‹ La mission du Maduré, d'après des documents inédits (volume 2)Chapitre 5 sur 16 · JÉSUS , AU P. DE V1LLETTE , DE LA MÊME COMPAGNIE · texte numérisé non relu

JÉSUS , AU P. DE V1LLETTE , DE LA MÊME COMPAGNIE

Marava, 1713.

Mon Révérend Père, P. C.

Dans la dernière lettre que j’eus l’honneur de vous écrire de la mission du Marava, je vous faisais le détail de l’état de la religion dans ce royaume, où j’étais chargé dn soin de près de vingt mille chrétiens, et de la conversion de plus d’un million d’infidèles. Puisque ce récit vous a été agréable, je vais vous informer de ce qui s’y est passé depuis ce temps-là, jusque vers le milieu de l’année 1712.

La sécheresse et les chaleurs extraordinaires avaient causé en 1709 une disette générale, mais l’on commençait à espérer que les pluies fréquentes qui tombèrent en octobre et en novembre rétabliraient l’abondance. Ces grands étangs, qui se font aux Indes à force de bras et avec beaucoup de travail, étaient déjà tous remplis. C’est à la faveur de ces eaux que les laboureurs font couler des étangs dans les campagnes, qu’on voit croître une quantité prodigieuse de riz ; lorsque les pluies sont abondantes, le riz et les autres denrées y sont à vil prix : pour un fanon, on aura jusqu’à huit markals ou grandes mesures de très-bon riz pilé, ce qui suffit pour la nourriture d’un homme durant plus de quinze jours. Mais aussi quand les

pluies viennent à manquer, la cherté devient si grande, que j’ai vu monter le prix d’une de ces mesures de riz, jusqu’à quatre fanons (dix-huit sous).

On ne prend nulle part autant de précautions que dans le Marava, pour ne pas laisser échapper une goutte d’eau, et pour ramasser toute celle des ruisseaux et des torrents que forment les pluies. On y voit une assez grande rivière appelée Yaiarou. Après avoir traversé une partie du Maduré, elle entre dans le Marava, et quand elle remplit bien son lit, ce qui arrive d’ordinaire pendant un mois entier chaque année, elle est aussi grosse que la Seine. Cependant par le moyen des canaux creusés par nos Indiens, et qui vont aboutir fort loin à leurs étangs, ils saignent tellement cette rivière de tous les côtés, qu’elle s’y perd entièrement, et n’arrive à son embouchure, qu’après avoir mis plusieurs semaines à remplir les nombreux réservoirs vers lesquels on l’a détournée.

Les étangs les plus communs ont une demi-lieue de levée : il y en a d’autres qui ont une lieue et plus. J’en ai vu trois qui ont plus de trois lieues. Un seul de ces étangs fournit assez d’eau pour arroser les campagnes de plus de soixante peuplades. Comme le riz veut toujours avoir le pied dans l’eau jusqu’à ce qu’il ait acquis sa parfaite maturité , lorsqu’après la première récolte il reste encore de l’eau dans les étangs, on fume les terres, et on les ensemence de nouveau : car tout le temps de l’année est propre à faire croître le riz, pourvu que l’eau ne lui manque pas.

On récolte ici diverses espèces de riz ; le meilleur est celui qu’on nomme samba et pijânam : le premier croît et mnrît dans l’espace de sept mois ; il faut neuf mois au second. On en voit qui ne demeure sur pied que cinq

mois, et d’autre à qui environ trois mois suffisent ; mais il n’a ni le goût ni la force du samba et du pijânam. Du reste, il est surprenant de voir la quantité de poissons qui se trouvent chaque année dans ces étangs, lorsqu’ils tarissent. Il y en a dont la pèche s’afferme jusqu’à deux mille écus. Cet argent s’emploie toujours à la réparation des levées, qu’on fortifie des terres mêmes qui se tirent de l’étang.

Les premières pluies , qui arrivèrent dans le mois d’août, donnèrent le moyen à quelques laboureurs d’ensemencer les terres de cette espèce de riz (pii croît en trois mois de temps ; mais après les pluies abondantes d’octobre et de novembre, toutes les campagnes furent semées, et elles promettaient une des plus riches récoltes, •l’avais compassion de voir ces pauvres gens aller chaque jour recueillir quelques grains de riz à demi mûrs, les froisser dans leurs mains et les manger tout crus, la faim ne leur donnant pas la patience de les faire cuire.

Ceux qui avaient été plus diligents à ensemencer leurs terres prêtaient du riz aux autres qui avaient été plus lents à semer ; mais c’était à des conditions bien dures : il fallait que, pour une mesure de riz commun, ils s’obligeassent à rendre huit, dix et même quinze mesures de riz samba, au temps de la récolte générale. Telle est l’usure qui s’exerce parmi les habitants du Marava. Vous jugez bien que ceux qui se convertissent doivent renoncer absolument à un gain si inique : c’est do quoi les infidèles mêmes sont instruits, et ils admirent les bornes que la loi chrétienne prescrit sur cet article : pour peu que quelque néophyte vienne à les passer, ils ne manquent pas de lui en faire des reproches, et même de m’en porter leurs plaintes, s’imaginant qu’un excès si criant

est permis à ceux qui ne sont pas chrétiens. « Vous avez » raison, leur dis-je alors, de condamner dans mes dis- » ciples cette prévarication , quoique ceux qui en sont » coupables n’aient garde de porter l’usure aussi loin » que vous ; mais en serez-vous moins malheureux dans » les enfers, parce que vous vous croyez autorisés par » l’éducation et par la coutume de votre pays? Vous vous » condamnez vous-mêmes par votre propre témoignage ; » car si ceux qui font profession de la loi que je prêche » seront éternellement punis pour ne s’y être pas con- » formés, vous autres qui la connaissez, qui l’approuvez » et qui refusez de l’embrasser, ne devez-vous pas vous » attendre aux mêmes supplices? N’êtes-vous pas dou- » blement idolâtres, et des faux dieux qui sont l’ouvrage » de vos mains, et de cet argent qui est le fruit de ce » trafic honteux que vous exercez? La profession que » vous faites d’adorer les idoles justifie-t-elle votre ava- » rice; et si elle l’autorise, n’est-ce pas une marque évi- » dente de la fausseté de votre religion? » Quand je leur parle ainsi, ils se retirent pour l’ordinaire confus et interdits; mais ils ne songent pas pour cela à se convertir.

Comme je n’oublie rien afin d’arracher cette convoitise du cœur de mes néophytes, et que je refuse d’admettre à la participation des sacrements ceux qui s’y sont laissé entraîner, j’ai eu la douleur de perdre un des chrétiens, lequel a abandonné la foi, non pas pour adorer les idoles, mais pour faire plus librement ce sordide commerce, vérifiant ainsi à la lettre ces paroles de saint Paul à Timothée : La convoitise est la racine de tons les maux , et quelques-uns sy laissant aller, se sont écartes de la foi. D’un autre côté, je fus consolé de voir qu’un chrétien s’étant rendu coupable du même péché, sa

mère me l’amena à l’église ; l’ayant accusé en ma présence, elle lui fit promettre qu’il ne prendrait désormais qu’ autant qu’il aurait donné.

Ces pauvres gens, que l’indigence forçait d’emprunter des gentils à un si gros intérêt, se consolaient dans l’espérance d’une récolte abondante, lorsqu’il plut à Dieu de replonger ce royaume dans de nouveaux malheurs. Le 18 décembre 1709, que tous les étangs se trouvaient pleins d’eau, il survint un ouragan, que ces peuples appellent en leur langue peroum cattou ou peroumpouguel, le plus furieux qu’on ait encore vu. Il commença dès sept heures du matin, avec un vent affreux du nord-est et une pluie très-violente. Cet orage dura jusqu’à quatre heures que le vent tomba tout à coup; mais demi-heure avant le coucher du soleil, il recommença du côté du sud-ouest avec encore plus de furie ; et comme les levées des étangs sont presque toutes tournées du côté du couchant , parce que tout le Marava va en pente vers l’orient, les ondes, poussées par le vent contre ces digues, les battirent avec tant d’impétuosité, qu’elles les crevèrent en une infinité d’endroits; alors l’eau des étangs, s’étant réunie aux torrents formés par l’orage, causa une inondation générale qui déracina tout le riz, et qui couvrit les campagnes de sable. La perte des moissons fut accompagnée de celle des bestiaux, qui furent submergés aussi bien que les peuplades bâties dans fes lieux un peu bas.

Comme cette inondation arriva pendant la nuit, plusieurs milliers de personnes y périrent. Dans un seul endroit on trouva jusqu’à cent cadavres, que le courant y avait portés. Un chrétien me montra depuis un grand arbre sur lequel il s’était perché avec vingt-six autres

Indiens; ils y restèrent cette nuit-là et tout le jour suivant : deux de la troupe, à qui les forces manquèrent, tombèrent de l’arbre et furent emportés au loin par le torrent. Il m’ajouta qu’une femme ayant été portée par le courant près de cet arbre, un bon néophite lui tendit le pied qu’elle prit de la main, et un autre l’ayant soulevée par les cheveux, lui sauva la vie qu’elle allait perdre dans les eaux. L’on me montra dans un autre endroit la chaussée d’un grand étang qui creva tout-àcoup sous les pieds de cinq chrétiens, qui s’y étaient réfugiés comme dans un lieu fort sûr. Je passai quelque temps après dans un petit bois de tamariniers; ce sont des arbres aussi hauts que nos plus grands chênes, dont la racine est fort profonde, et qui, ayant les feuilles fort petites, donnent beaucoup moins de prise au vent. Cependant presque tous ces arbres étaient renversés et avaient la racine en l’air. C’est ce que je n’aurais pu croire si je ne l’avais vu, et ce qui marque bien le ravage que fît cet ouragan.

Les suites en furent très-funestes : la famine devint plus cruelle que jamais, et la mortalité fut presque générale ; de sorte que plusieurs milliers d’hommes furent contraints de se retirer dans les royaumes de Maduré et de Tanjaour, qui confinent avec le Marava. Pour moi j’eus beaucoup à souffrir pendant toute l’année 1710 ; la calamité publique, Tes eaux malsaines, que les terres charriées par les torrents rendaient encore plus mauvaises, les fatigues de la mission, la situation incommode de ma cabane qui était sur le bord d’une mare , ou un grand nombre de buffles venaient se vautrer pendant la nuit, et faisaient lever des vapeurs infectes ; tout cela altéra fort ma santé. La principale église que j’avais

était devenue inabordable ; les chrétiens n’osaient s’y rendre, de crainte des voleurs qui faisaient des courses continuelles dans cette contrée, et quelquefois au nombre de quatre à cinq cents. J’avais fait bâtir quatre autres églises en quatre endroits différents, à une journée l’une de l’autre ; elles furent toutes submergées ou détruites par l’orage. Je songeai à en construire une autre à Ponnelicotey : c’est une grosse bourgade toute composée de chrétiens, qui est dans le centre du Marava. Le seigneur de cette peuplade, qui est aussi chrétien, me fournit pour la construction de mou église six colonnes de bois assez bien travaillées.

Presque toutes les bourgades et les terres du Marava sont possédées par les plus riches du pays, moyennant un certain nombre de soldats qu’ils sont obligés de fournir au prince toutes les fois qu’il en a besoin. Ces seigneurs sont révocables au gré du prince ; leurs soldats sont leurs parents, leurs amis ou leurs esclaves, qui cultivent les terres dépendantes de la peuplade, et qui prennent les armes dès qu’ils sont requis. De cette manière, le prince du Marava peut mettre sur pied, en moins de huit jours, jusqu’à trente et quarante mille hommes, et par-là il se fait redouter des princes ses voisins; il a même secoué le joug du roi de Maduré dont il était tributaire. En vain les rois de Tanjaour et de Maduré s’étaient-ils ligués ensemble pour le réduire ; le fameux brame Narajci-Payen, grand général de Maduré, étant entré dans le Marava,' l’an 1702, à la tête d’une armée considérable, y fut entièrement défait et. y perdit la vie. Le roi de Tanjaour ne fut pas plus heureux en 1709 : profitant de la désolation où était alors le Marava, il y envoya toutes ses forces; mais son armée fut

repoussée avec vigueur, et il se vit réduit à demander la paix.

La situation de ma nouvelle église était commode pour les chrétiens, qui pouvaient s’y rendre des quatre parties du Marava , mais elle était très-nuisible à ma santé. Comme elle était entourée d’un côté par un grand étang, et de l’autre par des campagnes de riz toujours arrosées, l’humidité du lieu, et le concours incroyable des fidèles et des gentils, me causèrent deux grosses tumeurs, l’une sur la poitrine, et l’autre immédiatement au dessous de la jointure du bras. Je fus obligé de me mettre entre les mains d’un chrétien qui passait pour habile dans ces sortes de cures. Quand il fallut ouvrir la tumeur, il se trouva qu’un mauvais canif tout émoussé que j’avais était meilleur pour cette opération que tous ses outils. Avant que de l’ouvrir, il y appliqua durant huit à dix jours, pour la résoudre, des oignons sauvages cuits sous la cendre, et mis en forme de cataplasme. Quand la tumeur fut ouverte, il ne se servit plus que des feuilles d’un arbuste nommé virali. Il avait soin d’oindre de beurre la tente longue de plus d’un demi-pied qu’il insinuait dans la plaie, et après avoir amolli ces feuilles, il les appliquait dessus avec du diapcilma. La plaie fut quarante jours à se fermer, sans que les chaleurs ardentes de la saison y causassent la moindre inflammation.

Cette incommodité fut suivie d’une autre qui n’était pas moins douloureuse : mes jambes s’enflèrent tout à coup, et dans l’une il se forma à la cheville du pied un de ces vers que les Indiens appellent narappou-chilendi. Il est aussi mince que la plus petite corde de violon, et long quelquefois de deux coudées et davantage. Cette

maladie est causée par les eaux corrompues qu’on est obligé de boire. Elle se fait sentir d’abord par une démangeaison insupportable ; ensuite il se forme à l’endroit d’où le ver doit sortir une petite ampoule rouge, et il parait un petit trou où la pointe d’une aiguille aurait de la peine à s’insinuer. C’est par cette ouverture que le ver commence à sortir peu à peu . il faut chaque jour le tirer insensiblement, en le roulant sur un petit morceau de linge. Les Indiens prétendent qu’il est animé; pour moi, je n’y remarquai aucun signe de vie. Il est rare qu’il sorte tout entier sans se rompre : quand il se rompt, la partie qui reste dans la chair et sur les nerfs y produit une grande inflammation ; il s’y amasse une matière âcre qui, n’ayant point d’issue, y fermente, et cause des douleurs très-aiguës; il faut deux ou trois mois pour en guérir. On prétend que l’incision de cette tumeur serait mortelle, ou que du moins on en demeurerait estropié le reste de la vie.

Ce fut vers la fin du Carême que je fus attaqué de ces différentes infirmités. La circonstance du temps et la foule des néophytes qui vinrent à l’église ne me permirent pas de prendre le repos qui m’eût été nécessaire. Mais enfin il fallut y succomber malgré moi. Le joui’ même de Pâques j’eus bien de la peine à dire la messe, et à communier ceux que j’avais confessés les jours précédents. Cependant je ne pus me dispenser de baptiser deux cent seize enfants que leurs mères tenaient entre leurs bras; mais je remis à une autre fois les cérémonies du baptême. Pour les adultes, qui étaient aussi en grand nombre, je différai leur baptême jusqu’après l’Ascension, prévoyant bien que je ne serais guère plutôt en état de reprendre mes fonctions. En effet, je fus arrêté au lit pendant quarante jours, et ce ne fut qu’à

cette fête-là que je commençai à célébrer l’auguste sacrifice de nos autels.

J’étais encore convalescent, qu’il me fallut faire un voyage de douze grandes journées, et durant des chaleurs brûlantes. Ce voyage qui devait, selon toutes les apparences, éloigner mon rétablissement, me rendit une parfaite santé. Il est inutile de vous dire jusqu’où va l’abandon où se trouve réduit un malade dans ces terres barbares; il n’y a aucun soulagement à espérer; il ne doit pas s’attendre même aux remèdes les plus communs. Les médecins indiens ignorent absolument l’usage de la saignée ; tout leur art se borne à des purgations la plupart violentes, et à une diète opiniâtre qu’ils font garder aux malades. La canje, c’est-à-dire de l’eau où l’on a fait cuire quelques grains de riz, est tout le bouillon qu’on leur donne; et souvent même ils doivent se contenter d’eau chaude. Il faut avouer néanmoins que les Indiens se guérissent de beaucoup de maladies par le moyen d’une abstinence si extraordinaire, et qu’ils vivent aussi longtemps qu’en Europe.

Ce fut cette année 1710 que mourut le prince du Marava, âgé de plus de quatre-vingts ans. Ses femmes, au nombre de quarante-sept, se brûlèrent avec le corps du prince. On creusa pour cela hors de la ville une grande fosse qu’on remplit de bois en forme de bûcher ; on y plaça le corps du défunt richement couvert; on y mit le feu avec beaucoup de cérémonies superstitieuses que firent les brames. Alors parut cette troupe infortunée de femmes qui, comme autant de victimes destinées au sacrifice, se présentèrent toutes couvertes de pierreries et couronnées de fleurs ; elles tournèrent diverses fois autour du bûcher, dont l’ardeur se faisait sentir de fort

loin. La principale de ces femmes tenait le poignard du défunt, et s’adressant au prince qui succédait au trône : « Voilà, lui dit-elle, le poignard dont le prince se ser- » vait pour triompher de ses ennemis : ne l’employez » jamais qu’à cet usage, et gardez-vous bien de le trem- » per dans le sang de vos sujets; gouvernez-les en père, » comme il a fait, et vous vivrez longtemps heureux » comme lui. Puisqu’il n’est plus, rien ne doit me re- » tenir davantage dans ce monde, et il ne me reste plus » que de le suivre. » A ces mots, elle remit le poignard entre les mains du prince, qui le reçut sans donner aucun signe de tristesse ou de compassion. « Hélas! pour- » suivit-elle, à quoi aboutit la félicité humaine ! Je sens » bien que je vais me précipiter toute vive dans les en- » fers. » Et aussitôt, tournant fièrement la tête vers le bûcher et invoquant les noms de ses dieux, elle s’élance au milieu des flammes.

La seconde était sœur du prince Raja, nommé Tondaman, qui était présent à cette détestable cérémonie. Lorsqu’il reçut des mains de sa sœur les joyaux dont elle était parée, il ne put retenir ses larmes; et, se jetant à son cou, il l’embrassa tendrement. Elle ne parut pas s’en ('■mouvoir ; mais regardant d’un œil assuré tantôt le bûcher, tantôt les assistants, et criant à haute voix Sim, Siva, qui est un des noms qu’on donne au dieu Routren, elle se précipita dans les flammes comme la première.

Les autres suivirent de près; quelques-unes avaient une contenance assez ferme, d’autres avaient l’air interdit et effaré. Il y en eut une qui, plus timide que ses compagnes, courut embrasser un soldat chrétien, et le pria de la sauver. Ce néophyte qui, malgré les défenses sévères qu’on fait aux chrétiens d’assister à ces barbares

spectacles, avait eu la témérité île s’y trouver, fut si effrayé, qu’il repoussa rudement sans y penser cette malheureuse, et qu’il la fil culbuter dans le bûcher. Il se retira aussitôt avec un frémissement par tout le corps, qui fut suivi d’une fièvre ardente accompagnée de transport au cerveau, dont il mourut la nuit suivante, sans pouvoir revenir à son bon sens.

Les dernières paroles que proféra la première de ces femmes sur l’enfer, où elle allait, disait-elle, se précipiter toute vive, surprirent tous les assistants. Elle avait eu à son service une femme chrétienne, qui l’entretenait souvent des grandes vérités de la religion, et qui l’exhortait à embrasser le christianisme : elle goûtait ces vérités, mais elle n’eut pas le courage de renoncer à ses idoles. Toutefois elle conçut de l’estime pour les chrétiens, et elle se déclarait leur protectrice en toute occasion : la vue des flammes prêtes à la consumer lui rappela sans doute le souvenir de ce que cette femme lui avait dit sur les supplices de l’enfer.

Quelque intrépidité que fissent paraître ces infortunées victimes du démon, elles ne sentirent pas plutôt l’ardeur du feu que, poussant des cris affreux, elles se jetèrent les unes sur les autres, et s’élancèrent en haut pour gagner le bord de la fosse. On jeta sur elles quantité de pièces de bois, soit pour les accabler, soit pour augmenter l’embrasement. Quand elles furent consumées, les brames s’approchèrent du bûcher encore fumant, et firent sur les cendres ardentes de ces malheureuses mille cérémonies non moins superstitieuses que les premières. Le lendemain ils recueillirent les ossements mêlés avec les cendres, et les ayant enfermés dans de riches toiles, ils les portèrent près de Pile Pnmseram, que les Européens

appellent par corruption Ramanancor, où ils les jetèrent dans la mer. On combla ensuite la fosse, on y bâtit un temple, et on y fit chaque jour des sacrifices en l’honneur du prince et de ses femmes, qui dès-lors furent mises au rang des déesses.

Cette brutale coutume de se brûler est plus fréquente, dans les royaumes de l’Inde méridionale, qu’on ne se l’imagine en Europe. Il n’y a pas longtemps que moururent deux princes qui relevaient du Marava. Le premier avait dix-sept femmes, et l’autre treize. Toutes firent la même fin, à la réserve d’une seule qui était enceinte, et qui ne put se brûler qu’après la naissance de son fils.

La reine de Tirouchirapali, mère du prince régnant, qui fut laissée enceinte il y a environ trente ans à la mort de son mari, prit la même résolution aussitôt que son fils fut né, et l’exécuta avec une fermeté qui étonna toute cette cour. Sa belle-mère, nommée Mingammal, n’avait pu accompagner le roi Sokanaden sur le bûcher, pour la même raison ; mais après son accouchement, elle trouva le secret d’échapper aux flammes, sous prétexte qu’il n’y avait qu’elle qui pût élever le jeune prince, et gouverner le royaume durant la minorité. Comme elle aimait la reine de Tirouchirapali sa belle-fille, elle voulut lui persuader de suivre son exemple; mais cette jeune reine, la regardant avec dédain : « Croyez-vous, lui dit- » elle, que j’aie l’âme assez basse pour survivre à mon » époux? Le désir de lui laisser un successeur m’a fait » différer mon sacrifice ; mais à présent, rien n’est ca- » pable de l’arrêter. Le jeune prince ne perdra rien à » ma mort, puisqu’il a une grand’mère qui a tant d’at- » tachement pour la vie. Il est autant à vous qu’à moi : » élevez-le, et conservez-lui le royaume qui lui appar-

« lient. » Elle ajouta beaucoup de reproches assez piquants, mais en termes couverts. Mingammal dissimula en femme jl’esprit, et abandonna sa belle-fille à son déplorable aveuglement.

Au reste, bien que ce soit de leur propre choix que ces dames indiennes deviennent la proie des ilammes, il n’est guère en leur pouvoir de s’en dispenser. La coutume du pays, le point d’honneur, la crainte d’être déshonorées et de devenir la fable du public, y ont plus de part que leur volonté propre ; si quelqu’une tâchait de se soustraire à une mode si cruelle, ses parents sauraient bien l’y forcer, afin de conserver l’honneur de leur famille. C’est pourquoi, lorsqu’ils en voient chanceler, ils leur donnent aussitôt certains breuvages qui leur ôtent toute appréhension de la mort. Les femmes du commun sont en cela plus heureuses que les princesses et les concubines des princes indiens : cette loi barbare ne les regarde point; et s’il y en a qui s’y assujettissent, ce n’est d’ordinaire que par une vanité ridicule, et par l’envie de s’attirer des honneurs avant qu’elles se jettent dans les flammes, et de mériter un monument qui s’élève sur le lieu du bûcher où elles sont brûlées. Il est rare d’en voir des exemples dans les basses castes, et même dans celle des brames. Ils sont plus communs dans la caste des rajas , qui prétendent descendre de la race royale des anciens souverains de l’Inde.

Aussitôt que j’appris la mort du prince du Marava, j’envoyai saluer son successeur par mes catéchistes et par quelques capitaines chrétiens, qui lui portèrent de ma part quelques présents conformes à ma pauvreté. Il parut agréer cette visite, et sur-le-champ il me donna une patente qui me permettait de bâtir des églises dans

le cœur de ses États. Il ordonna même aux habitants de Ponnelicotey de me céder l’emplacement que je souhaiterais, et de me fournir les matériaux dont j’aurais besoin. Je fis donc élever en 1711 une assez grande église, qui se trouva plus belle qu’aucune de celles de Maduré. Un capitaine gentil, dont toute la famille est chrétienne, donna l’exemple, et me fournit de beau bois qu’il fit couper par ses soldats et ses esclaves. Je fis venir de Tirouchirapali deux chrétiens habiles dans les ouvrages de terre et de plâtre ; d’autres ouvriers les aidèrent, et en moins de six mois l’église fut achevée. Elle, avait trois grandes portes, et huit croisées ornées en dedans et en dehors de colonnes et de pilastres avec leurs chapiteaux. Ils firent la frise, la corniche et l’architrave, partie à l’indienne, partie à l’européenne. L’autel et le rétable étaient travaillés avec tant d’art, qu’un missionnaire, qui vint me voir quelque temps après, les prit pour un ouvrage véritablement sculpté.

Tandis qu’on était occupé à bâtir l’église, je fus oblig* d’aller à Aour pour y recevoir Ms' l’évêque de San-Thomé, et l’assister dans ses fonctions épiscopales. Il était entré dans la mission afin de donner le sacrement de confirmation aux néophytes de Maduré. Ce prélat, qui a été lui-même missionnaire de cette contrée pendant plus de vingt ans, savait parfaitement la langue du pays, et il était accoutumé à la vie austère qu’on y mène, puisque depuis son élévation à l’épiscopat, il ne l’a jamais quittée.

Ce prélat entra donc dans le Maduré en habit de missionnaire, sans porter d’autre marque de sa dignité épiscopale qu’une petite croix sur la poitrine et un anneau au doigt. Les chrétiens, dont plusieurs milliers avaient reçu le baptême de ses mains, s’empressaient de se ren-

dre de toutes parts auprès de leur ancien pasteur. Il fallut leur ordonner de l’attendre dans leurs peuplades qu’il parcourait l’une après l’autre, de crainte qu’un si grand concours ne donnât de l’ombrage et ne fût cause de quelque persécution. Il donuait chaque jour la confirmation à une infinité de chrétiens; il entendait les confessions tout le reste du temps qu’il avait de libre, et il donnait la sainte «ommunion aux fidèles qui se présentaient en foule. Nous nous étions rendus quatre missionnaires auprès du prélat, afin de disposer les peuples à recevoir la confirmation avec fruit. Nous eûmes autant à travailler chaque jour pendant trois mois, que si c’eût été la fête de Pâques. Aour étant le centre de la mission, fut aussi le lieu où nous finies le plus long séjour, et l’on permit aux néophytes d’y venir de tous les lieux circon voisins, t’avais fait dresser pour moi une espèce d’appentis au fond d’un petit jardin, afin d’y vaquer avec moins de bruit aux confessions et à l’instruction des chrétiens; je n’y rendais quelques heures avant le jour, je le trouvais souvent déjà occupé par le prélat. Les pauvres et les parias, si méprisés dans les Indes, étaient ceux à qui il donnait le plus de marques de sa charité pastorale. Il fit de grandes aumônes, jusqu’à s’endetter considérablement pour secourir un grand nombre de familles indigentes. Le prince vint le visiter, et lui rendit toutes sortes d’honneurs. Quoiqu’il soit gentil, il a pour les missionnaires une singulière affection, et aux fêtes principales il envoie d’ordinaire trois ou quatre de ses gens pour empêcher le désordre qu’y pourraient faire les gentils que la curiosité y attire.

M«r l’évêque de San-Thomé souhaitait extrêmement

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