‹ La mission du Maduré, d'après des documents inédits (volume 2)Chapitre 9 sur 16 · NOTICE SUR LE P. BESCHI · texte numérisé non relu

NOTICE SUR LE P. BESCHI

Le P. Besclii mérite une place toute particulière dans l’histoire de la mission du Maduré, qu’il a illustrée par les productions de son génie et de sa vaste érudition, comme il l’a servie par ses travaux apostoliques et par ses souffrances. Nous donnons d’autant plus volontiers cette notice, qu’aujourd’hui les esprits, frappés de la beauté de son talent et trompés par quelques traits de sa vie, semblent porter sur lui un jugement plus digne de l’écrivain qu’honorable au missionnaire.

Le P. Besclii, né à Chàtillon, province de Venise, le 8 novembre 1680, entra dans la Compagnie le 21 octobre 1698. Il fit ses études théologiques au collège romain, et après avoir été élevé au sacerdoce, il demanda et obtint les missions des Indes. Il arriva dans la mis-

sion du Maduré, et fut chargé de la résidence du Sud vers l’année 1710. Mais les lettres annuelles de cette époque n’étant point parvenues en Europe, et les Pères français, qui nous ont transmis quelques particularités de la mission du Maduré, n’ayant parlé que de ce qui se passait autour d’eux : dans le Marava, à Tanjaour ou à Tirouchirapali , les premières années des travaux du P. Beschi sont entièrement perdues pour l’histoire. Le premier vestige que nous trouvons de sa présence dans le Maduré est la relation des années 1714, 1715 et 1716, que le P. Brandolini, arrivé à Lisbonne en qualité de procureur, rédigea pour suppléer au défaut des lettres annuelles, dont on regrettait la perte. Voici ce que nous y lisons.

Le P. Joseph-Constant Beschi, chargé du district de Camanayakenpatti , réside souvent à Cajétar , où il a baptisé une foule de païens, presque tous de haute caste De ce nombre fut un personnage distingué nommé Souccou-Serveicâren , très-influent dans cette ville par son emploi et sa science, et proche parent de Malavaràyen, seigneur du paleam, ou de la forteresse. Déjà depuis deux ans cet illustre catéchumène demandait instamment le baptême, mais le Père, prévoyant les persécutions que cette conversion soulèverait dans tout le pays, avait cru nécessaire de lui différer cette grâce, afin de l’éprouver davantage et de le préparer aux rudes combats qu’il aurait à soutenir. Enfin, assuré de ses dispositions, il le baptisa avec un autre idolâtre de cette ville, nommé Anandasipoullei, homme vénérable par son âge, et célèbre par sa dévotion fanatique envers ses idoles, dont il ne recevait pour récompense que d’horribles vexations.

Le bruit de ces deux conversions, répandu à l’instant

dans tuutes les contrées voisines, réveilla la fureur des chefs idolâtres , et les brames résolurent la perte du P. Besehi et la ruine de la religion chrétienne. Cependant ils n’osèrent éclater ouvertement, parce que, outre l’autorité dont jouissaient les deux néophytes, le P. Besoin était ami intime des deux principaux de la ville. Ils prirent donc le parti d'aller porter leurs plaintes au gouverneur général de la province, et d’ourdir secrètement leurs intrigues. Us furent secondés avec ardeur par un ennemi juré du christianisme, nommé Oulôganàden (1), qui leur conseilla de préparer les esprits des habitants de la ville, et de les envenimer contre les chrétiens, en attendant qu’une occasion favorable leur permît d’exécuter leurs projets.

Cette occasion ne tarda pas à se présenter. Un paria des terres s’était rendu à la côte Coromandèle, y avait été bien accueilli, et après avoir appris quelques mots de portugais et les mystères de notre sainte religion, il avait reçu le baptême. Déjà plus d’une fois nous avons porté nos plaintes contre cette excessive facilité de conférer le baptême à des Indiens peu connus et vagabonds; on a pu attribuer ces plaintes à la susceptibilité, tandis qu’elles n’étaient que trop fondées sur l’expérience; le paria dont il est question ne justifia que trop nos craintes. Baptisé, nourri par la charité des Portugais, et enrichi de leurs aumônes, il quitta la côte, prit le costume des faquirs, et rentra dans le Maduré, étalant partout un mélange monstrueux d’idolâtrie, de christianisme et de mahométisme. Gentil avec les gentils, musulman avec les musulmans, et chrétien avec les chrétiens, il trompait

(1) Ce nom orgueilleux signifie le Seigneur du monde.

tout le monde et vivait grassement aux dépens de ses dupes. Il se présenta sous le titre de chrétien vellage dans l’église de Vadakencoulam , où je me trouvais alors; s’annonça comme un pécheur égaré qui, après 12 ans d’infidélités, voulait se réconcilier avec Dieu, et joua si bien son rôle, qu’il trompa le catéchiste rajah qui m’accompagnait. Celui-ci plein de joie vint m’annoncer l’heureuse nouvelle, et ajouta que le pénitent désirait me voir; j’eus peine à y consentir, et les informations que je pris auprès du catéchiste augmentèrent mes soupçons; mais pressé de nouveau par ses instances, je cédai.

Le faquir arrive donc, fait le signe de la croix en prononçant la formule portugaise et mêle des expressions de cette langue dans ses discours tamouls. Ces paroles sont pour moi comme un coup de foudre ; néanmoins je conserve assez de présence d’esprit pour dissimuler, et feignant de ne l’avoir pas compris, je lui dis : Parle nous un langage que nous puissions entendre, et si tu es vellage, commence par mettre de côté ce jargon et cet habit de faquir, puis je te permettrai d’assister pendant quinze jours aux instructions des catéchumènes, pour te préparer à une bonne confession. Il fait semblant de consentir à tout, mais voyant qu’il a manqué son coup et que je ne lui envoie pas de riz, il décampe au milieu de la nuit, et se dirige vers le district du P. Beschi. Le lendemain matin il paraît dans une nombreuse chrétienté, mais changeant son rôle de pénitent, qui lui a mal réussi, en celui de maître de la loi, il commence à prêcher et étale un gros paquet de livres, preuve irréfragable de son érudition. Les chrétiens avertissent aussitôt le catéchiste le plus voisin, qui accourt pour

examiner le nouveau docteur; il découvre son imposture, lui adresse de sévères reproches et a l’imprudence de lui administrer quelques coups de sa discipline. L’imposteur se rend aussitôt à Couroukelpatti et se plaint auprès du P. Beschi, des mauvais traitements reçus de son catéchiste. Le Père, comprenant les suites que peut avoir cette affaire, console son homme, et lui promet réparation ; en attendant, les chrétiens ont ordre de le bien traiter, et déjà il témoigne d’être pleinement satisfait.

Nos ennemis ayant eu connaissance de ce qui était arrivé, se hâtent de saisir cette occasion ; par leur instigation le faquir reprend son costume, se donne pour disciple de Mahomet, et comme l’armée mogole n’est pas éloignée, il y court, pénètre dans le camp, s’adresse aux officiers, presque tous mahométans, se met à crier, à pleurer, et à faire toutes sortes de contorsions; il leur reproche leur peu de zèle pour la religion et pour l’honneur des faquirs, les prie, les conjure, les menace de la colère du grand prophète, s’ils ne tirent une prompte vengeance. Il n’en fallait pas tant pour fanatiser des musulmans : les officiers s’attroupent autour du faquir et le conduisent au général qui est un brame nommé Jellamahàrâyen, exagèrent le fait par des calomnies, et protestent qu’ils n’obéiront à aucun commandement tant qu’on n’aura pas vengé l’injure faite au faquir.

Cependant celui-ci, connaissant le mépris que professent les brames et toutes les castes indiennes pour les mahométans, savait bien que leur intervention ne serait guère efficace sur l’esprit du général ; il le prit donc par son faible et eut l’adresse de mêler à ses discours, comme en passant, des expressions propres à donner

une grande idée des richesses que le P. Beschi tenait cachées dans l’église de Couroukelpatti. Cette ruse eut son effet : à l’instant le hrame expédia un détachement de deux cents soldats et de quarante cavaliers commandés par son propre fils, avec ordre d’arrêter le missionnaire et les catéchistes, de saccager l’église et de lui apporter fidèlement les trésors qu’ils y trouveraient. Le paria faquir, comme un autre Judas, était à la tète de cette troupe et dirigeait la marche. Arrivés à Couroukelpatti, ils investirent le village pour empêcher que quelqu’un ne se sauvât et n’emportât les trésors. La première personne qu’ils rencontrèrent fut un catéchiste de noble condition, nommé Savériadien, homme remarquable par sa foi et sa piété ; le paria l’ayant pris pour celui qui l’avait frappé, jeta des cris de rage, et aussitôt le malheureux fut assailli, accablé de coups, dépouillé de ses vêtements et chargé d’outrages. Le catéchiste dont l’imprudence avait donné occasion à cet orage, craignant que sa présence ne compromît encore davantage la chrétienté en irritant ces fanatiques, sauta pardessus un mur, se cacha dans les broussailles et s’échappa à la faveur des premières obscurités de la nuit.

Le P. Beschi, avec son grand catéchiste nommé Gnaniendiren, était occupé à préparer la crèche pour la fête de Noël. Il s’avança à la rencontre des soldats ; dès qu’il fut reconnu, un des commandants l’arrêta et lui déclara, selon la coutume, qu’il était prisonnier du roi. « Je suis » fort étonné, répondit le Père, que pour arrêter un « pauvre Sanniassi étranger et sans nul appui, vous ayez » cru nécessaire de vous présenter avec cet appareil » d’armes et de soldats ; un seul signe de la volonté du » roi suffisait pour m’engager à me remettre à sa dis-

» crétion; je u’ai pas de plus ardent désir que d’offrir » mes hommages au prince et de lui rendre compte de » ma conduite et de ma doctrine. » Puis il lui demanda la permission de se revêtir de son costume de cérémonie, fit une prière devant l’autel en offrant à Dieu le sacrifice de sa vie, et partit avec ses deux catéchistes, sous la conduite du commandant et de quelques soldats, qui les présentèrent au général. Pendant ce temps, le fils du brame, avec le faquir et le reste de la troupe, fouillaient dans l’église, dans le presbytère et partout, pour chercher les monts d’or ; mais ils ne tardèrent pas à se convaincre de leur illusion, et le faquir, suffisamment vengé et craignant que son imposture ne lui attirât quelque mauvaise affaire, se hâta de se soustraire par la fuite au ressentiment de ceux qu’il avait trompés.

Ceux-ci se consolèrent un instant par la découverte d’un petit sac de médailles brillantes que le P. Procureur, à son retour de Rome, avait remises au P. Besclii pour les répartir entre tous les missionnaires. Oubliant que tout ce qui brille n’est pas or, ils crurent tenir entre les mains un trésor et le portèrent au général. Ce brame orgueilleux avait déjà fait comparaître devant lui le P. Beschi avec ses catéchistes ; il l’interrogea sur son pays et sur sa doctrine, et le Père répondit avec cette grandeur d’âme qui lui était naturelle et cette pureté de style qui déjà le faisait remarquer. « Prétendez-vous, lui » dit le général, enseigner aussi ces choses aux brames ? » — A tous, répliqua le Père; car dans ces contrées il y » a peu d’hommes qui connaissent le Dieu qui les a créés » et le ciel qu’ils doivent mériter. » A ces mots, le brame, blessé au vif, accabla son prisonnier d’injures et de mauvais traitements, le chassa de sa présence, et or-

donna de le charger de fers et de renfermer avec ses catéchistes. Ils restèrent quelque temps ensemble, puis on les sépara pour triompher plus facilement de leur constance. On employa d’abord les tourments pour forcer les catéchistes à renoncer à leur foi et à découvrir les trésors cachés du missionnaire. On prolongeait le supplice, en suspendant ou modérant sa rigueur quand on voyait les victimes sur le point de succomber à la violence. Après avoir épuisé en vain les cruautés et les artifices contre l’inébranlable fidélité des catéchistes, on se tourna contre le Souami : furieux de se voir trompé et vaincu, le général prononça la sentence de mort contre lui, et ordonna qu’on fit tous les préparatifs de l’exécution polir le lendemain.

Deux chrétiennes de haute naissance avaient accompagné leur père à travers la foule des spectateurs et des soldats, et pénétré jusqu’à la tente du général pour être témoins de tout ce qui se passait; à la lecture de cette sentence, elles éclatèrent en sanglots, et coururent en porter la nouvelle aux néophytes de Cajétar, qui s’étaient réunis en foule à l’église. Il est plus facile d’imaginer que de décrire la scène de deuil et de désolation qu’offrit alors cette malheureuse chrétienté.

Mais à côté de ce spectacle déchirant s’en présente bientôt un autre plus affreux. Le perfide Oulôganâden, qui a présidé à cette intrigue diabolique, et s’est transporté, en qualité de gouverneur de la province, au camp des musulmans pour en assurer le succès, envoie ses ordres à ses agents secrets et donne le signal d’un soulèvernent général contre les chrétiens. A la nouvelle de la sentence de mort portée contre le pasteur, on pense qu’il sci a facile d’anéantir le troupeau : nos ennemis, ivres de

joie, se réunissent, ameutent toute la ville, et publient les proclamations incendiaires du gouverneur ; ceux d’entre les païens qui jusqu’alors nous ont favorisés ne peuvent résister au torrent, et tous jurent d’exterminer la religion chrétienne. Tout étant ainsi préparé, Oulôganàden arrive lui- même pour diriger l’œuvre de destruction; sa présence iuspire un nouveau courage et une nouvelle fureur à ces fanatiques. Ils pillent et démolissent les maisons de quelques chrétiens; puis ils s’avancent, au milieu des hurlements et des blasphèmes, contre l’église et le presbytère, qui en un instant sont saccagés et rasés jusqu’aux fondements. Exaltés par leur triomphe, ils se réunissent aussitôt pour s’engager mutuellement, par un acte solennel signé de tous, à ne jamais permettre que l’église se relève de ses ruines, ni qu’aucun missionnaire remette les pieds dans leur ville, ni qu’il y reste un seul chrétien.

Pour commencer à exécuter ce décret, on saisit les personnes, et on les soumet à tous les genres de tourments. Oulôganâden, secondé par les magistrats et par tout ce qu’il y a d’influent dans le pays, emploie tour à tour les menaces et les promesses, la cruauté et la séduction, les opprobres et les démonstrations de bienveillance, mais surtout les lois et l’influence des castes. Il s’attache principalement à pervertir les deux néophytes distingués dont la conversion a été la première cause de cette persécution, Souccou-Serveicàren et Anaudasipoullei. Mais tous les efforts et les artifices des persécuteurs n’ont d’autre effet que de prouver leur impuissance et le courage magnanime des soldats de Jésus-Christ. Dans toute cette terrible persécution, pas un seul néophyte ne se montre indigne de sa foi.

Pendant que toutes ees horreurs s’exerçaient à Cajétar et dans la province, la divine Miséricorde travaillait à sauver le P. Beschi et la religion, qui paraissait à la veille d’une ruine entière dans toutes les provinces du Sud. Elle se servit pour cet effet de deux chrétiens de haute condition : l’un, rajah de caste et puissant par sa position; l’autre, majordome du roi et doué d’une capacité peu ordinaire. Avertis par les néophytes de tout ce qui se passait, ces deux personnages, pleins de zèle pour la religion et de dévouement personnel pour le missionnaire, prennent la résolution de s’exposer à tous les dangers et de tout sacrifier pour le délivrer. Ils arrivent au camp de grand matin, lorsque tout est déjà préparé pour l’exécution de la sentence, et un peu après le départ d’Oulôganàden, empressé de réaliser ses plans à Cajétar et dans tout le pays. Ils s’adressent à l’instant au général, auprès duquel leur caste leur donne beaucoup de crédit et d’iufluence ; ds lui parlent avec force en faveur du missionnaire dont iis prouvent l’innocence, et en faveur de la religion chrétienne dont ils montrent la sainteté; ils mettent en jeu la considération de ses propres intérêts, et lés craintes de la responsabilité qu’il assume sur lui. En s’appropriant publiquement un sac de médailles qui n’ont aucune valeur, il s’engage évidemment à débourser à son souverain un sac de belles et bonnes pagodes; car le prince mesurera ses exigences, non sur la réalité, mais sur le bruit public. Leurs discours changent complètement les dispositions du général , dont l’esprit est surtout frappé par l’argument des médailles; un orfèvre est appelé sur-le-champ, et déclare que toutes ces pièces brillantes ne sont que du cuivre. Alors une crainte sérieuse, et très-fondée pour quiconque connaît

les usages du pays, s’empare du brame; il s’emporte contre son fils et ses officiers, qui par leur imprudence l’ont exposé à une ruine totale; et les deux chrétiens n’ont plus de peine à lui persuader que la délivrance du missionnaire est aussi nécessaire à ses propres intérêts qu’elle est conforme à la justice. Le P. Beschi est à l’instant mis en liberté, on lui rend publiquement tous les objets qu’on lui a volés, sans manquer de faire sonner les médailles et de promulguer la décision de l’orfévre sur leur valeur réelle.

La nouvelle de la liberté du missionnaire vint consoler les néophytes en même temps qu’elle consterna les païens et déconcerta tous leurs plans; mais elle ne put entièrement arrêter les désordres, ni réparer pleinement le mal produit par cette exaltation des esprits contre la religion. Les ravages ne s’étaient pas bornés à Cajétar, ils s’étaient répandus dans toutes les provinces voisines, comme je l’ai déjà indiqué. Dans la célèbre ville de Tencassi, nos ennemis profitèrent du mouvement général, et le gouverneur, donnant libre cours à sa haine invétérée, fit arrêter tous les chrétiens et mettre le sceau du roi à toutes les maisons. A Couroukelpalti, le P. Beschi trouva le gouverneur de la province qui venait avec bonne escorte , soi-disant pour le protéger et dresser procès-verbal des insultes qu’on lui avait faites, mais dans la réalité pour chercher les trésors imaginaires qui avaient échappé aux cupides investigations des soldats. Néanmoins toutes les violences s’arrêtèrent peu à peu, les esprits ’-e calmèrent et la sécurité se rétablit. L’effet de cette tourmente le plus affligeant et le plus difficile à réparer est la démoralisation d’un grand nombre de païens qui montraient des dispositions favorables à la

religion et qui u’osent plus se rapprocher de nous, soit à cause des engagements qu’ils ont pris dans ce moment d’effervescence , soit par honte de se contredire sitôt , soit par crainte de nos ennemis, qui viennent de donner des preuves de leur puissance. Il résulte de là que les conversions des gentils, et surtout de ceux des hautes castes, sont beaucoup moins nombreuses qu’elles ne l’étaient. Mais l’expérience du passé et la confiance dans la divine Providence nous font espérer que cette dernière conséquence de la persécution ne tardera pas non plus à disparaître. — Ici finit la relation de 1715.

C’est en sortant de ce danger que le P. Beschi adressait au T. Général la lettre suivante :

Mon Très-Révérend Père en J.-C. — P. C.

J’ai reçu, le 16 décembre dernier, avec un profond respect et une immense consolation de mon âme, deux lettres de Votre Paternité, l’une datée du 7 octobre, et l’autre du 30 décembre de l’année 1713. Je remercie infiniment Votre Paternité de l’amour qu’elle m’y témoigne malgré mon indignité, et des indulgences qu’elle m’a obtenues du Souveraiu Pontife pour le bien et le salut de ces chers néophytes rachetés par le sang précieux de notre bon Jésus. Je vous dois et vous rends aussi mille actions de grâces pour l’insigne faveur d’avoir admis un si indigne et si inutile enfant de la Compagnie à la profession solennelle des quatre vœux, que. j’ai faite, d’après les ordres du R. P. Provincial, et ave. un bien vif sentiment de mon bonheur, le jour consacré à la mémoire des apôtres saint Simon et saint Jud . C’est le P. Ant. Brandolini, mon plus proche confrère de mission, qui a reçu mes vœux. Mais puisque Votre Pater- IV. 23

nilé, sans égard à mon indignité, a voulu m’élever à ce degré dans la Compagnie, je la supplie humblement de m’obtenir du Dieu tout-puissant la grâce de n’être jamais dans ma conduite étranger à mes frères et aux enfants de ma mère, et de répondre, selon la mesure de mes forces, aux bienfaits innombrbales que le bon Dieu m’accorde tous les jours, et dont il vient de me combler.

Dans son infinie bonté envers le plus grand des pécheurs, qui espère dans la multitude de ses miséricordes, notre Seigneur a daigné me donner une petite part à la grâce qu’il réserve à ses saints apôtres et à ses martyrs. Le jour de l’apôtre saint Thomas, j’ai été chargé de chaînes et jugé digne de souffrir les opprobres poulie nom de Jésus. Déjà j’étais condamné à la mort , déjà les instruments d’un supplice ignominieux étaient préparés, et je marchais à la palme du martyre avec un transport de joie que je n’avais encore jamais éprouvé... Mais hélas ! je ne puis y penser sans douleur ni l’écrire sans verser des larmes amères, hélas ! mes innombrables péchés m’ont rendu indigne du sort bienheureux que je paraissais déjà tenir dans mes mains! L’intercession de quelques personnages distingués, qui m’ont voué une sincère amitié, m’a soustrait à la rage de mes bourreaux et privé du bonheur de payer à Dieu un juste retour pour tout ce qu’il a fait et souffert pour moi. Je conjure instamment Votre Paternité, au nom de l’amour qu’elle porte à cet indigne enfant, de m’obtenir de notre aimable Jésus qu’à la fin de ma carrière je puisse me présenter devant sa divine majesté, non pas comme un lâche soldat, mourant sur son lit, mais couvert de mon sang sur le champ de bataille, et au milieu des tourments et des opprobres. C’est cette espérance qui me

soutient, c’est elle seule qui me fait vivre heureux sur ces terres barbares et destituées de tout soulagement humain. J’en attends l’accomplissement par la bénédiction que je demande humblement à Yotre Paternité.

J’ai Phonneur d'être avec respect,

De Yotre Révérende Paternité,

Le très-obéissant serviteur et enfant en J.-C.,

Jos.-Const. Beschi.

Camanayakenpatti, mission du Maduré, 12 janvier 1715.

Dans la lettre annuelle de 1715, nous avons vu le P. Beschi aux prises avec la persécution ; celle de 1716 nous le montre à l’œuvre dans l’administration des chrétientés, avec toutes ses peines et ses privations. Voici ce qu’elle nous apprend :

La mort du P. Yieyra ayant laissé vacante la résidence de Maduré, le P. Constant-Joseph Beschi fut choisi pour son successeur. Il trouva les chrétientés dans une entière désolation; les guerres et les persécutions des païens avaient détruit toutes les chapelles destinées aux basses castes. Le premier soin du Père fut de les reconstruire, afin de rétablir la régularité et la ferveur parmi ces néophytes. Tl obtint à cet effet des facultés très-étendues de Jéravanghirapadi-Nayaken, l’homme le plus distingué et le plus puissant de la ville de Maduré, dont il a su mériter l’estime et la bienveillance par son rare talent et ses bonnes manières. Muni de ses recommandations, il se rendit à Sampatli, où il fut reçu par les chefs de la population avec des honneurs extraordinaires , il choisit un emplacement pour l’église et commença de

suite les travaux de construction. Les chrétiens, informés de son arrivée, accoururent en foule, car leur ardent désir de participer aux sacrements ne pouvaient attendre que les bâtiments fussent achevés, et le zèle du missionnaire, non moins impatient, ne connut plus de mesure quand il se vit en présence de ses néophytes. Exposé à tous les genres de privations et d’incommodités, sans avoir un abri contre les pluies et l’intempérie de la saison, il consacrait les jours à la direction des travaux et une partie des nuits à l’administration des parias, obligé qu’il était de profiter des ténèbres pour cacher son humble ministère aux yeux des païens orgueilleux. Il confessa dans l’espace d’un mois plus de mille néophytes ; un plus grand nombre attendait encore ses soins, mais une fièvre très-dangereuse dans ce pays, causée par ces fatigues excessives, le força d’abandonner ce poste pour aller se rétablir dans un lieu plus sain et plus commode.

Après s’ètre mis en route avec l’intention de visiter les chrétiens du nord, il se sentit pressé de passer par Maduré et suivit cette impulsion secrète dont il ne savait se rendre compte. A peine était-il entré dans cette ville qu’on vint l’appeler au secours d’une malheureuse chrétienne, qui depuis plus de vingt ans se vautrait dans la fange du vice, sans donner aucune marque de sa religion. Il la réconcilia avec Dieu, lui administra les sacrements et la vit expirer dans des sentiments de contrition et de confiance si extraordinaires, qu’il disait que quand même Dieu ne lui aurait accordé aucun autre fruit de ses travaux et de son apostolat, il croirait tous les sacrifices et toutes les fatigues de sa vie amplement récompensés par le salut de cette âme. Dès qu’il fut guéri

de sa fièvre, le P. Besoin continua ses excursions dans les diverses provinces de la mission, célébra la fête de Noèl à Elacourrichi et visita plusieurs autres chrétientés.

Ce sont les seules particularités que nous trouvons dans les relations du Maduré sur les premières années que le P. Beschi consacra à cette mission. La lettre du P. Ch. Mich. Bertholdi, écrite en 1720, nous présente le P. Beschi à la tête du district de Vadougarpatti. Les lettres suivantes étant perdues jusqu’en 1729, tout ce que nous pouvons savoir sur la vie de cet illustre missionnaire, c’est que de 1729 à 1740, il fut successivement chargé du district d’Aour et de celui de Tanjaour, l’un des plus difficiles par la multitude des chrétiens à cultiver, des obstacles à surmonter et des persécutions à souffrir. Il paraît cependant que, sous ce dernier rapport, il fut plus tranquille que ses prédécesseurs, grâce à l’amitié des princes païens et surtout du seigneur de Elacourrichi dont il avait gagné l’affection , et à l’autorité générale qu’il s’était acquise par sa science et ses écrits, dont nous parlerons tout-à-l’heure. Quant au genre de vie qu’il mena pendant ces années, on s’en fera facilement une idée d’après les relations précédentes, par exemple, celles du P. Jean de Britto, dont il était le successeur.

Telle n’est pas l’idée que s’en sont faite les Indiens, et qu’ont adoptée les auteurs récents de diverses notices sur la vie du P. Beschi. Habitués à mesurer la grandeur et le mérite des hommes par la richesse et la magnificence dont ils sont environnés, les Indiens ne purent concevoir le P. Beschi sans cet appareil de majesté. Voici la description qu’en présente un auteur moderne, suivant la tradition et les idées populaires.

« Le P. Beschi ayant conçu le projet de visiter Sandasaëb, nabab de Tirouchirapali, s’appliqua à l’étude du persan et du turc, et y fit des progrès si rapides qu’en trois mois il put parler et écrire couramment dans ces deux langues. Le nabab l’accueillit avec bienveillance, fut enchanté de son rare talent, et le surnomma Ismat- Sanniassi (le pénitent sans tache). En preuve de son estime et de son affection, il lui fit présent d’un superbe palanquin en ivoire, qui avait appartenu à Satoulakan, son grand-père; il le retint à sa cour, l’institua son Divan ou premier ministre, et, pour subvenir aux dépenses qu’entraînait une si haute position, il lui assigna à perpétuité quatre gros villages situés sur le bord du Coléron, dont le revenu annuel était de 12,000 roupies.

» Lorsque le magnifique Divan se mettait en route, son palanquin était précédé par douze porte-drapeaux, quatre pions à bâton d’argent, trente gardes d’honneur à cheval, un cheval portant le tanga et le nagasoura (timballe et trompette), deux chevaux de parade, l’un noir et l’autre blanc, richement caparaçonnés, pour lui servir de monture, et enfin une foule de hérauts, courant, criant à tue-tête, et faisant un tapage proportionné à la noblesse du personnage.

» Derrière lui venait un chameau chargé du nagaram (grosse caisse royale) ; un autre portait le lcaïtalam (tambour ordinaire) ; un troisième, sa chapelle : trois autres chameaux, chargés des tentes et des bagages, fermaient la marche. »

Toute celte pompe brillante n'a pas coûté beaucoup à l’imagination des Indiens ; iis en avaient souvent des exemples sous les yeux; la description qu’on vient de lire est celle du cortège qui accompagne, dans les cir-

constances importantes, le grand Gourou, ou le chef des brames d’un royaume. Quant au P. Beschi, la description est certainement exagérée; elle a néanmoins un fondement dans la vérité. Voici les faits que nous trouvons constatés dans les documents authentiques, et confirmés par la correspondance du P. Général. Lorsque les missionnaires virent les Mogols s’avancer vers le Sud et établir partout leur domination, ils comprirent que le succès et la prospérité de leurs missions dépendraient de la bienveillance de ces nouveaux maîtres. Pour gagner cette bienveillance, le premier moyen était de parler leur langue ; plusieurs Pères se mirent donc à étudier le persan et le turc. C’est ce que nous voyons par une lettre du P. Saignes, de l’an 1736, qui se trouve insérée dans le recueil des Lettres édifiantes et curieuses; il y raconte la visite qu’il a rendue à Daoust-Ali-Kan, nabab de Yélour, l’accueil honorable qu’il a reçu et la protection qui lui a été promise. La même lettre parle d’une visite rendue par le P. Beschi à Sandasaëb, gendre du nabab, et général de l’armée qui marchait à la conquête du Tanjaour et de Tirouchirapali.

Les lettres du P. Général indiquent que le même P. Beschi rendit visite au nabab de Yélour, et en reçut des honneurs et des grâces qui surpassaient toutes les précédentes. A ce sujet, le P. Beschi, voulant témoigner sa reconnaissance à Daoust-Ali-Kan, avait prié le P. Général de lui envoyer des curiosités d’Europe et une lettre de remerciement, signée de sa main. La copie de cette lettre se trouve dans la correspondance sous la date du 29 octobre 1739. Le P. Général y loue la bienveillante protection que le nabab accorde aux chrétiens, la liberté qu’il donne de prêcher le saint Évangile, l’insigne bonté

qu’il a eue de veiller à la conservation des églises et des presbytères, et de mettre un terme à la violente persécution que la religion chrétienne souffrait depuis tant d’années dans le royaume de Tanjaour; il parle spécialement de l’amité dont il a honoré le P. Beschi; il lui en exprime sa vive reconnaissance, et lui promet de prier pour lui le Dieu des armées, dispensateur de tous les biens, etc.

Sandasaëb, qui voyait le P. Beschi ainsi honoré par son heau-père, ne pouvait manquer de lui témoigner une pleine confiance et de le combler de ses faveurs. C’est ainsi que se sera réalisée en partie la pompeuse description des voyages du P. Beschi, dans les occasions où il était appelé au palais du nabab; et les Indiens auront amplifié et généralisé, en étendant cette magnificence à tous les voyages du missionnaire. Pour ce qui regarde les revenus de 12,000 roupies, provenant de la cession de quatre villages, il est possible que, suivant l’usage très-commun dans l’Inde, le nabab ait attribué à l’église de Elacourrichi des manibams ou terres exemptes de contribution; mais la valeur paraît exagérée. La correspondance du P. Général, qui contient toutes les lettres qu’il écrivit alors au P. Beschi, au P. Supérieur et au P. Provincial, ne dit pas un mot de pareilles concessions pécuniaires; et ce silence est un fort argument pour qui connait les règles religieuses sur la pauvreté, et la dépendance des sujets dans l’administration des biens temporels. Il faut en dire autant du titre de Divan qu’on suppose donné au P. Beschi; un titre honorifique était admissible, mais un emploi réel de ministre du nabab ne pouvait convenir ni à la vocation ni aux occupations du missionnaire.

Les lettres des autres Pères, publiées dans le recueil

des Lettres édifiantes , parlent également des honneurs rendus au P. Beschi, sans dire un seul mot de concessions qui lui aient été faites. Quoi qu’il en soit, ces faveurs, qui donnaient de si belles espérances pour le succès de la mission, s’évanouirent bientôt; la réponse du P. Général à la lettre où le P. Beschi lui annonçait de si heureuses nouvelles, trouva les missionnaires du Maduré dispersés par la tempête; en 1740, l’armée des Marattes tua Daoust-Ali-Kan dans une bataille (1), fît prisonnier Sandasaeb dans la forteresse de Tirouchirapali, et répandit le carnage et la désolation dans les royaumes de Tanjaour et de Maduré. En conséquence, les faveurs que le P. Beschi reçut du nabab n’ont pu durer que depuis 1737 jusqu'en 1740.

Les missionnaires du Maduré avaient toujours reconnu et mis en pratique le principe que leur avait légué le P. de’ Xobili : savoir, que l’étude de la langue et des sciences du pays était le plus puissant moyen de propager la foi chez les Indiens ; tous s’y appliquaient avec une ardeur proportionnée au zèle qu’ils avaient de sauver les âmes; la plupart y firent des progrès remarquables, gagnèrent par ce moyen l’estime et l’affection des grands et des savants , et se firent même souvent pardonner auprès des brames leur origine étrangère et leur qualité de prédicateurs d’une loi contraire à celle du pays. Mais le P. Beschi est de tous celui qui se distingua le plus par sa science et ses ouvrages. Sans négliger les travaux de l’administration des chrétientés, il commença par approfondir tous les auteurs tamouls; Tirouvallouver, Sindàmani, Camben, ou le Ramayanam, étaient ses maîtres

(1) Voyez tome I«r, p. 49.

favoris; il se les rendit si familiers, il y puisa si parfaitement le véritable génie de la langue, qu’aucun Indien ne pouvait lui être comparé même sous ce rapport. Plus tard, les troubles des guerres et la violence des persécutions ayant souvent empêché le libre exercice des ministères apostoliques, il utilisa ses moments de loisir par la composition de ses divers ouvrages. On y trouve la justesse, la beauté et la profondeur des conceptions, unies aux brillantes images et aux formes hardies de la littérature orientale.

Le P. Robert de’ Nobili et le P. C. Beschi ont également excité l’admiration des savants Indiens et des littérateurs anglais. Il y a cependant une grande différence dans leur genre et dans leur style; le P. de’ Nobili est plus facile, plus nombreux dans ses périodes , plus diffus dans son style et dans ses développements, qui présentent successivement toutes les faces du même objet et tous les aspects d’une même idée. Quand il veut s’élever avec son sujet, comme dans son Attoumaniranayam (Traité sur l’àme) , son style devient plus serré et plus noble ; mais alors on reconnaît l’ami des brames, plus jaloux du sanscrit que du tamoul ; ses phrases offrent une foule d’expressions qu’il crée sur son passage pour rendre des idées nouvelles. On admire dans l’auteur une profonde connaissance du sanscrit, dont il tire les éléments de ses mots composés, et un génie prodigieux qui préside à cette composition et la dirige constamment avec une justesse frappante. Ce mélange du sanscrit plaisait aux savants, d’abord parce que cette langue était le nec plus ultra de la science; ensuite parce que, d’jmrès le goût des Indiens, la beauté doit se faire chercher en s’entourant d’un mystère plus ou moins transparent, et se cacher

uh peu pour mieux attirer l’attention : Lutet et cupit ante videri (Virgile). Néanmoins, au point de vue classique, cet emploi trop fréquent des termes sanscrits pouvait nuire à la pureté de la langue tamoule; il semble que les limites entre la langue-mère et celle qui en dérive n’étaient peut-être pas assez précises dans l’esprit du P. de’ Nobili. Aussi voyons-nous que, dans le Dictionnaire volumineux qu’il avait composé, les mots sanscrits se trouvaient trop mêlés avec les mots tamouls.

Le P. C. Beschi, peut-être moins profond dans la connaissance du sanscrit, paraît s’être appliqué davantage h la langue tamoule. Non content de se contenir dans le génie et dans les limites de cette langue, il distingue avec soin la langue vulgaire de la langue sublime. Son style est vigoureux, plein d’images, mais sévère dans sa forme, concis et laconique.

Les ouvrages qu’il composa sont les suivants :

1° Le Tembâvani, ou poème à l’honneur de saint Joseph, composé en 1726. Il est divisé en 30 chants ou padalam , et contient 3,615 strophes ou pâdel. L’auteur y expose toute l’histoire , les mystères et la morale de l’Évangile, qu’il revêt de formes et d’images adaptées au génie des Indiens. Comme il y avait peu de savants à la hauteur de ses vers, et surtout des sublimes vérités qu’ils exprimaient, le P. Beschi en écrivit le Commentaire pareillement en vers ( padaourei ); ensuite, ces vers, quoique plus faciles, étant encore au-dessus de la portée des lecteurs ordinaires, il composa pour eux, et pour les missionnaires qui n’étaient pas suffisamment versés dans la langue , un deuxième Commentaire en prose ( vellourei )..

Il est impossible d’exprimer l’impression que produisit

ce poème parmi tous les savants et les poètes du pays . les plus célèbres d’entre eux se faisaient une gloire de le comprendre ; aucun ne voulait se persuader qu’un étranger pût en être l’auteur; et de là l’opinion d’un grand nombre qui le regardaient comme inspiré de Dieu. Les savants anglais s’unissent aux Indiens pour admirer le génie de l’auteur ; mais, comme protestants, ils trouvent dans cet écrit, dont ils reconnaissent le mérite littéraire, un exemple révoltant de la corruption des Saintes Ecritures, pour s’accommoder aux idées des peuples plutôt qu’à la pure vérité, corruption qui fait un des crimes de l’Eglise romaine (1). En lui adressant ce reproche, ils sont obligés de supposer, comme ils font en effet, que cet ouvrage était destiné à tenir lieu d’une traduction des saintes Ecritures, supposition gratuite et très-contraire aux intentions du P. Beschi. Il ne croyait pas, comme les protestants, que la prédication de l’Evangile dût consister à répandre avec profusion parmi les idolâtres des traductions de la Bible , destinées à envelopper les épices, à doubler les malles, à prendre, sous la main du mouleur, les formes les plus ridicules et souvent la figure d’impurs diablotins, pour aller orner les fêtes du démon (2). Il se rappelait la recommandation de Jésus-Christ , qui défend de jeter les perles aux pourceaux. Son intention était donc, en composant ce poème, de familiariser les païens avec les idées pures et sublimes de la morale chrétienne, et de les leur rendre aimables

(1) Editeur du Ve'diar Oloukkam, société américaine. Madras, 1844.

(2) Ceci est historique : cet abus des livres distribués par les protestants est universel dans l’Inde; pas d’épicier, de carlonnier, de mouleur, etc., qui n’ait dans sa boutique des provisions de Bibles entassées pour ces diwrs usages et autres plus révoltants.

par les charmes de sa poésie ; persuadé que s’il parvenait à rapprocher les idolâtres de la personne des missionnaires, leur prédication orale ferait plus eu un jour pour les convertir que cent mille exemplaires de la Bible distribués n’en feront en un an. Au reste, les uns et les autres se sont mis à l’œuvre , il a été facile de juger l’arbre par ses fruits.

2° Outre ce poème, qui est le plus célèbre et le plus étendu, le P. Beschi en composa plusieurs autres trèsestimés ; tels sont : le Küteriammal, ou la Yie de sainte Catherine, reine de Portugal, qui contient H 00 strophes ou todeis; le Tiroucâvalour - Kalambam , YAdeihda- Mdlei et le Kali-Yemla , tous à l’honneur de la sainte Vierge; enfin diverses poésies sur la Passion de Votre- Seigneur et les sept douleurs de sa sainte Mère.

Les autres ouvrages du P. Beschi ne le cèdent pas à ses poésies. En 1727, les missionnaires voulurent réunir à Elacourrichi les catéchistes de la mission pour leur donner une retraite plus complète qu’ils ne l’avaient fait jusqu’alors; un Père composa une suite de Méditations tirées des exercices de saint Ignace, intitulée Gnanamouyartchi, ouvrage vraiment remarquable par l’énergie du style et la richesse des expressions; de son côté, le P. Beschi écrivit son Yédiar-Oloukkam ; c’est une série de considérations sur les devoirs de tous ceux qui sont appelés à l’œuvre apostolique. Son style est relevé, riche et brillant; mais le fond en est encore plus précieux que la forme ; il étonne et saisit par la profondeur et la justesse des pensées, par la force du raisonnement, par la puissance et l’efficacité des motifs qu’il présente, par la sagesse des moyens et des industries qu’il suggère. La lettre annuelle de 1729 parle des fruits admirables pro-

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iluits par ces exercices, et surtout de l’impression profonde qu’ils firent sur l’esprit des catéchistes (1).

Dans la même année 1727, le P. Besclii composa le Gniana-Ounartel , ou Instructions spirituelles; c’est encore une exposition de la première semaine des exercices : la fin de l’homme, le péché, ses effets, la mort, le jugement, l’enfer, le paradis. On y remarque la beauté et l’élégance du style, la richesse des images, l’abondance et la justesse des comparaisons. Les premiers chapitres sont très-faciles, puis le style s’élève graduellement. Il semble que l’auteur s’y soit proposé de procurer aux nouveaux missionnaires un livre propre à les exercer dans leurs premières études du tamoul et à les diriger dans les premières instructions qu’ils devaient adresser aux chrétiens ; et l’expérience a prouvé qu’il a pleinement atteint ce double but.

C’est probablement avec la même intention d’exercer les nouveaux missionnaires dans l’étude du tamoul, qu’il composa le Paramârta-Courou-Cadei, choix d’anecdotes amusantes, en langue vulgaire, et le Vâmen-Cadei, en langue sublime. Ces deux opuscules sont très-estimés pour l’élégance et la pureté du style. Toujours animé du désir de faciliter à ses confrères l’étude des auteurs classiques, qui lui avait coûté tant de peine, il composa le Commentaire du Koural de Tirouvallouver en tamoul

(1) La lettre du P. Ch.-Mich. Bertholdi, qui est ravant-dernière de ce recueil, atteste les mêmes résultats obtenus en 1 7 19 et 1720 par les retraites données aux néophytes. 11 est à croire que ce P. Bertholdi, grand promoteur de cette œuvre, fut lui-même l’auteur du Gnanamouyarchi, ou des Exercices spirituels de saint Ignace, en langue tamoule. Une chose bien remarquable et qui fait honneur à l’Italie, c’est que les missionnaires du Maduré qui se sont le plus distingués patleurs écrits dans la langue tamoule sont des Italiens,

facile et en latin. C’est un travail très-précieux, d’une immense fatigue et d’un grand mérite.

En 1728, le P. Besoin entreprit sa lutte contre les protestants de Tranquebar, qui commencèrent alors à troubler la mission par leurs incursions. Il composa pour cette fin le- Ve da-Vüakkam, le Pédaga-Marouttel et le Luther inattialpou. Le premier ouvrage renferme le fonds de sa controverse , il se divise en dix-buit chapitres, qui traitent des vérités attaquées par les hérétiques ; le style en est correct et élégant, le fond en est remarquable par l’esprit vraiment philosophique, qui coordonne toutes les questions en un seul tout, développe chacune d’elles avec une sage économie, et les établit toujours par des arguments solides, puisés dans la raison naturelle, et enchaînés avec beaucoup d’art. Cet ouvrage est tel que, traduit en français, il pourrait occuper une place distinguée dans nos livres de controverse. Il faut cependant remarquer qu’il répond à la position où se trouvait alors la discussion et au but que devait se proposer l’auteur. Il s’agissait de défendre le catholicisme, déjà établi dans le pays, contre des erreurs nouvelles qui se glissaient adroitement, qui s’adressaient le plus souvent aux passions, et qui s’appuyaient sur la séduction de l’argent bien plus que sur la force des arguments ; et cette lutte, il fallait la soutenir sans s’exposer aux dangers et aux scandales qu’une telle discussion pouvait faire naître dans les masses, surtout chez un peuple de néophytes, peu capables de discerner par euxmêmes la vérité de l’erreur dans la plupart des questions de détail. Aussi, évitant ces détails trop minutieux, le P. Besclii se tient-il dans les hauteurs du dogme et des grandes vérités de la révélation divine. Il passe en revue

tous les points attaqués par l’hérésie; mais ce n’est qu’après avoir solidement établi la vérité catholique, qu’il propose et pulvérise les objections ; il manie surtout avec une force admirable l’invincible argument de la prescription. Il est beau de le voir se bâtir sa forteresse inexpugnable, fondée sur le roc divin, soutenue par les douze colonnes apostoliques, cimentée par le sang des martyrs , protégée par les miracles , défendue par les saints et les confesseurs, gouvernée par les Pontifes, qui forment la chaîne de succession non interrompue depuis les Apôtres jusqu’à nos jours; et, du haut de cette tour qui domine dix-huit siècles d’existence, foudroyer les novateurs, en leur jetant en face la boue de leur origine et la honte de leurs moyens de prosélytisme.

Le Pedagâ-Marouttel est une réfutation d’un livre publié en tamoul par les protestants de Tranquebar sous le titre de Pedagam; il en montre les erreurs et les faussetés.

Le Luther inattialpou, ou Caractères du Luthérianisme, est moins une controverse qu’une espèce de satire, où l’auteur se moque de la profusion des livres que les protestants répandaient de toutes parts. A la beauté séduisante de l’impression et de la reliure de ces livres, il oppose d’une manière très-mordante les barbarismes dont fourmillait le contenu. Ensuite il applique au protestantisme ce que saint Jean dit dans l’Apocalypse de la cinquième plaie. On trouve dans cet écrit une causticité qui serait déplacée dans un ouvrage sérieux, mais qui se pardonne dans une satire jetée aux adversaires, en représailles des calomnies et des blasphèmes qu’ils vomissaient contre le catholicisme; il se distingue par l’énergie et l’élévation du style, qui généralement tient autant de la langue sublime que de la langue vulgaire.

Au reste, le 1‘. Beseln ne se reposait pas sur ses écrits ; après avoir fait son possible, il reconnaissait son impuissance, se disait serviteur inutile, et attendait de Dieu seul la victoire de la foi. Voici ce qu’il écrivait dans une lettre adressée en 1731 au P. Général :

« Un danger très-pressant menace cette mission de la part des Luthériens, qui, animés d’une rage infernale, rôdent autour de la bergerie, cherchant une proie à dévorer. Comme tous les moyens humains ne sauraient nous rassurer contre de tels ennemis, nous avons recours à la toute-puissante protection de la B. Vierge, que nous invoquons sous le titre de Mère du Refuge; c’est pourquoi je conjure Votre Paternité, au nom du zèle dont elle est animée pour le salut des âmes, de vouloir bien obtenir du Souverain Pontife qu’il confirme par son autorité une fête à l’honneur de Notre-Dame-du-Reluge, déjà instituée par l’autorité de l’évêque, et que nous célébrons tous les ans, le troisième dimanche après Pâques. Il ne s’agit pas d’une fête commune à toutes nos chrétientés, mais seulement particulière à l’église de Elacourrichi, qui est la clef de notre mission, puisque la province du Tanjaour où elle se trouve est la plus exposée aux attaques des hérétiques. Cependant, comme nous vivons au milieu d’une nation où rien n’est stable, il serait bon d’instituer cette fête pour l’église de Elacourrichi, ou toute autre qu'on jugerait à propos de lui substituer. De plus, nous supplions Sa Sainteté qu’elle daigne accorder une indulgence plénière à tous les chrétiens qui, s’étant confessés et ayant communié dans cette église pendant l’octave de la "fête, prieront Notre-Seigneur, par l’intercession de sa sainte Mère, de délivrer cette mission des hérésies qui la menacent, .l’ai dit pendant l’octave , parce qu’un seul IV. 24

jour ne pourrait suffire, vu la multitude (les chrétiens et le petit nombre des missionnaires; d’ailleurs il serait dangereux, dans ces temps difficiles, de réunir en un seul jour une si grande foule de néophytes. »

La très-sainte Vierge répondit à la confiance que les missionnaires avaient placée en elle; car, quelques années après, le P. Besclii écrivait que, grâce à son secours, les hérétiques étaient vaincus et couverts de confusion ; qu’ils n’avaient pu'fairc aucun mal à la mission, malgré tous leurs efforts, et qu’ils n’osaient plus se montrer, ni même répondre aux ouvrages qu’on avait fait circuler pour réfuter leurs erreurs.

Enfin, de 1732 à 1739, le P. Besclii composa plusieurs ouvrages destinés à faciliter l’étude du tamoul ; tels sont :

1° Tamoul-vilakkam, ou Grammaire tamoule, regardée, même par les savants indiens, comme le meilleur Traité qu’ils possèdent sur les éléments et le génie de leur propre langue.

2° Grammaire du Codoun-tamoul, ou de la langue vulgaire, écrite en latin pour l’usage des Européens. Elle a d’autant plus de mérite que le P. Beschi est le premier qui soit parvenu à fixer les principes , à définir les règles et à bien préciser les limites de cette langue, qui est la seule usitée dans les rapports habituels de la vie, et doit être par conséquent la langue du missionnaire. Bans ses autres Grammaires, l’auteur était dirigé et puissamment aidé par le Nannoûl et autres ouvrages des grands maîtres dè la langue tamoule, grammairiens très savants et remarquables par un esprit d’analyse étonnant. Il n’y avait donc qu’à débarrasser ces ouvrages de ce qui s’y trouvait d’inutile et de confus, et en même temps de compléter ce qui leur manquait en plusieurs points. Il n’avait

pas cet avantage dans la Grammaire du Codoun-tamoul.

3° La Grammaire du Sen-tamoul, ou de la langue sublime, pareillement écrite en latin.

4° Un Dictionnaire tamoul-latin.

5° Un Dictionnaire portugais-latin-tamoul.

6° Le Sadour-agaradi , ou le Quadruple Dictionnaire, tout en tamoul. C’est, d’après le jugement des savants, l’ouvrage le plus étonnant et le plus précieux; il suppose dans son auteur une vaste érudition et une prodigieuse connaissance de la langue et de tous ses auteurs classiques.

A la vue de cette liste d’ouvrages, qui ont tous un mérite distingué, et dont quelques-uns suffiraient à la gloire de leurs auteurs, on ne comprend pas comment ils ont pu être le fruit d’un seul homme, qui, arrivé dans l’Inde sans en connaître la langue, y a passé trente-quatre années constamment consacrées à l’administration des chrétientés,' au milieu des persécutions , des guerres et des obstacles de tous genres. D’après les lettres annuelles, il est certain que jusqu’en 1718 le P. Besclii avait seul la charge du district où il se trouvait : on peut supposer que, depuis 1726 à 1742, on lui donna quelquefois un confrère pour l’aider dans la culture des chrétientés ; mais il fut toujours le supérieur de son district, et tous les documents qui nous restent du Maduré nous le présentent constamment occupé à cultiver ses néophytes et à procurer la conversion des païens. Ses écrits n’étaient, pour ainsi dire, que des hors-d’œuvre, ou des délassements. Son génie fécond et toujours actif lui inspirait ses chants et ses diverses compositions au milieu de toutes ses occupations. Il avait toujours auprès de lui plusieurs disciples qui écrivaient sous sa dictée, et quand

sa verve était échauffée, on dit qu’il dictait à plusieurs en même temps. Comme les Indiens écrivent sur des feuilles de palmier avec une extrême facilité, même en marchant, les voyages si fréquents du P. Beschi pouvaient être en grande partie consacrés à la composition de ses ouvrages ; une autre partie devait être employée à la lecture des auteurs classiques, dont il faisait ses délices et qu’il possédait parfaitement.

Mais le P. Beschi n’avait pas la liberté de partager tout son temps entre l’étude , la prière et le soin des chrétiens, une portion considérable était nécessairement absorbée par les visites des curieux. Les lettres précédentes nous montrent que c’était pour le missionnaire une nécessité indispensable ; c’était d’ailleurs le moyen d’attirer à la foi les païens, et surtout les savants et les grands personnages. A raison de sa réputation et de l’autorité qu’il avait acquise, il pouvait bien se soustraire aux importunités des visiteurs communs, lorsqu’ils n’étaient pas disposés à chercher sincèrement la vérité; mais cette réputation même lui attirait une foule d’hommes éminents, dont il devait cultiver l’amitié pour le bien de la religion. On raconte à ce sujet beaucoup d’anecdotes, où éclatent la pénétration et la vivacité de son esprit, qui, en toute circonstance, lui suggérait des réparties et des traits frappants par leur à-propos, leur justesse et leur énergie. Ces luttes d’esprit étaient alors très en honneur chez les Indiens, et, comme du temps d’Ésope, elles avaient souvent pour objet des énigmes ; la langue tamoule elle-même s’y prêtait merveilleusement par l’équivoque de ses expressions et la facilité de combiner la langue sublime avec la langue ordinaire. Le P. Beschi* excellait dans cet art de présenter, sous l’enveloppe d’une

phrase commune, un sens tout différent, qui tantôt, comme un trait de lumière, charmait ceux qui l’entendaient, tantôt, comme un dard acéré, perçait jusqu’au fond de l’àme, et couvrait de confusion les adversaires qui ne méritaient pas de ménagement. Il se servait surtout de cette forme pour reprocher aux brames leurs vices et leur hypocrisie.

Un jour deux pandàrams, fameux par leur prétendue science, vinrent le provoquer ; mais, n’osant le faire en paroles, ils proposèrent un combat par signes ; le P. Beschi accepta ce défi. Ils se croyaient déjà vainqueurs; car ils avaient imaginé de se présenter en lui montrant deux doigts. Il croira, s’étaient-ils dit, cpie par là nous voulons indiquer que nous sommes venus deux ensemble, et nous prouverons son erreur en assurant qu’il s’agit de deux questions que nous désirons discuter avec lui. A la vue de leur signe, le Père, présentant les deux mains, les fit claquer l’une contre l’autre; puis, levant un seul doigt vers le ciel , il décrivit un cercle sur sa tête. Les deux agresseurs, qui s’étaient promis un triomphe trop facile, furent déconcertés par cette pantomime, et, ne pouvant y répondre, ils rompirent eux-mêmes le silence convenu, et demandèrent l’explication. Le P. Beschi répondit que, selon la signification la plus naturelle et la plus juste, le signe qu’ils avaient fait représentait les contraires : le bien et le mal, le vice et la vertu, le ciel et la terre, la vie et la mort, le paradis et l’enfer, le kàranagourou (vrai prêtre) et le kâriagourou ( le faux prêtre); qu’ ensuite le doigt qu’il avait levé vers le ciel, avec le geste qu’il avait fait, indiquait l’unité de Dieu, créateur de toutes choses, infiniment parfait, etc. Les

deux pandàrams s’avouèrent vaincus et se retirèrent couverts de honte.

Neuf autres pandàrams de la secte des Sadeipanddrams, espèce de Nazaréens qui se font une loi de ne jamais toucher à leur chevelure, se présentèrent pour soutenir une dispute sur la pliilosophie et la religion. On établit les lois de la discussion ; elle devait durer un mois entier, et le vaincu devait se mettre à la discrétion du vainqueur. Malgré -la science et la subtilité de ces docteurs , reconnus pour les plus vigoureux dialecticiens de l’Inde, le triomphe fut du côté de la vérité, de l’aveu même de ses adversaires. Six de ces pandàrams embrassèrent la loi chrétienne; les trois autres, obligés désormais de cacher leur honte, se firent couper leur chevelure, qu’ils offrirent en hommage au P. Beschi. Chacune avait cinq à six pieds de long, et, roulée sur elle-même, elle formait, dit le biographe tamoul, comme une botte de foin. Ces trois trophées furent déposés dans l’église de Tiroucavelour, où ils furent conservés pendant longtemps.

S’étant un jour arrêté sur sa route dans un village dédié à l’idole Vellouran, surnommé Yinei-Tirttân (qui guérit les maladies) , il s’avança vers la pagode, et demanda à la foule qui s’y trouvait rassemblée quel était le dieu qu’on y honorait ; les dévots lui répondirent en exaltant la puissance du Dieu, qui rendait la vue aux aveugles, la parole aux muets, la santé à tous les malades. A l’instant il improvisa un vembd ou une strophe, dont le sens est le suivant : « Vellouran est affligé de la goutte, son frère d’une dyssenterie honteuse, son fils d’une hydropisie; s’il ne peut guérir ses propres maladies, quelles

sont donc celles qu’il a guéries ? » Il fallait toute l’autorité du P. Beschi pour le mettre à l’abri du ressentiment et de la fureur des païens. Mais aussi, ses vers parurent si beaux, ils montraient une si parfaite connaissance de la mythologie païenne', et ÿ faisaient une allusion si mordante et si spirituelle, que tous les assistants furent saisis d’admiration, et quelques-uns d’entre eux s’attachèrent à lui et devinrent ses disciples.

Chassé du Nord, ainsi que les autres missionnaires, par l’invasion et la cruauté des Marattes en 1740, il se réfugia d’abord dans le Marava, et de là passa sur la côte de la Pêcherie; sa correspondance avec le P. Général nous le présente en 1744 recteur de Manapar, où il se distinguait par ses vertus et son amour pour la pauvreté religieuse. Il y termina sa carrière vers 1746, plus grand et plus heureux par son zèle pour le salut des âmes, par ses souffrances et ses fatigues apostoliques, que par la vaste érudition, le rare génie et les écrits nombreux, qui ont excité l’admiration des savants et 'transmis son nom à la postérité.

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