QUESTION DES RITES MALABARES
On a vu dans le ne volume, pag. 140, la question des rites malabares soulevée en 1010, étudiée dans ses principes, en présence des témoignages les plus irrécusables, d’après l’autorité des hommes les plus graves et les plus expérimentés de l’Inde et du Portugal ; discutée à fond par les conciles des évêques et archevêques de l’Inde, par le tribunal de l’Inquisition de Goa et par le tribunal suprême de l’Inquisition de Lisbonne ; et enfin, après douze années d’examens et de discussions, décidée, en 1623, par la Bulle du Souverain-Pontife Gré-
goire XV. En lisant dans la Notice du P. Bouttari les passages qui ont trait à cette question, on se sera demandé si cette dernière controverse, qui a fait tant de bruit dans le xvme siècle, est la même que celle qui déjà avait entravé et suspendu les travaux du P. de’ Nobili en 1610? Nous répondons qu’en effet c’est la même controverse. Dans la première époque, on avait objecté au célèbre fondateur de la mission du Maduré une foule de rites, de cérémonies et d’usages, qu’il permettait à ses néophytes, comme étant des pratiques purement civiles; mais, dans la discussion qui eut lieu, ses accusateurs eux-mêmes, laissant de côté plusieurs de ces rites qui paraissaient moins importants, s’étaient principalement attachés aux suivants : le cordon, la manière de porter la chevelure, la séparation des castes dans les églises, la poudre de sandal comme ornement du front, les bains fréquents. Le P. de’ Nobili donna une réponse spéciale à chacune de ces accusations, et ajouta une réponse générale qui s’étendait à tous les autres usages qu’on lui faisait un crime de tolérer (1). Grégoire XV, dans cet esprit de condescendance que l’Église a toujours montré en faveur des chrétientés naissantes, avait approuvé la conduite des missionnaires du Maduré provisoirement. . . . usque ad aliam Sanctœ Sedis délibérât ionem.
Par cette indulgence, l’Église ne renonçait donc pas au droit de donner des ordres contraires , quand ces chrétientés seraient plus solidement constituées, ni au désir de les voir travailler peu à peu à se conformer, le plus parfaitement possible, aux rites et aux cérémonies de l’Église catholique. Pour réaliser ce désir, il aurait
(I) Voyez tome II, p. 151 .
fallu pouvoir conduire à son terme cet ébranlement qui se manifesta souvent en faveur de la religion chrétienne, réussir à déborder le paganisme, et à soustraire ainsi les chrétiens aux influences civiles et politiques, qu’ils subissaient inévitablement de la masse païenne, à cause de leur petit nombre relatif. Si les missionnaires avaient été secondés; si, au lieu d’être entravés par un concours de causes étrangères et imprévues , leur action avait été soutenue par les secours nécessaires , il est probable qu’ils seraient parvenus promptement à cet heureux résultat, et auraient ainsi prévenu le retour de cette malheureuse controverse. Les moyens leur manquèrent, leurs efforts furent constamment paralysés, comme on a pu s’en convaincre par la lecture de leurs lettres. Leurs succès, quoique souvent prodigieux, considérés en euxmêmes et en présence des obstacles, n’avaient pu cependant, après un siècle écoulé, assurer au christianisme une position indépendante dans le pays. La question des rites malabares eut donc le temps de se reproduire et de détruire les espérances les plus chères des missionnaires.
Notre intention n’est pas d’entrer ici dans le fond de la question, ni même dans l’examen historique de cette seconde controverse. C’est un terrain trop brûlant encore des passions d’autrefois ; nous craindrions de laisser échapper involontairement quelques expressions peu mesurées, qui pourraient prêter à des interprétations que nous repoussons. Nous aimons mieux protester de notre soumission entière et aveugle aux décrets du Saint-Siège en cette matière. Cependant, en notre qualité d’historien de la mission du Maduré, nous nous permettrons d’opposer quelques remarques à deux graves accusations que les adversaires de la Compagnie de Jésus
ont portées contre elle à cette occasion ; nous voulons parler du reproche à’ idolâtrie, et de celui de désobéissance au Saint-Siège.
L’animosité et l’esprit de parti, qui s’acharnaient alors contre la Compagnie de Jésus et préludaient aux événenements qui signalèrent ce siècle fécond en ruines, ne manquèrent pas d’envenimer cette question, suscitée fort à propos, et d’exagérer la portée de la Bulle qui en donnait la solution, afin d’en conclure que les Jésuites étaient coupables de pratiques essentiellement idolütriques. A une telle accusation, voici notre réponse.
1° Tous les usages ou rites réellement observés ou tolérés par les missionnaires avaient été constamment approuvés depuis un siècle par les évêques et archevêques dont dépendait la mission ; les principaux de ces rites avaient été nommément autorisés par tous les évêques elle primat des Indes, par le tribunal de l’Inquisition, par la Bulle de Grégoire XV, comme nous l’indiquions en commençant cet article, et comme nous l’avons prouvé dans le 11e volume, p. 140 et suivantes.
2° D’après les informations juridiques prises par les évêques de l’Inde, et renfermant le témoignage assermenté d’une multitude d’indiens distingués par leur science et leur condition, parmi lesquels on comptait quelquefois plus de cinquante brames de diverses sectes, la plupart des accusations publiées alors contre les missionnaires étaient fausses, soit dans le fait même des rites qu’on leur reprochait, soit dans le sens et l’intention qu’on attribuait à ces rites. Dans une question si difficile, le Saint-Siège se conduisit avec sa sagesse accoutumée ; il ordonna des enquêtes, et, sur les informations reçues, il prohiba rigoureusement un certain nom-
bre de rites , dont les uns étaient tolérés et d’autres n’étaient nullement tolérés par les missionnaires (1).
3° A ceux qui dans cette prohibition rigoureuse voient une définition doctrinale, nous proposerons une petite difficulté. L’usage du sandal et autres articles nommément permispar Grégoire XV, nommément prohibéspar laBulle de Benoît XIV, furent ensuite de nouveau nommément autorisés par les successeurs de BenoîtXIV. Ainsi Msr Dolichat, supérieur de la mission de Pondichéry, et M. Magni, missionnaire, successeurs des Jésuites, voyant que la prohibition du sandal était un immense obstacle à la conversion des païens et une source de défections parmi les chrétiens, prirent sur cet article de nouvelles et trèsscrupuleuses informations, et reconnurent que c’était une pratique purement civile, sans aucun rapport avec les sectes idolàtriques. Ils s’adressèrent donc au Saint- Siège, qui en permit l’usage par un rescrit que nous avons lu aux archives de la maison des missions à Pondichéry (2). On conçoit facilement qu’àprès la suppression de la Compagnie de Jésus, des informations impar-
(1) Comme les Supérieurs et les missionnaires objectaient à Msr de Tournonque plusieurs des cérémonies condamnées par son décret n'existaient pas chez les chrétiens, il répondit : Non quod fiant, sed ne fiant; je les condamne non parce qu’elles sont, mais pour qu’elles ne soient pas mises en pratique. Cela n’empêcha pas que les calomnies des adversaires,dont la fausseté avait été prouvée juridiquement, ne continuassent à être publiées comme certaines, et acceptées au moins comme probables. LeP. Gaston-Laurent Cœurdoux, supérieur-général des missions de l’Inde, voyant quelques-unes de ces accusations se reproduire encore sérieusement en 1744, écrivait au P. Général : « Hæc falsa sunt. Unum pelimus : » ut probetur quod dicitur, declaretur accu ator; nominefur a’iquis epi- » scopus ex alio ordine quàrn nostro, qui Inc rem examine!, plectatur ac- » cusatus si reus est, aul accusator si calumnialor dei'rehendatur. Hoc » petimus; hoc deflfegabitur; judicabit Deus.» Pondichéry, 17iG.
(2) Voyez tome Itr, p. 320, 321 .
tiales, prises avec calme et sans passion, aient pu faire révoquer une prohibition même rigoureuse ; mais nous demandons si un tel changement de circonstances aurait suffi pour faire révoquer une décision doctrinale, et permettre des pratiques essentiellement idolàtriques et superstitieuses.
4° Enfin nous avons aujourd’hui un nouvel argument : c’est le Décret donné le 29 septembre 1851 par le Souverain-Pontife Pie IX dans la cause du B. P. Jean de Britto, missionnaire et martyr du Maduré. En rappelant l’objection qu’on avait tirée de la question des rites malabar es contre la béatification du glorieux martyr, dans la Congrégation des rites tenue en 1741, le récent Décret parle ainsi : « Après avoir entendu les objections du promoteur de la foi et les avis de tous les cardinaux, ayant ensuite lu, examiné et pesé très-attentivement les unes et les autres, comme il constait que ces rites n’avaient pas été employés comme un signe de superstition idolàtrique, à la manière des païens, 'mais qu'ils étaient purement et simplement des actes de la vie civile communs à tous... le Saint-Père décida que les rites objectés par le promoteur de la foi n’étaient pas un obstacle... — Quuni consliterit (eos ritus) non in signurn protestativum fuisse adhibitos, uti penès gentiles, sed merè aclus fuisse vitœ civilis, sicuti commune est omnibus.... decrevit.... objectos ritus non obstare quominus in præsenti causa ad ulteriora procedatur. »
Le second chef d’accusation que les adversaires de la Compagnie de Jésus exploitèrent dans le temps et exploitent encore aujourd’hui, c’est le reproche de désobéissance secrète ou de rébellion ouverte contre les Décrets du Saint-Siège au sujet des rites malabares. 11 est assez
curieux de voir une telle accusation intentée aux Jésuites par les Jansénistes, et répétée par M. Michelet , tous hommes dont le dévouement et la soumission au Saint- Siège sont si connus ! Mais à force de crier et de calomnier avec audace, on parvint à faire adopter la chose à une foule de personnes. On sut exciter à priori une certaine méfiance, puis une présomption générale et une persuasion que la Compagnie n’admettrait pas les Décrets du Souverain-Pontife, que les Supérieurs ne les communiqueraient pas aux missionnaires, que ceux-ci refuseraient de s’y soumettre ; et après avoir prédisposé les esprits par ces préjugés, on leur faisait accepter sans peine tous les faux récits sur la prétendue résistance des Jésuites. Nous avons vu dans les lettres adressées au P. Bouttari par sa famille une preuve de cette opinion générale qui persévérait encore en 1750(1). Nous en trouvons aussi quelques indices dans les Brefs de Clément XII et de Benoît XIV sur cette question. Il est résulté de là que plusieurs historiens, d’ailleurs connus pour leur impartialité, n’ont pas osé attaquer de front une opinion trop généralement établie, ou se sont laissé influencer eux-mêmes par cette opinion .
Sans prétendre trancher la question et nous en constituer juge, nous nous bornerons à proposer quelques observations et à produire des documents authentiques ; puis nous laisserons au lecteur le soin de former son jugement.
Distinguons d’abord deux époques . la première, depuis 1704; la deuxième, depuis 1734. Par rapport à la première époque, nous ferons les remarques suivantes.
(1) Voyez page 399.
Lorsque, en 1704, M§r le patriarche d’Antioche, depuis Cardinal de Tournon, aborda à Pondichéry pour examiner la question des rites, l’archevêque de Goa, primat des Indes, envoya un mandement dans lequel il défendait de reconnaître en rien l’autorité du patriarche , parce qu’il n’avait pas montré ses Bulles aux autorités ordinaires , et qu’il se présentait , disait-il , contre les formes canoniques. Ce fut pour plusieurs un prétexte plausible de se soustraire à l’autorité du patriarche. Et cependant les Jésuites ne voulurent pas en profiter. Avertis directement par leurs Supérieurs d’Europe de la volonté du Saint-Père, ils reconnurent dans le patriarche son envoyé immédiat, et résolurent de lui obéir plutôt qu’au patriarche des Indes et au gouvernement portugais ; malgré la sévérité de leurs injonctions, les menaces qui les accompagnaient et les vengeances qui suivraient infailliblement leur transgression. Le R. P. Fr. Laynez , missionnaire vénérable par les fatigues endurées pendant plus de trente ans dans la culture de ces chrétientés, et alors évêque de Maïlapour, publia et fit afficher à la porte de sa cathédrale une circulaire par laquelle il reconnaissait le patriarche comme visiteur apostolique, et ordonnait à son troupeau de le respecter comme tel.
Mais, dira-t-on, les Jésuites, en accueillant la personne du visiteur apostolique, méconnurent son autorité, refusèrent d’exécuter son décret, ou ne le firent qu’imparfaitement, se perdirent dans les subterfuges et les subtilités. Voici les faits : Les PP. Bouchet, de la Breuille, et le P. Tachard, supérieur de la mission, s’étaient efforcés de détourner le coup fatal en exposant au prélat les funestes conséquences des mesures rigoureuses qu’il préparait ; au moment de son départ , frappés comme d’un coup de
foudre par son décret et les censures terribles qu’il y avait apposées, ils le conjurèrent de vouloir au moins lever ces censures. Il y consentit ; et sur leur observation que cette assurance verbale n’aurait aucune valeur dans le for extérieur, il répondit qu’étant pressé de partir, il n’avait pas le temps de la donner par écrit, que sa parole leur suffisait pour la tranquillité de leur conscience, et que pour le reste il écrirait lui-même à Rome et certifierait avoir retiré les censures (1). De plus, Clément XI, en confirmant le décret du patriarche, avait ajouté la clause : «jusqu’à ce que le Saint-Siège en ait décidé autrement sur les représentations de ceux qui croiraient avoir à réclamer contre la teneur de ces décrets. »
Le champ était donc ouvert aux réclamations et à la discussion ; et les missionnaires durent y entrer avec une ardeur proportionnée à l’importance qu’ils attachaient à cette question, qui allait décider de la conservation ou de la ruine de leurs missions (et les événements ont prouvé qu’ils ne se trompaient pas dans leur jugement). Il serait donc injuste et déraisonnable de leur faire un crime de leurs efforts pour obtenir le triomphe d’une cause qui était évidente à leurs yeux, et rentt) Les PP. Fr. Laynez et Venant Bouchet, députés à Rome pour y défendre la cause des missionnaires en 1706, déclarèrent à Clément XI, du vivant du cardinal de Tournon, que celui-ci avait entièrement levé toutes les censures, et on leur répondit que c'était vrai et que les lettres du cardinal en faisaient foi. Le P. Martin, envoyé à Rome en 1714 pour traiter les mêmes affaires, adressa au Saint-Père, Clément XI, un mémoire où il réitérait la même déclaration, et rappelait celle des PP. Laynez et Bouchet, faite en 1706. Le P. Martin étant mort à Rome en 1718, le P. Ant. Brandolini, arrivé de Maduré pour le remplacer, publia un ouvrage sous le litre de Justification, et le présenta, par ordre d’innocent XIII, à tous les cardinaux du Saint-Office. Dans cet écrit, il rappelle l’entière révocation des censures faites par Msr de Tournon et les protestations des PP. Bouchet, Laynez et Martin à ce sujet.
fermait la seule condition de vie de leurs chrétientés. Il serait également injuste de leur reprocher d’avoir, pendant cette discussion, cherché à interpréter de la manière la plus bénigne le décret du patriarche, puisque l’exécution du sens plus rigoureux eût immédiatement consommé la ruine qu’ils travaillaient à prévenir. Ils y étaient du reste autorisés par les paroles expresses du Saint-Père. Le cardinal Fabroni, dans une lettre adressée aux missionnaires en 1708, leur annonçait, au nom de Clément XJ, qu’ils devaient subordonner l’observation du décret aux exigences de la plus grande gloire de Dieu et du salut des âmes : « Ipsam decreti observatio- » nem, si quando major Dei gloria et animarum salus » aliter postulare videbuntur, absque omni scrupulo » omitti posse auctoritate nostra declaramus (1).
Pour mieux apprécier la position des missionnaires, imaginons qu’il s’élève, en France, en Espagne, en Angleterre... une controverse importante, qui se complique de graves difficultés relatives aux lois, aux usages, aux mœurs du pays, et qu’un nonce extraordinaire du Saint- Siège, envoyé pour examiner l'affaire, s’arrête à la frontière , y passe quelque temps , sans se mettre en rapport avec aucun de.s évêques et archevêques de cette
(I) Msr Fr. Laynez, évêque de Maïlapour, publia cette réponse du cardinal Fabroni dans sa lettre pastorale de 1711. En 17 2G, cette déclaration, faite par Sa Sainteté au cardinal, ayant été révoquée en doute par les adversaires des Jésuites, le P. Ant. Brandolini pria le Saint- Père, par l’entremise du cardinal Olivieri, d'interroger le cardinal Fabroni suT la vérité de cet oracle de vive voix. Or, à ce sujet comme au sujet de la révocation des censures dont il est parlé dans la note précédente, il est inutile de faire remarquer que si la vérité de ces faits n’eût pas été incontestable, les missionnaires n’auraient jamais osé provoquer une telle épreuve, et s'ils l’eussent essayé, on n’eût pas manqué de confondre leur audace. Us le firent, et ne furent point démentis.
contrée, et même en repoussant leurs réclamations et leurs protestations, et que là, sur cette frontière, il dresse son tribunal , sans connaître les mœurs , les usages et la langue du pays, et enfin s’embarque en lançant un décret diamétralement opposé au jugement unanime de l’épiscopat.... Nous demandons si, dans celte supposition, un prêtre serait convaincu de désobéissance au Saint-Siège par la seule raison que , se conformant à l’avis de son évêque, et de tout l’épiscopat, il suspendrait son obéissance au décret de ce nonce, pour attendre le jugement définitif du Saint-Père le Pape ? Or, tel était le cas de la controverse des Indes (1); avec la différence
(1) Voici ce qu’écrivait à ce sujet le P. Bouchet, supérieur de la mission : « Son Éminence, en me remettant son décret, m’a dit qu’il n’y avait pas un seul des articles insérés dans ce décret qui ne fût appuyé sur le témoignage de deux ou trois témoins... Est-il possible que, dans une affaire où il s’agit du salut de tant de milliers d’àmes, on puisse fonder ses décrets sur le témoignage de deux ou trois païens (et cela dans un pays où la pratique du faux témoignage est une profession publique et avouée ! ) Je répondis au cardinal que si l’on osait faire comparaître devant moi ces témoins, je me chargeais de les confondre. » Ce P. Bouchet est celui dont le patriarche de Tournon fait mention dans le décret dont il est ici question ; en assurant que « les bons offices, la » longue expérience, la doctrine de ce missionnaire, éminent par son » zèle et sa connaissance des mœurs et de la langue du pays, avaient » suppléé à l’impuissance où il était de connaître les choses par lui- » même. » Qui ne croirait, en lisant ces lignes, que la teneur de ce décret était conforme à l’opinion et au témoignage du P. Bouchet !! Cet usage que l’on faisait de son nom mit le comble à sa douleur; et il terminait la lettre que nous citons ici par ces paroles : « Tout cela, mon Révérend Père, me remplit d’un tel chagrin, que j’ai résolu, au premier jour, de renoncer absolument à la supériorité pour me préparer uniquement à la mort. » Après le départ de Mer de Tournon, l’évêque de San-Thomé prit, à Pondichéry même, des informations juridiques sur tout ce qui s’était passé, et dressa un procès-verbal que nous avons sous les yeux. Nous y lisons, entre autres choses, que les témoins qui avaient déposé devant le patriarche furent interrogés : « Comment, leur dit-on, avez-vous pu attester que telle cérémonie se propose tel objet ou renferme telle signification, tandis que vous savez parfaitement que ce sont
d’une distance incomparablement plus grande dans les usages et les mœurs, aussi bien que dans les pays ; et avec cette différence encore que les missionnaires jésuites , tout en soumettant leurs raisons et leurs difficultés au Siége-Apostolique, ne refusèrent pas un instant l’obéissance au décret du légat. Et cependant ces Jésuites sont accusés de désobéissance envers le Saint-Siège ! D’ailleurs il y a- une circonstance qu’on ne doit pas perdre de vue , c’est que, dans toute cette affaire, ce n’étaient point les missionnaires qui agissaient. Les évêques et archevêques de San-Thomé, de Cochin, de Cranganore, se montrèrent constamment à la tète des missionnaires, qui ne faisaient que suivre leur direction. C’étaient ces prélats qui parlaient et agissaient. C’est même de leurs lettres pastorales ou de leurs mémoires adressés au Saint- Siège que nous avons extrait ce que nous rapportons ici. Or, qui niera que ces évêques et archevêques eussent le droit d’employer ces moyens, qu’ils jugeaient absolument nécessaires pour la conservation de leurs troupeaux, surtout quand ils voyaient le décret du patriarche rejeté par l’archevêque de Goa, primat des Indes, et réprouvé par le tribunal de l’Inquisition, qui le déclarait attentatoire aux lois canoniques, aux droits des Ordinaires, et subversif de la religion dans les Indes? Il semble qu’en suivant en tout point la direction de leurs évêques, les missionnaires de la Compagnie de Jésus n’assumaient sur eux aucune responsabilité.
Oui; mais ces évêques étaient eux-mêmes d’anciens
là d’évidentes faussetés? — Nous le savons bien, répondirent-ils, mais on nous avait fait la leçon et nous étions payés... » Nous rappelons ce fait, non pour incriminer le cardinal de Tournon, mais seulement pour montrer la valeur de ses témoins.
missionnaires jésuites ! et par conséquent la Compagnie de Jésus doit répondre pour eux ; car c’est une loi connue que la Compagnie est solidaire, surtout quand il s’agit de porter la responsabilité. Ici nous en appelons à l’histoire. Supposons que, au lieu d’être Jésuites, ces prélats eussent été simplement portugais, comme l’était le primat des Indes ; il est bien certain qu’ils se seraient tous unis à lui pour chasser et anathématiser le patriarche visiteur avec son décret. Ce qui s’est passé de tout temps, ce qui se passe encore aujourd’hui dans l’Inde, ne laisse aucun doute sur ce point. Donc, si ces prélats reçurent Msr d’Antioche avec respect et soumission, on peut et l’on doit l’attribuer à l’esprit d’obéissance qu’ils avaient puisé dans la Compagnie de Jésus , et qui avait modéré en eux l’esprit national et les prétentions du patronage portugais. Et cependant, au lieu d’en savoir quelque gré à la Compagnie, on cherche s’il n’y a pas dans la conduite de ces évêques quelque chose qui prête à la critique, afin d’en faire tomber toute l’amertume sur cette Compagnie! Oh! que le P. Tachard avait raison, quand, parlant de l’évêque de San-Thomé et de la profonde affliction de ce vénérable vieillard, octogénaire, qui d’un côté se sentait accablé de violents reproches et exposé aux persécutions des autorités ecclésiastiques et civiles de Goa, de l’autre assistait aux convulsions et prévoyait la ruine de toutes les chrétientés, il écrivait ces belles paroles : « On ne nous tiendra guère compte de notre dévouement au Saint-Siège et à ses ministres ! Cette crainte ne nous empêchera pas de suivre toujours la même voie, persuadés que plus les hommes nous oublieront lorsque nous tâcherons de remplir toute justice, plus aussi Notre- Seigneur, qui sonde jusqu’à la prépara-
tion des cœurs, sera prêt à nous récompenser, puisque nous nous efforçons de lui plaire, et à lui seul. »
Passons maintenant à la seconde époque, c’est-à-dire au temps où la question fut décidée par les Brefs publiés successivement en 1734, 1739 et 1744. On ne parlait alors à Rome et dans toute l’Europe que de la désobéissance, des résistances, des subterfuges, des subtilités et des équivoques des Jésuites contre les Décrets du Saint- Siège; et c’étaient, comme de juste, les Jansénistes qui étaient les plus scandalisés d’une telle conduite.
Sans nous arrêter à une foule de raisons et de témoignages qui pourraient jeter du jour sur cette grave question, nous nous bornerons à un seul argument : nous citerons un seul genre de pièces authentiques, les plus propres à dévoiler les sentiments intimes et les dispositions les plus secrètes des missionnaires et des Supérieurs de la Compagnie. Ces pièces , nous les trouvons dans la correspondance confidentielle du P. Général avec les missionnaires et leurs Supérieurs.
Quand le janséniste Pascal du Quesnel fut arrêté à Bruxelles, et qu’on eut saisi toute sa correspondance (qui fut imprimée dans cette ville, en 1703, sous le titre de Causa Quesnelliana), tout le monde put y découvrir les mystères des Jansénistes, y apprécier la pureté de leurs motifs, la loyauté de leurs moyens, et surtout la sincérité de leur obéissance, de leur respect et de leur dévouement envers le Saint-Siège. On put y suivre les trames de la secte, l’action de son comité alors établi et agissant à Rome, ses ramifications, ses influences, les sommes qu’il y dépensait, les succès qu’il y obtenait, le nombre, la qualité et le nom des adeptes et des dupes qu’il y enrôlait. On put même y voir la part qu’il prenait à la fameuse IV. 27
question des rites et le parti qu’il espérait en tirer... Eli bien ! le même sort est échu à la correspondance universelle de la Compagnie de Jésus. Les lettres de tous les membres à leur chef , et les copies des lettres du chef à tous les membres : aux Supérieurs, aux provinces, aux Jésuites répandus Sur la face du globe , sont tombées entre les mains de leurs ennemis les plus acharnés , en qui à la haine se joignaient le désir et le besoin de justifier aux yeux du monde et de la postérité les mesures iniques qu’ils avaient prises contre cette Compagnie. Ils n’ont pas trouvé une seule lettre, un seul document, qui pût servir leur cause ; ils n’ont rien publié !
À leur défaut, nous nous permettrons de produire ici quelques-unes des lettres que nous tirons de cette correspondance. Nous croyons inutile de citer toutes celles qui ont rapport à cette question des rites; mais nous protestons, et nous sommes prêts à prouver, les documents en mains, que nous n’omettons aucune lettre , aucune phrase, qui ait un sens et un esprit différent de celui que présentent celles auxquelles nous sommes obligés de nous borner.
Lettre du R. P. François de Retz, général de la Compagnie de Jésus, à l’illustrissime et bien-aimé D. Joseph Pinhero, évêque de Maïlapour (1).
1 1 octobre 1736.
« J’ai reçu les lettres de Votre Grandeur, avec les témoignages authentiques constatant la promulgation du
(1) On trouvera les textes originaux à la fin de cet article, sous le titre de Pièces justificatives, chacun à son numéro d’ordre,
récent Décret du Saint-Père touchant les rites du Maduré. Je ne puis assez \ous exprimer la joie et la consolation que j’ai ressenties, en voyant avec quelle prudence et quelle promptitude il a été publié, avec quelle obéissance il est accepté et observé par tous... » (N° 1.)
Cependant les bruits et les déclamations contre la prétendue résistance des missionnaires de la Compagnie continuaient à occuper les esprits à Rome et dans toute l’Europe. On avait soin de les confirmer par de nouvelles dénonciations parties de l’Inde. Ces dénonciations pouvaient être inspirées par la passion ou par un zèle amer et inexpérimenté, qui, jugeant des choses d’après ses impressions, s’imagine que la face d’une mission et les mœurs d’un pays peuvent se modifier instantanément et à volonté, à peu près comme le ton d’un jeu d’orgue par le simple changement d’un registre. On aurait dû cependant tenir compte de la position des missionnaires. Il ne s’agissait pas seulement pour eux de changer les idées et les usages parmi leurs néophytes, mais de lutter contre les préjugés de cent millions d’hommes encore idolâtres, dont les chrétiens subissaient inévitablement l’influence dans leurs rapports civils et domestiques. On s’étonnait fort à Rome que les missionnaires n’eussent pas encore réussi en dix et vingt ans à détruire dans ces peuples certains préjugés, par exemple, l’horreur de la salive, qui gênait une cérémonie dans l’administration du baptême. Dans le fait, vingt et même cinquante ans ne faisaient rien à la chose, puisque les catéchumènes qui se présentaient au baptême sortaient de cette masse Daïenne sur laquelle les missionnaires n’avaient pas encore d’action. Le P. Gaston Cœurdoux, supérieur de la mission, répondait à ce reproche par les paroles suivantes adressées au P. Général en 1740 ; « On nous ordonne d’arra-
cher de l’esprit de ces peuples l’horreur de la salive. Il y a longtemps que la chose est obtenue si par les mots ces peuples on entend les néophytes ; mais si par là on comprend les gentils, j’avoue que cela passe mes forces et celles de tous les missionnaires. Autant vaudrait nous enjoindre de convertir tous ces idolâtres dans l’espace de dix ans. » (N" 2.)
Ces dénonciations, imaginées dans les Indes par la passion ou par l’inexpérience, la passion les accueillait avec ardeur en Europe, et les grossissait-encore par les exagérations, qui ne lui coûtent rien. Le P. Général, sans pouvoir douter de l’obéissance de ses missionnaires, craignit que la négligence de quelqu’un d’entre eux n’eût fourni un prétexte à ces réclamations; il voulut du moins être informé du progrès des choses et avoir une réponse à opposer aux calomnies. Dans cette vue , il écrivait au P. François Cardoso, provincial, le 11 février 1 7.‘!8 :
« Quoique je vous aie instamment recommandé dans mes lettres précédentes de faire observer par tous les nôtres le récent Décret, ou les Lettres apostoliques, touchant les rites du Maduré, j’ai voulu par la présente dissiper les inquiétudes que m’inspirent les bruits que l’on continue à faire circuler ici. On prétend que ce Décret n’a pas été accepté dans toutes vos missions... peut-être parce que les missionnaires ne s’y conforment pas assez exactement... C’est pourquoi j’enjoins très-strictement à Votre Révérence de recueillir et de m’expédier par la première occasion les informations les plus complètes et les plus certaines sur cette matière; et, en attendant, de presser tous nos missionnaires d’acquiescer d’esprit et de cœur à ces Lettres apostoliques, et de les observer avec ce respect et cette obéissance avec lesquels notre Société
s’est toujours fait un devoir de vénérer et d’exécuter jusqu’aux moindres signes du Saint-Siège. » (V 3.)
Les missionnaires répondirent que le Bref avait été promulgué et était observé par eux dans tous les lieux où les troubles de la guerre leur permettaient d’exercer le saint ministère. En 1735, à la réception de la Bulle de Clément XII, les PP. Le Gac, Lalane, de Montalambert, Turpin et Yicary, qui se trouvaient à Pondichéry, avaient déposé entre les mains de M. Dumas, gouverneur de cette ville, la déclaration suivante : « Nous, soussignés, déclarons que nous recevons très-volontiers le Décret de notre Saint-Père Clément XII, que nous le garderons purement et simplement, et que nous le ferons observer dans nos missions. »
Mais avant que le P. Général eut la consolation de recevoir ces réponses, il était obligé d’envoyer aux missionnnaires le Bref de 1739, plus sévère que le précédent. Jugeant que plusieurs expressions de ce Bref paraîtraient dictées par ce préjugé et celte opinion générale : que les missionnaires refusaient d’accepter le Bref ou travaillaient à l’éluder, son cœur ressentit toute l’amertume dont ses enfants allaient être abreuvés. Il accompagna donc le Bref apostolique de la lettre suivante :
Au P. Louis de Vasconcelles , provincial.
Rome, 29 octobre 1739.
« Je ne suis pas sans inquiétude sur les effets que peut produire parmi nos missionnaires la mesure extraordinaire que notre Saint-Père Clément XII a cru devoir employer pour obtenir une prompte et fidèle exécution de
son Bref donné le 24 août 1734, et l’exacte observation de ce qu’il y prescrit louchant les rites malabares. Je crains que cette nouvelle Bulle n’excite des troubles dans la mission et ne soit l’occasion de graves inconvénients, si l’esprit religieux, la prudence et la modération de nos Pères ne préviennent ce malheur. C’est pourquoi j’ai jugé nécessaire d’y joindre les prescriptions suivantes.
1° Nos chers missionnaires seront affligés sans doute en voyant les soupçons que l’on conçoit et les bruits qu’on répand contre leur promptitude et leur fidélité à exécuter les Décrets apostoliques; je les exhorte et les avertis en Notre-Seigneur, ainsi que Votre Révérence, d’offrir généreusement à Dieu ce sacrifice et de se réjouir de cette nouvelle occasion de mérite devant Dieu.
» 2° Qu’ils donnent avec empressement ce nouveau témoignage qu’on exige du respect et de la soumission qu’ils professent envers le Saint-Siège et tous ses Décrets ; ils dissiperont par là tout soupçon de désobéissance que les ennemis de notre Compagnie s’efforcent, surtout de nos jours, d’exciter contre elle , afin de la rendre plus odieuse et moins utile à l’Eglise.
» 3° Qu’ils ne parlent qu’avec respect et une extrême circonspection des choses qui ont été statuées, de peur d’offrir une nouvelle occasion et une nouvelle matière d’accusation et de calomnies plus acerbes.
» 4* Que, non contents de se procurer tous les témoignages qu’ils pourront obtenir des Ordinaires, des vicaires apostoliques et des missionnaires des autres Ordres religieux, ils attestent eux-mèmes par serment, selon le témoignage de leur propre conscience, qu’ils ont constamment dirigé leurs néophytes conformément aux Décrets apostoliques ; et que si des transgressions ont été
commises, elles doivent s’imputer aux chrétiens plutôt qu’aux missionnaires.
» 5° Si, après avoir fait preuve de leur entière obéissance, ils croient devoir, pour le bien de la religion, soumettre des observations au Saint-Siège; qu’ils le fassent autant que possible par le canal des Ordinaires et des vicaires apostoliques, plutôt qu’innnédiatement par eux-mêmes.
» Je conjure Votre Révérence non seulement de se conformer elle-même à ces recommandations, mais de procurer par tous ses efforts, selon le devoir de sa charge, que tous les nôtres les observent avec une scrupuleuse exactitude.
» 6° La vertu de Votre Révérence et de tous nos Pères qui sont sous sa direction, la parfaite obéissance que notre Société professe envers le Saint-Siège, et l’importance d’une question où il s’agit de la pureté de la religion et de la foi, me donnent l’assurance que tous les nôtres obéiront au vicaire de Jésus- Christ promptement et joyeusement, comme il convient aux religieux de notre Société. J’ai déjà reçu, à ma grande satisfaction, une preuve de leur esprit religieux dans l’entière soumission avec laquelle ds ont accepté les précédentes lettres apostoliques de l’année 1734, en promettant d’accomplir exactement toutes les prescriptions qu’elles renferment. Cependant pour ne pas manquer à mon devoir et assurer plus efficacement la persévérance dans ce sacrifice d’obéissance, je veux encore aujourd’hui les conjurer, tous et chacun, de prêter, avec la prompte et entière obéissance que nous devons au Vicaire de Jésus-Christ, le serment imposé dans ces nouvelles lettres apostoliques, de le prêter sans excuse et sans hésitation aucune, et dans les formes qui y sont
prescrites, et de continuer à observer et à exécuter promptement, exactement, inviolablement , selon la teneur du serment, toutes les prescriptions des lettres apostoliques de 1734. Qu’ils se persuadent bien que, comme l ien ne peut m’être plus agréable que de les voir tous rendre aux ordres du Souverain Pasteur l’obéissance la plus complète et la plus exacte, ainsi rien ne saurait me causer une plus profonde douleur que d’apprendre qu’un seul d’entre eux eût manqué à cette parfaite obéissance.
» Si, ce qu’à Dieu ne plaise, quelqu’un ou quelquesuns de nos missionnaires, supposaient ou prétendaient qu’ils ne peuvent obéir, ou qu’après avoir employé toute la diligence possible, ils rencontrent des difficultés qui les empêchent d’obéir et d’accomplir les prescriptions des brefs apostoliques ; dans ce cas, que Votre Révérence ordonne à ces sujets désobéissants, en mon nom et en vertu de la sainte obéissance, de quitter à l’instant le Maduré et les autres contrées de l’Inde, et de repasser en Europe. Et si quelqu’un refusait de se soumettre à ce précepte, veuillez aussitôt m’en avertir.
» Vous comprendrez facilement, par tout ce que je viens de vous dire, combien j’ai à cœur que tous nos Pères obéissent promptement et exactement aux ordres si graves du Vicaire de Jésus-Christ. Je confie à Votre Révérence le soin de faire parvenir cette lettre à la connaissance de tous nos missionnaires. En attendant, nous conjurons ici le Seigneur de faire tourner le tout à l’augmentation de sa gloire et de la foi de Jésus-Christ, et d’accorder aux ouvriers de cette vigne la force et l’abondance de ses grâces célestes. Demandez-lui la même faveur dans vos saints sacrifices, en union desquels, etc.» (N° 4.)
Cette lettre suffira, nous l’espérons, pour montrer les dispositions de la Compagnie de Jésus dans cette controverse. Ceux qui sont habitués au langage paternel des supérieurs de cette Compagnie dans l’expédition de leurs ordres trouveront dans cette lettre un style tout extraordinaire. à partir du n° 6. C’est un père qui écrit, mais il semble écrire sous l’impression d’une défiance étrangère à son cœur.
Le 10 novembre 1742, daus une lettre écrite au P. Calaya provincial , le P. Général exprime son extrême joie d’apprendre que le bref de Clément XII est promulgué et s’observe exactement ; puis il continue à recommander instamment « cette observation prompte, exacte, entière et inviolable ; afin de ne pas fournir aux adversaires un prétexte de porter de nouvelles plaintes auprès du Saint-Siège. Et il ne faut pas, ajoute t-il, regarder comme une raison suffisante de se relâcher dans cette exacte observation la ruine que l’on craint devoir en résulter pour la Mission ; car lors même qu’il en serait ainsi, bien loin qu’on puisse nous attribuer ce malheur, notre obéissance sera louée et couronnée d’une éternelle récompense par la bonté divine. » (N° 5.)
Le 1er octobre 1744, le P. Général accuse réception des lettres du P. Provincial du Malabare écrites en 1740, et qui contenaient des témoignages non-seulement de la publication des décrets, mais encore du soin que les missionnaires mettaient à les faire observer par leurs néophytes. Cependant tous ces témoignages n’avaient pu détruire entièrement les soupçons, les méfiances et les craintes soulevées et entretenues par les adversaires. Le 12 novembre 1744 , le P. Général expédiait aux missionnaires la bulle de Benoît XIV et l’accompagnait
d’une lettre à peu près semblable à celle que nous avons rapportée à l’occasion du bref précédent. On en trouvera quelques extraits aux pièces justificatives. (X° G.) Il renouvelle ses instances, ses ordres sévères, ses menaces ; il constate que les malveillants répandent de plus en plus des bruits et font prévaloir la persuasion de la désobéissance des missionnaires jésuites, et il ajoute ces paroles remarquables : «Je conjure avec instance tous nos Pères de mettre de côté toutes les raisons de la sagesse humaine, et de soumettre leur jugement à la constitution du Souverain-Pontife. Car quels que soient les résultats désastreux que l’on craint, il faut les abandonner à la divine Providence. Que si ces désastres se réalisent, nous n’aurons pas, il est vrai, à recueillir une abondante moisson d’âmes, mais nous offrirons le sacrifice de notre obéissance, qui vaut mieux que toutes les victimes. Communiquez cette lettre à tous nos Pères. » (N°6.)
Mais n’est-ce pas présomption dans le P. Général , de croire que ses ordres puissent ajouter quelque force aux prescriptions si rigoureuses et si solennelles du Souverain-Pontife ? Il faut observer qu’en vertu des droits du patronage du Portugal, et d’après un principe généralement enseigné par les théologiens portugais, les bulles du Souverain-Pontife, quelles que fussent leurs formes, n’étaient regardées comme obligatoires qu’autant qu’elles avaient l’assentiment et l’autorisation du roi de Portugal. Ainsi pendant que ses adversaires calomniaient à Rome l’obéissance de la Compagnie, c’était la Compagnie, et elle seule, qui pouvait efficacement assurer dans l’Inde l’exécution pleine et entière des Décrets apostoliques. Voici ce qu’écrivait à ce sujet le P. Pierre Lichetta.
« Depuis douze ans nous vivons dans une guerre continuelle avec nos propres chrétiens; c’est une tempête qui secoue et bouleverse toutes nos chrétientés, c’est un incendie général qui finira par les consumer ; le motif de cette guerre, la cause de cette tempête et de cet incendie, ce sont quelques rites réprouvés comme superstitieux par les brefs du Saint Siège, et qu’un grand nombre de chrétiens , protestant de leur innocence , refusent d’abandonner. C’est aux missionnaires qu’ils s’en prennent; ce sont eux qu’ils accusent d’avoir apporté ces brefs pour les tourmenter. Ils sont soutenus dans leur rébellion par les prêtres venus de Goa, lesquels n’admettant pas les brefs, proclament partout qu’on peut sans aucun scrupule observer les usages et les pratiques que ces Décrets condamnent. Quile croirait? tandis qu’ici nous combattons et souffrons l’agonie pour établir l’entière observation des Décrets de Rome, à Rome on nous dépeint comme rebelles à ces mêmes Décrets , comme fauteurs et propagateurs de l’idolâtrie dans l’Inde; et cette calomnie est un des plus terribles leviers dont on se sert pour ébranler et détruire notre Compagnie ! O Dieu de justice ! Tibi, Domine, revelavi causant meam!... Videat , Dominus, et requirent !...
Le 10 février 1748, le P. Général écrivait au P. Calaya provincial. « J’ai reçu les lettres de Votre Révérence écrites le 20 août 1746. Je ne puis vous exprimer la joie et la consolation que me cause la nouvelle de la soumission et de la parfaite obéissance avec lesquelles tous nos missionnaires ont accueilli le Décret du Souverain-Pontife, et s’efforcent malgré tous les obstacles de le mettre en pleine exécution, comme il convient aux enfants de la Compagnie, qui s’engagent et se dévouent au chef de
l’Eglise par un vœu spécial d’obéissance. En récompense d’une si parfaite résignation et d’une si louable promptitude, j’espère que la divine bonté bénira cette mission. Que s’il en arrive autrement ; pour nous, il nous suffit d’obéir ! Recevez, vous et toute la province, mes actions de grâces toutes spéciales et pleines d’amour, et continuez à les mériter par de nouveaux efforts contre les difficultés que rencontre votre obéissance. » (N° 7.)
Le 12 février 1749, le P. Général écrivait au P. J. Rossi provincial. « Je ressens une extrême consolation en apprenant le zèle que mettent tous nos missionnaires, sans aucune exception, à exécuter pleinement le Décret du Saint-Père. Je vous conjure de continuer, sans faire attention aux clameurs des adversaires, à promouvoir la cause de Dieu et à remplir votre ministère avec toute la sollicitude et l’énergie qui vous sont nécessaires. » (X° 8.)
Nous ne pousserons pas plus loin les citations de ces précieuses correspondances. Sans pouvoir rien ajouter à l’évidence de la démonstration, elles fatigueraient le lecteur par la répétition de témoignages presque identiques.
Les lettres que nous venons de citer constatent le fait d’une pleine, entière et parfaite soumission de la part des missionnaires. Mais ce fait n’exclue pas les répugnances, les déchirements de cœur qui durent précéder et accompagner la consommation de ce sacrifice de l’obéissance, nous ne craignons pas de le dire, la plus héroïque et aussi la plus aveugle qu’on pût exiger d’eux. Supposer le contraire serait peu connaître la nature du cœur humain, ou la portée de la mesure dont il s’agis-, sait. Le P. Général l’avait bien compris. Voilà pourquoi il ne cessait de répéter qu’il fallait renoncer à toutes les
vues de la sagesse humaine, se contenter d’obéir, ne pas examiner les conséquences qui ne seraient point imputées aux missionnaires, mais l’acte d’obéissance que Dieu demandait d’eux comme un parfait holocauste.
Quelques missionnaires ne se sentaient pas le courage de prêter le serment formidable qu’on exigeait d’eux; d’autres étaient d’avis que la Compagnie suppliât humblement le Souverain-Pontife de la décharger du soin de ces missions, et prétendaient qu’elle devait le faire, même par zèle pour leurs chrétientés, parce que, disaient-ils, dans cette tempête évidemment ils jouaient le rôle de Jonas, elle se .calmerait facilement dès qu’on les aurait jetés à la mer. Le P. Gaston-Laurent Cœurdoux, supérieur général de la Mission, proposait lui même ce parti, et confirmait son opinion par un motif assez plausible. « La ruine des missions, disait-il, est inévitable; notre présence et nos efforts ne pourront l’arrêter. Tout ce que nous recueillerons de nos sacrifices sera de nous voir accusés à Rome d’avoir nous-mêmes soulevé nos chrétiens contre les Décrets du Saint-Siège, et travaillé à dessein à la ruine de ces missions... Qu’elles périssent en d’autres mains; on ne pourra du moins nous en rendre responsables. »
Les mêmes sentiments se retrouvent dans une lettre remarquable du célèbre P. Louis Natal de Bourzes, que nous ne pouvons reproduire ici. La douleur et le désespoir s’y peignent avec une vivacité de couleurs qui révéla aux supérieurs toute la profondeur de la plaie et le danger auquel les missionnaires se trouvaient exposés. Après avoir exprimé son invincible répugnance au sujet du serment et sa pleine conviction sur la perte inévitable des missions, le P. de Bourzes ajoute que la
Compagnie ne peut les sauver qu’en les abandonnant, et termine par ces paroles, qui sont comme l’explosion de sa douleur : « Imitons cette mère, qui aima mieux voir son enfant allaité par son ennemie, que mis en pièces par le glaive du juge. » (N° 9.)
Le parti de renoncer à ces missions eût été sans doute le plus commode et le plus avantageux; mais était-il possible ? D’ailleurs les adversaires de la Compagnie, qui traduisaient son zèle par un esprit d’ambition et d’envahissement, n’en auraient pas moins trouvé, dans cette cession désintéressée, des armes plus terribles pour la combattre et l’accabler.
Distinction des Castes.
Parmi les prescriptions des Décrets du Saint-Siège, la plus difficile à remplir était celle qui ordonnait aux missionnaires d’abolir la distinction des castes, de traiter les parias comme tous les autres, d’aller chez eux pour leur administrer les sacrements, et de les admettre indistinctement au presbytère et dans l’église. Au premier aspect, dans nos idées européennes, et surtout de nos jours, rien de plus simple et de plus juste. Mais dans la réalité et aux Indes, il n’en était pas ainsi. Nous prions le lecteur de lire ce que nous avons dit sur ce sujet au tome Ier, page 68 et suivantes. Pour se former une juste appréciation des difficultés que suscitait cette question, qu’on rétiéchisse aux usages et aux idées qui régnent dans le nord de l’Europe parmi les seigneurs à l’égard des serfs, qui régnèrent si longtemps dans l’Europe entière à l’égard des nobles et des roturiers ; et qu’on calcule les effets que produirait, ou qu’eût produit, dans le siècle de
Louis XIY, uno ordonnance qui aurait attaqué de iront et essayé d’abolir ces mœurs et ces usages. Il faut de plus remarquer que ces idées de distinction étaient beaucoup plus absolues et plus profondément enracinées dans l’esprit des Indiens, qu’elles ne l’ont jamais été dans les populations européennes; que la délicatesse et la susceptibilité de nos mœurs à l’égard de certaines lois de convenances qui règlent les unions des familles, et dont la violation constitue ce qu’on appelle une mésalliance, étaient chez les Indiens incomparablement plus vives, et embrassaient non-seulement le mariage, mais encore, et avec la même rigueur, les repas à nue table commune, et l’habitation sous le même toit.
En conséquence le missionnaire, en entrant dans la maison d’un paria, était par le fait même réputé paria aux yeux de tous les Indiens, et ne pouvait plus être admis dans la maison d’un homme de haute caste; la religion prêchée par ce paria devenait par là même méprisable et infâme dans le jugement de tous les païens, et sa ruine était inévitable. C’est pour éviter ce malheur que le P. de’ Nobili et ses successeurs s’abstenaient de pénétrer dans les maisons des parias, et même de traiter familièrement avec eux, si ce n’est pendant la nuit ou dans des lieux écartés, pour leur administrer les sacrements. Us jugèrent cette précaution absolument nécessaire dans les commencements de la prédication du saint Évangile. Plus tard, le nombre des parias chrétiens ayant considérablement augmenté, les missionnaires pandarams furent institués, comme on peut le voir t. JT, p. 296, et joignirent leurs efforts à ceux des missionnaires-brames. Sanniassis comme eux, et reconnus pour
des hommes de hautes castes, ils pouvaient traiter avec leurs confrères brames et avec les plus nobles Indiens, * en même temps qu’il leur était permis d’entretenir des rapports plus fréquents et plus intimes avec les parias; leur position est bien clairement définie par tout ce qu’en rapportent les lettres du présent Recueil, auxquelles nous renvoyons le lecteur.
Il faudrait des volumes pour rapporter les reproches amers et les invectives sanglantes qu’on a publiés en Europe contre l’orgueil et la cruauté des missionnaires jésuites, qui méprisaient et abandonnaient les parias. Pendant que ces déclamations ne coûtaient pas à leurs auteurs un quart d’heure de leur paisible sommeil, pas un seul de leurs repas, pas une seule de leurs jouissances; les missionnaires enduraient gaîment la faim, la soif, les fatigues, les veilles, mille privations et de continuelles persécutions, pour convertir, instruire et consoler ces chers parias, dont la culture leur coûtait beaucoup plus que celle des hautes castes. Ici encore nous sommes obligés d’invoquer l’autorité des faits : qu’on lise attentivement les lettres que nous publions ; il n’en est presque pas une seule qui ne confirme victorieusement la vérité que nous avançons. Si quelqu’un en doutait encore, il nous suffira d’opposer à ces calomnies arbitraires un seul fait : c’est que la mission du Maduré comptait autant de parias chrétiens que de nobles. Or, ces parias, nous le demandons aux adversaires, qui les avait convertis ? qui les avait instruits ? Qui les conservait dans la foi et dans la pratique de la religion? Qui, sinon les missionnaires ? Est-ce là une preuve d’indifférence et de cruel mépris ? S’ils avaient eu pour les parias
oc dédain qu’on leur suppose, se seraient-ils dévoués à tant de sacrifices, exposés à tant de persécutions pour les gagner à Jésus-Christ ?
Il est vrai qu’ils adoptèrent à leur égard les précautions nécessitées par les mœurs du pays; mais il est égament vrai que c’est par ces précautions qu’ils rendirent possible la conversion même des parias. Pour les parias aussi bien que pour les brames orgueilleux , la religion devait venir d’en liant, et n’était acceptable qu’autant qu’elle se présentait avec ses titres de noblesse et commandait le respect par un appareil extérieur digne de sa céleste origine. Cette vérité était d’ailleurs un fait prouvé par l’expérience : avant le P. de’ Nobili, le P. Gonzalve Fernandez avait travaillé à la conversion de ce peuple, avec une ardeur et des peines incroyables ; il avait même excité l’admiration par la pureté de sa vie et la persévérance de son zèle. Mais parce que, imbu des idées européennes, il ne tenait aucun compte de la distinction des castes et des préjugés de la nation à laquelle il s’adressait, malgré tous ses efforts , son ministère fut frappé d’une complète stérilité ; pendant quatorze années de fatigues et de sacrifices, il ne put réussir à se taire un seul disciple, parmi les parias pas plus que parmi les nobles.
Voici en quoi consistaient les mesures de prudence (jue les lois imposaient aux missionnaires. Les parias et les nobles assistaient simultanément aux saints mystères et aux exercices de piété ; mais ils occupaient des lieux distincts : nous donnons, à la page suivante, le plan d’une église et presbytère, tels qu’ils existaient généralement au Maduré depuis 16oü; en y jetant un coup d’œil, on se fera une juste idée de celte séparation des castes dans les églises.
PLAN d’une église avec sou presbytère, dam l’ancienne mission du Maduré , présenté au Souverain- Pontife, en 1725. pur le P. Brandoltni.
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EXPLICATION DU PLAN Cl-CONÏKE.
pour se confesser.