JÉSUS , AU P. DE VILLETTE, DE LA MÊME COMPAGNIE
Du Marava dans le Maduré, le 8 novembre 1709.
Mon Révérend Père, P. C.
Voici la dixième année que je travaille à établir le christianisme dans le Maduré, et, malgré les fatigues inséparables d’une mission si pénible, mes forces sont toujours les mêmes. A cela je reconnais la main de Dieu, qui m’a appelé à un ministère dont j’étais si indigne, et cette faveur doit être pour moi un nouvel engagement de m’employer tout entier à son service jusqu’au dernier soupir de ma vie.
J’ai recueilli cette année des fruits plus abondants, et j’ai eu beaucoup plus à souffrir que les années précédentes : aussi suis-je dans un champ bien plus fertile en ces sortes de moissons ; c’est le Marava, royaume tributaire de celui de Maduré. Le prince qui le gouverne n’est pourtant tributaire que de nom; car il a des forces capables de résister à celles du roi de Maduré, si celui-ci se mettait en devoir d’exiger son droit par la voie des armes. Il règne avec un pouvoir absolu, et tient sous sa domination divers autres princes , qu’il dépouille de
leurs États quand il lui plaît. C’est le seul de tous ceux qui régnent dans la vaste étendue de la mission de Maduré, qui ait répandu le sang des missionnaires : il fil trancher la tète, comme vous savez, au P. Jean de Britto, portugais, célèbre par sa naissance et par ses travaux apostoliques. La mort du pasteur attira alors une persécution cruelle sur son troupeau ; mais elle est cessée depuis quelques années, et la mission du Marava est maintenant une des plus florissantes qui soient dans l’Inde. Le P. Laynez, à présent évêque de San-Thomé, a cultivé cette chrétienté pendant quelque temps : il eut pour successeur le P. Borghèse, de l’illustre famille qui porte ce nom ; mais ce missionnaire, dont la santé était ruinée par de continuels travaux, fut contraint de se retirer, et c’est sa place que j’occupe depuis un an.
Cinq missionnaires suffiraient à peine pour cultiver une mission d’une si vaste étendue ; mais le manque de fonds nécessaires pour leur entretien, joint à la crainte qu’on a d’irriter le prince par la multitude des ouvriers évangéliques, ont obligé nos supérieurs à charger un seul missionnaire de tout ce travail. En deux mois et demi de temps j’ai baptisé plus de onze cents infidèles, et j’ai entendu les confessions de plus de six mille néophytes. La famine et les maladies ont désolé ce pays, ce qui n’a pas peu redoublé mes fatigues; car le nombre des malades et des mourants ne me permettait pas de prendre un moment de repos.
Mais rien n’égalait la vive douleur que je ressentais de voir que, malgré mon empressement et mes fatigues, il y en avait toujours quelqu’un qui mourait sans que je pusse lui administrer les derniers sacrements. Dans les continuels voyages qu’il me fallait faire pour visiter les
chrétiens, la diselle, qui est partout extrême, était pour moi un autre sujet d’affliction. Ces pauvres gens se croiraient heureux s’ils trouvaient chaque jour un peu de riz cuit à l’eau avec quelques légumes insipides. Je me suis vu souvent obligé de m’en priver moi-même, pour soulager ceux qui étaient sur le point de mourir de faim à mes yeux.
Rien de plus commun que les vols et les meurtres, surtout dans le district que je parcours actuellement. Il y a peu de jours, qu’arrivant sur le soir dans une petite bourgade, je fus fort étonné de me voir suivi de deux néophytes, qui portaient entre leurs bras un gentil percé de douze coups de lance, pour avoir été surpris cueillant deux ou trois épis de millet. Je le trouvai tout couvert de sang, sans pouls et sans parole : quelques petits remèdes que je lui donnai le firent revenir, je lui annonçai Jésus-Christ et la vertu du baptême ; il me supplia de le lui conférer. Je l’y disposai autant que son état le permettait, et je me hâtai ensuite de le baptiser, dans la crainte qu’il n’expirât entre mes bras. Il se trouva là par hasard un homme qui se disait médecin ; je lui donnai quelques fanons, afin qu’il bandât les plaies de ce pauvre moribond, et qu’il en prit tout le soin possible. Je passai le reste de la nuit, partie à confesser un grand nombre de néophytes, partie à administrer les derniers sacrements à quelques malades. Je partis le lendemain de grand matin pour un autre endroit dont le besoin était plus pressant. A peine fus-je arrivé , que ma cabane et la petite église furent environnées de quinze voleurs : comme elles étaient enfermées d’une baie vive très-difficile à forcer, et que d’ailleurs deux néophytes, qui s’y trouvèrent, firent assez bonne contenance, les voleurs se
retirèrent, et j’eus le loisir de rassembler les chrétiens d’alentour. Je visitai ceux qui étaient malades, et je célébrai avec les autres la fête de tous les Saints.
Je ne pus demeurer que deux jours parmi eux, ma présence étant nécessaire dans une autre contrée assez éloignée, où il y avait encore plusieurs malades. Mais je fus bien surpris, lorsqu’en sortant de ma cabane, j’aperçus ce pauvre homme dont je viens de parler, et que je croyais mort de ses blessures. Ses plaies étaient fermées, et de tous les coups de lance qu’il avait reçus, il n’y en avait qu’un seul qui lui fît ressentir de la douleur. Il n’était venu me trouver dans cet état que par l’impatience qu’il avait de se faire instruire; mais ne pouvant le satisfaire moi-même, je le mis entre les mains d’un catéchiste, avec ordre de me l’amener dès que je serais de retour, afin de lui suppléer les cérémonies du baptême, que j’avais omises, à cause du danger extrême où il était.
Je partis donc pour pénétrer plus avant dans le pays des voleurs, car c’est ainsi que s’appelle le lieu que je parcours maintenant. Il me fallut traverser une grande forêt avec beaucoup de risque. Dans l’espace de deux lieues, on me montra divers endroits où s’étaient faits tout récemment plusieurs massacres. Outre la parfaite confiance qu’un missionnaire doit avoir en la protection de Dieu, je prends une précaution qui ne m’a pas été inutile; c’est de me faire accompagner d’une peuplade à l’autre par quelqu’un de ces voleurs mêmes. C’est une loi inviolable parmi ces brigands de ne point attenter sur ceux qui se mettent sous la conduite de leurs compatriotes. Il arriva un jour que quelques-uns d’eux voulant insulter des voyageurs accompagnés d’un guide,
celui-ci se coupa sur-le-champ les deux oreilles, menaçant de se tuer lui-même s’ils poussaient plus loin leur violence. Les voleurs furent obligés, selon l’usage du pays, de se couper pareillement les oreilles, conjurant le guide d’en demeurer là et de se conserver la vie, pour n’être pas contraints d’égorger quelqu’un de leur troupe.
Voilà une coutume assez bizarre et qui vous surprendra : mais vous devez savoir que parmi ces peuples la loi du talion règne dans toute sa vigueur. S’il survient entre eux quelque querelle, et que l’un, par exemple, s’arrache un œil ou se tue, il faut que l’autre en fasse autant, ou à soi-même, ou à quelqu’un de ses parents. Les femmes portent encore plus loin cette barbarie. Pour un léger affront qu’on leur aura fait, pour un mot piquant qu’on leur aura dit, elles iront se casser la tête contre la porte de celle qui les a offensées ; et celle-ci est obligée aussitôt de se traiter de la même façon. Si l’une s’empoisonne en buvant le suc de quelque herbe venimeuse, l’autre qui a donné sujet à cette mort violente, doit s’empoisonner aussi; autrement on brûlera sa maison, on pillera ses bestiaux, et on lui fera toute sorte de mauvais traitements, jusqu’à ce que la satisfaction ait été faite.
Ils étendent cette cruauté jusque sur leurs propres enfants. Il n’y a pas longtemps qu’à quelques pas de cette église d’où j’ai l’honneur de vous écrire, deux de ces barbares ayant pris querelle ensemble, l’un d’eux courut à sa maison, y prit un enfant d’environ quatre ans, et vint, en présence de son ennemi, lui écraser la tête entre deux pierres. Celui-ci, sans s’émouvoir, prend sa fille qui avait neuf ans, et lui plonge le poignard dans le sein : Ton enfant, dit-il ensuite, n’avait que quatre ans , ma fille en avait neuf, donne-moi une victime qui égale la
mienne. Je le veux bien, répondit l’autre; et voyant à ses côtés son fils aîné, qu’il était près de marier, il lui donne quatre ou cinq coups de poignard, et non content d’avoir répandu le sang de ses deux fils, il tue encore sa femme pour obliger son ennemi à tuer pareillement la sienne. Enfin, une petite fille et un jeune enfant qui était à la mamelle furent encore égorgés ; de sorte que dans un seul jour, sept personnes furent sacrifiées à la vengeance de deux hommes altérés de sang, et plus cruels que les bêtes les plus féroces.
J’ai actuellement dans mon église un jeune homme qui s’est réfugié parmi nos chrétiens, blessé d’un coup de lance que lui avait porté son père pour le tuer, et pour contraindre par là son ennemi à tuer de même son propre fils. Ce barbare avait déjà poignardé deux de ses enfants dans d’autres occasions et pour le même dessein. Des exemples si atroces vous paraîtront tenir plus de la fable que de la vérité : mais soyez persuadé que, loin d’exagérer, je pourrais vous en produire bien d’autres qui ne sont pas moins tragiques. Il faut pourtant avouer qu’une coutume si contraire à l’humanité n’a lieu que dans la caste des voleurs, et même que parmi eux plusieurs évitent les contestations, de crainte d’en venir à de si dures extrémités. J’en sais qui, ayant eu dispute avec d’autres prêts à exercer une telle barbarie, leur ont enlevé leurs enfants pour les empêcher de les égorger, et pour n’être pas obligés eux-mêmes de massacrer les leurs.
Ces voleurs sont les maîtres absolus de toute cette contrée : ils ne paient ni taille ni tribut au prince ; ils sortent de leurs bois toutes les nuits, quelquefois au nombre de cinq à six cents personnes, et vont piller les peuplades
Je sa dépendance. En vain jusqu’ici a-t-il voulu les réduire. Il y a cinq ou six ans qu’il mena contre eux toutes ses troupes; il pénétra jusque dans leurs bois ; et, après avoir fait un grand carnage de ces rebelles, il éleva une forteresse, où il mit une bonne garnison pour les contenir; mais ils secouèrent bientôt le joug. S’étant rassemblés environ un an après, ils surprirent la forteresse, la rasèrent, et ayant passé au fil de l’épée toute la garnison, demeurèrent les maîtres de tout le pays. Depuis ce tempslà ils répandent partout l’effroi et la consternation. A ce moment, on vient de m’apprendre qu’un de leurs partis a pillé, il y a quatre jours, une grande peuplade, et que les habitants s’étant mis en défense, le plus fervent de mes néophytes y fut tué d’une manière cruelle; et il n’y a guère qu’un mois qu’un de ses parents, plein de piété, eut le même sort dans une bourgade voisine. On compte plus de cent grandes peuplades que ces brigands ont entièrement ravagées cette année.
Quoiqu’il soit difficile que la foi fasse de grands progrès dans un lieu où régnent des coutumes si détestables, j’y ai cependant un assez grand nombre de néophytes, surtout à Velleour, qui signifie en leur langue peuplade blanche. Ce qui m’a rempli de consolation dans le peu de séjour que j’y ai fait, c’est de voir qu’au centre même du vol et de la rapine, il n’y a aucun de ces nouveaux fidèles qui participe aux brigandages de leurs compatriotes.
J’y ai eu pourtant un vrai sujet de douleur. Un des idolâtres de cette grande peuplade me paraissait porté à embrasser le christianisme ; il n’a aucun des obstacles qui en éloignent tant d’autres de sa caste. Sa femme et ses enfants sont déjà chrétiens; s’ils manquent à faire chaquejourleurs prières ordinaires, il leur en fait aussitôt une sévère ré-
primande; à force de les entendre réciter, il les a fort bien apprises. Enfin, il n’adore point d’idoles, ni aucune des fausses divinités qu’on invoque dans le pays. Avec de si belles dispositions, je croyais n’avoir nulle peine à le gagner à Jésus-Christ. Cependant quand je lui parlai de la nécessité du baptême et de l’impossibilité où il était de faire son salut s’il ne se faisait chrétien, il me parut incertain et chancelant sur le parti qu’il avait à prendre. Je l’embrassai plusieurs fois, en lui disant tout ce que je croyais pouvoir le toucher davantage ; mes paroles arrachèrent quelques larmes de ses yeux , mais elles ne purent arracher l’irrésolution de son cœur.
J’oubliais de répondre à une question que votre révérence m’a faite ; savoir, s’il y a des athées parmi ces peuples. Tout ce que je puis vous dire, c’est qu’à la vérité il y a une secte de gens qui font, ce semble, profession de ne reconnaître aucune divinité, et qu’on appelle Nagastagher ; mais cette secte a très-peu de partisans. A parler en général, tous les peuples de l’Inde adorent quelque divinité; mais, hélas! qu’ils sont éloignés de la connaissance du vrai Dieu ! Aveuglés par leurs passions encore plus que par le démon, ils se forment des idées monstrueuses de l’Être suprême, et vous ne sauriez vous figurer à quelles infâmes créatures ils prodiguent les honneurs divins. Je ne crois pas qu’il y ait jamais eu dans l’antiquité d’idolâtrie plus grossière et plus abominable que l’idolâtrie indienne. Ne me demandez point quelles sont leurs principales erreurs, on ne peut les entendre sans rougir, et certainement vous ne perdez rien en les ignorant. Priez seulement le Seigneur qu’il me donne la vertu, le courage et les autres talents nécessaires au ministère dont il a daigné me charger, et qu’il m’envoie IV. 13
du secours pour m’aider à recueillir une si riche moisson. Je suis avec beaucoup de respect, etc.
LETTRE Dll P. MARTIN , MISSIONNAIRE DE LA COMPAGNIE DE