui, de toutes parts, escaladaient ses bords. En un instant le pont fut envahi par une foule d’amis dévoués qui, en silence, les yeux mouillés, le cœur gros, couraient çà et là, visitaient les cabines et les couches des partants, et se pressaient instinctivement autour d’eux, attentifs à recueillir une dernière parole, un dernier regard, un dernier signe de l’amitié. Enfin, au signal donné, les derniers adieux se renouvelèrent, les chaloupes reprirent leur population flottante ; et pendant que les vents emportaient les joyeux missionnaires, ceux qu’ils abandonnaient regagnèrent tristement le port. Ainsi le départ des missionnaires était, pour ainsi dire, une fête publique commune à toute la ville, fêle attendrissante qui popularisait le zèle et nationalisait l’œuvre des missions, à laquelle elle intéressait tous les cœurs!
La capitane qui reçut les missionnaires était un énorme bâtiment; les soldats, officiers et autres passagers joints à l’équipage s’élevaient au nombre de mille. Dès le second jour de la navigation, les missionnaires commencèrent, au milieu de cette ville flottante, les exercices réguliers d’une retraite spirituelle ; le capitaine, qui était remarquable par sa piété non moins que par sa haute naissance, se prêta très-volontiers à leurs désirs. Le vaisseau se transforma en église; tous les jours la sainte messe s’y célébrait pour tous les passagers ; un sermon
et une instruction occupaient deux heures de la journée, et le soir on chantait publiquement le rosaire et les litanies de la sainte Vierge. Après cinq mois d’une heureuse navigation, ils arrivèrent à Goa, où ils furent accueillis avec la joie, la charité et les cérémonies accoutumées, soit par les habitants de la ville, soit par leurs confrères du collège. Les missionnaires s’empressèrent d’aller se prosterner devant le tombeau de saint François- Xavier, qu’ils baignèrent de leurs larmes, en demandant un peu de ce zèle ardent qui avait embrasé le cœur de cet apôtre pour le salut des Indiens.
Le P. Bouttari s’arrêta quelques mois à Goa, subit son troisième examen de théologie, et prit les points pour son examen de Universel. Quatre mois plus tard, il était arrivé à Calicut auprès du P. Provincial, Louis de Vasconcellos, et subissait avec honneur son dernier examen. Depuis cet instant tous ses vœux se tournèrent vers la mission du Maduré, et il demanda cette faveur avec tant d’instance, qu’à la fin de septembre 1739 il eut la permission de revêtir l’habit des Sanniassi et de partir pour Aour, où se trouvait le P. Ch. Bertholdi, vieillard de quatre-vingts ans, dont la moitié avait été consacrée au service de cette mission. Quelques mois après son arrivée, son vénérable compagnon tomba malade et alla recevoir la couronne immortelle, comme nous avons lieu de l’espérer. Resté seul, il fut lui-même attaqué d’une fièvre causée par les fatigues et les inquiétudes.
Il ne s’était pas encore bien rétabli quand il fut appelé auprès du P. Jean-Bapt. Bigaglia, supérieur de la mission, qu’il trouva pareillement malade. Il passa avec lui les fêtes de Pâques, oubliant sa propre maladie pour soigner son supérieur et administrer les chrétiens qui
étaient accourus en grand nombre. Après les fêtes, le P. Bigaglia fut obligé de se rapprocher de la côte, et le P. Bouttari se vit chargé de toutes ces nombreuses chrétientés. Dans le même temps, l’armée des Marattes envahit tout le pays, et répandit partout les ravages et la terreur. Le Père, après s’être longtemps caché au milieu de ses néophytes pour les encourager et les soulager par toutes les industries que lui suggérait sa charité, fut obligé de se réfugier avec eux sur les montagnes et dans les forêts de l’Ouest, du côté de Dindigal. Toute la mission fut plongée dans une désolation universelle; mais, au milieu de ses tribulations, le P. Bouttari fut souvent consolé par les bénédictions merveilleuses que le Ciel répandait sur ses travaux, et par les conversions remarquables qu’il eut le bonheur d’opérer. La tendre sollicitude et l’ardente charité qu’il avait pour ses néophytes lui gagnèrent tellement les cœurs, qué tous l’aimaient comme leur père, et ne pouvaient se lasser de bénir son nom.
Vers l’an 1743, les supérieurs le chargèrent du soin de la chrétienté de Néman. C’était une mission située dans le Travancor, non loin de Vadakencoulam, et fondée par le P. Simon Carvalho, qui, effrayé des censures fulminées par Mgl‘ de Tournon, avait abandonné la mission du Maduré en 1708, et s’était retiré sur la côte malabare. Il s’y rendit aussitôt, et ne tarda pas à recueillir des fruits abondants. Voyant les heureuses dispositions de ce peuple, il s’empressa d’établir dans toutes les chrétientés le bel ordre que les missionnaires du Maduré avaient toujours entretenu parmi leurs néophytes. Les prières du matin et du soir récitées en commun, des règles de conduite pour les chrétiens dans tous les villages, des chàti-
ments paternels infligés à ceux qui donnaient quelque scandale, un tribunal pacifique où les principaux de la caste, conjointement au missionnaire ou au catéchiste, terminaient à l’amiable tous les différends, réparaient tous les torts et rétablissaient la charité et la bonne intelligence dans les familles : toutes ces pratiques salutaires changèrent en peu de temps la face de cette chrétienté. Il excita en même temps le zèle des catéchistes et des chrétiens pour la conversion des gentils au milieu desquels ils vivaient, les engageant à faire tous leurs efforts pour les conduire à l’église ; lui-même n’omit rien pour les attirer en intéressant leur curiosité ; si bien qu’en peu de temps il se vit entouré d’une foule d’idolâtres qui venaient à toutes les heures du jour pour écouter ses instructions.
Les succès que son zèle obtint ne tardèrent pas à soulever les persécutions de la part des idolâtres. Un brame, furieux de se voir enlever ses disciples, excita contre lui la cupidité du seigneur du pays, auquel il persuada qu’en mettant en prison le gourou des chrétiens, il trouverait de grosses sommes d’argent dans son église, et pourrait se faire payer par lui et ses disciples une forte rançon. Heureusement le Père en fut averti à temps , et put se soustraire au danger en se retirant dans le Marava auprès du P. Jacq. Rossi. Puis il fit plaider sa cause par des hommes qui connaissaient sa pauvreté, et qui ne manquèrent pas d’en donner des preuves évidentes. Désabusé de son erreur et de ses espérances, le seigneur permit au P. Bouttari de rentrer sur ses terres et d’y continuer ses travaux apostoliques. A peine rendu à sa mission, il se vit de nouveau persécuté par un gouverneur, qui envoya deux fois des soldats pour l’arrêter, et
donna ordre de mettre le feu à son église; mais la divine Providence eut soin de le soustraire à ces dangers et de déjouer tous les projets de ses ennemis. En même temps elle le dédommageait de toutes ses tribulations par les faveurs qu’elle ne cessait d’accorder à ses prières et à la foi vive et simple de ses néophytes. Je pourrais citer ici une foule de grâces prodigieuses obtenues par l’intercession de la sainte Vierge et par l’invocation de saint François-Xavier. Ces faveurs, au reste, étaient devenues communes dans toute la mission du Maduré ; elles s’obtenaient le plus souvent au moyen d’une eau que les missionnaires bénissaient avec la relique de saint François- Xavier et distribuaient aux fidèles, qui s’en servaient avec une entière confiance. On comptait par centaines les grâces qu’ils assuraient avoir reçues par cette eau, qu’ils appelaient l’eau miraculeuse.
Un danger plus grave que tous les précédents vint menacer la mission de Xéman : le roi de Travancor, dont les brames avaient exaspéré l’esprit, résolut de faire brûler les églises et de mettre aux fers les chrétiens; de son côté le peuple, ameuté par ces brames, avait fixé le jour pour la destruction des églises. Le P. Bouttari en fut averti par un ami qu’il avait à la cour. Ne voyant aucune ressource humaine, il se tourna vers le ciel; il ordonna aux néophytes de réciter tous les soirs certaines prières et de jeûner tous pendant sept samedis, afin de détourner le malheur dont ils étaient menacés. Le roi du Travancor, ayant appris les prières extraordinaires que les chrétiens adressaient à leur Dieu, dont beaucoup de traits récents annonçaient la puissance, craignit de s’exposer à sa colère en persécutant ses adorateurs, et se désista de son projet. Cependant, les païens s’étant ras-
semblés le jour convenu, s’avancèrent contre l’église de Némam, dans le dessein de la réduire en cendres; le P. Bouttari, dans sa lettre, sans entrer dans aucune particularité, se contente de dire que la sainte Vierge épouvanta par des signes et des prodiges les persécuteurs, qui se mirent en fuite, et n’osèrent plus remuer contre la religion chrétienne.
L’an 1745, l’église de Yadakencoulam, qui dépendait de la résidence de N émail, fut exposée une nouvelle persécution de la part des Gentils, qui gagnèrent le gouverneur, païen lui-même. Un brame l’ayant conduit auprès de l’église des chrétiens, somma le catéchiste de payer une contribution pour le temple de l’idole; ce n’était qu’un prétexte, afin de prendre de son refus occasion de vexer toute la chrétienté. Le catéchiste répondit qu’il n’avait jamais contribué, ne pouvait contribuer et ne contribuerait jamais pour des œuvres contraires à la foi qu’il professait. Le gouverneur et le brame, blessés de cette réponse- hardie, le menacèrent des tourments; le catéchiste répliqua que, pour les tourments, ils pouvaient lui en faire subir tant qu’ils voudraient, parce qu’ils étaient les maîtres, mais qu’ils devaient renoncer à l’espoir de lui arracher un centime pour le service des idoles. Le brame voyant sa fermeté, lui demanda la petite contribution non plus pour la pagode, mais pour acheter, disait-il, un peu de toile; un autre païen s’offrait même à donner cette contribution au nom du catéchiste; mais celui-ci, découvrant leur ruse et sachant bien qu’ils ne voulaient de sa part cet argent que pour s’autoriser à exiger ensuite cette contribution de tous les autres chrétiens, en leur assurant que le catéchiste luimèine l'avait payée, resta inébranlable dans son refus, IV. * 25
et protesta qu’il ne donnerait rien et qu’il ne pouvait consentir qu’un autre donnât en son nom. Se voyant à bout de leurs ruses, le gouverneur et le brame infligèrent au catéchiste le supplice du kittei, ordinaire dans ce pays; il consiste à serrer les doigts et les mains entre deux morceaux de bois jusqu’à faire jaillir le sang par les ongles, avec des douleurs très-aiguës. Le catéchiste fit preuve d’un courage et d’une patience invincibles. En le quittant, les persécuteurs assaillirent successivement tous les néophytes; et, sur leur refus, ils pillèrent leurs maisons. Le P. Bouttari, informé de ces violences, expédia sur-le-champ deux chrétiens avec une lettre pour le nabab, dont dépendait Vadakencoulam, et qui l’honorait de son amitié. Aussitôt ce seigneur envoya sur les lieux un commissaire avec ordre au gouverneur de réparer les injustices commises, de protéger désormais les chrétiens, et de punir le brame, instigateur de cette persécution, en le faisant souffleter sur la place publique de la main d’un paria, ce qui est la peine la plus humiliante qu’on puisse infliger à un brame. Ces ordres furent ponctuellement exécutés; les païens restèrent couverts de confusion, et le P. Bouttari se vit entouré de respect et de crainte.
Mais ce qui le remplit de consolation fut la conversion et la générosité d’un personnage illustre par sa naissance, et puissant par les fonctions qu’il remplissait dans le royaume du Travancore. Cet homme s’appelait Nilapoullei, de la caste des nayri, l’une des plus nobles du royaume, et commandait les armées du roi, qui l’aimait et l’estimait singulièrement à cause de ses talents et de sa bravoure. 11 eut plusieurs entretiens sur la religion avec M. Eustache-Benoît Lanoë, Français de naissance, qui était au service du roi de Travancore; il fut frappé des
vérités de notre sainte religion ; et, désirant s’en instruire à fond et dissiper tous ses doutes, il s’adressa au P: Bouttari, occupé alors à l’administration de Vadakencoulam. Comme le missionnaire prévoyait les combats et les persécutions que son noble catéchumène aurait à soutenir, il jugea nécessaire de lui différer la grâce qu’il désirait ardemment ; et, après l’avoir éprouvé longtemps, il l’ad mit au sacrement de la régénération, et lui donna le nom de Lazare ou Deva-Sagayam.
Lazare, au comble de ses vœux, se hâta de faire part de son bonheur à M. Lanoë, qui avait été pour lui le premier instrument de la divine miséricorde ; puis, rentré dans sa maison, il travailla sans relâche à la conversion de son épouse, qui, après bien des résistances opiniâtres, céda enfin à la tendresse de ses invitations et à la force de ses arguments. Il gagna également à Jésus- Christ quelques officiers de l’armée ; il ne craignit pas d’attaquer les brames eux-mêmes, auxquels il prouvait que leurs sectes n’étaient que des mensonges et des impostures absurdes. Ces disputes ne tardèrent pas à exciter contre lui la haine des brames et surtout de l’intime favori du roi. Ce seigneur ayant mis tout en œuvre pour ramener à sa secte ce noble capitaine, son ancien ami fut si furieux de son impuissance, qu’il lui dit d’un ton menaçant : « Je te ferai renoncer à la foi chrétienne, ou tu me le paieras de ta tète. — Et moi, reprit le général, à qui la fierté du guerrier faisait oublier un instant la douceur du chrétien, et moi je me ceindrai les reins de ton cordon! » paroles qui renfermaient un outrage sanglant, que le brame ne put jamais lui pardonner.
Les limites de cette n Jice ne nous permettant pas de présenter ici tous les détails de la vie et de la mort de
cet illustre confesseur de Jésus-Christ, nous nous bornerons à indiquer les circonstances les plus remarquables. Les brames et les ministres de la cour, à force d’intrigues et de calomnies, obtinrent un ordre du roi contre Lazare, qui fut arrêté et conduit au palais. Sans opposer la moindre résistance, il pria les soldats de lui accorder la consolation de faire ses adieux à M. Lanoë, qui était leur général et commandant de la forteresse de Odiagarei. Celui-ci l’embrassa avec attendrissement, et lui dit : « Le moment est venu de prouver par les œuvres ce que vous êtes, c’est-à-dire un vrai soldat de Jésus-Christ; combattez avec courage, ne craignez pas; Dieu soutiendra votre foi, et vous assistera au milieu des tourments. Ensuite, ayant assuré les soldats qu’il le leur remettrait entre les mains, il les fit consentir à le lui abandonner pour quelques instants, et le conduisit chez le I\ Barreiros, qui heureusement se trouvait dans la ville. Celui-ci, ravi de joie à la vue du martyr, le confirma dans ses sentiments héroïques, entendit sa confession et le congédia, en l’assurant du secours de Dieu, qu’il ne cesserait d’implorer en sa faveur. Rendu aux soldats, Lazare fut amené devant le roi, qui aussitôt porta un décret de mort contre lui, et donna le signal d’une persécution générale contre les chrétiens. Les églises furent profanées et livrées au pillage, les néophytes dépouillés de leurs biens et plusieurs d’entre eux chassés en exil. Quant à Lazare, on le traîna à travers les rues de la ville au lieu destiné à son supplice. Tous les païens étaient étonnés du courage, de la joie et de l’air de triomphe avec lesquels il marchait à la mort. Cependant le roi, qui avait consulté les augures, .reçut pour réponse que cette mort attirerait de grands malheurs
sur le royaume, el se hâta de donner un contre-ordre.
Affligé de se voir arracher sa couronne, Lazare se consola par la pensée que cette grâce ne lui était différée que pour lui fournir une plus ample matière de souffrances et de mérites; et il s’offrit de nouveau tout entier à son Dieu, ne lui demandant d’autre faveur que celle de souffrir pour son amour. Bientôt il se vit exaucé : le roi ordonna de le placer sur un buffle, les mains liées derrière le dos comme un criminel; et dans cet équipage déshonorant, il le fit promener successivement dans toutes les villes les plus peuplées du royaume, afin de l’exposer aux insultes et à la dérision de tout le monde. Les brames, ses ennemis, ne manquèrent pas de le faire accompagner par des hommes de la plus vile populace, chargés d’augmenter son humiliation par tous les genres d’outrages. Ce supplice, pour un noble Indien, était beaucoup plus insupportable que la mort même : aussi le roi et les ministres étaient-ils persuadés que, ne pouvant résister à un opprobre si accablant, il se livrerait au désespoir et se donnerait lui-même la mort. Mais l’effet leur montra ce que peut sur un noble cœur la connaissance et l’amour d’un Dieu crucifié. Se dépouillant de tous les sentiments naturels de fierté et d’bonneur mondain, Lazare ne vit dans ces affronts et ces opprobres que la gloire de ressembler au divin modèle, et protesta que rien ne pourrait le séparer de son Dieu; qu’il aimait mieux recueillir avec lui les humiliations et les injures, que les honneurs et les applaudissements de la cour.
Vaincus en ce point par la constance de leur victime, les bourreaux eurent recours à d’autres genres de supplice. Ils avaient soin de lui frotter tous les jours le corps avec une poudre composée de poivre, de mou-
tarde et de piment; puis ils le frappaient cruellement avec des verges hérissées d’épines; et, après l’avoir ainsi couvert de plaies, ils y répandaient de nouveau leur poudre corrosive, et le forçaient à marcher dans cet état sous les ardeurs d’un soleil brûlant. Souvent ils jetaient sur la braise des poignées de poivre et lui tenaient la figure sur le feu, de manière à recevoir cette vapeur dans la bouche et dans les yeux. D’autres fois ils tourmentaient le buffle qui le portait, afin de le faire tomber, et d’ajouter ainsi la dérision au supplice. Au milieu de ces tortures, Lazare conservait un calme et une allégresse qui brillaient sur sa figure, et pénétraient d’admiration tous les spectateurs ; tandis que ses bourreaux avouaient qu’eux-mêmes, malgré toutes leurs précautions, avaient beaucoup de peine à supporter l’ardeur des rayons du soleil et la fatigue du voyage.
Le martyr, loin de laisser échapper aucune plainte ou aucun signe de douleur, bénissait continuellement le Seigneur de la grâce qu’il lui faisait de souffrir pour son amour et pour l’expiation de ses péchés. Un soir, pendant que les soldats lui frottaient violemment le visage avec la poudre indiquée plus haut, il leva les yeux vers le ciel et leur dit : « Versez dans ces yeux, afin qu’ils ne soient pas privés de leur part aux tourments; ils le méritent, car dans ma jeunesse ils ont offensé Dieu en regardant des objets indécents. » Un autre jour, ses gardiens, épuisés de fatigue, s’étant endormis sans lui faire subir le supplice ordinaire, il s’en plaignit le lendemain, les assura que de toute la nuit il n’avait pu dormir, par le regret de n’avoir pas offert à Dieu le sacrifice quotidien de ses souffrances, et le soir suivant il ne manqua pas de rappeler aux soldats les ordres du roi, et les con-
jura de les exécuter ponctuellement sur sa personne. La source où il puisait cette patience héroïque était la méditation de la passion de notre divin Sauveur, toujours présente à son esprit et à son cœur. Dans une circonstance où les soldats lui laissèrent un peu plus de liberté qu’à l’ordinaire, il pria un chrétien de lui lire toute l'histoire de la passion de notre Seigneur Jésus- Christ. Il écoutait en fondant en larmes, et faisait suspendre de temps en temps la lecture pour donner un libre cours à ses affections : « O mon Seigneur et mon Dieu! s’écriait-il, oh ! combien il a souffert pour moi! Et moi, qui suis son serviteur et son esclave, que pourrai-je jamais lui rendre pour un si grand amour! Oh ! si j’avais le bonheur de répandre mon sang et de donner ma vie pour l’amour de Jésus, qui le premier a versé son sang adorable et immolé sa vie divine pour mon amour! Oh! qu’il me serait doux et précieux de souffrir et de mourir pour lui! etc., etc. »
Un jour qu’il voyageait, selon la coutume, sous les rayons brûlants du soleil, ii fat tourmenté par une soif intolérable ; après y avoir résisté longtemps, il témoigna à ses conducteurs qu’il n’en pouvait plus; ceux-ci lui présentèrent à boire de l’eau de mer ; il la prit avec confiance et attesta au P. Bouttari qu’il l’avait trouvée excellente, et dégagée de toute amertume.
Souvent des personnages de la plus haute condition, soit qu’ils fussent envoyés par le roi, soit qu’ils fussent poussés par leur ancienne amitié pour lui et le désir do faire triompher leur secte, venaient lui livrer de terribles assauts pour tâcher d’ébranler sa constance. Ils lui représentaient son extrême humiliation, ses souffrances, la facilité de rentrer par une seule parole dans son an-
cien état de gloire et de prospérité ; mais Lazare leur répondait par quelques sentences si fortes et si efficaces, qu’ils s’en allaient réduits au silence, et souvent couverts de confusion. Et alors, se tournant vers les assistants : « Avez-vous jamais vu, disait-il, un favori du roi honoré d’un cortège plus nombreux et plus flatteur? » En effet, ce voyage, destiné à son ignominie, était devenu pour lui et pour la foi un véritable triomphe : une foule immense le suivait partout ; et, l’admiration faisant taire la haine et les passions, on n’entendait de toutes parts que des éloges de ce courage héroïque et de la loi sainte qui l’inspirait.
Après seize jours d’un voyage continuel, arriva un ordre du roi qui rappelait Lazare. Il revint plein de joie, persuadé qu’on allait lui intimer la sentence de mort; mais il fut trompé dans ses espérances; car, après l’avoir gardé quelques jours dans les prisons, le roi ordonna de continuer à le promener dans les villes du royaume. Dans cette seconde occasion, le confesseur de Jésus- Christ eut la consolation de rencontrer un poète chrétien qui, en punition des chants qu’il avait composés en faveur de la foi, et pour avoir refusé de faire certaines poésies à l’honneur des idoles, avait été tourmenté et mis en prison. Heureux de cette rencontre, les deux généreux soldats de Jésus-Christ passèrent toute la nuit dans les louanges de Dieu, et se quittèrent après s’être mutuellement exhortés à la persévérance. Quand Lazare eut parcouru toutes les villes et bourgades principales du royaume, il fut conduit à Trivandiram, qui en est la capitale, et renfermé dans un cachot.
Dès que les chrétiens en furent informés, ils accoururent de toutes parts pour le voir; la curiosité attirait
même un grand nombre d’idolâtres, auxquels il adressait, selon sa coutume, des exhortations d’autant plus efficaces, qu’elles étaient soutenues par son exemple et par le souvenir des grandeurs qu’il avait méprisées pour Jésus-Christ. Le roi, ne pouvant empêcher ce concours, ordonna de conduire secrètement le prisonnier au milieu d’un désert à trois lieues de distance, et de l’y tenir sous bonne garde. En conséquence, il fut traîné pendant la nuit au lieu indiqué ; on l’attacha à un tronc d’arbre, de manière que les jambes, embrassant la circonférence du tronc, étaient assujetties par une corde qui serrait trèsétroitement ensemble les extrémités des pieds. Dans celte position violente, qui ne lui permettait ni de se lever, ni de bouger; exposé aux vents, aux ardeurs du soleil, à la pluie et à toutes les intempéries de l’air, il passa sept mois entiers sans aucun soulagement, sans autre désir que celui de souffrir davantage pour Dieu, sans autre regret que celui de ne pouvoir lui offrir le sacrifice de son sang.
Enfin, touchés des souffrances de Lazare et pénétrés d’admiration à la vue de son invincible patience, les soldats et le geôlier commencèrent à lui témoigner de la compassion et à lui laisser un peu plus de liberté ; ils allongèrent sa chaîne, le détachèrent du tronc, et firent un petit toit de paille qui pût le mettre à couvert du soleil et de la pluie. Le premier usage qu’il fit de cette espèce de liberté fut d’écrire à son ami, M. Lauoë, pour se recommander à ses prières et lui exprimer sa douleur, non de souffrir, mais. d’être jugé indigne du martyre. Dès que le lieu de sa retraite fut connu dans le public, il se fit un concours plus grand que jamais de chrétiens et de païens qui se portaient en foule auprès de lui; plu-
sieurs des missionnaires allèrent aussi le visiter, moins pour le consoler et l’encourager, que pour s’édifier, se réjouir avec lui, et lui procurer le bonheur de se nourrir du pain des forts. Dès ce moment, toutes les journées du serviteur de Dieu recommencèrent à devenir une prédication continuelle; tous les néophytes qui le visitaient revenaient changés et remplis de ferveur et de zèle pour la foi ; les gentils avouaient hautement que la véritable religion était seule capable de produire des vertus si héroïques , et plusieurs d’entre eux se décidaient à l’embrasser. A la force de son exemple se joignit plus d’une fois la puissance divine, qui accordait à ses prières des guérisons et des grâces prodigieuses. Les gardiens, effrayés d’un si grand concours et craignant de se compromettre, prièrent les visiteurs de ne venir que quatre ou cinq à la fois; ce qui fit beaucoup de plaisir à Lazare, qui pouvait ainsi parler à chacun plus familièrement, et lui adresser les avis qu’il jugeait plus propres à sa condition.
U y avait déjà près de deux ans qu’il se trouvait dans cette prison, l’un de ses gardiens, ennuyé de se voir si longtemps enchaîné dans ce désert par l’obligation de le surveiller, conçut le dessein de le tuer, afin de se délivrer lui-même ; il s’en ouvrit à l’un de ses compagnons, qui eut horreur d’un tel projet, et l’en dissuada facilement, en lui représentant qu’un pénitent d’une vertu si sublime devait être très-cher au Dieu qu’il servait, et que ce Dieu ne manquerait pas de punir sévèrement ceux qui oseraient le faire mourir. Il lui suggéra un autre expédient plus innocent et moins dangereux; c’était d’engager le saint prisonnier à prendre la fuite, et lui-même en fit la proposition à Lazare. Celui-ci se trouva dans une
grande perplexité, ne désirant que la volonté de Dieu, et ne pouvant décider par lui-même quelle était cette volonté. Il écrivit aussitôt à M. Lanoë, qui lui répondit : « qu’il serait plus parfait de rester entre les mains de ses ennemis, et de souffrir tout ce que leur fureur pourrait inventer contre lui. » Lazare reçut avec joie cette réponse si conforme aux désirs de son cœur, remercia le gardien de la bonté qu’il avait pour lui, et résolut d’attendre dans cet état de souffrances tout ce que le roi voudrait ordonner de son sort.
Cependant ce prince, irrité et inquiété du concours dont Lazare était l’objet et de la célébrité que lui donnaient ses souffrances, envenimé de plus par ses ministres, qui lui disaient que c’était Lazare qui entretenait par ses mauvais conseils l’obstination des autres chrétiens, résolut d’en finir, et prononça pour la seconde fois contre lui la sentence de mort. Mais le moment fixé par la Providence n’était pas encore venu, et cette sentence fut révoquée sur les instances d’un païen , ancien ami de Lazare, et qui jouissait d’un grand crédit à la cour. Voulant au moins empêcher l’affluence extraordinaire des personnes de tout rang qui ne cessaient de visiter le prisonnier de Jésus- Christ, le roi le fit de nouveau transférer dans une autre prison, située à l’une des portes du Travancore. On appelait ainsi la limite qui sépare ce royaume de celui du Maduré, et est défendue par une grande muraille qui joint l’extrémité des gattes à la mer. Mais ce changement de lieu ne put arrêter le concours , qui grandissait en proportion des obstacles qu’on cherchait à lui opposer. Lazare continua donc sa prédication évangélique, et Dieu le glorifia plus que jamais par la vertu des guérisons merveilleuses.
Enfin h' commandant des soldats chargés de le garder ayant été changé, son successeur, étonné et indigné de voir la foule des pèlerins qui se pressaient autour du serviteur de Dieu, défendit sévèrement de laisser approcher qui que ce fût ; mais l’ardeur des peuples n’est pas un mouvement qui s’arrête devant un simple commandement, surtout parmi les Indiens; d’ailleurs les soldais eux-mêmes , pénétrés de vénération et d’amour pour leur prisonnier, étaient de connivence avec les visiteurs ; la défense ne fut pas observée. Le commandant, furieux de se voir méprisé, en écrivit au roi, qui porta pour la troisième fois la sentence de mort. Les soldats vinrent avertir Lazare au milieu de la nuit que, d’après les ordres de la cour, il devait être transféré dans une autre prison. Lazare se levant alors, plein de joie, répondit : « Il est inutile de vouloir dissimuler, je sais où vous me conduisez; allons sans différer.» Et en même temps il se mit en route avec eux; mais ses chaînes l’empêchant de marcher, les soldats, touchés de compassion, le portèrent sur leurs épaules jusqu’au lieu destiné par le commandant. Voyant enfin arriver l’heure du sacrifice que depuis trois ans il ne cessait d’appeler de tous ses vœux, le soldat de Jésus-Christ demanda un instant pour se préparer par la prière; puis se tournant vers les exécuteurs de la sentence, il leur dit : « J’ai rempli mon devoir envers mon Dieu, accomplissez le vôtre. » Les soldats lui déchargèrent trois coups de fusil qui ne le blessèrent pas mortellement ; ils s’approchèrent un peu plus, firent une seconde décharge, et le martyr expira, en répétant les doux noms de Jésus et de Marie, à l’àge de quarante-sept ans, quatre ans après son baptême, et couronna ainsi un martyre continuel de trois années. Le
bruit de cette mort glorieuse se répandit aussitôt dans tout le pays ; l’évêque de Cochin fît chanter le Te Deum dans sa cathédrale, et voulut lui-même faire le panégyrique du martyr; une fête solennelle se célébra dans l’église de Cotar, qui eut le bonheur de recueillir les restes du serviteur de Dieu.
Au milieu de toutes ces persécutions, il est facile de concevoir quelles furent les douleurs et les anxiétés du P. Bouttari, quelles peines il se donna et quels efforts il fit pour arrêter la violence de la tempête, pour soutenir le courage des néophytes, et ramener quelques-uns d’entre eux, qui n’avaient pas eu la force de résister aux menaces et aux supplices. Dans les dernières années des souffrances de Lazare et au moment de son martyre, il n’eut pas la consolation de l’assister, parce que de nouvelles persécutions et de nouveaux troubles, suscités dans les royaumes voisins, l’avaient obligé de courir au secours des chrétientés affligées. L’exemple du roi de Travancore, qui défendait à tous ses sujets des hautes castes d’embrasser le christianisme, regardée comme la religion des parias, entraînait les princes voisins dans le même système de persécution. Le gouverneur de Oliamangalam fit saisir tous les chrétiens nobles qui se trouvaient dans ses États, les chargea d’opprobres, les dépouilla de tous leurs biens, et les menaçait des plus terribles supplices s’ils ne renonçaient à la foi de Jésus-Christ pour adorer les idoles. Ces néophytes firent éclater une constance héroïque : à l’exception de quatre qui faiblirent devant la persécution, tous les autres protestèrent qu’ils perdraient leurs biens et la vie même plutôt que d’abjurer leur religion. Mais le P. Bouttari, qui voyait les conséquences de ces violences, et comprenait que cet
orage s’étendrait peu à peu à toute la mission et en causerait la ruine, n’omit rien pour arrêter les progrès du mal ; il s’adressa au rajah dont dépendait le gouverneur d’Olia oangalam, et, à force de prières et de recommandations, il en obtint un ordre qui défendait au gouverneur ’e molester les chrétiens, et rendait à ceux-ci tous les biens qu’on leur avait enlevés.
I)’ utres événements de la mission du Maduré obligèrent les supérieurs à retirer le P. Bouttari des chrétientés de Néman, pour lui confier une œuvre d’une plus haute importance. Les troubles qui s’étaient élevés de toute part à la suite de la publication des bulles du Souverain Pontife touchant les rites malabares, présentaient un danger d’autant plus grave qu’il venait des chrétiens euxmêmes : ce soulèvement des castes nobles arriva au point que la ruine de la mission paraissait certaine. Un grand nombre se jetaient dans l’apostasie; les autres accusaient les missionnaires d’être les auteurs de ces décrets, et se révoltaient contre eux. Le P. Fr. Tomassini, chargé de la résidence d’Aour, voyant qu’il ne pouvait arrêter la violence du torrent, écrivit aux Supérieurs pour leur exposer l’état des choses, et les conjurer d’envoyer un autre missionnaire capable de calmer les esprits. Le P. Provincial, qui connaissait l’estime et l’affection que ces chrétiens avaient conservées pour le P. Bouttari, jugea que lui seul pouvait porter un remède au mal ; il l’expédia donc sur-le-champ pour être un ange de paix dans le Maduré. A son arrivée, tous les chrétiens d’Aour coururent à sa rencontre. Après les premières démonstrations d’amitié et de joie, éclatèrent bientôt les plaintes et les murmures contre les innovations contraires à leurs usages, et contre le missionnaire auquel ou attribuait l’invention de ces
décrets. Le P. Bouttari comprenait trop bien l’extrême délicatesse de cette affaire pour espérer de la trancher par une décision impérieuse, ou de la résoudre par une discussion précipitée ; il prit son temps, travailla surtout à calmer les esprits, à s’attacher de plus en pins, les cœurs par ses bonnes manières et les témoignai -s de son affection; il ordonna dans toutes les chrétientés des prières publiques, et, à force de patience, de douce, ;r et de prudence, il parvint à ramener à l’obéissance les principaux chrétiens d’Aour; puis il gagna peu à peu les chrétientés voisines, et rétablit partout la paix et la soumission.
Pendant que les missionnaires du Maduré luttaient ainsi contre les obstacles, et consacraient tous leurs soins et leurs industries à faire accepter aux Indiens les décrets du Saint-Siège touchant les rites malabares, la calomnie s’acharnait contre eux en Europe ; les ennemis de la Compagnie publiaient partout : que ni les missionnaires ni les Supérieurs ne voudraient jamais se soumettre aux décrets de Piome; qu’ils trouveraient toujours le moyen de les éluder; qu’ils refuseraient de les faire connaître à leurs néophytes, ou même d’en permettre l’observation. A force de répéter ces préventions injustes, ils les avaient fait accepter comme des faits incontestables, qui excitaient la haine et l’indignation contre les Jésuites. Laurent Bouttari, frère du P. Bouttari missionnaire, alarmé par ces bruits, et persuadé qu’il y allait du salut éternel pour son frère, résolut de le sauver en procurant son retour en Europe. Il s’adressa d’abord au P. Général, et même au Souverain-Pontife, sans toutefois indiquer les vrais motifs qui le faisaient agir. Ces moyens ne lui ayant pas réussi, il écrivit enfin directement à son frère, lui
découvrit le mystère de ses inquiétudes sur son compte, lui communiqua la Bulle du Saint-Père, le conjura de revenir en Italie, et s’offrit à payer tous les frais du voyage. Mais, convaincu que si la Bulle tombait entre les mains des Supérieurs, ils se garderaient bien de la lui remettre , il eut soin de cacher cette Bulle, et ce qu'il avait de plus secret à lui communiquer à ce sujet, dans un petit coussinet de Notre-Dame-de-Lorette qu’il lui envoyait comme relique, et il l’avertissait adroitement dans sa lettre d’ouvrir secrètement le paquet. Le tout parvint heureusement au P. J. -B. Bouttari, qui fît à son frère la réponse suivante :
« J’ai reçu il y a quelques mois votre longue lettre, dans laquelle vous paraissez douter de notre fidélité à observer le décret du Souverain-Pontife , et vous vous offrez à payer les frais de mon retour. Je puis vous certifier, comme religieux et comme prêtre, que le décret pontifical s’observe ici avec toute la rigueur possible, et que ceux qui prétendent le contraire disent une fausseté. Quant à mon retour, je réponds par les paroles du divin Maître : « Celui qui met la main à la charrue et jette un regard en arrière, n’est pas propre au royaume de Dieu.» Je n’ai pas encore eu la moindre idée d’un tel retour; c’est ici que Lieu me veut, c’est ici que je veux vivre, ici que je veux travailler, ici que je veux mourir. »
Cette réponse combla de joie Laurent Bouttari, qui reconnut l’injustice des bruits que répandait la malignité pour noircir la réputation des missionnaires de la Compagnie. A peine la guerre intestine fut-elle un peu apaisée, que le P. Bouttari se vit obligé de soutenir les attaques des païens. Quarante familles chrétiennes établies à Madurantalei, village dépendant de la résidence d’Aour,
.se virent exposées aux vexations des idolâtres au milieu desquels elles étaient disséminées. D’un autre côté, une tempête plus menaçante s’était soulevée dans le royaume de Tanjaour, et le frère même du roi paraissait à la tète des persécuteurs. Le P. Bouttari , sans négliger les moyens humains, eut surtout recours à la toute-puissante protection de Marie : elle récompensa sa confiance ; les deux rajahs, celui du Tondaman et celui de Tanjaour, se déclarèrent en faveur des chrétiens. Touché de ces grâces signalées, il écrivait et répétait souvent que, sans le secours de la sainte Vierge, toutes les églises de la mission seraient bientôt réduites en poussière et toutes les chrétientés dispersées et détruites.
Après les persécutions recommencèrent les ravages de la guerre entre les divers princes incüens, soutenus de part et d’autre par les Anglais et les Français. La confusion et la terreur régnaient dans tout le pays. La chrétienté d’Aour fut livrée au pillage et aux flammes, et le P. Boultari, qui en avait Soin, fut plusieurs fois obligé de fuir précipitamment dans les bois. Il passa plusieurs années dans cet état de dangers et d’inquiétudes continuelles, errant dans les campagnes et dans les forêts, et constamment exposé aux intempéries de l’air, à la soif et à la faim. Les missionnaires de Maleiadipalti et du Marava, ses voisins, l’invitaient à se réfugier auprès d’eux ; mais lebon pasteur aurait craint d’imiter un senl instant le mercenaire qui abandonne ses brebis à la vue du danger. Son zèle lui faisait trouver ses délices dans les peines et les privations auxquelles il se dévouait pour Je salut des âmes; Dieu lui-même se plaisait à les lui rendre précieuses par les consolations dont il inondait son cœur; et la joie qu’il goûtait intérieurement brillait sur sa li- IV. 20
gure, et contribuait beaucoup à consoler et à fortifier les néophytes , aussi accouraient-ils auprès de lui dès qu’il arrivait dans leur province. Dans une seule nuit il vit arriver plus de deux mille chrétiens qui désiraient participer aux divins sacrements dont ils avaient été privés depuis plus d’une année, à cause des troubles de la guerre. Il s’était fixé à Sattampatti, qui jusqu’alors avait été préservé des excursions ennemies; le gouverneur du pays appela les principaux habitants du village et leur intima l’ordre rigoureux de chasser le P. Bouttari, donnant pour prétexte que sa présence exposait le pays aux ravages de la guerre. Le Père, en étant informé, ordonna de suite une neuvaine en l’honneur de la sainte Vierge ; puis il eut recours au rajah dont dépendait ce gouverneur, et en obtint, contre toutes les esp'érances et prévi- .sions possibles, la permission de rester sur ses terres.
Les événements ne tardèrent pas à récompenser la générosité du rajah et à prouver que la présence du missionnaire, regardée par le gouverneur comme un grave danger, était, dans les desseins de Dieu, le salut de la chrétienté et de tout le village. En effet, la contrée est bientôt envahie par un corps d’armée, et les néophytes, au nombre de plus de mille, se réfugient à l’église, effrayés et implorant le secours de la sainte Vierge. Le P. Bouttari s’avance avec confiance à la rencontre des soldats, et reconnaît un officier français, qui, -aidé de quelques cipayes, dirige une pièce d’artillerie, pendant que le reste de la troupe se répand de tout côté pour se livrer au pillage. Le missionnaire aborde l’officier,, et apprend de lui que le commandant général est français et catholique; aussitôt il lui demande quatre soldats pour garder le village, et le prie de suspendre toutes les
hostilités, en attendant qu’il aille lui-même implorer la protection du commandant. Celui-ci l’accueille avec beaucoup de bonté, protège cette population contre le pillage , fait rendre aux chrétiens tous les troupeaux qu’on leur a enlevés, vient lui-même, accompagné de ses officiers, en grande tenue, faire une visite au missionnaire, et le réjouit par la dévotion avec laquelle il assiste à la sainte messe. Les néophytes, pénétrés de reconnaissance envers leur puissante protectrice, se joignent au P. Bouttari pour lui offrir leurs ferventes actions de grâces.
Ce n’est pas le seul service que rendirent au missionnaire les officiers européens qu’il eut l’occasion de connaître dans ces circonstances. Étranger à tous les intérêts qui divisaient les diverses nations, il fut également lié d’amitié avec les Français et les Anglais; mais surtout avec ces derniers, qui firent un séjour plus longdans cette contrée. Pendant que la France perdait par sa négligence les avantages incalculables de la position glorieuse à laquelle l’avaient élevée la sagesse et la bravoure héroïque de ses officiers et de ses soldats, l’Angleterre, plus persévérante dans ses vues et dans ses efforts, jetait les fondements de l’empire qu’elle était destinée à établir dans l’Inde entière. Son influence s’étendait peu à peu dans les provinces du Maduré, du Marava et de Tirouchirapali. Le commandant anglais de cette ville donna au P. Bouttari des preuves de la plus intime amitié. Lorsque celui-ci tomba malade dans sa résidence d’Aour, on vit plusieurs fois ce gouverneur, devant qui tremblaient les rajahs et les princes du pays, se rendre avec ses officiers et sa suite auprès du malade, à la distance de quatre lieues, uniquement pour le visiter et lui témoi-
gner le vif intérêt qu’il prenait à sa santé; et quand le P. Bouttari succomba à la violence du mal, le gouverneur, qui se trouvait alors occupé au siège de Maduré, le pleura comme il eût pleuré son propre frère. Mais celte mort fut sentie plus vivement encore par tous les néophytes et par les missionnaires, qui perdaient en lui un père, un frère, un ami et un protecteur; le P. Provincial lui-même, à cette nouvelle, ne put s’empêcher de verser des larmes et de déplorer la perte irréparable que faisait toute la mission du Maduré.
Nous ne nous arrêterons pas à exposer ici les vertus qui signalèrent cet homme vraiment apostolique ; on peut en voir le tableau dans sa Yie, écrite en italien ; c’est de là que nous avons extrait la Notice qu’on vient de lire, nous bornant aux particularités qui ont plus de rapport à l’histoire générale de la mission.