‹ La mission du Maduré, d'après des documents inédits (volume 2)Chapitre 3 sur 16 · JÉSUS AUX INDES, AU P. DE VILLETTE , DE LA MÊME COM- PAGNIE · texte numérisé non relu

JÉSUS AUX INDES, AU P. DE VILLETTE , DE LA MÊME COM- PAGNIE

Aour, 1701.

Mon Révérend Père, P. C.

L’intérêt que vous prenez aux bénédictions que Dieu répand sur nos travaux mérite bien que de notre côté nous prenions le soin de vous en instruire, et je me fais un devoir de seconder là-dessus votre inclination. Il me semble que je vous parlai, dans ma dernière lettre, du voyage que j’avais fait à la côte de Coromandel, et c’est la, si je ne me trompe, que finit ma relation. Il faut vous rendre compte maintenant de ce qui s’est passé de plus singulier depuis ce temps-là.

Ce fut la veille du Mercredi des Cendres que je partis de Coromandel pour retourner dans la mission qui m’a été destinée. Il était environ minuit quand je me trouvai avec mes disciples sur le bord d’une rivière qu’il fallut traverser. L’obscurité nous engagea dans un passage si profond, que nous pensâmes nous noyer; nous ne nous en serions jamais tirés sans une protection particulière de Dieu.

C’est une nécessité de prendre le temps de la nuit pour s’éloigner des côtes habitées par les Européens, car si nous étions aperçus des gentils, ils ne manqueraient pas de nous reprocher que nous sommes Pranguis, et cette idée nous rendrait méprisables à leurs yeux, et leur inspirerait pour la religion une horreur qu’on ne pourrait jamais vaincre.

Après avoir marché quelque temps, je passai le reste de la nuit dans une masure qui se trouvait à l’entrée d’un village. Le froid qui m’avait saisi au passage de la rivière me causa la fièvre, ce qui alarma fort les chrétiens qui m’accompagnaient. J’aurais eu besoin d’un peu de feu, mais nous n’osàmes en allumer, de crainte d’attirer les gentils à notre cabane ; car ils auraient bientôt conjecturé d’où je venais. Ainsi je me remis en chemin deux heures avant le jour, et je fis encore une longue traite, dont je fus extrêmement fatigué.

Le Seigneur avait ses vues en m’inspirant de marcher à si grandes journées. Sur le soir, nous vîmes paraître à notre droite quatre ou cinq personnes qui avançaient vers nous à grands pas, dans le dessein de nous joindre. Nous crûmes d’abord que c’étaient des voleurs, car toutes ces campagnes en sont infestées ; mais notre crainte se dissipa bientôt : ces bonnes gens étaient des chrétiens, qui ne se pressaient si fort de m’atteindre que pour me prier de venir préparer à la mort une femme chrétienne qui était à l’extrémité. Je me détournai donc de mon chemin afin de les suivre, et j’arrivai vers la fin du jour sur le bord d’un étang fort écarté ; c’est là qu’ils avaient transporté la malade, parce qu’il y aurait eu du danger à entrer dans le village, dont les habitants sont presque tous idolâtres et ennemis du nom chrétien. Je fus extrêmement édifié des saintes dispositions de cette mourante. Après l’avoir confessée et disposée à bien mourir, je continuai ma route vers Couttour.

Il était environ midi quand j’y arrivai. J’y trouvai le P. Bertlioldi, qui travaille dans cette mission avec un zèle bien au-dessus de ses forces. Il m’apprit de quel danger la Providence venait de le délivrer. Il était aile

de grand matin à son confessionnal (c’est une cabane couverte de paille, où il y a un petit treillis qui répond à la cour de l’église , et où les chrétiens se rendent un à un pour se confesser). En secouant la peau de cerf sur laquelle nous avons coutume de nous asseoir, il en vit sortir un gros serpent de ceux qu’on appelle Cobra-Capel. Le venin en est fort subtil, et le Père n’eût pas manqué d’en être mordu s’il se fût assis sur cette peau sans l’avoir remuée auparavant. Les murailles de terre , dont nos pauvres maisons sont construites, nous attirent souvent de semblables hôtes et nous exposent à tout moment à leurs morsures. Cette espèce de serpent est encore plus commune dans ces terres que dans les autres endroits de l’Inde, parce que les gentils, s’imaginant que ces reptiles sont consacrés à un de leurs dieux, leur rendent un certain culte, et ont si grand soin de les conserver, qu’ils en nourrissent à la porte des temples et jusque dans leurs propres maisons, lis leur donnent le nom de nalla-pambou, qui signifie bon serpent ; car, disent-ils, il fait le bonheur des lieux qu’il habite. Cependant, tout bon qu’il est, il ne laisse pas de porter la mort dans le sein même de ses adorateurs.

Le remède spécifique contre la morsure de ces serpents, et de quantité d’autres bêtes venimeuses qu’on trouve aux Indes, se nomme veia-marondou, c’est-à-dire le remède au venin. Il est plus en usage parmi les chrétiens que parmi les gentils ; parce que ceux-ci recourent aussitôt aux invocations du démon et à une infinité d’autres superstitions dont ils sont fort entêtés, au lieu que les chrétiens n’ont recours qu’aux remèdes naturels, entre lesquels celui-ci tient le premier rang. On dit que c’est un Joghe (pénitent gentil) qui communiqua ce se-

cret à un do nos premiers missionnaires, en reconnaissance d'un service important qu’il en avait reçu.

Ce n’est pas seulement contre la morsure des serpents que les idolâtres emploient les pactes superstitieux, c’est presque dans toutes leurs maladies. Une des choses qui fait le plus de peine aux nouveaux fidèles, qui sont si fort mêlés parmi les gentils, c’est d’empêcher, quand ils sont malades, que leurs parents idolâtres n’emploient de semblables moyens. Il arrive quelquefois que, quand ils dorment ou qu’ils tombent en défaillance, on leur attache au bras, au cou ou aux pieds, des figures et des écrits qui sont autant de signes de quelque pacte fait avec le démon. Dès que le malade revient à lui ou qu’il s’éveille, il ne manque pas d’arracher ces caractères infâmes, et il aime mieux mourir que de recouvrer sa santé par des voies si criminelles. On en voit qui ne veulent pas même recevoir les remèdes naturels de la main des gentils, parce qu’ils y mêlent souvent des cérémonies superstitieuses.

Je ne m’arrêtai qu’un demi-jour à Couttour , et je repassai par la peuplade où, deux mois auparavant, dans mon voyage de Pondichéry, j’avais baptisé deux enfants, et un adulte qui était sur le point d’expirer.. J’espérais y recueillir des fruits abondants de la semence évangélique que j’avais jetée â mon passage ; car j’avais appris que la sainte mort de cet homme nouvellement baptisé avait touché plusieurs gentils, et qu’ils n’attendaient qu’un catéchiste pour se faire instruire et embrasser le christianisme; mais j’eus la douleur de me voir frustré d’une partie de mes espérances. L’ennemi du Père de famille avait semé la zizanie dans ce petit champ; la plupart de leurs parents s’étaient soulevés contre eux et en avaient

séduit plusieurs ; de trente-trois personnes qui s’étaient déclarées pour Jésus-Christ, je n’en trouvai que dix-sept qui eussent résisté à la persécution de leurs proches. A la vérité, presque tous s’assemblèrent autour de moi ; mais à leur air et à leur contenance, je démêlai sans peine ceux qui étaient demeurés constants, d’avec ceux qui avaient été infidèles à la grâce; je reprochai aux uns leur lâcheté, et j’encourageai les autres. Quatre ou cinq des plus fervents m’accompagnèrent jusqu’à une peuplade voisine appelée Kokeri. J’y trouvai le P. Antoine Dias occupé à entendre les confessions des fidèles qui s’étaient rendus en foule à son église. J’eus la consolation d’aider ce zélé missionnaire, et nous ne fûmes libres l’un et l’autre que bien avant dans la nuit.

La première personne que je confessai fut une veuve âgée d’environ soixante ans. Sa confession finie, elle me tira un peu à l’écart, et développant un linge, elle y prit vingt fanons qu’elle mit à mes pieds (car c’est la manière respectueuse dont les chrétiens de cette nouvelle Eglise font leurs offrandes). « Comme je n’ai guère de temps à » vivre, me dit-elle, je vous prie de recevoir cette somme » (c’est environ deux écus), afin de faire prier Dieu après » ma mort. » Je lui répondis que nous adressions continuellement à Dieu des prières pour la sanctification des fidèles, et que quand quelqu’un venait à mourir, nous avions soin de redoubler nos vœux et d’ offrir le saint sacrifice de l’autel pour son salut, mais que nous ne pouvions recevoir d’argent à cette intention. « Je ne serai » pas contente, reprit cette sainte veuve , que vous n’ac- » ceptiez ce que je vous offre, ou du moins que vous ne » déterminiez à quelle bonne œuvre je dois l’appliquer. » Comme elle me pressait fort, je lui fis faire attention à la

pauvreté extrême de l’église où nous étions. « Ah ! me » dit-elle toute transportée de joie, que vous me faites » plaisir ! non-seulement je consacre les vingt fanons à » l’embellissement de l’église, mais j’y destine encore tout » ce que désormais je pourrai recueillir de mon travail. » Une libéralité si extraordinaire nous surprit, et elle doit surprendre tous ceux qui sont instruits comme nous de l’indigence de ces peuples, des impôts dont ils sont accablés et de l’attachement naturel qu’ils ont à l’argent.

Cette action me rappelle le souvenir d’une autre qui n’est pas moins édifiante. Dans un temps où l’on était menacé d’une famine générale, un bon néophyte vint trouver le P. Bouchet, et mit à ses pieds cinq fanons. Le Père refusa d’abord son offrande, apportant pour raison que, durant la cherté où l’on se trouvait, il était difficile qu’il ne fût dans le besoin. « Tl est vrai, répondit ce fer- » vent néophyte, avec une foi digne des premiers siècles ; » il est vrai que ces cinq fanons sont toutes mes richesses, » et que la disette qui augmente chaque jour me réduit » à la dernière extrémité ; mais c’est pour cela même » que je fais présent à l’Eglise du peu que je possède; » Dieu devient mon débiteur, ne me paiera-t-il pas au » centuple? » Le missionnaire ne put retenir ses larmes à la vue d’une si vive confiance en Dieu. Il reçut son aumône de peur d’affaiblir sa foi ; mais ce ne fut qu’à condition qu’il viendrait le trouver dès qu’il manquerait des choses nécessaires à sa subsistance.

Comme le temps me pressait de me rendre à Counampatty, qui était le lieu de ma nouvelle mission, je me séparai du P. Dias bien plus tôt que je n’eusse voulu; je fis tant de diligence, que j’arrivai le lendemain d’assez bonne heure sur les bords du Coloron. C’est en certains

temps de l’année un des plus gos fleuves et des plus rapides que l'on voie ; mais en d’autres, à peine méritet-il le nom de ruisseau. Lorsque je passai, on ne parlait que de la célèbre victoire que le Talavaï (prince de Tirouchirapali) venait de remporter sur les troupes du roi de Tanjaour, et qui pensa causer la disgrâce du premier ministre de ce prince, un des plus cruels persécuteurs de notre sainte religion. La manière dont ce ministre se tira du danger où il était vous fera connaître son caractère, et ce que nous devons craindre d’un ennemi si adroit. Voici comme on me raconta la chose.

Le Talavaï s’était campé sur la rive septentrionale du fleuve, pour mettre son royaume à couvert de l’armée de Tanjaour, qui faisait de grands ravages dans tout le pays ; mais quelque effort qu’il fit, il ne put arrêter les incursions d’un ennemi dont la cavalerie était beaucoup plus nombreuse que la sienne. Il crut que le plus sûr pour lui était de faire diversion. Sur-le-champ, il prit le dessein de repasser le fleuve qui avait fort baissé, afin d’aller ensuite porter la consternation jusque dans le royaume de Tanjaour. Il exécuta ce projet si secrètement, que les ennemis ne s’aperçurent de son passage que lorsqu’ils virent ses troupes déployées sur l’autre bord de la rivière, et prêtes à pénétrer dans le cœur du royaume, qui était resté sans défense. Ce passage imprévu les déconcerta. 11 ne leur restait d’autre ressource que de passer aussi la rivière pour venir au secours de leur pays; ce fut en effet le parti auquel ils se déterminèrent ; mais ils choisirent mal le gué, et d’ailleurs les pluies qui récemment étaient tombées sur les montagnes de Malabar, où ce fleuve prend sa source, le grossirent de telle sorte au temps où ceux de Tanjaour tentaient le

passage, que plusieurs fantassins et quelques cavaliers furent emportés par le courant. LaTalavaï, qui s’aperçut île leur désordre, vint fondre sur eux, et n’eut pas de peine à les rompre. Ce fut moins un combat qu’une fuite, et la déroute fut générale : enfin une victoire si complète fut suivie du ravage de la plus grande partie du royaume de Tanjaour.

Le roi, outré de se voir vaincu par un peuple accoutumé à recevoir ses lois, entra dans de grands soupçons de l’infidélité Jou de la négligence de son premier ministre Balogi, ou, comme d’autres l’appellent, Yagogi-Pandiden. Les grands, qui le haïssaeint et qui avaient conjuré sa perte, appuyèrent fortement ce soupçon, et firent retomber sur lui le mauvais succès de cette guerre ; mais Balogi, sans s’effrayer des complots qui se tramaient contre lui, alla secrètement trouver le roi. « Prince, lui » dit-il d’un ton assuré, je porterai moi-même ma tète » sur un échafaud, si dans huit jours je ne conclus la » paix avec vos ennemis. » Le terme qu’il assignait était court, et le roi le lui accorda.

Cet adroit ministre envoya aussitôt ses secrétaires chez les principaux marchands de la ville et des environs; il ordonna à chacun d’eux de lui prêter une somme considérable, sous peine de confiscation de tous leurs biens, il tira tout ce qu’il put d’argent de ses parents et de ses amis; il détourna même une grosse somme du trésor royal; enfin, en moins de quatre jours il amassa près de cinq cent mille écus, qu’à l’instant il employa à se concilier la reine de Tirouchirapali, à corrompre la plupart de ceux qui composaient son conseil, et surtout à mettre dans son parti le père du Talavaï, homme avide d’argent au-delà de tout ce qu’on peut imaginer. [I fit si bien,

qu'avant les huit jours expirés, sans que le Talavaï même en eût connaissance, la paix fut conclue dans Tirouchirapali avec le roi de Tanjaour. C’esl ainsi que le vaincu donna la loi au victorieux, et que le ministre rentra dans les premières faveurs de son prince. Son pouvoir devint plus absolu que jamais ; il n’en usa dans la suite que pour renverser la fortune de presque tous les grands du royaume, et pour faire souffrir aux chrétiens une cruelle persécution dont je vous ferai une autre fois le récit.

Après bien des fatigues, j’arrivai enfin à Counampatty. C’était autrefois une des plus florissantes églises de la mission , mais elle a été presque tout à fait ruinée par les guerres continuelles et par les différents troubles survenus entre les divers seigneurs qui habitent ces bois. Il y a trois ans que le P. Simon Carvalho prend soin de cette église , et, malgré la faiblesse de sa santé, il y a fait des fruits extraordinaires. La première année il baptisa plus de sept cent soixante personnes; la seconde, il en baptisa mille; et la troisième, il en baptia douze cent quarante.

Les incommodités presque continuelles de ce missionnaire obligèrent enfin les supérieurs à lui procurer du soulagement; ils l’envoyèrent à Aour pour y aider le P. Bouchet, que de longues fatigues avaient épuisé. Un travail ainsi partagé ne suffisait pal à leur zèle : le P. Carvalho, après de fortes instances, obtint la permission d’aller fonder de nouvelles églises dans la partie occidentale du royaume de Maduré, le long des montagnes qui séparent ce royaume d’avec celui de Maissour. L’air y est empesté, et l’on y manque de presque toutes les choses nécessaires à la vie. Cependant ce Père y a déjà

fondé deux églises, l'une dans la grande peuplade nommée Totiam, l’autre dans la ville de Tourcour, capitale des Etats d’un prince nommé Leretti.

Ce fut vers la mi-carême que je pris possession de l’église de Counampatty. Quoique cette peuplade soit fori petite, les seigneurs y sont néanmoins très-puissants, et se sont rendus de tout temps redoutables aux princes d’alentour. Comme ils sont voleurs de profession, ils font des excursions nocturnes, et pillent tous les pays circonvoisins. Cependant quelque éloignés qu’ils soient du royaume de Dieu par des engagements si criminels, ils ne laissent pas d’affectionner les missionnaires. C’est d’eux que nous tenons le terrain où l’église est bâtie. La peuplade ne peut guère être insultée, parce qu’elle est environnée d’un bois très-épais : il n’y a qu’une avenue fort étroite, fermée par quatre ou cinq portes en forme de claies, qu’il serait difficile de forcer, si elles étaient défendues par des soldats. Celui qui en est aujourd’hui seigneur a perdu, par son peu de conduite et par ses débauches, la plus grande partie des biens que ses ancêtres lui ont laissés; mais il a conservé le respect et l’affection qu’ils lui ont inspirés pour les missionnaires.

Comme il faut traverser quatre ou cinq lieues de bois pour venir à Counampatty, ce dangereux trajet sert quelquefois aux néophytes moins fervents, de raison ou de prétexte pour se dispenser de se rendre à l’église aux jours marqués. Et quoique, pour se mettre à couvert de toute insulte, ils n’aient qu’à déclarer qu’ils vont faire leur prière à l’église du vrai Dieu, et rendre visite aux Souamis (les missionnaires), le moindre accident qui arrive à quelqu’un d’eux suffit pour jeter l’épouvante parmi les autres.

C’est ce qui a déterminé le P. Simon- Carvalho à bâtir une église dans un lieu plus proche de Tanjaour, où l’on pût venir par un pays découvert, qui ne fût ni des dépendances de ce prince, ni exposé aux irruptions des voleurs. L’endroit qui lui a paru le plus propre à élever cette église, est au-delà du fleuve, assez près d’une peuplade nommée Elacourichi , et à l’entrée d’un bois qui appartient au prince d’Ariélour, autrement dit Naynar.

Le Père avait déjà obtenu du prince la permission d’y faire défricher un certain espace de bois; je fis continuer l’ouvrage dès le lendemain de mon arrivée, dans le dessein de m’y rendre après les fêtes de Pâques, et d’y rester jusqu’à la mi-juin, qui est le temps où la rivière commence, à se former et à grossir par les pluies qui tombent alors sur les montagnes de Malabar. Ainsi, mon district est composé des terres de trois différents princes : de Maduré, de Tanjaour et de Naynar. L’on n’y compte guère moins de trente mille chrétiens. Comme l’étendue en est fort vaste, il est rare qu’il ne s’y élève souvent des persécutions : aussi quand je pris possession de cette église, elle en avait à souffrir en deux endroits différents, et était fort menacée dans un troisième.

Le premier de ces deux endroits était la province de Sondanarou. Les principaux du pays , animés contre les fidèles, dont ils voyaient croître le nombre chaque jour, conjurèrent leur perte : ils en prirent plusieurs ; ils en bâtonnèrent quelques-uns, et s’engagèrent tous par un écrit qu’ils signèrent à ne souffrir plus qu’aucun de la contrée embrassât le christianisme. De plus, ils réglèrent que ceux qui l’avaient déjà embrassé, renonceraient à la foi, ou seraient chassés des peuplades. Us songeaient même à démolir l’église. Mais le chef de la

peuplade, qui est chrétien, s’opposa fortement à une entreprise qui tendait à l’entière destruction de cette chrétienté naissante. Il employa si à propos le crédit de ses proches et de ses amis, de ceux memes qui étaient idolâtres, qu’il ramena peu à peu les esprits à des conseils modérés.

Le catéchiste du lieu, qui avait la réputation d’habile médecin, et qui par là s’était rendu nécessaire à toute la contrée, eut le courage d’aller lui-même trouver nos ennemis, et de leur représenter vivement qu’il était injuste de persécuter une loi dont les maximes étaient si saintes et si conformes à la droite raison : qu’elle enseignait à ne faire tort à personne, à faire du bien à tout le monde, même à ceux qui nous font du mal ; à reconnaître et à servir le véritable Dieu, à obéir aux princes, aux parents, aux maîtres et à tous ceux qui sont revêtus de quelque autorité.

Ces hommes, excités par la haine qu’ils portaient à notre sainte foi, lui firent une réponse qui n’était peutêtre jamais sortie de la bouche des gentils les plus brutaux et les plus barbares. « C’est, dirent-ils, parce que » cette loi est sainte, que nous la haïssons et que nous » voulons la détruire. Si elle nous permettait de voler » impunément ; si elle nous dispensait de payer le tribut » que le roi exige; si elle nous apprenait à tirer ven- » geance de nos ennemis, et à satisfaire nos passions sans » être exposés aux suites de la débauche, nous l’embras- « serions avec joie . mais puisqu’elle met un frein si ri- » goureux à nos désirs, c’est pour cela même que nous « la rejetons, et que nous vous ordonnons à vous caté- » chiste, de sortir au plus tôt de la province. J’en sors, dit » le catéchiste, puisque vous m’y forcez, mais cherchez

« un médecin qui prenne soin de vous, et qui vous gué- » risse de vos maladies, comme je l’ai fait si souvent. »

Cette persécution s’étant élevée à l’insu du gouverneur de la province, je l’envoyai aussitôt visiter par un de mes catéchistes, et cette honnêteté fut soutenue de quelques présents, selon la coutume du pays. Le catéchiste sut si bien s’insinuer dans l’esprit du gouverneur, qu’il fut ordonné sur-le-champ qu’on laisserait à tous les peuples la liberté d’embrasser une loi qui ne commaudait que des choses justes et saintes. Quelque précis que fussent ces ordres, il n’y eut jamais moyen de faire casser l’acte que nos ennemis avaient passé entre eux. On en demeura là de peur de les aigrir, et nous nous contentâmes d’avoir mis le gouverneur dans nos intérêts.

Cette épreuve, au reste, n’a servi qu’à faire éclater davantage la fermeté de nos néophytes. Un d’eux s’est signalé par une constance vraiment chrétienne : on l’a fouetté cruellement à diverses reprises; on lui a serré étroitement les doigts avec des cordes, et brûlé les bras en y appliquant des torches ardentes, sans que ces divers supplices aient pu le faire chanceler un instant dans sa foi. J’ai vu moi-même les cicatrices de tant de plaies que cet illustre néophyte a eu l’honneur de recevoir pour Jésus-Christ.

Ce fut principalement sur un des plus anciens chrétiens que les gentils déployèrent toute leur rage. Il était habile sculpteur. Les païens l’avaient souvent pressé de travailler aux chars de triomphe destinés à porter leurs idoles, mais ils ne purent vaincre sa résistance. Ils dissimulèrent quelque temps, parce qu’ils avaient besoiu de lui pour d'autres ouvrages. Enfin, la fureur l’emportant sur toute autre considération, ils le saisirent, le maltrai-

tèrent, pillèrent sa maison, ravagèrent ses terres, et le chassèrent honteusement de sa peuplade. Il en sortit plein de joie, trop heureux, disait-il, de tout perdre et de tout souffrir pour Jésus-Christ. Il se retira dans la province voisine, où un homme riche, qui connaissait son habileté, le recueillit dans sa maison et l’occupa à divers ouvrages.

Dans la suite, ceux mêmes dont il avait été si indignement traité le firent prier d’oublier les insultes passées, et de retourner parmi ses concitoyens, dont il serait reçu avec honneur. Je l’envoyai chercher moi-même , et l’exhortai à rentrer au plus tôt en possession de ses biens; mais je fus extraordinairement surpris et encore plus édifié de sa réponse. « Nos ennemis, me dit-il, » m’ont rendu service en voulant me nuire. Si je fusse » demeuré dans mon pays, peut-être n’aurais-je pu me » défendre de travailler à leurs idoles et à leurs chars de » triomphe. Hélas ! il ne faudrait qu’un instant où l’es- » pérance du gain et la crainte des mauvais traitements » me feraient céder à leurs instances. Maintenant je n’ai " plus rien à perdre, puisque je ne possède rien. Je ga- » gnerai ma vie à la sueur de mon front : si le maître » que je sers veut m’employer à des ouvrages défendus, » je puis me retirer ailleurs; au lieu que si je rentre dans » les biens dont on m’a dépouillé, puis-je compter sur » moi-même? Que sais-je si j’aurai toujours le même « courage que je me sens à présent? La paix dont je » jouis m’est plus précieuse que tout ce que j’ai perdu. »

Un désintéressement si parfait détermina un lâche ( hrétien qui en fut témoin à se déclarer pour la religion plus ouvertement qu’il n’avait fait jusqu’alors. C’était le chef d’un petit village. Tous ceux, qui y possèdent

quelque fonds de terre lui paient tous les ans un certain droit. Ces redevances l’obligent de son côté à donner chaque année un festin à ses compatriotes. On accompagne ce festin de cérémonies (qui tiennent fort de la superstition païenne. Il y en a une, entre autres, aussi infâme qu’elle est ridicule. Celui qui donne le festin est obligé, sur la fin du repas, de se barbouiller tout le corps d’une manière bizarre, de prendre en main la peau du mouton qui a été servi, de courir après les conviés et de les frapper de cette peau en poussant des cris aigus, comme ferait un homme en fureur et agité d’un esprit étranger. 11 doit ensuite parcourir toutes les maisons de la peuplade, y faire mille gestes ridicules et y affecter une infinité de postures indécentes. Les femmes, qui se tiennent à leur porte pour être témoins de ce spectacle, souffrent sans nulle pudeur ces bouffonneries infâmes; elles le saluent même comme une divinité, s’imaginant qu’un de leurs cüeux s’empare de lui et le force à faire toutes ces grimaces et à prendre toutes ces postures extravagantes. Telles sont les cérémonies de ce repas solennel.

Le chrétien dont je parle n’eut jamais part à des actions si éloignées de la retenue et de la modestie chrétiennes. Il se contentait de donner le festin où il ne se glissait rien de superstitieux, après quoi il se retirait pour ne pas participer aux criminelles folies des idolâtres. Un autre était substitué à sa place par l’assemblée, et se chargeait de la conclusion du festin en faisant les cérémonies insensées que je viens de décrire. Mais quelques ennemis des chrétiens s’avisèrent de lui intenter procès, prétendant qu’il était déchu de ses droits, puisqu’il n’accomplissait pas les cérémonies inséparables du

festin. Il était à craindre qu’il ne succombât à une tentation si délicate. En effet, il s’efforça de me persuader qu’il n’y avait point de mal à se barbouiller, à courir çà et là armé de la peau de mouton, à parcourir les maisons du village, à se mettre dans quelque posture grotesque, pourvu qu’il n’y mêlât rien d’indécent. «Où est le crime, » poursuivit-il, si je déclare d’abord que je fais toutes » ces choses par pur divertissement, que je ne suis point » animé de l’esprit de leur dieu, et que je renonce à » toutes les révérences et à tout le culte qu’on me » rendra ? »

C’est ainsi que ce pauvre homme cherchait à s’abuser lui-même; mais je le détrompai : je lui fis sentir qu’il deviendrait véritablement l’auteur de tous les actes d’idolâtrie que les gentils commettraient à son égard ; qu’il se rendrait coupable de toutes les superstitions auxquelles il donnerait lieu par ses bouffonneries affectées; enfin, que s’il n’y avait point d’autre moyen de maintenir ses droits et ses prééminences dans le village, il devait absolument y renoncer; qu’ autrement je ne le reconnaissais plus pour enfant de Dieu ni pour mon disciple.

Je m’aperçus à son air que mes raisons et mes menaces n’auraient fait qu’une légère impression sur son esprit, si elles n’avaient été soutenues.de l’exemple du fervent chrétien dont j’ai parlé plus haut. Il rougit enfin de sa lâcheté. Après avoir combattu les divers mouvements qui s’élevaient au fond de son cœur, il se jeta à mes pieds, il les embrassa avec larmes ; il protesta à haute voix que quand même les gentils voudraient le dispenser de ces cérémonies si contraires à la foi et aux bonnes mœurs, il renonçait dès maintenant à tous les droits et à tous les avantages qu’il avait possédés jusqu’alors. Il faut IV. 9

connaître quel est l’attachement de ces peuples pour ces sortes de droits, afin de bien juger de la violence que ce chrétien a dû se faire en cette rencontre.

Ce fut le gouverneur d’une peuplade qu’on nomme Sittakouri qui excita la seconde persécution. Il y avait peu d’années que le christianisme s’y était établi d’une manière assez extraordinaire. La femme d’un orfèvre, nommée Mouttaï (c’est-à-dire Marguerite) , qui s’était convertie à la foi, avait aussi converti son mari. Ils s’animaient l’un l’autre à augmenter le nombre des fidèles, lui parmi les hommes et elle parmi les femmes ; leur exemple et leurs discours en avaient déjà gagné à Jésus- Christ plus de quarante en moins de deux ans. La femme surtout donnait des marques d’un zèle qui égalait celui de nos catéchistes. Elle avait engagé son mari à transcrire les prières qui se récitent tous les dimanches dans nos églises : cette petite chrétienté s’assemblait dans la maison de l’orfévre, où l’on avait dressé une chapelle ; ils y faisaient leurs prières et écoutaient attentivement les instructions de ce fervent chrétien.

Mouttaï avait trouvé entrée dans presque toutes les maisons de la peuplade par le moyen de certains remèdes qu’elle distribuait aux malades avec un succès qui certainement ne venait ni de son habileté ni de son expérience. Elle s’attachait par là tous les cœurs, et faisait goûter à des familles entières les vérités saintes île notre religion. Un jour, ayant engagé plusieurs de ces familles à se convertir à Jésus-Christ, et leur ayant enseigné ellemême les prières des chrétiens, elle fit venir un catéchiste, nommé Raïapen, pour les instruire parfaitement de nos mystères. Ce catéchiste s’acquitta d’abord de ses fonctions avec plus de zèle que de prudence. Le gouver-

neur, informé de ce qui se passait , envoya chercher Raïapen, et lui demanda, tout en colère, pourquoi il venait séduire les peuples, et leur enseigner sans sa permission une religion étrangère. Je ne me souviens point quelle fut sa réponse, mais elle déplut au gouverneur, et il fit signe à ses gens de maltraiter le catéchiste.

On lui donna d’abord quelques coups, qu’il souffrit, avec une patience invincible; mais comme on voulait lui ôter le toupeti (c’est une pièce de toile dont les Indiens s’entourent le milieu du corps), il poussa si rudement celui qui lui voulait faire cet outrage, qu’il le mit par terre. A l’instant les soldats se jetèrent sur lui avec fureur, le dépouillèrent de ses habits , le chargèrent de coups, le traînèrent par les cheveux hors de la peuplade, et l’y laissèrent tout meurtri et nageant dans son sang, avec défense, sous peine de la vie, de paraître jamais dans la peuplade.

Ce mauvais traitement fait au catéchiste était, ce semble, le prélude des maux qui étaient près de fondre sur le reste des chrétiens. Néanmoins on vit bientôt renaître le calme, et le gouverneur ne poussa pas plus loin ses violences. Je crus pourtant devoir prévenir les suites que pouvait avoir cette insulte : je m’adressai pour cela au gouverneur général de la province , homme modéré et affectionné aux chrétiens. La visite que je lui fis rendre et les petits présents que je lui envoyai eurent tout le succès que j’en pouvais attendre. Le gouverneur de la peuplade reçut ordre de ne plus inquiéter ni le catéchiste, ni les néophytes.

Un temps considérable s’était écoulé depuis l’exil de Raïapen jusqu’à son rappel, et je craignais fort que cette chrétienté encore naissante, n'étant plus cultivée par ses

soins, ne vînt à chanceler dans la foi. Mais la vertueuse Mouttaï avait pris le soin de fortifier ces néophytes par son zèle et par son assiduité à les instruire. Elle m’amena treize catéchumènes au commencement du carême; je les joignis à plusieurs autres, et, après les avoir disposés à la grâce du baptême par de fréquentes instructions, le jour de Pâques je leur conférai à tous le sacrement de notre régénération en Jésus-Christ.

Parmi le grand nombre de baptêmes que j’administrai en ce saint temps, il y en a deux ou trois qui ont quelque chose de singulier. Le premier fut celui d’une dame de la cour, nommée Minatchiammai . Elevée dans le palais dès son bas âge, elle était entrée fort avant dans la confidence de la reine-mère, qui l’avait établie comme la prêtresse de ses idoles ; son ministère était de les laver, de les parfumer, de les arranger proprement, chacune selon son rang et sa qualité, au temps du sacrifice. C’était à elle d’offrir les fleurs, les fruits, le riz, le beurre à chacune des idoles. Elle devait être alors fort attentive à n’en oublier aucune, de peur que celle qu’on aurait négligée ne fût mécontente et ne fît tomber sa malédiction sur la famille royale. On lui avait fait épouser un grand du royaume, qui avait l’intendance générale de la maison du prince. Ce mariage donnait la liberté à Minatchiammai de sortir de temps en temps et de s’instruire de ce qui se passait hors du palais. Elle entendit parler de la loi des chrétiens, et elle eut la curiosité de la connaître. Une femme chrétienne , avec qui elle avait des liaisons étroites, lui procura peu à peu la connaissance d’un catéchiste pieux et habile, qui l’entretint souvent de la grandeur du Dieu que nous adorons, et lui inspira par ses discours une haute idée de notre sainte religion. Il

en arriva même que, dans les divers entretiens qu’ils eurent ensemble, ils reconnurent qu’ils étaient parents assez proches. La proximité du sang redoubla l’estime et la confiance. Cependant, bien qu’elle connût la sainteté de la loi chrétienne, elle ne parlait pas encore de l’embrasser ; mais une disgrâce inopinée fraya le chemin à la lumière qui vint l’éclairer. Son mari, accusé de malversation dans l’administration de sà charge , fut condamné à une grosse amende. Minatchiammal ressentit vivement un malheur qui déshonorait sa maison. Elle se vit réduite à vendre quantité de ses bijoux et de ses perles pour tirer son mari d’un si mauvais pas, et le chagrin qu’elle en conçut mina peu à peu sa santé et lui causa une maladie violente. D’ailleurs le démon la tourmentait souvent en reconnaissance des sacrifices qu’elle lui offrait chaque jour, et ce n’était que parmi les chrétiens qu’elle trouvait de l’adoucissement à ses maux et une force extraordinaire contre les attaques du malin esprit.

Mais cela ne suffisait pas pour briser tout à fait les chaînes qui la retenaient encore captive. Une seconde disgrâce acheva ce que la première n’avait fait qu’ébaucher. Son mari, qui lui avait obligation de sa délivrance et de son rétablissement, ne paya ce bienfait que d’ingratitude. Comme il n’avait point d’enfants et qu’il désespérait d’en avoir, il passa à de secondes noces, sans cependant dépouiller Minatchiammal du titre et des prérogatives de première femme. Ce coup imprévu lui fut plus sensible que tous les autres : Dieu, en même temps, répandit dans son âme les plus vives lumières'; elle fut parfaitement convaincue delà vérité de notre religion, et prit enfin la résolution de l’embrasser.

Il ne restait plus qu’un lien assez difficile à rompre ; l’office de Poujari (prêtresse) de la reine-mère était incompatible avec le titre de servante du Seigneur. Il y avait du risque à déclarer qu’elle voulait quitter cet emploi pour se faire chrétienne ; car, quoique dans l’occasion elle entretint la reine de ce qu’elle avait appris de notre religion, elle ne lui faisait pas apercevoir quel était làdessus son dessein. Le parti qu’elle prit fut de représenter à cette princesse que ses infirmités ne lui permettant plus d’avoir soin des idoles ni de se rendre aux sacrifices, elle la priait instamment de confier cet emploi à un autre La reine écouta ses raisons, en lui ordonnant néanmoins de venir au palais de deux jours en deux jours, comme à l’ordinaire. Ainsi Minatchiammal continuait d’être à la suite de la reine, mais elle ne participait plus aux œuvres des païens et n’avait plus l’intendance des sacrifices.

Dès qu’elle se vit libre, son unique passion fut d’être admise au rang des fidèles. Dans l’impatience qu’elle avait de porter le caractère des enfants de Dieu, elle demanda permission à la reine de s’absenter du palais pour quatre ou cinq jours; et l’ayant obtenue, elle se mit aussitôt en chemin pour venir me trouver à Counampaty. Son mari voulait qu’elle 'prît un palanquin, voiture ordinaire des gens de qualité, et qu’elle se fît suivre par un grand nombre de domestiques; mais elle s’obtina toujours à faire le voyage à pied. « La grâce après laquelle » je soupire, disait-elle, mérite bien que j’aie un peu de » peine à l’obtenir. » Elle vint donc à pied suivie d’une seule femme païenne qu’elle avait à demi gagnée à Jésus- Christ, et accompagnée de trois catéchistes qui lui servaient de guides.

Comme cette manière de voyager lui était nouvelle, ses pieds s’enflèrent extraordinairement; mais l’insigne faveur qu’elle était sur le point de recevoir occupait toute son attention; à peine même s’aperçut-elle qu’elle souffrait. Je lui conférai le baptême avec le plus de solennité qu’il me fut possible, et elle le reçut avec des sentiments de joie qui ne se peuvent exprimer. Je lui fis présent d’un chapelet de jais dont ces peuples font grand cas, de quelques médailles et d’un Agnus J)ei. « Ces marques de » notre sainte religion, me dit elle en les recevant, me » sont infiniment plus précieuses que l’or, les perles, les » rubis et le corail, dont les personnes de mon rang ont » coutume de se parer. »

La piété la portait à famé quelque présent à l’église : elle désirait surtout d’orner la statue de la sainte Vierge d’un collier de perles et de rubis. Votre coutume est de ne recevoir que rarement les dons mêmes que les nouveaux fidèles veulent faire à l’église, afm de les bien convaincre de notre désintéressement. Je fis donc difficulté d’accepter ce qu’elle m’offrait. Je lui représentai qu’un si riche ornement réveillerait l’avidité des gentils, et deviendrait la source de quelque persécution nouvelle. Mais, m’apercevant que ma résistance l’affligeait, je crus devoir me relâcher un peu de ma sévérité. Je pris une partie des bijoux qu’elle nu* présentait, et je lis venir un orfèvre pour les mettre en œuvre selon ses intentions. Ma prédiction ne fut que trop vraie ; peu après il s’éleva une persécution ; la mffson de l’orfèvre lut pillée, et les libéralités de Minatchiammal devinrent la proie d’un soldat gentil. Vous espérons que cette généreuse chrétienne conservera sa foi pure dans le séjour de l’impiété, et qu’au milieu d’une cour idolâtre elle sera le

soutien de la religion et l’appui des chrétiens persécutés.

Ce fut elle qui m’apprit les raisons qu’on avait de craindre une troisième persécution à Tanjaour. Elle me raconta que plusieurs poètes ayant récité des vers en l’honneur des faux dieux devant le roi, qui se pique d’entendre la poésie, un poète inconnu se leva au milieu de l’assemblée, et prenant la parole. « Vous prodiguez, leur » dit-i! , votre encens et vos éloges à des divinités chimé- » riques ; elles ne méritent point les louanges dont vous » les comblez. Le seul Être souverain doit être reconnu » pour vrai Dieu ; lui seul mérite vos hommages et vos » adorations. »

Ce discours révolta l’orgueil des autres poètes, et ils demandèrent justice au prince de l’insulte qu’on faisait à leurs dieux. Le roi leur répondit que quand la fête serait passée, il ferait venir le poète inconnu, et qu’il examinerait les raisons qu’il avait eues d’avancer une proposition si hardie. Quand les chrétiens apprirent ce qui venait de se passer au palais, la consternation fut générale. Dans la persuasion où l’on était que ce poète avait été aposté par les fidèles pour décrier les dieux du pays, il était à craindre qu’il ne s’élevât contre ceux-ci une sanglante persécution. Il fallait donc chercher quelque moyen d’écarter l’orage. Le P. Carvalho, qui gouvernait alors cette église, songeait à se ménager un entretien avec le poète, afin de sonder ses véritables sentiments. Il espérait, ou le gagner à Jésus-Christ, ou découvrir du moins le motif qui l’avait porté à se déclarer si hautement pour le vrai Dieu dans une cour païenne. Mais il n’y eut jamais moyen de l’attirer auprès du missionnaire. Tout ce que purent savoir les catéchistes, c’est qu’il était brame, et du nombre de ceux qu’on appelle nianigueuls, c’est-à-dire spirituels.

qui ont appris dans leurs anciens livres à ne reconnaître qu’un Être souverain, et à mépriser cette foule de dieux que révèrent les gentils.

Ce fut un nouveau sujet d’inquiétude pour le missionnaire. Il avait raison de craindre que si le poète venait à être cité en présence du roi, il ne pût résoudre les difficultés que lui opposeraient les docteurs idolâtres; il prit donc le dessein de fournir des armes à ce nouvel athlète, et pour cela il lui fît proposer de lire la première partie de l’ Introduction à la foi, composée par le P. de’ Xobili, cet illustre fondateur de la mission de Maduré. Ce livre est écrit dans toute la pureté de la langue ; car ce Père en connaissait toutes les délicatesses. L’unité de Dieu y est démontrée par des raisons si claires, si sensibles et en même temps si convaincantes, qu’il n’est point d’esprit raisonnable qui puisse y résister. Mais le brame, enflé d’orgueil et plein de mépris pour la loi chrétienne, regarda comme un outrage le secours qu’on lui offrait.

On peut juger de l’embarras où se trouva le P. Carvalho. Il lui vint à l’esprit d’aller trouver le roi, et de lui représenter qu’il serait injuste de condamner notre loi sur les preuves insuffisantes qu’apporterait un homme peu éclairé; que le brame était plus entêté qu’habile; qu’il n’avait pas la première idée des raisons fondamentales sur lesquelles est appuyée la vérité d’un seul Être souverain : qu’il s’offrait lui-même de soutenir cette vérité contre tous les docteurs gentils, et qu’il se condamnait par avance au châtiment le plus sévère, s’il ne la mettait dans une évidence à laquelle il n’y aurait point de réponse. Ce missionnaire avait tout le zèle et toute la capacité nécessaires pour exécuter ce projet avec succès : il est habile théologien et sait parfaitement la langue du

pays. Cependant après quelques réflexions, il jugea que cette démarche serait plus préjudiciable qu’utile à la religion ; que sa présence fortifierait l’opinion dont on était prévenu que le poète n’avait déclamé contre les dieux qu’à l’instigation des chrétiens; qu’enfin l’indignation du prince en deviendrait plus grande, et la persécution qu’on craignait plus certaine.

Un autre incident confirma le Fère dans sa pensée. L’esprit du roi était fort aigri par d’autres vers injurieux aux divinités païennes, dont un de nos chrétiens était l’auteur. Ce néophyte excellait dans la poésie indienne : il avait fait, étant encore gentil, un ouvrage en ce genre, qui mérita les applaudissements du prince lui-même. Depuis sa conversion, il n’employait son talent qu’aux éloges de la religion sainte qu’il professe. Un des jeunes gens de la ville, à qui il avait autrefois enseigné la poésie, s’avisa un jour de lui demander des vers qu’il pût réciter à la fête d’un des dieux du pays. Le chrétien y consentit de bonne grâce ; il composa sur-le-champ une pièce assez longue, qu’il écrivit sur des feuilles de palmier sauvage. Il racontait, entre autres choses, les infâmes et ridicules aventures qu’on attribue à ce dieu, et il concluait cette espèce d’ode par ces paroles ; Quiconque a commis toutes ces abominations, peut-il être un dieu? Le jeune homme lut d’abord ces vers avec complaisance, mais la fin de l’ouvrage lui fit bientôt sentir le ridicule dont on le couvrait lui et son dieu prétendu. De colère il va trouver un poète idolâtre, qui d’intime ami de notre néophyte était devenu son ennemi irréconciliable, jusqu’à se vanter de le faire périr par l’épée d’un bourreau. Une haine si outrée venait de ce que, dans une dispute publique sur la religion, le nouveau chrétien avait cou-

fondu le poète gentil et l’avait réduit à un honteux silence. Il conservait toujours dans le cœur le souvenir de cet affront ; et ravi d’avoir en main de quoi perdre le néophyte, il se donna tant de mouvement, qu’enfm il fit tomber les vers entre les mains du prince, qu’il savait être fort jaloux de l’honneur de ses dieux.

Telle était la situation de la chrétienté de Tanjaour, quand je succédai au P. Carvalho. Il se répandait tous les jours de nouveaux bruits qui me jetaient dans de nouvelles alarmes.' Selon ces bruits, l’esprit du prince s’aigrissait de plus en plus, et le feu de la persécution allait s’allumer de toutes parts. Je voulus savoir ce qu’il y avait de réel dans tout ce qui se publiait. Je m’adressai pour cela à un des principaux officiers de la cour nommé Chitabara, qui est fort avant dans la confidence du roi, et qui protège les chrétiens. Je fis partir quatre de mes catéchistes avec des présents qu’ils devaient lui offrir (car ces sortes de visites ne se rendent jamais les mains vides), et je le suppliai de m’informer des sentiments du prince à notre égard, sans me déguiser ce que nous avions à craindre ou à espérer.

Un autre que Chitabara, témoin de nos alarmes, nous eût fait acheter chèrement sa réponse. Mais ce seigneur est d’une droiture et d’un désintéressement qu’on ne trouve point parmi ceux de sa nation. Il nous rassura sur nos craintes , et nous fit dire que le roi ne pensait plus ni à l’insulte publique que le brame avait faite aux dieux, ni à la satire adroite du néophyte; que des affaires importantes occupaient toute son attention; que même des courtisans s’étant échappés jusqu’à dire qu’un prince ne doit tolérer aucune des religions étrangères, le roi, faisant peu de cas de cet avis, avait répondu

qu’il ne voulait contraindre personne; et que cette réponse avait fermé la bouche aux malintentionnés. Les catéchistes vinrent m’apporter cette agréable nouvelle qui rendit le calme et la tranquillité à tous les cœurs.

Cependant la foule des chrétiens augmentait de plus en plus, et il ne se passait guère de jours que je ne baptisasse quelque catéchumène. Parmi le grand nombre de personnes qui reçurent la grâce du baptême, il y en a une que je ne puis omettre. C’est la femme d’un poète. Elle était depuis longtemps fort tourmentée du démon : assez souvent il lui prenait des accès d’une folie qui n’avait rien de naturel ; quelquefois cette folie se changeait dans les transports de la plus violente fureur; d’autres fois elle perdait tout à coup l’usage de la parole, ou bien elle devenait paralytique de la moitié du corps.

Son mari, qui l’aimait tendrement, n’avait rien épargné pour sa délivrance; il l’avait promenée dans tous les temples les plus célèbres ; il avait fait une infinité de vers en l’honneur de ses dieux ; il avait chargé leurs autels d’offrandes et de présents; il avait même distribué de grosses sommes aux Gouroux (docteurs) gentils, qui passaient pour avoir de l’empire sur les démons : tant de dépenses l’avaient presque réduit à la mendicité; cependant l’état de la malade empirait tous les jours. Six ans se passèrent ainsi en vœux, en pèlerinages et en offrandes inutiles. Les chrétiens lui conseillèrent d’avoir recours au Dieu qu’ils adorent, et l’assurèrent que sa femme devait en attendre une guérison parfaite, si elle promettait d’un cœur sincère d’embrasser sa loi. Le poète qui avait le christianisme en horreur, rejeta d’abord un conseil si salutaire : mais comme une disgrâce continuée ouvre peu à peu les yeux des plus opiniâtres, l’inutilité

des remèdes qu’il avait employés lui fit faire une attention sérieuse; son entêtement cessa, et il se détermina enfin à mener sa femme à l’église de Tanjaour, gouvernée alors par le P. Carvallio.

Mais on fut bien surpris de trouver dans la femme encore plus de résistance que n’en avait fait paraître le mari. Ce qui parut extraordinaire, c’est que ses jambes se roidirent tout à coup, et se collèrent si fortement contre les cuisses, qu’on fit de vains efforts pour les en détacher. Le poète ne se rebuta point ; il crut au contraire que l’esprit malin ne faisait naître cet obstacle que parce qu’il sentait déjà la force du Dieu qu’on se mettait en devoir d’implorer. Il fit mettre sa femme dans un duuli (c’est une voiture moins honorable que le palanquin), et il la fit transporter à l’église.

Dès que le P. Carvallio la vit approcher, il se disposa à réciter sur elle quelques prières. Il n’avait pas encore commencé, qu’elle se leva tout à coup de dessus le douli , et marchant droit au Père qui était assez loin, elle se jeta à ses pieds, sans pourtant prononcer aucune parole.

Le mari qui la vit marcher d’un pas si ferme et si assuré, ne put retenir ses larmes : il se jeta comme elle aux pieds du Père, et publia hautement la puissance du Dieu que nous invoquons. C’était un spectacle bien consolant pour le missionnaire de voir le témoignage que le démon était forcé de rendre à la vérité de notre sainte foi. Il fit sur elle les exorcismes de l’Eglise, et le démon ne donna plus aucun signe d’obsession. Dès lors elle se sentit comme déchargée d’un pesant fardeau; elle avoua même qu’elle n’avait jamais éprouvé une joie aussi pure que celle qu’elle goûtait.

Ne pouvant résister à une conviction si forte de la

vérité de notre religion, elle pressa extrêmement le Père de l’admettre au rang des fidèles. Mais le missionnaire ne croyant pas devoir se rendre sitôt à ses empressements, lui répondit qu’il ne fallait rien précipiter dans une affaire de cette conséquence, qu’elle devait auparavant se faire instruire, et que si dans deux ou trois mois elle persévérait dans sa résolution, il lui accorderait la grâce qu’elle demandait avec tant d’instance. En même temps il lui donna quelques médailles, en l’assurant qu’elle n’avait rien à craindre des attaques du démon, pourvu qu’elle persistât dans les bons sentiments où il la laissait. Cette réponse la désola; elle obéit pourtant, et s’en retourna dans sa peuplade le cœur serré de la plus vive douleur.

Quelques mois après, son mari jugeant à ses manières que le démon ne l’avait pas tout à fait abandonnée, me l’amena à Counampatty où j’étais. Je l’examinai de nouveau, et je la trouvai inébranlable dans ses premiers sentiments. Cependant a son air interdit et effaré, je reconnus qu’elle était encore agitée de troubles intérieurs. Aussi m’avoua-t-elle, qu’à la vérité, depuis la première fois qu’elle était venue à l'église, elle n’était plus inquiétée de ces horribles fantômes, qui auparavant la tourmentaient presque à toute heure, mais qu’elle se sentait de temps en temps saisie de certaines frayeurs subites dont elle ignorait la cause ; <pi’ outre cela des songes affreux troublaient son sommeil presque toutes les nuits, et qu’elle en demeurait étonnée le jour suivant ; mais qu’enfin elle espérait être entièrement délivrée par le baptême, de tous ces restes de l’esclavage du démon. Comme elle était parfaitement instruite de nos mystères, je ne différai pas davantage à lui accorder la grâce après laquelle elle

soupirait depuis tant de mois. Il arriva une chose assez extraordinaire tandis que je faisais sur elle les exorcismes et les autres cérémonies du baptême ; il lui prit tout à coup un balancement de tète à peu près semblable à celui du pendule d’une horloge qui est en mouvement. Je lui jetai aussitôt de l’eau bénite, et sur-le-champ ces balancements cessèrent, et elle revint à sa première situation. J’achevai en repos le reste des cérémonies, et la néophyte donna des marques durables d’une grande tranquillité d’esprit.

La multitude des confessions et des autres affaires inséparables d’une grande mission, ne me permirent pas de donner à son mari tout le temps que j’aurais souhaité pour lui bien inculquer nos vérités saintes. Je le mis entre les mains des catéchistes, qui s’appliquèrent avec beaucoup de zèle à l’instruire durant les quatre jours qu’il demeura à Counampatty. Dans les divers entretiens qu’il eut avec eux, il leur avoua, qu’outre la force qu’il reconnaissait évidemment dans notre sainte religion par l’entière délivrance de sa femme, deux choses le convainquaient mieux encore de sa vérité. La première était la vie austère et désintéressée des missionnaires. « Je » m’imaginais, disait-il, que vos docteurs étaieut sem- » blables aux nôtres ; qu’ils sauvaient les dehors, mais » qu’au fond ils s’abandonnaient à toutes sortes de vices. » J’ai voulu satisfaire ma curiosité ; et après une recherche » exacte de leurs mœurs, j’ai été extrêmement frappé de la » vie innocente et laborieuse qu’ils mènent. » La seconde chose qui le convainquait de la vérité de la loi chrétienne, était qu’elle eût la force de changer les cœurs. Surtout il ne pouvait comprendre comment ceux de la caste des voleurs, qui se faisaient chrétiens, renon-

çaient absolument à leurs larcins et à leurs brigandages.

Ainsi cette seule marque de la religion que le prophète donna autrefois pour une des plus incontestables preuves de sa sainteté, Lcx Bomini convértens animas { Ps. xvm), fit une telle impression sur ce gentil, qu’il ne songea plus qu’à s’instruire de nos saintes vérités. Il fit transcrire avec soin l’abrégé de la doctrine que nous donnons sur la Divinité, et l’explication des dix commandements de Dieu. Il prit ensuite congé de moi avec sa femme, et ils me promirent tous deux de venir me trouver de temps en temps; ce qu’ils ont fait, et ce qu’ils font encore avec une exactitude qui me charme.

Ce fut environ vers ce temps-là qu’un autre gentil vint à mon église, et y trouva tout à la fois la santé de l’àme et du corps. Depuis quatre ans il se croyait tourmenté du démon ; le mauvais esprit, à ce qu’il disait, lui suçait tout le sang , à dessein d’arracher ensuite son àme qui ne tenait presque plus à son corps. A le voir, on l’eût pris pour un squelette, tant il était décharné. Je jugeai que le prétendu démon était une vraie étisie qui le minait peu à peu. Cependant dans un corps si desséché il conservait un esprit vif et plein de bon sens. L’idée qu’il avait de son démon buveur de sang n’était pas en lui l’effet d’un cerveau troublé, mais de l’opinion commune à ces peuples, qui attribuent toutes leurs maladies aux démons ennemis du repos- et du bonheur des hommes. Je le mis au rang des catéchumènes, et je lui donnai quelques remèdes qui pouvaient le soulager. Le Seigneur bénit mes petits soins , de sorte même qu’au bout d’une semaine il fut en état de venir me voir et de me réciter ce qu’il avait retenu des instructions qu’on lui avait faites La surprise fut si grande dans sou vil-

lage, qu’un de ceux qui l’avaient apporté à Pégase, persuadé que les remèdes humains n’avaient pu opérer une guérison si prompte, ouvrit les yeux à la vérité et demanda le baptême. La femme du catéchumène fut plus opiniâtre dans son attachement aux idoles : ni l’exemple de son mari, ni ses pressantes sollicitations ne purent amollir la dureté de son cœur.

C’est ainsi que dans cette mission nous voyons s’accomplir à tout moment la parole du Fils de Dieu : tantôt le mari se convertit, et la femme demeure dans l’infidélité; tantôt la femme ouvre les yeux à la lumière, et l’homme vit et meurt dans l’aveuglement : JJnus assumetur, alter relinquetur (Luc. xvn, 34). Notre catéchumène reçut enfin la grâce de la' régénération à laquelle il s’était disposé avec tant de ferveur, et il retourna d’un pas ferme dans sa peuplade pour y publier la force et sainteté de la religion. Son incommodité l’ayant repris au bout de six mois, il mourut entre les bras d’un caté; chiste avec toutes les marques d’un prédestiné. La candeur de son âme et la piété de ses sentiments me font croire qu’il a conservé jusqu’à ce dernier instant l’innocence de son baptême.

Outre le grand nombre d’adultes que je baptisai les dernières semaines du carême, j’eus la consolation d’ouvrir la porte du ciel au fils même du seigneur de la peuplade, qui mourut peu de jours après avoir reçu le baptême. Le frère du même seigneur eut dans ce même temps deux enfants jumeaux, dont l’un fut baptisé par le catéchiste dans la maison même où il venait de naître, et où il mourut le même jour. L’autre fut porté à l’église, où il reçut la même grâce. Il ne vécut que quinze jours. IY. 10

Ces trois enfants sont maintenant dans le ciel les protecteurs de cette Église naissante.

Les jours coulaient pour moi bien doucement parmi de si saintes occupations. Tout le temps se passait ou à instruire les peuples ou à leur administrer les sacrements. Mais, au milieu de tant de fatigues, qu’on est consolé de voir la vie innocente que mène la plus grande partie de ces nouveaux fidèles ! .l’avoue que ce ne sont pas des gens d’une spiritualité bien recherchée ; mais ils craignent Dieu, ils l’aiment de tout leur cœur, ils vivent hors d’une infinité d’occasions où les chrétiens d’Europe perdent la grâce; ils la conservent au milieu de la gentilité avec plus de soin que ne font bien des fidèles dans le centre même des royaumes les plus catholiques. J’ai trouvé un grand nombre de filles qui, malgré l’extrême éloignement que ces peuples ont pour le célibat, imitent la généreuse résolution de tant de saintes religieuses d’Europe. Quelques-unes avaient eu à soutenir de rudes combats du côté de leurs parents, sans que les prières, les menaces, les mauvais traitements eussent jamais pu leur faire changer la résolution qu’elles avaient prise de passer leur vie dans i’état parfait des vierges.

Une, entre autres, m’édifia fort par sa constance et par sa modestie. Sa mère, au désespoir de ce qu’elle ne voulait pas se marier, me l’amena tout en colère, et me dit que sa fdle ne refusait de s’engager dans le mariage qu’afin de mener une vie plus licencieuse et plus déréglée. La fille, pénétrée de douleur de ce que sa propre mère lui attribuait des intentions si criminelles, se tenait dans un humble silence; il lui échappa seulement de dire qu’elle était contente de ce que Dieu seul connaissait sou innocence. C’était en effet une calomnie des

plus noires ; tous ses parents rendaient hommage à sa vertu, et louaient surtout l’attrait particulier qu’elle avait pour la solitude. La mère même ne fut pas longtemps sans se repentir de l’outrage qu’elle avait fait à une fille si vertueuse; elle vint peu après, les larmes aux yeux, rétracter ce qu’elle avait avancé si faussement, et elle me promit de ne plus inquiéter sa fille sur le parti qu’elle avait eu le courage de prendre. Si la foi trouvait autant d’accès chez les grands que chez les petits, et si quelque prince converti entreprenait de fonder des monastères de religieuses, il est à croire qu’ils se peupleraient bientôt d’une infinité d’àmes choisies, qui embrasseraient dans toute leur étendue la pratique des conseils évangéliques.

Le peu de pluie qui était tombée l’année précédente, les chaleurs excessives qui se font sentir dès le mois de mars, et la multitude prodigieuse des fidèles qui venaient à Counampatty, avaient tari une partie de l’étang, qui est le seul endroit où ces peuples trouvent de l’eau. C’est ce qui me fit naître la pensée d’aller à Elacourrichi ; mais une persécution qui venait de s’élever contre les chrétiens de Couttour rompit toutes mes mesures. Jusque-là cette église, fondée autrefois par le vénérable martyr le P. Jean de Brito, avait été regardée comme le lieu le plus paisible de la mission. Les missionnaires n’y avaient jamais éprouvé les contradictions et les traverses auxquelles ils sont continuellement exposés ailleurs. Voici ce qui donna lieu à la persécution.

Le frère du prince dont relève Couttour feignit de vouloir embrasser le christianisme, et pressa plusieurs fois le P. Bertholdi de le baptiser. Le missionnaire, qui se défiait de sa sincérité, crut ne devoir lui accorder la

grâce qu’il demandait qu’après une longue épreuve ; c’est pourquoi il lui répondit qu’il fallait attendre encore quelque temps, et obtenir l’agrément du prince son frère. En effet, on publiait que ce jeune seigneur n’avait point la volonté de renoncer au paganisme, mais que l’amour dont il était épris pour une femme chrétienne le portait à faire cette démarche, dans l’espérance que son assiduité auprès du missionnaire faciliterait l’accomplissement de ses désirs.

Quoi qu’il en soit, le Pradani (premier ministre) du Pandaratar (c’est ainsi que s’appelle le prince qui a sur ses terres les églises de Coutlour et de Coraly), le Pradani, dis-je, ancien ennemi de la religion chrétienne, prit de là occasion d’animer le prince contre les fidèles, fl lui représenta qu’il était honteux à sa famille que son propre frère abandonnât la religion de ses ancêtres, pour se livrer à de nouveaux docteurs qu’il savait certainement être Pranguis, c’est-à-dire gens vils et infâmes, selon l’idée de la nation ; que , dans le besoin où il était d’argent, il lui serait aisé de s’enrichir par le pillage de leur église; que les étrangers avaient cru y cacher sûrement toutes leurs richesses , parce que , depuis son établissement, elle n’avait été sujette à aucune révolution.

Le prince, flatté de l’espoir d’un gain considérable, donna tout pouvoir à son ministre. Le Pradani envoya ordre sur-le-champ au Maniagaren (gouverneur particulier) de la peuplade d’arrêter le missionnaire et de fouiller dans tous les recoins de sa maison, jusqu’à ce qu’il eût déterré les trésors qui y étaient cachés. Jamais ordre ne fut mieux exécuté. Le Maniagaren choisit le dimanche, jour auquel les chrétiens viennent en foule à l’église, et prit le temps où le Père se disposait a célébrer la

sainte messe. Il commençait déjà à se revêtir des ornements sacerdotaux, lorsque tout à coup le Maniagaren et ses soldats vinrent fondre dans l’église : les uns se saisirent du Père, le traînèrent vers sa maison, déchirèrent ses habits ; les autres, en plus grand nombre, se postant aux diverses avenues par où les chrétiens pouvaient échapper, les dépouillèrent, les chargèrent de coups, leur arrachèrent les ornements d’or qu’ils portent au cou et aux oreilles ; tous se mirent à piller les maisons qu’ils avaient dans la peuplade. Celle du Père fut toute renversée , ils creusèrent partout, ils démolirent les murailles, et, après bien des recherches, ils trouvèrent environ soixante écus, qui étaient tout le fonds destiné à l’entretien des missionnaires et des catéchistes. Le Maniagaren recueillit avec soin cette somme et tous les meubles de l’église qu’il envoya aussitôt au palais. Mais le prince, qui s’attendait à un grand butin, surpris de ce que le Pradani l’avait engagé dans une entreprise si peu convenable à son rang et à sa dignité, ne put retenir son indignation.

Le bruit des violences qu’on exerçait à Couttour se répandit bientôt jusqu’à Coraly. Le P. Joseph Carvalho, qui y fait sa résidence, se disposait à recevoir les mêmes outrages; il prit seulement la précaution de faire transporter tout ce qu’il avait dans sa maison au-delà du Coloran et hors des dépendances du Pandaratar. Il ne se conserva que son crucifix et son bréviaire, attendant en paix le bienheureux moment auquel il devait être emprisonné pour Jésus-Christ. Trois jours se passèrent sans qu’on pensât à troubler sa solitude ; il jugea de là que la cour n’était pas si irritée qu’on se le figurait : plein d’une sainte confiance, il prit le dessein de s’aller présenter

au prince pour lui demander la délivrance du P. Bertholdi , qu’on détenait dans une rude prison. Il crut pourtant devoir en avertir le frère cadet du prince, ennemi secret du Pradani et protecteur déclaré des missionnaires. Ce seigneur, de concert avec sa sœur qui a beaucoup de crédit à la cour, engagea le prince à faire bon accueil au docteur étranger, et à réparer par quelques marques d’honneur la démarche qu’il avait faite par le conseil de son ministre, et qui avait flétri la gloire que lui et ses ancêtres ont toujours eue de servir d’asile auï étrangers.

Le prince, gagné par de si puissantes intercessions, promit de faire justice à l’innocence de ces étrangers; et ayant appelé le Pradani : « Il faut, lui dit-il en colère, » ou que vous soyez bien imprudent d’avoir cru si légè- » rement les rapports qui vous ont été faits de l’opulence » des Saniassis, ou que vous ayez un grand fonds de » malignité, de leur avoir suscité une persécution si » cruelle et si préjudiciable à ma réputation. » Le Pradani, pour se justifier, eut recours aux accusations ordinaires : «Ce sont, dit-il, des Pranguis, qui, sous pré- » texte d’enseigner leur religion, tâchent de répandre » l’esprit de révolte parmi vos sujets pour livrer le pays » aux Européens qui habitent les côtes. »

Ces calomnies ne firent aucune impression sur l’esprit du prince; il sait que, depuis près de cent ans que la religion chrétienne s’est introduite dans les divers États de l’Inde méridionale , les missionnaires ont toujours inspiré aux peuples toute la soumission et la fidélité qu’ils doivent à leurs souverains. «Voilà, répondit le » prince, voilà les chimères dont vous autres ministres » vous nous repaissez sans cesse pour nous animer con-

» Ire cette nouvelle loi ; ce n’est pas là de quoi il s’agit » maintenant : je prétends que quand le Saniassi vien- » dra à l’audience, non-seulement vous vous absteniez » de tout reproche, mais que vous lui donniez encore » les plus grandes marques de votre respect. » C’était un coup de foudre pour le Pradani, homme fier et hautain, comme le sont tous les noirs dès qu’ils ont quelque autorité.

Quelques jours après, le prince permit au P. Carvalho de paraître en sa présence, et il le fit asseoir sur un siège couvert d’un tapis, honneur qu’il n’accorde à aucun de ses sujets. Voici à peu près le discours que tint le missionnaire : « L’accueil favorable dont vous m’honorez, » seigneur, prouve assez que vous n’avez aucune part » aux traitements indignes qu’on a faits au docteur de « Couttour, mon frère ; j’en connais les auteurs, je ne les » accuse point de l’avoir chargé d’opprobres, et d’avoir » déchiré ses vêtements, ravagé sa pauvre cabane, pro- » fané son église, maltraité ses disciples. Je ne me plains » pas même de ce qu’on le tient encore resserré dans une » étroite prison, comme si c’était un rebelle ou un voleur » public; mais je me plains de ce qu’on ne m’a pas fait » le même honneur. J’enseigne comme lui la loi du vrai >* Dieu, et je m’estimerais heureux de souffrir pour une » si juste cause. Vous sommes venus de plus de cinq » mille lieues pour instruire les peuples des grandeurs » infinies du souverain Maître du ciel et de la terre ; nous v avons prévu les diverses contradictions que nous souf- » Irons maintenant, et ce sont ces contradictions- là » mêmes qui nous ont attirés dans des régions si éloi- » gnées de notre patrie. Xôus’nous croyons bien payés » de nos peines, truand nous avons le bonheur de souffrit’

» pour la gloire du Dieu que nous servons. Je prie donc » vos ministres de me donner quelque part aux oppro- » bres et aux souffrances du docteur de Couttour. Néan- » moins, comme il y a de l’injustice à punir des innocents,

» je vous supplie d’examiner à fond notre conduite : si » vous nous trouvez coupables des crimes qu’on nous » impute, nous nous soumettons à toute la peine que » vous voudrez nous imposer ; si au contraire vous nous » jugez innocents, ne permettez pas que l’innocence soit » plus longtemps opprimée dans vos Etats. »

Ces parolesdu missionnaire, prononcées avec beaucoup de modestie et de gravité, touchèrent le primjp ; et comme le Pradani voulait répliquer , il lui imposa silence ; il lui donna ordre de rendre au plus tôt tout ce qui avait été pris au docteur de Couttour et à ses disciples, de le remettre en liberté, et de châtier sévèrement le Maniagaren qui avait commis de si grands excès. Se tournant ensuite vers le missionnaire : « Oublions le passé, lui » dit-il d’un air gracieux; ce qu’a fait mon ministre, est » comme un nuage qui a obscurci pour quelques instants » la lumière que vous répandez dans mes Etats ; mais ce » nuage même n’a servi qu’à me faire mieux connaître » la sainteté de votre loi et la pureté de vos mœurs. Dé- » sormaisje donnerai de si bons ordres, qu’aucun de mes » officiers n’aura l’audace de vous manquer de respect. » Là-dessus il se fit apporter une belle pièce de toile peinte qu’il donna au missionnaire comme un gage de son amitié : il lui fit présent d’une autre à peu près semblable pour le Père qui était prisonnier à Couttour. Il n’y eut pas jusqu’aux catéchistes qui n’eussent part aux libéralités du prince : non-seulement il leur donna de belles toiles, il voulut encore qu’on les fît monter sur des élé-

phants richement enharnachés, et qu’on les promenât en triomphe par toute la ville, afin que personne n’ignoràt qu’il les prenait, eux et le reste des chrétiens, sous sa protection. Tout cela fut exécuté le jour même; on restitua au missionnaire tout ce qui avait été pillé à Couttour. Les ornements d’or et de corail qui appartenaient aux fidèles eurent un peu plus de peine à sortir des mains du Pradani; mais enfin, après quelques sommations, tout ou presque tout fut rendu. C’est ainsi qu’à la gloire de notre sainte foi et à la consolation des fidèles, la persécution de Couttour cessa bien plus tôt que nous n’avions osé l’espérer. Trouvez bon, mon révérend Père, que je mette fin aussi à cette lettre, qui n’est déjà que trop longue. Je continuerai dans la suite de vous faire un récit fidèle de tout ce qui pourra contribuer à votre édification. Je suis avec beaucoup de respect, etc.

LETTRE DU P. MARTIN , MISSIONNAIRE DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS AUX INDES, AU P. DE V1LLETTE , DE LA MÊME COM- PAGNIE.

Aour, 1701.

Mon Révérend Père, P. C.

La persécution suscitée contre les chrétiens de Couttour me retenait à Counampatty, ainsi que je vous l’ai mandé dans ma lettre précédente. L’affluence des peuples qui s’y rendirent pour célébrer la fête de Pâques fut si grande, que je désespérais d’y pouvoir suffire ; et certainement il y aurait eu de quoi occuper plusieurs mis-

sionnaires. Dieu me donna la force de résister à cette fatigue.

Je tirais des catéchistes tous les secours que je pouvais ; les uns étaient chargés de disposer les catéchumènes au haptème ; les autres de faire en divers endroits de la cour des instructions aux nouveaux fidèles : car si on ne leur fait souvent des explications de nos mystères, ils en perdent bientôt le souvenir. Je faisais lire chaque jour l’histoire de la passion de Jésus-Christ ; j’y ajoutais diverses méditations fort touchantes, qu’un ancien missionnaire composa autrefois sur ce mystère. Ces méditations sont à la portée de nos Indiens, et ils les écoutent avec toute l’attention et toutes les marques d’un cœur attendri.

Au lever de l’aurore, vers le soir, et à cinq différentes heures du jour, nous faisions des espèces de stations, où nous chantions à genoux, sur des airs lugubres, les tourments particuliers que le Sauveur a soufferts à chacune de ces heures. A la fin de chaque station, nous avions soin de prier pour les différentes nécessités de la mission ; surtout nous recommandions à Dieu les églises de Coraly et de Couttour, désolées dans un temps si saint ; et je ne doute point que les vœux ardents de tant de néophytes n’aient beaucoup contribué à faire cesser la persécution. Il y en avait qui affligeaient leur corps par toutes sortes d’austérités : les ceintures de fer, les disciplines et les autres instruments propres à macérer la chair ne sont point inconnus à ces nouveaux fidèles. Quoique les Souverains Pontifes les dispensent de beaucoup de jeûnes, à eause des ardeurs du climat et du peu de substance de leurs aliments, on en voit pourtant qui passent tout le temps du carême, en ne mangeant qu’une fois le jour du riz et des herbes mal assaisonnées; j’en sais qui, durant la

Semaine Sainte, demeuraient jusqu’à deux jours entiers sans prendre de nourriture. J’ai soin de leur défendre une abstinence si rigoureuse, parce qu’elle les fait tomber dans des défaillances dont ils ont bien de la peine à se remettre; mais je ne suis pas toujours le maître de modérer leur ferveur.

Ceux qui sont à leur aise font l’aumône, chaque jour du carême, à un certain nombre de pauvres : les uns à cinq, en l’honneur des cinq plaies de Notre Seigneur ; les autres à trente-trois, en l’honneur des années qu’a duré la vie mortelle de Jésus-Christ ; d’autres à quarante, en mémoire des quarante jours qu’il passa dans le désert. Ces aumônes consistent en du riz et des herbes cuites, dont ils remplissent de grands bassins, et qu’ils distribuent eux-mêmes avec beaucoup de piété. C’est par de si saints exercices que les chrétiens se préparent à célébrer la fête de Pâques. Mais comme il s’agit principalement de les mettre en état de faire une bonne confession et d’approcher saintement de la table eucharistique, on n’omet rien de tout ce qui peut les y bien disposer.

Il est incroyable jusqu’où va la sensibilité de ces peuples, quand on est obligé de leur différer l’absolution. Il laut être bien sur ses gardes, pour ne pas se laisser fléchir à leurs prières et à leurs importunités. S’ils ne peuvent rien gagner sur nous, ils ne rougissent point de s’adresser au catécliiste et de lui découvrir les fautes secrètes pour lesquelles ils ont été différés. En vain avertissons-nous les catéchistes de renvoyer les néophytes qui viennent ainsi s’ouvrir à eux ; il s’en trouve toujours quelqu’un qui se fait honneur d’intercéder pour ces sortes de pénitents, Rien ne fait plus de peine aux mis-

sionnaires, surtout quand ces ouvertures se font à des catéchistes peu discrets, et qui ne sentent pas assez l’obligation étroite que le sceau de la confession impose.

La simplicité des Indiens va quelquefois plus loin ; ce qu’on m’en a raconté est assez singulier. Une chrétienne à qui le missionnaire avait différé l’absolution pour de bonnes raisons, usa d’abord de toutes sortes d’artifices pour émouvoir sa pitié et extorquer de lui ce qu’il refusait avec fermeté, mais cependant avec douceur. Voyant qu’elle ne pouvait rien gagner, elle se leva brusquement du confessionnal, et se tournant du côté des autres pénitents : «N’est-ce pas une chose plaisante, dit-elle, ce Souamy » me renvoie sans m’absoudre, parce que j’offense Dieu » depuis tant de mois; si je n’offensais pas le Seigneur, » aurais-je besoin de me présenter au saint tribunal? Ne » nous enseigne-t-on pas que c’est pour les coupables « que ce sacrement est institué? » Le Père rougissait pour elle, et eût bien voulu mettre son honneur à couvert; mais la crainte de trahir en quelque sorte un secret aussi inviolable que celui de la confession, l’obligea à se tenir dans le silence. Ce seul exemple fait voir quelle doit être la patience et la discrétion de ceux qui ont à traiter avec les Indiens; si on trouve parmi eux des gens pleins d’esprit et de bon sens, on en trouve une infinité d’autres dont l’ignorance et la stupidité fournissent souvent aux missionnaires de quoi exercer leur vertu.

Quelque désir qu’eussent les chrétiens de participer aux sacrements, il me fut impossible, malgré tous mes efforts, de contenter la piété de plusieurs. Outre le temps qu’emportent les confessions, il faut encore baptiser les catéchumènes, apaiser les différends, prêcher les mystères de la passion et de la résurrection, faire les cérémo-

nies de la Semaine Sainte, autant qu’elles peuvent se pratiquer dans un pays idolâtre; car, par exemple, on n’ose garder le Saint-Sacrement du Jeudi au Vendredi-Saint, comme c’est la coutume en Europe : le P. Bouchet est le premier qui l’ait fait cette année à Aour, parce que c’est l’endroit le plus sûr de la mission ; mais je doute que d’autres osent imiter en cela son zèle.

La nuit du samedi au dimanche, je fis préparer un petit char de triomphe, que nous ornâmes de pièces de soie, de fleurs et de fruits. On y plaça l’image du Sauveur ressuscité, et le char fut cond uit en triomphe par trois fois autour de l’église , au son de plusieurs instruments. Les illuminations, les fusées volantes, les lances à feu, les girandoles et divers autres feux d’artifices où les Indiens excellent, rendaient la fête magnifique. Ce spectacle ne cessait que pour laisser entendre des vers qui étaient chantés ou déclamés par les chrétiens, en l’honneur de Jésus triomphant de la mort et des enfers.

La cour qui règne autour de l’église pouvait à peine contenir la multitude, non-seulement des chrétiens, mais encore des gentils qui étaient accourus en foule. On les voyait à la faveur des illuminations, montés sur les branches des arbres dont la cour est environnée. C’étaient comme autant de Zachées que la curiosité élevait au-dessus de la foule, pour voir en figure celui que cet heureux publicain mérita de recevoir en personne dans sa maison. Le seigneur de la peuplade avec toute sa famille et le reste des gentils qui assistèrent à la procession, se prosternèrent par trois fois devant l’image de Jésus ressuscité, et l’adorèrent d’une manière qui les confondait heureusement avec les chrétiens les plus fervents.

Je ne parle point d’un grand nombre de catéchumènes

auxquels j’administrai le baptême. Parmi tant de conversions qu’il plut à Dieu d’opérer, une surtout me fit goûter une joie bien pure. L’oncle du seigneur de la peuplade vint avec sa femme me prier de les admettre au rang des fidèles. Ils me dirent, les yeux baignés de larmes, qu’il y avait longtemps qu’ils reconnaissaient la vérité de notre sainte religion, mais que le respect humain les avait toujours retenus dans l’idolâtrie ; enfin, qu’à celte fête ils avaient ouvert les yeux à la lumière, et qu’ils ne pouvaient plus résister à la voix intérieure qui les pressait de se rendre.

Ce bon vieillard m’ajouta une chose qui marquait son bon sens et la forte résolution où il était de vivre en parfait chrétien. « Je crois, dit-il, que ce qui a porté le Sei- » gneur à jeter sur moi des regards de miséricorde, c’est » qu’il y a plus de quinze ans qu’ayant ouï dire aux mis- » sionnaires que le larcin déplaisait au vrai Dieu, j’en » suis demeuré si convaincu, que depuis ce temps-là je « n’ai commis aucun vol, ni par moi, ni par mes escla- » ves, comme font les personnes puissantes de notre » caste. Je n’ai pas même voulu participer aux larcins » qu’ont fait mes enfants ou mes autres parents, quoique » la coutume parmi nous soit de partager en commun ce » <pie chacun a butiné en particulier. On s’est souvent » moqué de ma simplicité, mais j’ai toujours tenu ferme,

» et je crois encore une fois que c’est pour n’avoir pas » voulu déplaire en cela au vrai Dieu, quoique je ne l’a- » dorasse pas encore, que sa divine bonté m’ouvre au- » jourd’hui son sein, pour m’y recevoir tout indigne que » j’en suis. » L’air de sincérité dont il accompagna ces paroles me charma; je l’embrassai tendrement, et je le mis au rang des catéchumènes.

Ce ne fut pas là le seul fruit que nous recueillîmes dans ces jours saints : tous les jours de l’octave nous furent précieux, par le nombre des gentils qui prenaient la la place des catéchumènes que nous baptisions. Pour comble de joie, nous apprîmes la paix et la tranquillité que le Seigneur venait de rendre à l’église de Couttour. Ce fut comme une seconde pâque pour les chrétiens ; ils se rassemblèrent dans l’église, et rendirent à Dieu de solennelles actions de grâces pour ce bienfait signalé.

Cependant, l’étang de Counampatty étant entièrement à sec, je ne songeai plus qu’à me rendre à Elacourrichy. Je voulus auparavant aller à Aour, pour y conférer avec les missionnaires sur quelques points qui me faisaient de la peine dans ces commencements. J’y trouvai les PP. Bouchet et Simon Carvalhu épuisés du travail dont ils étaient accablés depuis un mois. Jamais fête de Pâques ne s’était célébrée avec tant de magnificence, ni avec un si grand concours de peuple. Comme les Indiens sont fort amateurs de la poésie, le P. Bouchet avait fait représenter en vers le triomphe de David sur Goliath ; c’était une allégorie continuée de la victoire que Jésus- Christ a remportée dans sa résurrection sur les puissances de l’enfer. Tout y était instructif et touchant.

Parmi la foule des peuples qui étaient accourus de toutes parts, il s’en trouva plusieurs d’une province voisine, ennemie déclarée du prince dont relève la peuplade d’Aour ; ils étaient venus armés et avec grand cortège. Ce contre-temps et les efforts inutiles que ce seigneur avait faits pour tirer de l’argent des missionnaires aigrirent son esprit déjà mal disposé à l’égard des chrétiens.

Quelques seigneurs des environs saisirent cette con-

joncture pour l’animer encore devantage contre les fidèles. Ils lui écrivirent même avec menaces, et n’omirent aucun des motifs les plus capables de l’ébranler. « ïs’est- » il pas honteux, lui disaient-ils, que vous reteniez sur » vos terres un étranger qui n’a d’autre but que d’anéan- » tir le culte de nos dieux ? Il n’épargne ni soins, ni dé- » penses, ni fêtes pour élever sa religion sur les débris » de la nôtre. îl semble vous faire la loi jusque chez « vous par la multitude des disciples qu’il y attire; les » gentils memes lui sont dévoués. A la dernière fête » qu’il a célébrée, il est venu plus de monde qu’il n’en » faut pour subjuguer tout un royaume. Au reste, le » docteur étranger a fait un outrage manifeste à nos » dieux. Quoi de plus insultant que d’exposer aux yeux » d’une multitude innombrable de peuple un jeune en- » fant qui tranche la tète à notre dieu Peroumal ? Ceux » mêmes de notre religion sont si infatués de cet étran- )> ger, qu’ils lui applaudissent et battent des mains à la » vue de leurs propres dieux déshonorés. Si vous avez la » lâcheté de le souffrir plus longtemps sur vos terres, » nous avons résolu de l’en chasser nous-mêmes à force » ouverte. »

Ce qu’on proposait à ce prince était fort conforme à ses inclinations, mais il trouvait de la difficulté dans l’exécution. Il risquait tout en usant de violence : car, d’un côté, il avait à craindre le ressentiment du Talavaï, qui protégeait les missionnaires; d’un autre côté, il était retenu par ses propres intérêts. S’il chassait le missionnaire de sa peuplade, elle redevenait un simple hameau ; tous les chrétiens qui étaient venus habiter ce lieu désert ne manqueraient pas de suivre leur pasteur, et par là il se frustrait lui-mème de la meilleure ipartie

de ses revenus. Ces raisons étaient pressantes pour un homme timide et intéressé. Cependant l'intérêt céda pour cette fois à la haine extrême qu’il portait à la religion. Il envoya dire au missionnaire qu’il ne pouvait plus tenir contre les instances et les menaces des seigneurs ses voisins, et qu’afîn de leur complaire, il lui ordonnait de sortir dans trois jours de ses terres.

Une sommation si brusque nous déconcerta. Nous fûmes quelque temps incertains sur le parti qu’il y avait à prendre, et déjà nous penchions du côté de la retraite; mais il nous parut bien triste qu’un prince de si petite considération ruinât en un instant la plus belle et la plus llorissante Église de la mission. Le seul nom du Talavai était capable de faire impression sur l’esprit de notre persécuteur. Le P. Bouchet faisait une machine pour monter une horloge d’eau qu’il devait présenter au Talavaï. Il fit donc réponse au prince qu’il était inutile de lui donner trois jours pour sortir de ses terres, qu’un quart-d’heure suffisait ; mais qu’ayant promis su Talavai quelques machines qu’il souhaitait, il attendait qu’elles fussent finies , qu’aussitôt après il irait les lui présenter, et lui dire qu’étant tombé dans la disgrâce du prince de Catalour, qui le chassait de toute l’étendue de ses États, il lui demandait un petit coin dans le royaume pour s’v retirer, y bâtir une église et former une peuplade de ses disciples, qui ne resteraient pas un instant dans Aour après qu’il en serait sorti. C’était en effet la résolution des chrétiens. Il y en eut même cinq ou six des principaux qui furent trouver le prince pour lui déclarer que n’étant venus peupler Aour, qui d’ailleurs est une terre fort ingrate, que pour avoir la consolation d’être auprès de leur pasteur, s’il le forçait à se retirer, ils se retire- IV. * 1 1

raient avec lui, et que, par leur retraite, ils réduiraient la peuplade d’Aour à son premier état de hameau.

Cette déclaration, jointe à celle que le missionnaire lui envoya faire par ses catéchistes, fit rentrer le prince en lui-même ; il craignit également la perte de ses rentes et la colère du Talavaï. S’étant donc radouci, il fit réponse qu’il ne prétendait pas que le missionnaire se retirât, mais qu’il le priait de ne plus faire désormais de ces fêtes solennelles qui attiraient tant de peuple, et qui donnaient ombrage aux seigneurs ses voisins. La condition parut dure; cependant on jugea qu’on n’aurait pas de peine à lui faire révoquer dans la suite sa défense : ainsi, sans lui dire qu’on acceptait cette condition, le P. Bouchet continua d’exercer ses fonctions dans Aour comme auparavant.

Il arriva alors à un des catéchistes que le Père avait envoyés vers le 'prince, un accident dont nous fûmes alarmés. Il avait marché durant la plus grande chaleur du jour, et, se trouvant fort altéré, il eut l’imprudence de boire sans prendre les précautions ordinaires. Dès le moment il se trouva attaqué de cette grande indigestion qu’on appelle aux Indes mofdechin, et que quelques-uns de nos Français ont appelée mort de chien , s’imaginant qu’elle se nomme ainsi parce qu’elle cause une mort violente et cruelle. En effet, elle se fait sentir par les douleurs les plus aigues et qui forcent la nature avec tant de violence, qu’il est rare qu’on n’y succombe pas, si l’on n’use d’un remède qui est fort en usage sur la côte, mais qui est moins connu dans les terres. Ce remède est si efficace, que de cent personnes attaquées de cette espèce de colique de miserere , il n’y en aura pas deux qu’il n’arrache des portes de la mort. Ce mal est

bien plus fréquent aux Indes qu’en Europe; la continuelle dissipation des esprits, causée par les ardeurs d’un climat brûlant, affaiblit si fort la chaleur naturelle, que l’estomac est souvent hors d’état de faire la coction des aliments. Le catéchiste donc, réduit à ne pouvoir plus se traîner, s’arrêta dans une peuplade à une lieue environ d’Aour, et nous envoya avertir du triste état où il se trouvait.

Cette nouvelle ne vint qu’à neuf heures du soir; je volai sur-le-champ au secours du malade, je le trouvai étendu à terre presque sans connaissance, et agité des plus violentes convulsions. Tout le village était assemblé autour de lui, et chacun s’empressait de lui donner différentes drogues plus propres à irriter son mal qu’à le soulager. Je fis allumer un grand feu ; j’avais besoin pour mon remède d’une verge de fer ; mais n’en trouvant point, je pris une faucille qui sert à couper le riz et les herbes. Je la fis bien rougir au feu, j’ordonnai qu’on lui appliquât le dos de la faucille toute rouge sous la plante du pied, à trois travers de doigt de l’extrémité du talon , et afin qu’ils ne se trompassent point dans une opération qu’ils n’avaient jamais vu faire , je traçai avec du charbon une raie noire à l’endroit sur lequel il fallait poser le fer ardent. Ils l’appliquèrent fortement contre le pied, jusqu’à ce que le fer, pénétrant ces peaux moites qui sont dans les Noirs extrêmement dures, parvînt jusqu’au vif et se fît sentir au malade. Ce qu’on venait de faire à ce pied-là-, on le fit à l’autre avec la même précaution et avec le même succès. S’il arrive que le malade se laisse brûler sans donner aucun signe de sentiment, c’est une marque que le mal est presque sans remède.

L’opération ainsi faite, je me fis apporter un peu de sel pulvérisé, au défaut duquel on peut prendre des cendres chaudes, et, le répandant sur le sillon formé par le fer, je lui fis battre quelque temps ces deux endroits avec le dessous de ses souliers. Ceux qui étaient présents ne pouvaient comprendre quelle pouvait être la vertu de ce remède ; mais ils furent bien surpris quand, en moins d’un demi-quart-d’heure, iis virent le malade revenir parfaitement à lui, et n’avoir plus de ces convulsions, ni de ces autres symptômes mortels qu’il avait auparavant; il lui restait seulement, une grande lassitude et une soif pressante. Je fis bouillir de l’eau avec un peu de poivre et d’oignon que j’y fis jeter, et je lui en fis prendre. Ensuite, ! après l’avoir réconcilié, car il n’y avait que peu de jours qu’il s’était confessé, je le laissai dans une situation fort j tranquille, et je repris le chemin d’Aour. Il fut en état j dès le lendemain de m’y venir trouver et de rendre grâces à Dieu de sa guérison.

Peut-être ne serez-vous pas fâché d’apprendre un autre remède dont je n’ai pas fait l’expérience, mais qui m’a été enseigné par un médecin habile (M. Mancuchi, véni- > tien), venu d’Europe, qui s’est fait une grande réputation à la cour du grand Mogol, où il a demem’é quarante ans.

Il m’a assuré que son remède est infaillible contre toute sorte de colique. Il faut, dit-il, avoir un anneau de fer d’un pouce et demi ou environ de diamètre et gros à proportion ; le faire bien rougir au feu, et faisant étendre le malade sur le dos, lui appliquer l’anneau sur le nombril, en sorte que le nombril serve comme de centre à l’anneau ; le malade ne tardera pas à en ressentir l’ardeur : il faut alors le retirer promptement; la révolution subite qui se fera dans le bas-ventre dissipera en peu de

temps toutes les douleurs. Il se i';iit garant du prompt effet de ce remède , et m’assure qu’il s’en est toujours servi aux Indes avec succès.

Le trouble que le démon prétendait exciter dans l’église d’Aour ayant été apaisé dans sa naissance, j’en partis pour me rendre à Elacourrichy. Nandavanapaty fut la première peuplade que je trouvai sur ma route ; il y avait autrefois une fort belle église et une chrétienté florissante ; les guerres ont ruiné l’église, mais la chrétienté subsiste encore, du moins en partie. J’y trouvai un grand nombre de fidèles qui avaient bâti une petite église, dans laquelle il n’y a que les parias qui s’assemblent pour y faire leurs prières. Ils me supplièrent de rétablir l’ancienne église; mais mes petits fonds ne me permettaient pas d’en élever en tant d’endroits à la fois. Plusieurs gentils se joignirent aux fidèles pour m’accompagner assez loin hors de la peuplade.

VAmbalakaren, bon vieillard qui se souvient encore des missionnaires qu’il y a vus, me combla d’honnêtetés, et m’offrit de travailler, de concert avec les chrétiens, à rebâtir l’ancienne église. Il m’ajouta que si l’emplacement ne m’agréait pas, il me donnerait celui que je trouverais le plus commode ; qu’il s’engageait même à me fournir une partie du bois et de la paille nécessaires pour la couvrir, qu’enfin je n’avais qu’à donner mon consentement et qu’il se chargeait de tout. À moins que de connaître le génie de ces peuples, on se laisserait aisément surprendre par de si belles apparences. Je devais, ce semble, acquiescer à une proposition si avantageuse; c’est pourtant ce que je ne fis pas. Autant les Indiens sont libéraux quand il ne s’agit que de promettre, autant sont-ils ingénieux à trouver des prétextes de

retirer leur parole, dès qu’ils ont su nous engager dans quelque dépense. Je le remerciai donc de sa bonne volonté, en l’assurant néanmoins que j’en profiterais dans la suite, que je reviendrais dans peu de mois, et qu’alors je prendrais avec lui les mesures nécessaires pour la construction d’une église encore plus belle que l’ancienne; que cependant je le priais de protéger toujours les chrétiens de sa dépendance, et de penser lui-même qu’étant si près du tombeau , il devait embrasser la religion (ju’il reconnaissait être la seule véritable, et que plusieurs de ses parents avaient déjà embrassée.

Après avoir marché quelque temps dans les hois, j’arrivai sur les hords du Coloran, que je traversai sans beaucoup de peine. Je côtoyai ensuite ce fleuve, et je me trouvai dans un petit bois, dont les arbres sont fort agréables à la vue. Ils étaient chargés de fleurs d’un blanc qui tire un peu sur le jaune, de la grandeur à peu près des fleurs d’oranger. On me dit que ces fleurs étaient d’un goût exquis; j’en cueillis quelques-unes, et je leur trouvai en effet le goût sucré; mais peu après je fus atteint d’un tournoiement de tête qui dura quelque temps : c’est ce qui arrive, me dit-on, à tous ceux qui n’y sont pas accoutumés. Cette fleur est le fruit principal de l’arbre, et on en fait de l’huile qui est excellente pour les ragoûts.

Je continuai mon chemin en côtoyant toujours le Coloran, et j’arrivai sur le midi à Elacourrichy. Le catéchiste y était fort occupé à achever l’église, qui consiste, comme presque toutes les autres, en une grande cabane assez élevée, couverte de joncs, à l’extrémité de laquelle il y a une séparation pour servir de retraite au missionnaire.

Le soir même de mon arrivée, j’appris par uu exprès

envoyé de Couttour, que le P. Bertholdi y était fort mal d’une fluxion violente, qui lui était tombée sur les yeux et sur les oreilles ; c’était le fruit des mauvais traitements qu’il avait soufferts durant uu mois de prison. Je partis sur-le-champ pour aller le secourir. Il faisait un beau clair de lune, mais il fallait toujours marcher dans leshois, et mes guides s’égarèrent si souvent, que je ne pus arriver que le lendemain matin à Couttour. Je trouvai le Père dans un état de souffrance qui me fit compassion. Le plus court remède eût été la saignée ; mais ni le nom ni l’usage de la lancette n’est connu dans ce pays. Leur manière de tirer le sang est assez plaisante; ils ne s’en servent que dans les maladies qui se produisent au dehors , lorsque quelque partie est affligée, ils la scarifient avec la pointe d’un couteau ; ensuite ils y appliquent une espèce de ventouse de cuivre, avec laquelle ils pompent l’air, et ils attirent ainsi Je sang hors de la partie blessée, par les ouvertures que la scarification a faites.

Nos Indiens sont si ignorants, qu’ils ne mettent aucune différence entre l’artère et la veine. La plupart ne savent pas même si c’est une artère ou un nerf qui bat, ni. quel est le ressort et le principe de ce battement. Cependant, comme ils se piquent d’avoir plus d’habileté qu’aucune autre nation, ils avaient déjà donné plusieurs remèdes au missionnaire ; mais ces remèdes n’avaient fait qu’aigrir son mal. J’arrivai fort à propos pour son soulagement : Dieu bénit mes soins, et le Père, au bout de trois jours, se trouva tout à fait délivré de ses douleurs. Comme il n’avait plus besoin de mon secours, je ne songeai plus qu’à me rendre à Elacourrichy, oii ma présence devenait nécessaire. Les chrétiens que j’y avais laissés, et ceux qui

y étaient venus depuis mon départ, auraient murmuré d’une plus longue absence.

Je passai par plusieurs villages, car ces bois en sont semés. J’eus la douleur de voir que dans tous ces endroits le nom du Seigneur est ignoré faute de catéchistes. Faut-il que notre pauvreté ne nous permette pas d’en entretenir un aussi grand nombre que le demanderait une aussi vaste étendue de pays ? J’en compte quatorze dans mon district, et il en faudrait cinquante ; encore ne sais-je s’ils pourraient suffire.

Il n’y avait presque aucun chrétien choutre, ou de famille honorable, dans Elacourrichy ni dans les autres peuplades des environs. Tous étaient parias. Leurs âmes n’en sont pas moins chères à Jésus-Christ; mais parce qu’aux yeux charnels de ces idolâtres, les parias sont gens vils, et dans le dernier mépris parmi eux, le grand nombre de chrétiens de cette caste, loin d’être un motif d’embrasser la foi , est peut-être le plus grand obstacle qui arrête ceux des castes distinguées. Le reproche ordinaire qu’ils font aux nouveaux fidèles, c’est qu’ils sont devenus parias, et que par-là ils sont déchus de l’honneur de leur caste. Rien ne rend notre zèle plus inefficace auprès de ceux des hautes castes que cette idée du parianisme qu’ils ont attachée à notre sainte religion.

La moisson fut abondante dans une autre peuplade située à l’ouest d’Elacourrichy, environ à une lieue de distance. La curiosité avait attiré beaucoup de ces peuples à mon église : ils me demandèrent avec empressement un catéchiste pour les instruire : mais hélas ! où en pouvais-je prendre un seul, qui ne fît ailleurs beaucoup plus de bien qu’il n’en aurait fait dans cette peuplade? J’en voulus tirer un de son district pour peu de temps ; les

chrétiens vinrent aussitôt me trouver, et* m’exposèrent leurs besoins en termes si pressants, qu’il me fut impossible de leur résister. Je n’ai point de paroles qui puissent exprimer même une partie de la douleur que je ressentais de manquer d’une somme fort légère qui eût suffi pour l’entretien d’un catéeliiste : je laisse à ceux qui ont véritablement du zèle pour l’agrandissement de l’empire de Jésus-Christ à s’en former une juste idée. J'avoue encore que parmi plusieurs autres qui me demandèrent le baptême , j’aurais fort souhaité qu’il s’en fût trouvé un plus grand nombre des castes distinguées ; rien ne servirait davantage à accréditer la religion. Cependant si tous les parias vivaient aussi saintement que celui dont je vais vous parler, loin que la religion en fût avilie, elle en recevrait certainement beaucoup de lustre.

C’était autrefois un homme d’un libertinage outré. Son humeur brusque et impérieuse l’avait rendu redoutable dans le pays , mais Dieu changea tout à coup son cœur : on le vit remplacer les désordres d’une vie dissolue par les rigueurs de la plus sévère pénitence. Après avoir obtenu le consentement de sa femme pour vivre séparé d’elle, il se bâtit une petite hutte dans un champ écarté; il distribua tous ses biens à ses enfants, et ne se réservant d’autre fonds que celui de la Providence, il allait de temps en temps ramasser des aumônes dans les villages d’alentour. Il n’en prenait que la moindre partie pour sa subsistance ; le reste, il le partageait entre les premiers pauvres qu’il trouvait. Il passait les jours entiers dans un lieu retiré, vis-à-vis de l’église ; ses prières n’étaient interrompues que par l’abondance de ses larmes; il se confessait souvent, et tous les huit jours il approchait de la sainte table avec une piété qui touchait les plus insen-

sibles. Souvent il venait me trouver, et me demandait tout en pleurs : «Croyez-vous, mon Père, que Dieu daigne » me faire miséricorde? Croyez-vous qu’il oublie mes » iniquités passées? Quelle autre pénitence pourrais-je » faire pour le fléchir ? Je ne lui demande pas qu’il me « traite comme son enfant, j’en suis indigne : je souhaite » seulement qu’un Dieu si bon et si miséricordieux ne » soit plus en colère contre moi. Que cette pensée est » accablante ! J’ai offensé, un Dieu qui est la bonté » même ! »

C’était là le sujet ordinaire de ses méditations. Son air et ses discours faisaient juger qu’il ne perdait jamais de vue la présence de Dieu. La haine qu’il se portait à luimême le conduisait toutes les nuits dans le fond du bois, où il maltraitait son corps par de longues et sanglantes disciplines. A l’exemple de saint Jérôme, dont il ne connaissait ni le nom ni la pénitence, mais instruit par le ■même maître, il se frappait rudement la poitrine d’un gros caillou ; à la longue, il s’y forma un calus qui ne le rendait pas pourtant insensible à la douleur. Les rigueurs qu’il exerçait sans cesse sur son corps, épuisèrent enfin ses forces, et lui causèrent de fréquentes défaillances. J’eus beau lui défendre ces excès, il obéissait pendant quelque temps, mais bientôt après il se laissait emporter à ga ferveur. Enfin, se sentant attaqué d’bydropisie, il vint me trouver à Tanjaour où il sut que j’étais; il s’y * confessa et reçut Notre-Seigneur comme pour la dernière fois ; car, bien que son mal ne l’eût pas réduit à l’extrémité, il avait un secret pressentiment que sa mort approchait. Q si cette Eglise avait un grand nombre de chrétiens semblables, que la religion en serait honorée !

Un autre chrétien des premières castes ne me donna

pas moins de consolation. Sa vie était un modèle de toutes les vertus. La prière et le soin qu’il prenait d’enseigner la doctrine chrétienne aux catéchumènes faisaient sa principale occupation; il ne vivait que des aumônes que lui donnaient les fidèles ; souvent il distribuait aux pauvres tout ce qu’il avait pu recueillir, et s’adressant ensuite ou au catéchiste ou à quelqu’un des chrétiens : « Mon frère, lui disait-il, j’ai recours à votre charité : Jé- » sus-Christ a pris aujourd’hui et sa part et la mienne; » donnez-moi de quoi subsister. » Il était presque toujours ceint d’une méchante pièce de toile, afin d’engager ceux qui le voyaient à lui en fournir une meilleure ; quand il en avait reçu par aumône, à peine la portait-il un ou deux jours : il en revêtait aussitôt le premier pauvre qui se présentait à lui, et alors il disait en riant : Jésus-Christ ma dépouille.

Son humeur toujours égale l’avait rendu comme inaccessible à toutes les passions. Il reprenait avec une sainte hardiesse les fautes qu’il remarquait, mais c’était d’une manière si aimable, qu’on se plaisait même à souffrir ses réprimandes. Enfin sa vertu lui avait attiré la vénération et l’amour de tous ceux qui le connaissaient. Si dans cette mission il y avait plus d'ouvriers pour partager entre eux le travail, qui accable un si petit nombre de missionnaires, ils emploieraient plus de temps à cultiver chaque fidèle, et je suis persuadé que plusieurs de ces néophytes feraient les mêmes progrès dans la vertu.

Je célébrai la fête de l’Ascension à Elacourrichy avec un grand appareil, et avec une foule de peuple la plus grande que j’aie encore vue; le bois était aussi fréquenté que les plus grandes villes. Je baptisai près de trois cents catéchumènes; les confessions furent en si grand nom-

bre, qu’il me fut impossible d’écouter tous ceux qui se présentaient.

Plusieurs qui, depuis longtemps, n’avaient pu participer aux sacrements, faute d’une église située dans un endroit commode, vinrent en foule s’acquitter des devoirs de vrais fidèles et commencèrent une vie plus fervente. Quelques autres, que la crainte et le commerce des idolâtres avaient engagés dans des actions contraires à la pureté de notre sainte loi, vinrent se prosterner aux pieds des autels, pleurer leurs égarements, et jurer au Seigneur une fidélité inviolable. J’aurais infailliblement succombé sous le poids du travail qu’il me fallut soutenir jour et nuit, si une nouvelle alarme ne m’eût procuré deux ou trois jours de repos.

Le nabab du Carnate, conquis par le grand Mogol, songeait à se faire payer par la force le tribut que refusait le Chilianékan. Le-bruit se répandit tout à coup que les troupes mogoles étaient déjà entrées dans les terres du prince d’Ariélour, frère du prince dont relève Elaccourrichy ; la peur saisit nos chrétiens et les dispersa à l’instant. Les catéchistes eurent pourtant la précaution de cacher cette nouvelle aux catéchumènes que je baptisais. La cérémonie achevée, je sortis de l’église, et je fus fort étonné de la solitude où je me voyais; j’en demandai la cause au peu de fidèles qui ne m’avaient pas encore abandonné : ils me conjurèrent pour toute réponse de fuir au plus vite. Quelques-uns même, sans me rien dire, retiraient les ornements de l’église, et les transportaient dans le fond du bois. Ceux qui venaient de recevoir le baptême, n’eurent pas le temps de m’importuner, seloi leur coutume, pour avoir des médailles et des chapelets; chacun fuyait en hâte dans la peuplade.

Pour moi, je jugeai que c’était là de ces terreurs paniques auxquelles nos Indiens se laissent aisément surprendre. Cependant j’ordonnai à quatre ou cinq des moins timides de s’avancer du côté de l’ouest d’où partait l’alarme, afin de s’instruire par eux-mèmes de la vérité de ces bruits. Ils partirent sur-le-champ; mais à leur contenance, on eût dit qu’à chaque pas ils étaient sur le point de tomber parmi les lances et les sabres. Ils entrèrent dans plusieurs villages qu’ils croyaient réduits en cendre, et tout y était calme et tranquille ; ils demandèrent des nouvelles de l’ennemi, et on leur demandait à eux -mêmes de quel ennemi ils voulaient parler. Revenus de leur frayeur, ils ne jugèrent pas à propos d’aller plus avant; ils retournèrent sur leurs pas, bien confus d’avoir pris l’alarme si légèrement. J’envoyai dès le lendemain rassurer tous les chrétiens qui s’étaient réfugiés au-delà du Coloran, et ils se rendirent en foule à mon église.

Les fêtes delà Pentecôte, de la très-sainte Trinité et du Saint-Sacrement, furent sanctifiées par une suite continuelle de confessions, de communions et de baptêmes; mais la consolation intérieure que je goûtais ne dura pas longtemps. J’appris que le prince de Catalour inquiétait encore le P. Bouchet dans son église d’Aour, que même les catéchistes n’osaient plus parcourir les villages de ses dépendances, ni rendre visite aux fidèles. L’unique moyen de le ramener à la raison était de s’adresser au Talava'i ; ce seul nom le faisait trembler d’effroi; on rapporte même qu’un jour ayant résolu de voir la capitale du royaume, séjour ordinaire du Talava'i, il se mit en frais pour y paraître avec plus de distinction ; mais qu’étant assez près de la ville, il n’eut jamais la hardiesse d’y entrer ; il s’imagina que tout se disposait pour le mettre aux

fers et le dépouiller de son petit État. La lrayeur qui le saisit fut si grande, qu’il rebroussa chemin à l’instant, et regagna Catalour avec une célérité qui surprit ses sujets.

Il publia, pour sauver son honneur, qu’une maladie l’avait contraint à un retour si précipité.

Ce prince fit réflexion que si le Père portait ses plaintes au Talavaï, ce gouverneur, qui l’a toujours comblé d’amitié, ne manquerait pas de lui faire justice de tant de vexations iniques, fl prit donc des mesures pour apaiser le missionnaire, quoiqu’il n’en fût pas moins déterminé à inquiéter les chrétiens dans toutes les occasions. Le Père, qui ne songeait qu’à procurer la paix à son église, crut devoir lui témoigner le peu de fond qu’il faisait sur ses promesses. « C’en est trop, seigneur, lui dit-il. Jus- » quici je n’ai rien omis pour gagner votre affection : la » grande peuplade que ma présence a formée à Aour, a » fort grossi vos revenus ; vous tirez des droits considé- » râbles des marchands que le concours des chrétiens at- » tire sur vos terres ; chaque fête que je célèbre est mar- » quée par les présents que je vous envoie; c’est peu de » chose, il est vrai, mais ce peu est conforme à la pau- » vreté dont je fais pr ofession. Que pouvez-vous me re- » procher? N’ai-je pas soin d’entretenir les peuples dans » l’obéissance et la soumission qu’ils vous doivent? Y en » a-t-il un seul parmi les chrétiens dont vous ayez sujet » de vous plaindre, et dans l’occasion ne sont- ce pas vos » meilleurs soldats ? Comment payez -vous tous ces servi- » ces? N’avez-vous pas cherché tous les moyens de me » chagriner? Si vous me souffrez dans vos États, n’est-ce » pas par intérêt plutôt que par affection ? Vous me for- » cerez enfin d’éclater : le Talavaï est équitable, il saura » rendre justice à qui elle est due. »

Cette réponse déconcerta le prince de Catalour ; mais il fut désolé par une autre affaire qui lui survint au même temps, et qui était capable de le perdre, si le Talavaï eût été moins désintéressé, ou s’il eût trouvé dans le P. Bouchet un homme susceptible de sentiments de vengeance. A une lieue de Tirouchirapali, s’élève une colline sur laquelle les gentils ont construit un temple dont ils ont confié la garde à un célèbre Joglii. Les dehors de sa vie austère lui ont associé un grand nombre d’autres joghis qui vivent sous sa conduite. Quoiqu’on ait assigné pointeur entretien une vaste étendue de pays et un grand nombre de villages, le chef de ces pénitents, loin de partager avec eux ce qui est destiné à la subsistance com mune, les envoie dans toutes les contrées voisines amasser des aumônes, et les oblige à lui apporter chaque mois une certaine somme qu’il consacre à l’idole. Ce sont de vrais brigands qui portent la désolation dans tous les villages, et qui s’enrichissent des extorsions et du pillage qu’ils font sur le peuple.

Deux de ces joghis entrèrent sur les terres du prince de Catalour; un soldat dont ils voulaient tirer quelque aumône par force, appela à son secours d’autres soldats de ses voisins ; tous se jetèrent sur les deux mendiants et les renvoyèrent à leur montagne meurtris de coups. Le premier joghi, se croyant insulté lui-même dans la personne de ses pénitents, forma le dessein d’en tirer une prompte vengeance. Sur-le-champ il fit arborer au haut du temple un drapeau qui se découvrait de tous les pays d’alentour. A ce signal, tous les joghis de sa dépendance s’attroupèrent au nombre de plus de mille, et se rangèrent autour de l’étendard. Ils se préparaient déjà à fondre sur les terres de Catalour, pour y mettre tout à feu et à sang.

La reine de Tirouchirapali, qui île son palais avait aperçu l’étendard levé, voulut savoir de quoi il s’agissait. Dès qu’elle en fut instruite, elle dépêcha des soldats vers le prince, et lui donna ordre de venir incessamment à la cour pour y rendre compte de l’attentat commis contre des hommes consacrés au culte de ses dieux. Cet ordre de la reine et les fureurs des jogliis jetèrent le prince de Catalour dans une grande consternation. Il était perdu sans ressource, si le P. Bouchet n’eût travaillé à le tirer de cette mauvaise allai re. Le missionnaire se transporta à la cour, il adoucit d’abord l’esprit de la reine, ensuite il exposa le fait dans toutes ses circonstances en présence du Talaval, et il rendit un si bon témoignage de l’innocence du prince, qu’il fut pleinement justifié. La vérité ainsi éclaircie, le prince en fut quitte pour quelques présents qu’il fallut faire à la reine et au joghi montagnard, et ces présents achevèrent de conjurer la tempête. Il ressentit les obligations qu’il avait au missionnaire, et charmé d’une générosité dont il n’avait point vu d’exemple, il lui promit avec serment de ne plus le troubler dans l’exercice de ses fonctions. La paix rendue à l’église d’Aour donna le loisir au P. Bouchet d’employer son zèle à apaiser d’autres troubles excités contre les chrétiens de Siringam. Un temple célèbre érigé au démon rend cette île fameuse parmi les idolâtres. Le P. Bouchet avait fait élever une église dans le même lieu ; c’était insulter au prince des ténèbres jusque sur son trône. On était surpris que cette église put subsister parmi tant d’ennemis qui conjuraient sa ruine; elle subsistait pourtant, et le nombre des fidèles qui croissait chaque jour, faisait espérer de voir bientôt le christianisme triompher de l’idolâtrie jusque dans ses plus forts retranchements.

Le gouverneur de Siringam, animé par les prêtres des idoles, résolut d’éclater contre les néophytes. Un jour qu’ils étaient assemblés dans l’église, les soldats et les habitants de l’île fondirent pêle-mêle sur les serviteurs de Jésus-Christ, et les traînèrent dehors en vomissant mille blasphèmes contre le vrai Dieu. On enleva tout ce qu’ils avaient, jusqu’aux images et aux chapelets que ces néophytes conservent précieusement. Un jeune homme qui ne put souffrir l’outrage qu’on faisait à la religion, eut le courage de reprocher vivement aux gentils les impiétés qu’ils venaient de commettre. Il reçut à l’instant la récompense de son zèle. Ces furieux se jetèrent sur lui, le traînèrent par toutes les rues, le chargèrent de coups, et lui procurèrent la gloire de verser beaucoup de sang pour la foi.

Le P. Bouchet, averti de l’oppression où était la chrétienté de Siringam, porta ses plaintes à la cour. Le gouverneur y fut cité à l’instant, et après bien des reproches qu’on lui fit de son avarice et de sa cruauté, il eut ordre de rendre au plus tôt aux néophytes tout ce qui leur avait été pris. Rien n’est plus difficile que de tirer des Indiens les choses dont ils se trouvent une fois saisis. Le gouverneur ne put se résoudre à voir sortir sa proie de ses mains. Il comptait sur la clémence du Talavaï, persuadé qu’il n’en viendrait jamais aux extrémités de rigueur que méritait son obstination.

Dieu fit voir alors qu’il vengeait les intérêts de cette église désolée. Le ministre impie qui avait profané le lieu saint et maltraité les fidèles, fut doublement puni. Sa fidélité par rapport au maniement des deniers publics devint suspecte, et on lui demanda ses comptes. Mais parce que parmi ces peuples, être recherché sur cette IV. 12

matière et être condamné, n’est qu’une même chose, il tut taxé à cinq mille écus qu’il devait porter incessamment au trésor. Comme il différait toujours, ses délais furent suivis d’un châtiment dont il lui fallut dévorer toute la honte. Un jour qu’il s’y attendait le moins, des soldats armés entrèrent de grand matin dans sa maison, le saisirent, le conduisirent au palais ; là on mit sur ses épaules une pierre d’une pesanteur énorme qu’il fut contraint de porter jusqu’à ce qu’il eût satisfait au paiement. Ce coup humilia son esprit superbe, mais il ne changea pas son mauvais cœur.

Peu de jours après il lui arriva une autre aventure qui flétrit à jamais sa réputation. Il était brame, et venait d’épouser une bramine. Celle-ci avait été mariée dès son bas âge à un autre brame qui courait le monde, et dont on n’entendait plus parler. Le jour même qu’on lui amena son épouse, et qu’il était le plus occupé de la fête, le premier mari arriva à Tirouchirapali. Sur la nouvelle que sa femme avait passé en d’autres mains, il court à la maison du nouvel époux, et lui reproche publiquement l’opprobre et l’infamie dont il venait de se couvrir : car 1’enlevement d’une bramine est parmi ces peuples un crime impardonnable. L’mdignation que l’on conçut d’une action si infamante atterra le gouverneur; il vit bien que sa perte était certaine, si son ennemi demandait justice; il n’omit rien pour le fléchir : larmes, prières, offres, tout fut mis en œuvre. Euûn, on parla d’accommodement ; il fallut remettre la bramine entre les mains du premier mari, et payer ce jour-là même au brame la somme de cinq cents écus dont ils étaient convenus ensemble.

Le brame n’eut pas plutôt l’argent qu’il alla porter sa

plainte au Talavai ; « et afin que vous ne doutiez pas, » seigneur, lui dit-il, qu’il est coupable du crime énorme » dont je l’accuse, voici la somme qu’il m’a mise en main » pour apaiser ma juste indignation. » Le Talavai, qui est brame lui-même, ressentit toute la douleur d’une action qui déshonorait sa caste : il assembla les principaux brames de la cour, et cita le coupable en leur présence. Le crime était trop bien prouvé pour que l’accusation pût être rendue suspecte : ainsi ce malheureux seigneur ne songea plus qu’à implorer la miséricorde de ses juges. Il parut au milieu du conseil couvert d’un vieux haillon, les cheveux épars, se roulant sur le pavé, et poussant des cris lamentables. Il eutàsoutenir de sanglants reproches d’une action dont la honte retombait sur toute la caste des brames ; et l’on ne doutait point qu’après une pareille flétrissure, il ne se bannît lui-même de son pays pour cacher sa confusion dans les régions les plus éloignées et y traîner les restes d’une vie obscure. Mais le Talavai, bien plus porté à l’indulgence qu’à la sévérité, le fit revenir au palais, et lui parla d’une manière propre à le consoler de sa douleur. « Les hommes ne » sont pas impeccables, lui dit-il ; votre faute n’est pas » sans remède, ne songez plus qu’à contenter le brame, » et à réparer désormais, par une conduite sage et » modérée, le scandale que vous avez donné à tout le » royaume. »

Ces paroles rendirent la vie au gouverneur ; il s’accommoda avec le brame ; il remplit les dures conditions qui lui furent imposées, et rentra ainsi dans l’exercice de sa charge. La nouvelle humiliation d’un persécuteur si déclaré des chrétiens servit d’apologie à leur innocence : il n’y eut pas jusqu’aux gentils qui (ne reconnus-

sent que la main du vrai Dieu s’était appesantie sur lui. Les fidèles intéressés dans le pillage de Siringam ne laissèrent pas d’en souffrir; il s’excusa toujours de rendre aux néophytes ce qu’il leur avait ravi, sur ce que tout son bien avait été employé à terminer sa malheureuse affaire. Il n’en demeura pas là ; il se prévalut dans la suite de quelques troubles qui arrivèrent, pour chasser tout à fait les chrétiens de leur église. Il usa pour cela d’un artifice qui lui réussit : il fit mettre dans le saint lieu l’idole qu’on nomme Poullear, convaincu que les fidèles n’oseraient plus s’y assembler. Il ne se trompait pas : la profanation du temple saint porta la plus vive douleur dans le cœur des néophytes ; le parti qu’ils prirent, fut de raser tout-à-fait l’église, à l’exemple de ces pieux Israélites, qui détruisirent l’autel que les gentils avaient profané par leurs sacrifices, et par l’idole qu’ils y avaient placée.

Pendant les deux mois que j’ai demeuré à Elacourrichy, j’ai eu beaucoup plus d’occupation que ne m’en auraient pu fournir les plus grandes villes. Il me fallait chaque jour administrer les sacrements, soulager les malades qu’on apportait à ma cabane, instruire les catéchumènes, recevoir les visites des gentils, faire à chacun quelque discours sur la religion, répondre aux questions qu’ils me proposaient, sans néanmoins entrer avec eux en dispute. L’expérience nous a appris que ces sortes de disputes, où ils ont toujours le dessous, ne servent qu’à les aigrir, et qu’à les aliéner de notre sainte religion. Il faut se faire à soi-même les objections qu’on voit qu’ils peuvent faire, et y donner aussitôt la solution : ils la trouvent toujours bonne, quand ils n’ont pas proposé eux-mêmes les difficultés auxquelles on répond.

Surtout il faut leur donner une grande idée du Dieu que nous adorons ; leur demander de temps en temps si les perfections que nous lui attribuons ne sont pas dignes du vrai Dieu, et s’il peut y en avoir un qui ne possède pas ces qualités augustes ; sans entrer dans le détail des chimères et des infamies qu’ils racontent de leurs divinités. Ce sont des conséquences qu’il faut leur laisser tirer d’eux-mèmes, et qu’ils tirent en effet, avouant souvent, sans qu’on les en presse, que ces perfections si admirables ne se trouvent point dans les dieux qu’ils adorent. Quand même leur orgueil les empêcherait de faire cet aveu, il faut bien se donner de garde de l’exiger par la force de la dispute; il nous doit suffire de les renvoyer dans cette persuasion que nous adorons un Dieu unique, éternel, tout-puissant, souverainement parfait, et qui ne peut commettre ni souffrir le vice. Ils se retirent pleins de la grandeur de notre Dieu, pleins d’estime pour ceux qui l’adorent et de respect pour ceux qui enseignent à l’adorer.

Outre tous ces exercices du ministère apostolique, il faut encore sc précautionner contre la haine des idolâtres, entrer, malgré qu’on en ait, dans les affaires temporelles des néophytes , et accommoder la plupart de leurs différends, afin de les empêcher d’avoir recours aux juges gentils. Ce seul embarras aurait de quoi occuper un missionnaire tout entier : aussi, pour n’y point perdre de temps, je renvoie la discussion de leurs procès à des chrétiens habiles, dont je les fais convenir auparavant, et au jugement desquels ils promettent de s’en rapporter.

J’étais encore à Elacourrichy vers la mi-mai, qui est la saison où les vents commencent à souffler avec impé-

tuosité : ils se déchaînent alors avec tant de fureur, et ils élèvent en l’air des nuées de poussière si épaisses, qu’elles obscurcissent le soleil ; en sorte qu’on est quelquefois quatre à cinq jours sans l’apercevoir. Cette poussière pénètre partout, elle saisit le gosier, et cause sur les yeux des fluxions si violentes, qu’on en devient souvent aveugle. Il est alors presque impossible de marcher du côté de l’ouest, d’où vient la tempête. Les Indiens y sont plus faits que les Européens ; cependant ils en souffrent beaucoup, et c’est pour plusieurs une raison légitime de s’absenter de l’église.

Ces grands vents sont les avant-coureurs des pluies abondantes qui tombent vers la côte occidentale de l’Inde et sur les montagnes du Malabar, d’où se forme le fleuve Coloran, qui porte la fertilité dans les royaumes de Maïssour, de Maduré, du Tanjaour et du Choren-Mandalam. Les peuples de l’Inde attendent ces pluies avec la même impatience que ceux d’Égypte soupirent après l’inondation du Nil.

On croyait que le fleuve grossirait cette année avant la saison ordinaire, parce que les vents avaient commencé à souffler bien plus tôt que les années précédentes. Mon dessein était de partir d’Elacourrichy dès que les eaux paraîtraient, afin de pénétrer du côté du midi, dans une province où l’on n’a jamais vu ni missionnaire ni catéchiste; mais les vents eurent beau souffler, le fleuve demeurait toujours à sec, et l’on était déjà dans l’appréhension d’une famine générale. Cependant les pluies étaient tombées dans leur temps, et les eaux, qui descendent avec rapidité des montagnes, seraient entrées dans le Coloran plus tôt même qu’à l’ordinaire, si le roi de Ma'issour n’en avait arrêté le cours par une digue énorme

qu’il avait fait construire et qui occupait toute la largeur du canal. Son dessein était de détourner les eaux par cette digue, afin que, se répandant dans les canaux qu’il avait pratiqués, elles vinssent arroser ses campagnes. Mais en même temps qu’il songeait à fertiliser ses terres et à augmenter ses revenus, il ruinait les deux royaumes voisins, celui de Maduré et celui de Tanjaour. Les eaux n’auraient commencé à y paraître que sur la fin de juillet, et le canal eût été tari dès la mi-septembre.

Les deux princes, attentifs au bien de leurs royaumes, furent irrités de cette entreprise : ils se liguèrent contre l’ennemi commun, afin de le contraindre par la force des armes à rompre une digue si préjudiciable à leurs États. Us faisaient déjà de grands préparatifs, lorsque le Coloran vengea par lui-même ( comme on s’exprimait ici) l’affront que le roi faisait à ses eaux en les retenant captives. Tandis que les pluies furent médiocres sur les montagnes, la digue subsista, et les eaux coulèrent lentement dans les canaux préparés ; mais dès que ces pluies tombèrent en abondance, le fleuve s’enfla de telle sorte, qu’il entr’ouvrit la digue, la renversa, et l’entraîna par la rapidité de son cours. Ainsi le prince de Maïssour, après bien des dépenses inutiles, se vit frustré tout-àcoup des richesses immenses qu’il s’était promises. Le canal ne fut pas longtemps à se remplir, et la joie fut d’autant plus grande parmi ces peuples, qu’ils s’attendaient déjà à une stérilité prochaine. On les voyait transposés hors d’eux-mêmes courir en foule vers la rivière, afin de s’y laver, dans la persuasion ridicule où ils sont que ces premières eaux purifient de tous les crimes, de même qu’elles nettoient le canal de toutes scs immondices.

Comme le Coloran était encore guéable, je le traversai au plus tôt, afin de me rendre à Counampatty, et d’y attendre une occasion favorable de me transporter à Tanjaour. C’est dans ce royaume que la foi est cruellement persécutée ; et c’est de cette persécution que je vous entretiendrai dans mes premières lettres. Vous jugerez assez par ce que j’ai l’honneur de vous écrire, que si nos travaux sont mêlés de bien des amertumes, Dieu prend soin de nous en dédommager par les fruits abondants qu’il nous fait recueillir.

LETTRE DU P. PETIT , MISSIONNAIRE DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS, AU P. DE TREYOt , DE LA MÊME COMPAGNIE.

A Pondichéry, le 12 février 1702.

Mon Révérend Père, P. C.

Pour venir du lieu de notre débarquement à Pondichéry, il nous a fallu traverser le petit royaume du Marava, qui est une dépendance de la mission de Maduré. Vous avez souvent entendu parler de cette mission comme d’une des plus saintes et des plus glorieuses à Jésus- Christ que nous ayons dans les Indes. On ne vous en a point trop dit, et je puis vous assurer, par tout ce que j’ai vu en passant en divers lieux, que l’idée qu’on vous en a donnée est plus au-dessous qu’au-dessus de la vé-

rite. Les ouvriers qui cherchent le travail et la croix trouvent ici de quoi se satisfaire pleinement, et le succès répond abondamment au travail. Les conversions augmentent chaque jour de plus en plus. Le P. Martin a baptisé dans son district en moins de cinq mois près de onze cents personnes, et le P. Laynez, dans le Marava, en vingt-deux mois, près de dix mille. On est bien dédommagé des peines du voyage, et bien animé à apprendre promptement les langues, quand on voit de l’ouverture à pouvoir, avec le secours du Seigneur, faire bientôt quelque chose de semblable.

Nous ne sommes pas même ici tout-à-fait sans quelque espérance du martyre, qui est la couronne de l’apostolat. Deux de nos Pères viennent encore d’avoir le bonheur de confesser Jésus-Christ dans les fers. L’un des deux y est mort de misère et d’épuisement le 1 4 novembre dernier; c’est le P. Joseph Carvalbo. Son compagnon dans la prison était le P. Bertholdi. Ils avaient été arrêtés dans la persécution sanglante qui s’est élevée depuis peu contre les chrétiens dans le royaume de Tanjaour, qui est assez proche de Pondichéry. Vous ne sauriez croire, mon révérend Père, combien on se sent animé à souffrir et à porter avec joie le travail et les peines attachées à son emploi, quand on songe au besoin qu’on aura de Dieu dans des épreuves beaucoup plus grandes, où l’on peut chaque jour se voir exposé. Mais quel bonheur aussi de pouvoir espérer 'qu’on ne sera point abandonné de sa grâce toute-puissante, et qu’on est destiné peut-être à verser son sang pour la cause de Jésus-Christ. Priez bien Dieu, je vous en conjure, qu’il veuille me rendre digne d’une si grande faveur, et qu’il ait plus d’égard aux mérites de tant de saints religieux dont nous sommes les

frères, qu'à ce que pourraient attirer sur nous nos misères et nos fréquentes infidélités.

Je me recommande, etc.

Page 1